Institutions liturgiques (page 155)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Au reste, notre situation, sous le rapport de la Liturgie, comme sous beaucoup d'autres, est fort différente de ce qu'elle  était au siècle  dernier;  la religion envers le

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Siège apostolique n'est plus réduite à des phrases pompeuses; elle a passé aux effets. On peut affirmer que, si, à l'heure où j'écris ces lignes, l'Eglise de France se trouvait tout entière réunie sous les lois de la Liturgie romaine, nul de nos prélats ne songerait à briser ce lien glorieux de l'unité, nul de nos prêtres n'applaudirait à une mesure tendante à isoler les églises de la prière de celle qui est leur Mère et Maîtresse. De toutes parts je l'entends dire, et cette déclaration partant des bouches les plus augustes est descendue bien des fois jusqu'à mes oreilles. Non, certes, il ne se fait pas solidaire de certains prélats du dix-huitième siècle, cet épiscopat de nos jours qui n'a pas craint de se poser en instances devant le Pontife romain pour obtenir des autels à ces deux Vénérables prêtres, Louis de Montfort et Jean-Baptiste de la Salle, l'un et l'autre poursuivis durant leur vie par les censures ecclésiastiques, l'un même mort sous la suspense, en ce siècle de vertige où il n'était pas étonnant qu'on eût perdu le sens de la sainteté, puisque celui de la prière allait s'affaiblissant. »

PIÈCE JUSTIFICATIVE

BREF DE S. S. LE PAPE GREGOIRE XVI A MONSEIGNEUR L'ARCHEVEQUE DE RHEIMS

A NOTRE VENERABLE FRERE THOMAS GOUSSET , ARCHEVEQUE DE RHEIMS.

GRÉGOIRE XVI, PAPE.

Vénérable frère, Salut et Bénédiction apostolique.

Nous avons reconnu le zèle d'un pieux et prudent archevêque dans les deux Lettres que vous Nous avez adressées, renfermant vos plaintes au sujet de la variété des livres liturgiques qui s'est introduite dans un grand nombre d'Églises de France, et qui s'est accrue encore, depuis la nouvelle circonscription des diocèses, de manière à offenser les fidèles. Assurément, Nous déplorons comme vous ce malheur, Vénérable Frère, et rien ne Nous semblerait plus désirable que de  voir observer partout, chez vous, les constitutions de saint Pie V, notre prédécesseur d'immortelle mémoire, qui ne voulut excepter de l'obligation de recevoir le Bréviaire et le Missel, corrigés et publiés à l'usage des Églises du rite romain, suivant l'intention du concile de Trente, (Sess. XXV), que ceux qui, depuis deux cents ans au moins, avaient coutume d'user d'un Bréviaire et d'un Missel différents de ceux-ci ; de façon, toutefois, qu'il ne leur fût pas permis de changer à leur volonté ces livres particuliers, mais simplement de les conserver, si bon leur semblait. [Constit. Quod a nobis. — VII. Idus Julii 1568, et Constit. Quo primum. Pridie Idus Julii 1570). Tel serait donc aussi notre désir, Vénérable Frère ; mais vous comprendrez parfaitement combien c'est une œuvre difficile et embarrassante de déraciner cette coutume implantée dans votre pays depuis un temps déjà long; c'est pourquoi , redoutant les graves dissensions qui pourraient s'ensuivre, nous avons cru devoir, pour le présent, nous abstenir, non seulement de presser la chose avec plus d'étendue, mais même de donner des réponses détaillées aux questions que vous nous aviez proposées. Au reste, tout récemment, un de nos Vénérables Frères du même royaume, profitant avec une rare prudence d'une occasion favorable, ayant supprimé les divers livres liturgiques qu'il avait trouvés dans son église , et ramené tout son clergé à la pratique universelle des usages de l'Eglise romaine, Nous lui avons décerné les éloges qu'il mérite, et, suivant sa demande, Nous lui avons bien volontiers accordé l'Induit d'un office votif pour plusieurs jours de l'année, afin que ce clergé livré avec zèle aux fatigues qu'exige le soin des âmes , se trouvât moins souvent astreint aux offices de certaines fériés qui sont les plus longs dans le Bréviaire romain. Nous avons même la confiance que, par la bénédiction de Dieu, les autres évêques de France suivront tour à tour l'exemple de leur collègue, principalement dans le but d'arrêter cette très périlleuse facilité de changer les livres liturgiques. En attendant, rempli de la plus grande estime pour votre zèle sur cette matière, nous adressons nos supplications à Dieu, afin qu'il vous comble des plus riches dons de sa grâce, et qu'il multiplie les fruits de justice dans la portion de sa Vigne que vous arrosez de vos sueurs. Enfin,comme présage du secours d'en haut, et comme gage de notre particulière bienveillance, nous vous accordons avec affection pour vous, Vénérable Frère, et pour tous les fidèles, clercs et laïques, de votre Église, la bénédiction apostolique. Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, le sixième jour d'août, de l'an 1842, douzième de notre Pontificat.

