Institutions liturgiques (page 143)
§ III
J'aborde enfin la troisième partie de ma Défense. Dans la première, je crois avoir suffisamment démontré que je , n'ai point professé d'autres maximes sur le droit liturgique en général, que celles de l'Église, et spécialement du bref de Sa Sainteté Grégoire XVI. Dans la seconde, on a pu voir que si la nature de mon travail m'amenait nécessairement à raconter des faits déplorables, je me suis gardé d'en étendre la responsabilité à ceux qui ne méritaient pas de la porter, et que je n'ai jamais fait usage de la note d’hérésie et d'hérétique, si ce n'est dans les cas où elle était bien et dûment applicable. Maintenant, il me reste à démontrer que je ne suis pas moins innocent du reproche que l'on m'adresse d'avoir cherché à exciter du trouble dans les diocèses, en poussant à des bouleversements violents dans les choses de la liturgie.
(1) Prov., XXI, 28.
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Je pourrais d'abord faire observer que, dans le cas même où il me fût échappé des indiscrétions en ce genre, j'aurais du moins cette excuse à produire, que, des bouleversements liturgiques provoqués par moi dans le but de rétablir l'unité romaine seraient plus excusables en eux-mêmes que les bouleversements occasionnés au siècle dernier, lorsqu'on arracha des mains du peuple et qu'on mit, pour ainsi dire, au pilon, dans les deux tiers de la France, les livres vénérables de la prière romaine qui régnaient seuls depuis mille ans dans nos sanctuaires, pour les remplacer par les neuves et suspectes productions de quelques obscurs contemporains. Car enfin, il faut bien en convenir : la partie n'est pas égale. Tout Français que nous sommes, les lois générales de l'Eglise sont au-dessus de nous : or, l'unité liturgique est une loi générale de l'Eglise (1). Si donc nous l'avons enfreinte cette loi, la conséquence toute naturelle est que nous devons y revenir, pour peu que nous attachions quelque prix à l’ordre et à la subordination. La question de temps n'est qu'une question secondaire et d'une moindre importance. Mieux vaudrait donc pour moi avoir failli en poussant trop vivement au redressement de ce tort immense, que d'avoir contribué à un mouvement liturgique en sens inverse de celui-là. Si, par exemple, j'avais eu le malheur de contribuer au renversement de la Liturgie romaine dans le diocèse de Quimper où elle régnait tranquillement en 1835, je me croirais, je l'avoue, une bien autre responsabilité sur la conscience, que si je devenais tout d'un coup la cause d'un retour instantané, mais violent, à cette forme vénérable de la prière publique contre laquelle le nouveau bréviaire ne pourra jamais prescrire. Cependant, les auteurs de cette triste révolution n'ont encore été ni
(1) Lettre à Monseigneur l'archevêque de Reims sur le Droit de la Liturgie. Institutions liturgiques, tome III, pages 511, 537.
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dénoncés, ni flétris ; et moi, me voilà contraint de me justifier devant l'Église de ces reproches qu'on n'adresse qu'aux novateurs, tandis que je ne fais, toute la journée, que réclamer contre les innovations. Mais il est bien d'autres mystères plus étranges que celui-là : je reviens à mon livre.
Pour l'usage de ceux qui ne l'ayant pas entre les mains, ne peuvent pas le lire, et aussi en faveur de ceux qui l'ayant entre les mains, ne le lisent pas (ce qui est très permis aux uns et aux autres), je vais transcrire les pages de mon second volume desquelles il appert que, bien loin de provoquer des bouleversements violents dans la liturgie, j'ai su convenir qu'on ne devait procéder qu'avec prudence, dans l'œuvre de restauration à laquelle j'aspire.
