Institutions liturgiques (page 144)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je réponds à cela que ce serait en effet un grand malheur que la déconsidération qui s'attacherait à ces formules s saintes et vénérables de la prière publique, dans lesquelles, suivant l'axiome connu, nous devons aller chercher la règle de la foi. C'est pour cela même qu'on ne peut se défendre d'un sentiment pénible en lisant les lettres pastorales placées en tête de la plupart des nouveaux bréviaires du XVIII° siècle, lorsqu'on entend les prélats déclarer qu'ils ont retranché du bréviaire antérieur les

83

choses vaines, superstitieuses et peu édifiantes qu'il renfermait, tandis qu'en définitive on voit qu'ils ont fait disparaître presque  tout l'ensemble vénérable du Bréviaire romain.

Mais, s'il s'agit des livres modernes, dont nous connaissons les auteurs, et qui ont été implantés sur les ruines de ce qui était antique et décrété par l'Église, le mal ne me semble réel que selon la manière dont on envisage le fait et le droit dans cette innovation. Pour ceux qui croient que tout a été régulier dans le passé, et qu'il n'est nul besoin de revenir sur ses pas, je conçois que toute attaque à la considération dont ils voudraient voir jouir les nouveaux livres leur soit sensible. Quant à ceux, au contraire, qui penseraient que le remaniement de la liturgie a été à la fois irrégulier et funeste, et qui appelleraient de tous leurs vœux, dans le sens du bref de Sa Sainteté, un retour aux anciennes prières de l'Eglise catholique, il est bien clair qu'ils ne peuvent pas envisager la question du même point de vue. Je n'ai pas besoin, sans doute, d'affirmer que ma manière de penser est bien plutôt dans le sens des seconds que dans celui des premiers. Je devais donc agir en conséquence.

Quant à croire que le silence gardé par moi sur ces matières eût empêché le clergé de s'occuper des origines liturgiques, ou que du moment qu'il s'en fût occupé, on aurait pu l'empêcher d'être choqué d'événements certains en eux-mêmes, mais déplorables ; c'est une idée qui malheureusement ne se pourrait soutenir. La trouée est faite désormais par la science moderne dans le domaine des origines et antiquités religieuses, et l'étude de la liturgie compte maintenant parmi les accessoires obligés de toute science archéologique et esthétique. Déjà l'éveil nous avait été donné du dehors sur l'importance architectonique de nos églises. Les symboles confiés à nos antiques sculptures, à nos vitraux vénérables étaient déjà inspectés avec zèle

84

par des étrangers, et l'érudition profane en allait exploiter le monopole, avec plus d'un péril, si un rare et magnifique dévouement ne fût venu se jeter à la traverse  pour sauver notre honneur clérical (1).  Le Comité historique des arts et monuments  poursuit en ce  moment,  avec activité, des recherches intelligentes sur les couleurs liturgiques, sur la forme des vêtements  sacrés ; et tandis que nous en sommes encore à produire périodiquement ces misérables méthodes de plain-chant, destinées à éterniser la dégradation de cette principale branche de la liturgie, des  sociétés savantes dissertent sur  l'histoire, sur  les monuments, et sur la réhabilitation de l'œuvre  immortelle de saint Grégoire. L'étude  des chartes  et des chroniques a fait découvrir aux apprentis  de la science diplomatique que nous avions remis à neuf les Introït de nos messes, aussi bien que les verrières de nos absides.  Les travaux  récents  entrepris  sur  la poésie  légendaire,  la nécessité de rétablir les textes liturgiques cités en nature ou par allusion dans tous les monuments du  moyen âge, ont fini par faire remarquer à plus d'un homme  sérieux que les livres, dans lesquels nous chantons aujourd'hui, diffèrent essentiellement de ceux dans lesquels on chantait au moyen âge. Il est naturel de  rechercher la  cause de cette refonte de la  prière publique  qu'on croyait inviolable ; arrêterons-nous ces  investigations ? N'est-ce pas après tout la plus facile des confrontations que celle qui peut se faire, en quelques minutes, par la comparaison des diverses  éditions du  missel, ou du bréviaire de telle ou telle église ? Mais, quand on aura fixé, au  moyen

(1) Je veux parler de la magnifique publication des RR. PP. Arthur Martin et Cahier, sur les vitraux de la cathédrale de Bourges. Au reste, sur plusieurs points de la France, des travaux sont publiés sur l'archéologie religieuse par des ecclésiastiques; j'oserai faire observer que tous ces écrivains sont favorables au rétablissement de l'antique liturgie, et qu'ils veulent bien avoir quelque bienveillance pour mes faibles essais.