VENERABILI FRATRI THOMAE GOUSSET, ARCHIEPISCOPO REMENSI.

GREGORIUS PP. XVI.

Venerabilis Frater, Salutem et apostolicam Benedictionem.

Studium pio prudentique antistite plane dignum recognovimus in binis illis fuis litteris, quibus apud Nos quereris varietatem librorum liturgicorum, qnœ in militas Galliarum Ecclesias inducta est; et a nova prœsertim circumscriptione Diœcesium , novis porro non sine fidelium offensione auctibus crevit. Nobis quidem idipsum tecum una dolcntibus nihil optabilius foret, Venerabilis Frater, quam ut servarentur ubique apud vos Constitutiones S. Pii V, immortalis memoriœ decessoris nostri, qui et Breviario et Missali in iisitm Ecclesiarum romani ritus, ad mentent Tridentini Concilii (Sess. XXV), emendatins editis, eos tantum ab obligation eorum recipiendorum exceptas voluit, qui a bis centum saltem annis uti consuevissent Breviario aut Missali ab illis diverso; ita videlicet, ut ipsi non quidem commutare iterum atque iterum arbitrio suo libros hujusmodi, sed quibus utebantur, si velent, retinere possent. (Constit. Quod a nobis. — VII Idus Julii 1568, et Constit. Quo primum. Pridie Idus Julii 1570). Ita igitur in votis esset, Venerabilis Frater; verum tu quoque probe intelligis quam difficile arduumque opus sit morem illum convellere, ubi longo apud vos temporis cursu inolevit : atque hinc nobis, graviora inde dissidia reformidantibus, abstinendum in prœsens visum est nedum a re plenius urgenda, sed etiam a peculiaribus ad dubia quœ proposueras, responsionibus edendis. Cœterum cum quidam ex regno isto Venerabilis Frater, prudentissima ratione idoneaque occasione utens, diversos, quos in ecclesia sua invenerat, liturgicos libros nuper sustulerit, suumque clerum universum ad romanœ Ecclesiœ instituta ex integro revocaverit, Nos prosecuti illum sumus meritis laudum prœconiis, ac juxta ejus per ita perlibenter concessimus Indultum officii votivi pluribus per annum diebus, quo nimirum clerus ille bene cœteroquin in animarum cura laborans, minus sœpe obstringeretur ad longiora in Breviario romano feriarum quarumdam officia persolvenda. Confidimus equidem, Deo benedicente,futurum ut alii deinceps atque alii Galliarum Antistites memorati Episcopi exemplum sequantur ; prœsertim vero ut periculosissima illa libros liturgicos commutandi facilitas istic penitus cesset. Interea tuum hac in re zelum etiam commendantes, a Deo supplices petimus, ut et uberioribus in dies augeat suce gratiœ donis, et in parte ista suce Vineae tuis rigatae sudoribus justitiœ fruges amplificet. Denique superni hujus praesidii auspicem, nostraeque pignus praecipitae benevolentiae Apostolicam benedictionem tibi, Venerabilis Frater , et omnibus Ecclesiae tuœ Clericis Laicisque fidelibus peramanter impertimur, Datum Romae, apud Sanctam Mariam Majorem, die sexta Augusti, anni millesimi octingentesimi quadragesimi secundi, Pontificatus nostri anno duodecimo.

IV - 1° LETTRE A Mgr d'ORLÉANS

DEUXIÈME PARTIE

NOUVELLE  DÉFENSE

DES INSTITUTIONS LITURGIQUES

PREMIÈRE LETTRE

A MONSEIGNEUR  L'ÉVÊQUE  D'ORLÉANS

MDCCCXLVI

PRÉFACE

PREMIÈRE LETTRE A MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS

§ I. Idée  des INSTITUTIONS LITURGIQUES et de  leur auteur, d'après L'EXAMEN de Monseigneur l'évêque d'Orléans.

§ II. Le livre  des institutions  liturgiques  a-t-il été  pour l'Église de France une occasion de troubles ?

§ III. Inconvénients de la méthode suivie par Monseigneur l'évêque d'Orléans, dans l'Examen des INSTITUTIONS LITURGIQUES.

§ IV. Monseigneur l'évêque d'Orléans est-il fondé à attaquer la définition de la Liturgie donnée dans le livre des INSTITUTIONS LITURGIQUES.

§ V. Les notions de Dom Guéranger sur la Liturgie sont-elles aussi neuves que le soutient Monseigneur l’évêque d'Orléans ?