Au tome II, page 627, après avoir rapporté le texte de la Lettre pastorale de Monseigneur l'évêque de Langres, par laquelle ce prélat rétablit dans tout son diocèse la Liturgie romaine, accompagnant cette démarche de tous les ménagements exigés par les circonstances, j'ajoute ces paroles : « Qui n'admirerait dans cette lettre vraiment pastorale le zèle de la maison de Dieu, tempéré par cette discrétion si recommandée par l'Apôtre, et dont saint Pie V, au XVI° siècle, donna un si éclatant exemple, lors même qu'il promulguait plus haut le grand principe de l'unité liturgique. Tous les actes du même genre que notre siècle pourra voir s'accomplir dans l'Église de France, seront d'autant plus efficaces dans leurs résultats, qu'ils seront à la fois empreints de vigueur et de modération; car nous n'avons garde de penser qu'on puisse guérir la partie malade en la froissant durement et sans pitié. »
Dans la préface du même volume, craignant que mes intentions ne fussent méconnues, et qu'on ne tirât des principes et des faits que j'ai exposés, des conséquences contraires à la tranquillité et au bon ordre des diocèses,
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je n'ai pas craint de m'exprimer ainsi : « Toutefois nous éprouvons le besoin de protester contre un abus dans lequel, malgré nous, la lecture de notre livre pourrait peut-être entraîner quelques personnes. Il ne serait pas impossible que certains ecclésiastiques, apprenant par nos récits l'origine peu honorable de tel ou tel livre liturgique en usage dans leur diocèse depuis un siècle, crussent faire une œuvre agréable à Dieu en renonçant avec éclat à l'usage de ces livres. Notre but n'est certainement pas d'encourager de pareils actes qui n'auraient guère d'autre résultat final que de scandaliser le peuple fidèle, et d'énerver le lien sacré de la subordination cléricale. Pour produire un bien médiocre, on s'exposerait à opérer un mal considérable. Nous désavouons donc à l'avance toutes démonstrations imprudentes et téméraires, propres seulement à compromettre une cause qui n'est pas mûre encore. Sans doute notre intention est d'aider à l'instruction de cette cause, et nous la voudrions voir jugée déjà et gagnée par la tradition contre la nouveauté; mais une si grande révolution ne s'accomplira qu'à l'aide du temps, et la main de nos évêques devra intervenir, afin que toutes choses soient comme elles doivent être dans cette Église de Dieu qu'il leur appartient de régir (1). » Enfin, l'année dernière, ayant donné au public, pour satisfaire au désir de Mgr l'archevêque de Reims, une dissertation canonique en forme de Lettre sur le Droit de la Liturgie, après avoir démontré dans cet opuscule, aussi bien que dans mon grand ouvrage, que ce n'était point les liturgies diocésaines légitimes que j'attaquais, mais uniquement les produits de l'innovation qui a chassé de nos églises la Liturgie romaine ; que le droit de correction liturgique dans les églises non astreintes aux livres
(1) Page XIII.
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de saint Pie V n'entraîne en aucune façon le pouvoir d'enlever les bréviaires et les missels à la forme romaine qui est de droit dans tout le patriarcat d'Occident ; j'en venais à considérer la situation extrême dans laquelle se trouvent tant d'églises de France, au sein desquelles le culte divin n'est plus qu'une grande ruine, par l'anarchie et le désaccord flagrant qui existe entre plusieurs des livres liturgiques, et l'absence totale de quelques autres. Or, je disais tout tranquillement :
« Cependant mon intention, dans tout ceci, n'est rien moins que d'exciter des troubles ou de causer dans les églises de France des embarras d'une nature d'autant plus pénible, qu'une grave question matérielle viendrait les compliquer encore. Dans les sociétés, les déviations sont l'œuvre du temps; le temps seul peut y apporter remède. J'ai professé à ce sujet, dans mes Institutions liturgiques, des principes qui, si on s'était donné la peine d'en prendre connaissance, m'auraient garanti du reproche d'injustice et d'exagération que l'on ne m'a pas épargné (1). »
Ensuite, pour appuyer cette conclusion modérée, j'en venais à produire le bref de Sa Sainteté à Monseigneur l'archevêque de Reims; car, encore une fois, Monseigneur, c'est à moi que vous devez la publication de ce bref, dans lequel vous voulez ne voir que la confirmation de vos principes sur le Droit liturgique. Quoi qu'il en soit, je faisais suivre le texte du bref des réflexions qu'on va lire, toujours dans le même but de prévenir les agitations et les mouvements violents :
« Qui n'admirerait cette modération apostolique qui recule devant les mesures de rigueur; qui, après avoir, dans un langage si ferme et si précis, montré jusqu'où s'étend le droit des églises non assujetties aux Constitutions
(1) Institutions liturgiques, tome III, 573.