85

des dates typographiques, l'époque  de l'innovation, n'en viendra-t-on pas tout naturellement à  en rechercher les auteurs ? Les monuments du XVIII° siècle sont là, au service des savants laïques aussi bien qu'au nôtre. Seulement, si nous ne prenions les devants pour désavouer une entreprise contraire, après tout, au génie de l'Église catholique, et dont, encore une fois, nous ne sommes pas les complices, ne serions-nous pas en quelque manière responsables des inconvenances de plus d'un genre qui seraient proférées et écrites sur ces matières délicates ? Que d'idées incomplètes ! Quelle confusion de faits et de principes ! Disons le mot, que de scandales au milieu d'une pareille mêlée !

Ne nous faisons donc pas illusion.  La science  épuisée de rationalisme et  de  recherches matérielles avance de. plus en plus sur le terrain de la religion qu'elle a entrepris de défricher, trop humainement,  sans doute. Il y a du danger, assurément, dans cette tendance un peu aveugle et surtout impétueuse ; il y a du bien aussi. Éclairons donc la route avant le passage de ces hommes trop désintéressés dans tout ce qui  nous occupe le plus. Afin  de montrer nos institutions dans toute leur grandeur à ces yeux profanes, réformons ce qui a besoin  de l'être ; désavouons du moins les contradictions dont nous ne pouvons encore anéantir les conséquences matérielles.  Cela nous est d'autant plus facile, que notre jeune Église du Concordat de 1801 n'a pas de traditions gênantes,  et  si, pour nous rétablir en harmonie parfaite avec toutes les autres églises par celle de Rome, il nous faut retourner à la pure source grégorienne  de la  liturgie, disons,  à notre tour, avec franchise, et personne ne s'en scandalisera : Nous n’aurions pas aujourd'hui à changer de  bréviaire et  de missel, si nos pères du XVIII°  siècle  n’en eussent changé les premiers.

Mais si le public laïque et profane  est déjà si peu  loin de nous sur ce terrain de la liturgie, j'ose me  permettre de

86

de croire, Monseigneur, que la publication de votre brochure est destinée à hâter sa marche. Mes deux volumes n'avaient pas occupé la presse profane comme cet  opuscule a su le faire. On veut désormais savoir ce qu'il y a au fond de ces questions, et les plus incompétents, sous le point de vue scientifique, ouvrent néanmoins les oreilles, au bruit des libertés du royaume de France  violées  et foulées aux pieds. On entend prendre fait et cause en cette matière toute cléricale maintes gens qui seraient fort  en peine de réciter couramment leur Pater, ou leur Credo. Le plus étrange dans tout cela, c'est que les invectives et les menaces de cette foule  me viennent chercher, moi novateur insigne, tandis que les éloges, les félicitations montent vers vous, Monseigneur,dans un accord vraiment inexplicable. Après le Journal des Débats, il vous a fallu subir le Siècle, la Gazette de France, le Courrier Français, et plusieurs autres non moins profanes, entre lesquels je dois citer l’ Émancipation, qui a cru devoir intituler un article : Opposition de Monseigneur l'archevêque de Toulouse à  la réaction jésuitique.   Puis, est  venu M. Dupin, dans  son célèbre éloge de Pasquier;  puis M. Isambert, dans sa philippique annuelle à la Chambre des députés, et chacun sait si l'un et l'autre ont parlé dans le sens de mon livre. Ce n'est  donc pas tout à fait ma faute si la question liturgique a pris tout d'un coup  un si vaste développement, et, assurément, ce n'est pas moi non plus qui lui ai imposé cette étrange couleur.

Le moment est venu, Monseigneur, de clore cette lettre déjà beaucoup trop longue; mais l'importance du sujet, la vigueur de votre attaque, la gravité des reproches que vous m'avez adressés m'ôtaient la possibilité d'être court

dans ma défense.

J'ai parlé avec liberté et franchise, comme il convenait devant le public, au tribunal duquel vous avez cru devoir

87

en appeler contre moi. C'est à lui maintenant de juger et de prononcer.

Que si, dans le cours de cet écrit, il m'était  échappé : quelque chose qui outrepassât les bornes de la légitime i défense, je serais prêt à le désavouer comme contraire non seulement à mon devoir, mais encore à mon  intention.

Enfin, Monseigneur, permettez-moi de finir cette lettre comme je l'ai commencée, c'est-à-dire en rappelant le souvenir de l'action glorieuse, qui, il y a trente ans, vous marqua pour jamais du sceau des confesseurs de la liberté ecclésiastique. Qu'importe, après tout, que vous ayez vaincu ou non, aujourd'hui, dans cette polémique d'un moment avec un homme obscur, quand l'Eglise garde chèrement la mémoire des combats que vous livrâtes pour elle sur le plus formidable des champs de bataille ? Regardez en arrière, Monseigneur : votre triomphe est assez beau. Si donc, en ce moment, par la permission divine, je me trouvais avoir remporté une humble victoire, ce ne serait pas à moi qu'elle serait due, mais à la Vérité seule, à la Vérité qui est au-dessus de tous, parce qu'elle est la Lumière et la Vie.

Agréez, je vous en supplie, Monseigneur, l'hommage du profond respect avec lequel je veux toujours être,

DE VOTRE  GRANDEUR,

Le très humble et très obéissant serviteur,

Fr. Prosper GUÉRANGER,

Abbé de Solesmes.

APPENDICE

TEXTE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE  TOULOUSE

L'ÉGLISE DE FRANCE INJUSTEMENT FLÉTRIE, ETC.  (*)

§ IV

Examen des reproches faits par Dom Guéranger aux Bréviaires et Missels de Paris, adoptés dans les trois quarts des autres diocèses (1). [p. 45]

Le premier prélat français que Dom Guéranger accuse de l'hérésie liturgique (2) est François de Harlay, archevêque de Paris, et il faut voir comment il le traite (3). Cet archevêque, comme plusieurs prélats, faisait une guerre opiniâtre au Saint-Siège et à ses doctrines. Et ne croyez pas que cette guerre ne regardât que les principes dits ultramontains : il est trois points sur lesquels l’école française d'alors (par conséquent Fr. de Harlay) n'était que trop unanime: 1° diminuer le culte des saints; 2° restreindre les marques de dévotion envers la sainte Vierge ; 3° comprimer l'exercice de la puissance des Pontifes romains. Aussi trouve-t-on dans le Missel de Harlay, de honteuses et criminelles mutilations, des témérités coupables ; encore est-on loin d'avoir signalé toutes celles qui paraissaient dans cette œuvre ; elle renfermait en outre les plus singulières contradictions... Étrange nécessité que subira la révolte jusqu'à la fin, de se contredire d'autant plus grossièrement, qu'elle se donne pour être plus conséquente à elle-même (4). [p. 46]

(*) Les renvois placés en marge reportent le lecteur à la brochure de Monseigneur d'Astros, et non au livre de Dom Guéranger. (N. de l'É.)

COUP D'OEIL SUR LES  ACCUSATIONS DE  DETAIL PORTEES  PAR MONSEIGNEUR  l'ARCHEVÊQUE  DE  TOULOUSE  CONTRE  LES Institutions liturgiques.

Dans cette courte revue, je mets sous les yeux du lecteur le texte même du Prélat, plaçant en regard mes observations et mes réponses, à l'aide de renvois.

(1) Vous voulez sans doute, Monseigneur, insinuer par cette expression dans les trois quarts des autres diocèses, que ma témérité est montée jusqu'à insulter les trois quarts de l'Église de France. Permettez-moi de vous faire observer d'abord que les Bréviaires et Missels de Paris,publiés par les archevêques de Harlay et de Noailles ne sont adoptés dans aucun diocèse, et que les Bréviaire et Missel de Vintimille occupent moins de quarante diocèses sur quatre-vingt-un ; encore ont-ils été, et sont-ils encore tous les jours modifiés dans la plupart des diocèses où ils ont été adoptés.