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de saint Pie V, et déclaré que ce droit ne saurait aller jusqu'à changer et remanier à volonté les livres liturgiques, insinue cependant, avec une bonté paternelle, que le retour aux traditions de l'Église romaine, ce retour que le Saint-Père attend avec confiance, devra s'opérer dans le moment favorable et avec les conseils de la prudence? Il ne serait point d'un habile et paternel médecin de brusquer la guérison d'une plaie dangereuse et envieillie. Il en arrêtera d'abord les progrès, il la circonscrira dans des limites de plus en plus étroites, et ainsi il préparera le jour où il la pourra fermer entièrement.»
« L'usage des livres liturgiques, arbitrairement rédigés en France depuis un siècle environ, sera donc toléré encore, et c'est un acte de justice apostolique d'insinuer cette conclusion pratique; car la génération cléricale d'aujourd'hui est innocente de la faute de ses pères, et d'ailleurs de grands obstacles matériels viennent à la traverse. Prions donc pour que ces jours d'isolement soient abrégés, pour que naissent bientôt ces circonstances favorables dont la prudence de nos prélats profitera avec empressement (1). »
C'est donc maintenant, Monseigneur, une chose bien claire et bien démontrée que je n'ai poussé ni à des mesures violentes, ni à des résistances scandaleuses, dans le but de rétablir l'unité romaine de la liturgie, et que les personnes qui se plaisent à me charger de ce grief font peser sur moi une pure calomnie. Quant à la question considérée en elle-même, il m'est impossible, ce semble, d'aller plus loin sans désavouer les principes du bref de Sa Sainteté et ceux qui, dans tous les temps, ont été professés par tout le monde en cette matière.
Au reste, la portée du bref a été généralement sentie, et de toutes parts on se réveille, étonné de voir que la
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liturgie soit une chose si importante, que, trois siècles après le concile de Trente, Rome vienne encore réclamer l'exécution des décrets que fît cette sainte et auguste assemblée sur le Bréviaire et le Missel. Pourtant, il eût été possible de s'épargner cette surprise, en ruminant tant soit peu l'axiome de la tradition : Legem credendi statuat lex supplicandi ; car, après tout, quoi de plus grand, mais aussi de plus invariable, de plus élevé au-dessus de toute autorité individuelle que la confession même de la foi? De plus, quand on se rappelle que les trois grandes forces catholiques des temps modernes ont poussé à l'unité liturgique; quand on voit Charlemagne, dirigé en cela par les grands Papes de son siècle, saint Grégoire VII, mû par l'Esprit divin qui reposait en lui, le concile de Trente, éclairé des lumières du même Esprit, poursuivre avec une vigueur égale l'établissement et l'organisation de la prière grégorienne dans tout l'Occident; il faut bien convenir que le génie du catholicisme est là, ou qu'il n'est nulle part. L'homme même qui n'a pas le bonheur d'être membre vivant de l'Église, sent et confesse qu'il y a ici quelque chose de grand, qu'il s'agit de la principale force sociale du catholicisme, de celle qui est à la fois lumière par la confession la plus haute du dogme, chaleur et vie par l'onction de la prière !