(2)  Je n'ai point parlé d'hérésie liturgique, mais bien d'hérésie antiliturgique ; ce qui n'est pas tout à fait la même chose. De plus je n'ai point accusé François de Harlay de l'hérésie antiliturgique ; j'ai dit que, dans son œuvre, des principes ont été émis sous prétexte de perfectionnement qui se trouvent être identiques à plusieurs de ceux que nous avons signalés comme formant le système antiliturgiste. Je suis bien loin de rétracter cette assertion qui n'est que trop démontrée par les faits ; mais enfin elle n'est pas identique à celle que l'on m'attribue.

(3)  Je le traite, en empruntant les propres paroles de Fénelon qui connaissait parfaitement ce malheureux prélat.

(4)  Il faut voir l'ouvrage lui-même pour vérifier la valeur de ces assertions. Faire imprimer en italiques et même en capitales les phrases d'un auteur, ce n'est pas tout à fait les réfuter.

92

Voilà bien l'œuvre liturgique de Fr. de Harlay qualifiée de révolte, accusée de criminelles mutilations, de témérité coupable. Eh bien ! qui croirait que le même prélat se trouve, quelques pages plus haut et quelques pages plus bas, justifié par son accusateur lui-même, presque sur tous ces chefs (1). « On ne peut nier, dit-il, que l'archevêque de Harlay n'eût le droit de travailler à la réforme du bréviaire de son Église, puisque l'Église de Paris s'était maintenue en possession d'un bréviaire particulier.

« Il ne pouvait être blâmable d'avoir rétabli certains usages... dont la pratique avait été momentanément suspendue.

« Dans le cas d'une correction....., c'était une chose louable de remplacer certaines homélies (2) de livres faussement attribués aux saints Pères.

« Il était louable également de choisir dans les monuments de la tradition, des endroits où les saints Docteurs réfutent... les erreurs anciennes et modernes.

« Il est vrai même de dire que le Bréviaire de Harlay présenta dans sa rédaction un certain nombre de passages dirigés expressément contre la doctrine des cinq propositions.

« Les légendes des saints... pouvaient avoir besoin d'être épurées. [p. 47]

« Il pouvait être besoin d'ajouter quelques hymnes pour accroître la solennité de certaines fêtes (3). »

Il y a quelque chose de plus, et qui doit être d'un grand mérite aux yeux de Dom Guéranger ; c'est que le Bréviaire de Harlay avait retenu un vaste ensemble du Bréviaire romain (4).

Mais à tel point que « l'on peut dire encore, sous l'épiscopat de François de Harlay, et sous celui du cardinal de Noailles, que la Liturgie de Paris était et demeurait la Liturgie romaine... Aussi  voyons-nous  le docteur

93

(1) Il y a donc contradiction dans mon langage. Voyons-en  la preuve.

(2) J'ai dit tirées de livres, etc. A force d'abréger mes phrases, on en fait disparaître des mots essentiels au sens.

(3)  Je reconnais toujours le droit de François de Harlay sur les points ci-dessus énumérés. C'est aussi la doctrine de ma Lettre à Monseigneur l'archevêque de Reims. Je suis donc bien loin de vouloir retirer en détail ce que j'accorde en thèse générale. Au contraire, voici la conclusion que je place à la suite de cette énumération : je suis fâché, Monseigneur, que vous ne l'ayez pas reproduite, elle eût tout éclairci : Mais le Bréviaire de Harlay ne se bornait pas aux améliorations dont nous venons de parler.

(4)  Ce n'est pas seulement aux yeux de Dom Guéranger que la conservation du Bréviaire romain est un grand mérite; c'est aussi aux yeux de l'Église catholique.

94

Grancolas consacrer un chapitre entier à démontrer en détail l'identité générale du Bréviaire de Paris avec le romain. »

Pour achever l'éloge du Bréviaire de François de Harlay (1), Dom Guéranger nous dit que le nouveau bréviaire avait résisté à l'envahissement des nouveautés, et fortifié même en plusieurs endroits les dogmes de l'Église attaqués à cette époque.

Je laisse à d'autres le soin de concilier ces éloges avec les accusations que nous avons vues plus haut (2). Il ne nous reste qu'à examiner dans le détail les reproches faits à ce bréviaire, dont on reconnaît cependant à peu près l’identité presque générale avec le romain ; ces reproches ne manquent pas (3). [ p. 48]

§ Ier . Reproches faits au Bréviaire de François de Harlay.