Après cela, il m'est bien égal d'entendre quelques-uns qui, n'ayant compris la Liturgie que comme une forme mobile, à l'état diocésain, réglée sans appel par l'autorité de tel ou tel directeur de séminaire, ne se sont jamais demandé ce que c'est dans l'Église que la prière publique, de les entendre me dire et me répéter que je perds mon temps dans des questions de rubriques. Certes, il s'agit bien ici d'autre chose que de rubriques, et dans tous les cas, ne s'agît-t-il que de rubriques, il s'agirait de grandes choses, et je le montrerai. Tout dépend du point de vue; mais, malheur à celui chez qui les instincts de la foi ne
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tiennent pas lieu d'une science spéciale, quand, par une cause ou par une autre, cette science vient à manquer dans son intelligence! Mais je sens que je m'écarte trop de votre brochure, Monseigneur; permettez, néanmoins, qu'avant de terminer cette discussion générale, j'ajoute encore quelques mots.
Si, dans une matière aussi grave que la liturgie, j'avais lancé des propositions nouvelles et malsonnantes ; si je m'étais avisé de créer des points de vue inouïs et des applications étranges, je concevrais l'irritation qu'on a fomentée contre moi. Mais, lorsque je viens à feuilleter mon livre, et que j'y retrouve cette masse de témoignages puisés dans les monuments les plus authentiques de la science et de l'histoire ecclésiastiques, je suis tenté, je l'avoue, de soupçonner quelque partialité en ceux qui se sont élevés contre moi avec autant de vigueur que si j'eusse pris dans les délires d'un cerveau malade les assertions de mon livre. Pourtant, ce n'est pas avec des épithètes plus ou moins dures qu'on se défait de tout un ensemble de faits historiques et d'autorités respectables : tôt ou tard, un livre, s'il a quelque fond, se relève de cette épreuve passagère, et la justice commence.
Quand ce jour sera venu (et il est déjà venu pour beaucoup de personnes), que dira le public de la prévention avec laquelle ont procédé ceux, par exemple, qui, si jaloux des traditions de la Sorbonne et du Clergé de France, n'ont eu rien de mieux à faire que de passer sous un silence prudent les censures motivées de cette même Sorbonne contre les innovations liturgiques du XVI° siècle (1), et les magnifiques extraits que j'ai produits des mandements de l'illustre archevêque Languet, contre le Missel de Troyes, dans lesquels ce grand prélat expose sur la liturgie les mêmes principes qui me font honnir
(1) Institutions liturgiques, tome I, pages 364, 438, 439.
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aujourd'hui (1)? Encore une fois, tout cela n'aura qu'un temps, et je fais bon marché des attaques lancées contre moi, tant que je vois que personne de mes adversaires n'a consenti encore à établir une large et franche discussion, dans laquelle on daignât prendre acte de mon livre et de tout ce qu'il contient.
Je dois relever ici un fait caractéristique de la discussion, quoique franchement j'aie honte de discuter gravement de si puériles imputations. Ce fait demeurera comme un monument de la controverse actuelle : on pourrait certainement le donner à deviner à ceux qui ne lisent pas certains journaux, sans aucune crainte qu'ils le pussent jamais découvrir. Mais enfin quelle est donc cette redoutable fin de non-recevoir lancée contre un ouvrage dont d'autres estiment du moins la portée grave, pensant qu'on ne réunit pas pour rien, sur une matière quelconque, un tel ensemble de faits?
« C'est, dit-on, que l'auteur prétend que la pointe de nos bonnets carrés est exagérée, que nos chasubles ressemblent à des étuis de violon; enfin, que dans les livres liturgiques du siècle dernier on avait introduit des estampes remplies d'inconvenance. »
Là-dessus, le livre et son auteur sont jugés; l'un et l'autre sont décidément pour l'Église un objet de scandale. Puisqu'on m'accuse, je répondrai. D'abord, si les cinq ou six pages qui contiennent ces détails vous déplaisent, arrachez-les, je vous les livre de grand cœur ! La portée du livre, s'il en a une, n'est pas là. Revenez à l'unité liturgique; et l'auteur renoncera bien volontiers à ces quelques lignes qui vous ont blessés. Voilà ma première réponse.