Pour ne rien oublier, l'Abbé de Solesmes attaque d'abord le titre du bréviaire (4), « qui était purement et simplement celui-ci : Breviarium Parisiense. »

« On ne lisait plus à la suite de ces deux mots, comme dans toutes les éditions précédentes depuis 1584,. ces paroles, ad formam Concilii  Tridentini restitutum...

Certes, cette suppression..... présageait bien ce qu'on allait trouver dans l'ouvrage. »

Comme je n'ai pu me procurer aucun exemplaire des Bréviaires de Paris antérieurs à celui-ci (5), je ne me permettrai pas de nier qu'ils portaient le titre que Dom Guéranger leur donne; mais j'en doute beaucoup. Ce qui prouverait qu'ils ne le portent pas, c'est que, dans le chapitre précédent, où cet auteur énumère les diocèses qui, depuis le concile de Trente, adoptèrent purement et simplement le Bréviaire de saint Pie V, ou qui se contentèrent

95

(1)  Non, Monseigneur, ce n'est point pour achever l'éloge du Bréviaire de Harlay que je fais cette remarque : c'est tout simplement pour être impartial. Seulement, je dois réclamer contre la distraction qui vous a fait rapporter inexactement mon texte. Veuillez retourner à la page même que vous citez : vous y verrez que je n'ai point dit : le nouveau bréviaire avait résisté à l'envahissement des nouveautés ; mais, ce qui est tout différent : Le Bréviaire de Harlay avait, DU MOINS SUR CE POINT, résisté à l'envahissement des nouveautés. Il est question en cet endroit des matières de la grâce sur lesquelles, ainsi que je l'ai constamment remarqué, le Bréviaire de Harlay est exact.

(2)  Tout se concilie parfaitement, attendu que les accusations ne sont pas du tout sur les mêmes objets que les éloges.

(3) Grâce à Dieu, ces reproches tombent sur tout autre chose que sur les parties  u bréviaire qui sont identiques au romain.

(4) Un titre est bien quelque chose dans un livre, surtout quand ce titre est appelé à faire connaître l'autorité du livre lui-même.

(5) Et comment osez-vous, Monseigneur, prononcer dans une cause, sans vous être muni des pièces du procès ? C'est du moins s'exposer beaucoup.

96

de réformer leur propre bréviaire à l'aide des livres romains, il marque avec soin ceux qui ajoutèrent au titre la clause : ad romani formam, ou ex decreto Concilii Tridentini. Or, quand il s'agit du Bréviaire de Paris, il dit que l'on ne fit qu'épurer les anciens livres à l'aide de ceux de saint Pie V, sans dire un mot de la clause en question (1). [p.49]

Ensuite, après quelques reproches vagues de changements, l'Abbé de Solesmes en vient aux détails ; écoutons-le.

« L'office presque entier de la sainte Trinité avait été réformé. »

Toutes les leçons sont les mêmes ; les hymnes sont sans comparaison plus belles dans le parisien; nous parlons ailleurs du choix des antiennes (2).

« Les leçons de l'octave du Saint Sacrement, si belles dans le romain, avaient été remplacées par d'autres. »

On en a conservé plusieurs du romain, particulièrement celles qui servent à prouver, par la tradition des saints Pères, la présence réelle de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie. Celles qu'on a remplacées par d'autres, renfermaient, il est vrai, des leçons de piété, et on a mis à la place d'autres textes des Pères qui font un ensemble de preuves accablantes contre les hérétiques modernes (3). [p. 50]

Il est vrai que Dom Guéranger ne trouve pas cela fort bon (4).

« Étrange préoccupation, dit-il, de considérer le Bréviaire comme un arsenal de controverse, un supplément aux traités qu'on étudie dans l'école ! »

Mais quoi de plus utile que de faciliter aux ecclésiastiques la connaissance des saints Pères, par lesquels on peut combattre victorieusement l'hérésie (5) ?

Du reste, ici Dom Guéranger me paraît tomber en contradiction avec lui-même, puisqu'il trouve mauvais que les bréviaires renferment ces beaux monuments de la tradition ;

97

(1) Une conjecture ne peut jamais suppléer un fait, quand le fait existe et est évidemment démontrable. Les bréviaires de Jean-Francois de Gondy, qui sont l'édition immédiatement antérieure à celle de Harlay, sont encore assez nombreux dans les bibliothèques publiques. Il était tout naturel d'aller les consulter : on y eût vu en toutes lettres, ainsi que sur les missels de la même époque, le fameux ex decreto sacrosancti Concilii Tridentini.

(2)  Si les hymnes et les antiennes sont nouvelles, à quoi il faut ajouter encore une partie des psaumes de matines, des répons et des versets, ne suis-je pas en droit de dire que l'office presque entier avait été réformé ?

(3)  Pourquoi enlever des livres de la prière les textes que l'Eglise a choisis elle-même pour nourrir la piété des prêtres et des fidèles? C'est toujours la même prétention de savoir mieux que l'Eglise ce qui convient aux livres liturgiques. D'ailleurs, les nombreuses leçons retranchées par François de Harlay étant empruntées aux saints Docteurs, aussi bien que les nouvelles, avaient à la fois le mérite de prouver la doctrine, et de nourrir l'amour envers le grand Sacrement.

(4)  Ni l'Eglise non plus, j'imagine : car le supérieur n'aime pas à voir ses œuvres mutilées et défigurées par un inférieur. C'était à l'Eglise romaine de donner la leçon à François de Harlay, et non de la recevoir de lui.

(5)  Les livres de liturgie sont des livres pratiques : ils ont valeur de tradition dans ce qu'ils contiennent, quand l'autorité de ceux qui les rédigent est grave, quand la rédaction des formules et le choix des passages de l'Écriture et des Pères qui les composent ont pour eux l'antiquité. L'idée de les rédiger sous forme de manuel des sciences ecclésiastiques est moderne ; elle tend à  ôter de plus en plus à la liturgie son caractère populaire ; quant aux fruits de science produits dans le clergé par ce moyen, j'avoue que je ne les connais pas. Je sais seulement que le clergé, au dix-septième siècle, étudiait et produisait beaucoup plus qu'au dix-huitième.

98

tandis qu'ailleurs, il reproche aux rédacteurs d'avoir voulu n'employer dans les offices que les paroles de la sainte Écriture, pour abandonner, comme Luther, la tradition (1).

« Si l'on demande, dit-il, à quelles sources avaient été puisées ces modernes formules; » (ne dirait-on pas que source en est mauvaise ?) (2) « on trouvera que des phrases de l'Écriture sainte  en avaient exclusivement fait les frais. Les paroles consacrées  par la tradition avaient dû céder la place à ces centons bibliques (expression bien inconvenante) (3), choisis par des mains suspectes. » Plus bas il attribue formellement aux rédacteurs des bréviaires, et par là aux évêques qui les  ont approuvés, l'intention hérétique de Luther, d'exclure la tradition (4). [p. 51]

« C'est aussi, dit l'Abbé de Solesmes, le principe de Luther dans sa réforme liturgique, quand il disait : Nous ne blâmons pas ceux qui voudront retenir les introït des Apôtres, de la Vierge et des autres saints ; lorsque ces trois introït sont tirés des Psaumes et autres endroits de l'Écriture. » Il venait de dire : Nous ne saurions nous empêcher de protester énergiquement contre cette maxime protestante. »

On ne pouvait pas intenter une accusation plus injuste. Il prétend que François de Harlay, dans la préface de son bréviaire, a avoué en partie cette intention. « Maxime protestante, dit-il, qu'on n'avait pas osé  avouer tout entière dans la préface du bréviaire. » On l'avait donc avouée en partie.

Veut-on voir comment ? Écoutons François de Harlay

dans cette même préface : « Ce que nous avons, dit-il, ajouté, a été tiré, ou des écrivains les plus recommandables, la plupart contemporains, ou à peu près, des événements qui sont rapportés, ou des sources les plus authentiques des saints Pères, préférant même les plus [p.52]

99

(1) Je vous demande pardon, Monseigneur, il n'y a point ici de contradiction; je ne trouve pas du tout mauvais que les bréviaires renferment ces monuments de la tradition ; mais seulement qu'on ait expulsé d'autres monuments de la tradition pour placer ceux-ci et quand je reproche aux rédacteurs de chercher à n'employer dans les offices que l'Ecriture au préjudice de la tradition, j'entends par tradition les pièces liturgiques composées par l'Église et qu'on a remplacées arbitrairement par des versets de la Bible, dans les nouveaux livres.

Tous les livres