Entrant maintenant dans le détail, je dirai que j'ai bien eu le droit de signaler dans la forme des ornements sacrés
(1) Institutions liturgiques, tome II, pages 141, 173.
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les déviations qui s'y font remarquer, si ces déviations sont réelles et si elles se sont introduites sans le concours d'aucune autorité ecclésiastique. Or, ces deux choses sont certaines, de l'aveu de tout le monde.
Qu'il y ait déviation dans la forme de nos ornements sacrés, il ne faut, pour s'en convaincre, que se donner la peine de revoir les ornements fabriqués avant 1789, tels qu'on les retrouve encore dans les sacristies, principalement des cathédrales. Il ne faut que consulter, comme je l'ai fait souvent, les souvenirs des membres vénérables de l'ancien clergé. On verra alors que les chasubles et les chapes de cette époque n'étaient pas raides et étriquées comme aujourd'hui, que les surplis étaient soumis à un tout autre système de plissage, que les bonnets carrés n'étaient ni aussi allongés, ni aussi pointus. Il existe, au reste, de nombreux tableaux, de nombreuses gravures des XVII° et XVIII° siècles sur lesquels figurent tous ces divers ornements; qu'on se donne la peine de les rechercher, et qu'après avoir comparé, on prononce.
Maintenant, que ces déviations se soient introduites sans le concours de l'autorité ecclésiastique, c'est un fait non moins patent. Dans les anciens conciles, dans les anciens statuts synodaux, dans les anciens rituels, dans les anciens cérémoniaux, je trouve, sous le titre de mensurœ sacrœ supellectilis, toutes les règles pour la longueur, la largeur, la hauteur de chacune des pièces du mobilier sacré de nos églises. Qui, aujourd'hui, se met en peine de ces règles? Qui s'avouera l'auteur officiel de la nouvelle mesure des bonnets, du nouveau système de plissage des surplis, du choix des dessins à placer sur les étoles, sur les chasubles, sur les chapes, de l'introduction de ce ridicule bougran qui ôte pour jamais la qualité de vêtement aux ornements dans lesquels on l'introduit, etc. Assurément, aucune autorité ecclésiastique n'a sanctionné de pareilles choses : toute la responsabilité en est aux
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industriels qui fabriquent pour le culte, et poussent sans cesse à de nouvelles modes acceptées avec la même indifférence que les anciennes ont été rejetées. Avec cela, le sens de l'esthétique sacrée s'en va de plus en plus : on cesse d'attacher une idée à des formes extérieures dont rien ne garantit le sérieux et la stabilité ; et le laid, le bizarre, l'insignifiant s'établissent là même où devraient se trouver en permanence le beau, le grave, le sublime.
Il faudra pourtant sortir de là. J'ai signalé dans mon livre les améliorations récentes déjà considérables et toutes dans le sens d'un retour à l'esthétique des anciens jours. Mais, puisqu'on m'a reproché d'avoir parlé du bonnet carré et de l'avoir trouvé peu sérieux dans sa forme pointue, je suis déjà en mesure de produire contre lui de plus graves autorités que la mienne. Plusieurs de nos archevêques et évêques l'ont proscrit et remplacé par le bonnet romain; c'est faire assurément beaucoup plus que je n'ai fait. On laisse dire un auteur; mais, quand un premier pasteur commande, il faut obéir. J'estime donc l'avenir du bonnet pointu plus gravement compromis par les actes de ces prélats que par toutes mes invectives.
Pour ce qui est des étuis de violon, entendons-nous bien. La comparaison est juste, sans doute ; mais elle n'est pas de moi. L'illustre Welby Pugin qui jouit de la haute estime de tout l'épiscopat catholique d'Angleterre et même de l'admiration de bien des gens sur le continent, a trouvé que le devant de nos chasubles offrait cette similitude malencontreuse : je me suis permis de le répéter, en citant mon auteur. Quand je le rétracterais aujourd'hui, s'ensuivrait-il que ce grand et pieux artiste n'a pas écrit cette parole? Ou encore, ces devants de chasuble en demeureraient-ils modifiés le moins du monde ? Au reste, c'est encore par l'effet d'une distraction qu'on m'a imputé d'avoir adopté ce jugement d'un artiste étranger, pour toute espèce de chasubles. Voici mes paroles :
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Ces chasubles qu'un inflexible bougran a rendues, dans leur partie antérieure, semblables à des étuis de violon, pour nous servir de l'expression trop vraie de l illustre artiste anglais Welby Pugin (1). Il est donc bien clair que l’inflexible bougran est la seule cause de ce malheureux effet contre lequel je m'élève. Ce bougran dont la vogue est inexplicable était inconnu il y a quarante ans : nos ornements tant soit peu anciens n'en ont jamais eu. Otez-le, et la ressemblance avec l’étui de violon disparaît avec lui. Le vêtement se prête de lui-même ; il n'est plus semblable à une planche qu'on a adaptée à un être humain ; il prend la forme du corps : en un mot, il habille celui qui le porte.
C'est donc un jugement plus que sévère que celui qui m'impute d'avoir ridiculisé des objets dont le respect se confond, dans l'esprit du commun des fidèles, avec celui qui est dû à la religion même (2) : d'abord parce que je me joins de tout mon cœur au commun des fidèles pour confondre dans mon respect les ornements sacrés avec la religion même dont ils font partie : en second lieu, parce qu'il est évident pour tout le monde que ce ne sont pas les ornements en eux-mêmes que j'ai attaqués, dans cet ouvrage destiné à faire ressortir la grandeur et la sainteté du culte ; mais bien les corruptions et altérations qu'on a faites, sans règle et sans contrôle, de ces objets dont la forme était déjà fixée par l'autorité compétente. Je passe aux gravures des missels et bréviaires.
J'ai dit, il est vrai, que les quatre volumes des Bréviaires de Paris et de Poitiers, et aussi le frontispice du Missel de Chartres offraient des gravures qui me paraissaient inconvenantes : on m'a reproché d'avoir relevé ce fait. Franchement, je ne m'attendais pas à ces réclamations.
(1) Institutions liturgiques, tome II, page 629.
(2) L'Eglise de France injustement flétrie, etc., page 12.
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Premièrement, parce que les personnes qui ont commandé ces gravures, aussi bien que les artistes qui les ont exécutées, ont disparu de ce monde, depuis assez longtemps. Les livres qui contiennent ces images sont déjà usés en grande partie, et remplacés par d'autres, sans gravures la plupart du temps.
Deuxièmement, parce que je ne suis pas le premier à avoir trouvé de l'inconvenance dans ces estampes peu liturgiques. Je citerai entre autres le pieux chanoine de la Tour. Dans le passage que j'ai rapporté plus haut (1),on a vu qu'il qualifiait de scandaleuses les estampes du Bréviaire de Paris de 1736 qui furent enfin retranchées dans l'édition de 1765. Ai-je dit davantage ?
Troisièmement, parce que je ne pouvais pas croire qu'il y eût si grand crime à signaler le premier fait d'envahissement de la forme grossière dans les objets d'église, aujourd'hui que les bréviaires sont pour l'ordinaire sans estampes, mais que, en revanche, les murs de nos églises étalent avec profusion, sous les yeux du peuple, les toiles et les fresques les plus déplorables. Le libertinage des artistes ne se borne plus à enfouir dans les livres liturgiques ses fantaisies graveleuses, et plût à Dieu qu'il n'y eût à souiller nos églises que les tableaux commandés et imposés par le gouvernement.
Pour moi, contraint par mon sujet d'expliquer une tolérance qui est pour beaucoup de monde un continuel objet de réclamations, j'ai cru qu'il y avait justice de l'excuser par cette indifférence en matière d'esthétique dont nous sommes saisis depuis longtemps, et voilà qu'on m'accuse moi-même de scandale. Oui, certainement, j'ai été surpris de ces clameurs, et d'autant plus que je m'étais imaginé tout simplement que si quelqu'un en cela méritait un blâme, c'étaient bien plutôt les artistes
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auteurs des gravures que moi-même qui les dénonçais, après un siècle.
Au reste, le nom seul de Boucher, auteur des gravures du Bréviaire de Paris de 1736, suffirait bien à tous ceux qui n'ont pas vu ces gravures pour les leur faire apprécier. Quand je veux m'expliquer certaines lettres apologétiques de ces misérables estampes, publiées dans un journal et ailleurs, et me rendre compte des motifs qui ont pu porter tout d'un coup des gens respectables à prendre fait et cause pour ce peintre dont la licence est proverbiale, je suis obligé encore de recourir à cette innocence complète en fait de connaissances en peinture qu'ils regarderont peut-être comme une injure. Mais, en bonne conscience, est-il permis de parler de peinture et de gravure, quand on ne sent pas que le nom de Boucher au bas d'une gravure de bréviaire est déjà à lui seul une haute inconvenance ? Si l'on croit pouvoir, sans blesser les bienséances, appeler le trop fameux peintre des Grâces à représenter les Vertus théologales dans un livre liturgique, pourquoi ne pas demander des cantiques à Voltaire ou à Béranger ? Ils rimeraient leurs strophes aussi richement pour le moins que Boucher a su dessiner chastement les Vertus dont il reçut la commande.
On a dit ensuite (1) : mais ces Vertus, après tout, ne sont pas dans un état de nudité si complète. — Triste excuse pour des images de bréviaire ! D'ailleurs, quel est le degré de nudité requis dans une gravure de Boucher pour qu'elle ne puisse plus être admise dans le livre du prêtre ? Ce qu'il y a de certain, c'est que ces gravures dans l'édition in-4° de 1736 sont pires que dans les éditions in-12 de la même année, et de 1738; que, dans l'édition de 1758, elles furent un peu gazées dans un but
(1) J'ai honte, je le répète, d'entrer dans une pareille discussion; mais il faut bien aller jusqu'au bout.
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de bienséance, et qu'elles disparurent enfin dans l'édition de 1765 et les suivantes. Certes, pour être habillée, tant que l'on voudra, l'image d'une courtisane n'en est pas moins repoussante dans un bréviaire.
Dans tous les cas, je le répète, personne aujourd'hui ne peut être responsable de ces produits de l'art du XVIII° siècle. Les estampes du Bréviaire poitevin disparaîtront à leur tour comme celles du parisien; et il y a fort à parier qu'une nouvelle édition du Missel de Chartres ne reproduira pas la gravure que portait en tête celui de 1782. En parlant de ces choses, je croyais donc écrire de l'histoire ; je serais désolé d'avoir blessé qui que ce fût, et à plus forte raison des personnes que j'honore profondément et à bien des titres.
Après ces réclamations que j'adresse à ceux qui m'ont attaqué si violemment sur ce que j'ai dit de l'altération des ornements sacrés, et des gravures de certains livres liturgiques, pressé de finir enfin cette lettre, je prends néanmoins la liberté, Monseigneur, d'ajouter quelques mots encore sur un reproche que vous m'avez fait, et qui me paraît exiger de ma part une justification.
Vous avez dit, Monseigneur, que l'histoire de la fabrication des nouvelles liturgies, telle que je l'ai racontée, était de nature à diminuer le respect que doit avoir pour ces liturgies le clergé qui en use dans la célébration des offices divins.