APPENDICE

PRÉFACE

Monseigneur l'évêque d'Orléans (1) ayant cru devoir signaler au public mes Institutions liturgiques, comme un livre dangereux et rempli d'erreurs, je me suis senti obligé, par des devoirs de la nature la plus impérieuse, d'entreprendre une nouvelle Défense de cet ouvrage. En conséquence, ayant réduit à plusieurs chefs les griefs que le Prélat m'impute, je me suis mis en mesure de produire sur chacun d'eux la justification convenable.

Dans cette première Lettre, après l'exposé de la controverse et de ses nouveaux incidents, j'entre dans la question doctrinale de la Liturgie, et je me mets en devoir de suivre Monseigneur l'évêque d'Orléans sur le terrain où il m'appelle.

La Lettre suivante traitera principalement de l'autorité de la Liturgie dans les controverses de la foi.

Je discuterai ensuite les questions canoniques soulevées dans l'Examen de mon livre par le Prélat.

Enfin, je répondrai en détail aux reproches que Monseigneur l'évêque d'Orléans a jugé à propos de faire à la partie historique de mon travail.

Ma conscience de catholique, de religieux et de prêtre m'oblige à vaincre plus d'une répugnance, en soutenant cette lutte qui m'est trop souvent personnelle. Le soin que je suis contraint de prendre de ma réputation, à l'endroit de l'orthodoxie, ne me permettait cependant pas d'hésiter.

(1) Mgr Fayet. — V. Préface de cette nouvelle édition — T. I — pages LII-LV.

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D'autres décideront si j'ai satisfait à mes promesses. Je n'ai pas désiré cette controverse ; j'en abandonne le jugement à ceux qui ont mission et compétence pour prononcer.

Un journal ecclésiastique (1) a annoncé dans ses colonnes que plus de trente de Nosseigneurs les Évêques auraient écrit à Monseigneur l’évêque d'Orléans pour lui dire qu'ils adhéraient à son Examen des Institutions liturgiques. Je ne suis point en mesure de contester directement ce fait ; mais je puis dire que, parmi les Prélats qui ont cru devoir écrire à Monseigneur Fayet, dans cette circonstance, deux (2) ont bien voulu m'écrire à moi-même qu'ils l'avaient fait pour lui exprimer leur déplaisir de la publication de son livre.

Le même journal est allé jusqu'à citer les paroles d'un illustre Cardinal archevêque (3) dont le nom est cher à tous les catholiques, et qui, dans sa lettre à Monseigneur Fayet, eût déclaré qu'il ne peut y avoir qu'une voix pour louer la forme et le fond de ce livre. Son Éminence a daigné me faire savoir directement que, dans cette Lettre, Elle avait simplement exprimé un vœu, en déclarant d'ailleurs expressément qu'Elle n'avait pas encore eu le temps de lire l'ouvrage.

On me permettra ces détails dans une controverse qui intéresse à un si haut degré l'intégrité de ma foi et mon attachement à l'épiscopat, contestés l'un et l'autre par l'auteur de l’ Examen.

(1)  L'Ami de la religion. — 22 Janvier 1846.

(2)  Mgr Villecourt, alors évêque de La Rochelle, et Mgr Pansis, alors évêque de Langres.

(3)  Le Cardinal de Bonald, archevêque de Lyon.

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PREMIÈRE LETTRE A MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS

MONSEIGNEUR,

Après avoir consacré de longues années à l'étude des monuments de la science liturgique, la pensée m'est venue de composer un ouvrage dans lequel fussent résumés, autant qu'il est possible à ma faiblesse, tous les principes et tous les faits de cette science. Je ne me suis point dissimulé les difficultés d'une entreprise qui n'avait encore été tentée par personne ; mais le nombre immense et la gravité des travaux que les savants français et étrangers ont publiés sur diverses branches de la Liturgie, m'encouragèrent à tenter un essai, auquel j'ai cru pouvoir donner le titre peu ambitieux d'Institutions. Après tout, si je succombais sous le poids de la tâche que je m'étais imposée, il n'en résultait, pour tout malheur, qu'un livre de plus à ajouter à la longue liste de ceux qu'un zèle désintéressé a fait entreprendre, et que l'insuffisance de l'auteur l'a contraint d'arrêter. Quoi qu'il  en soit du

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résultat final de mes efforts, le courage jusqu'ici ne m'a point abandonné, et, s'il plaît à Dieu, je poursuivrai de mon mieux l'œuvre que j'ai entreprise.

Au premier abord, rien n'eût semblé plus pacifique que l'accomplissement d'un tel dessein. Réduire en corps de doctrine, théorique et pratique, tout ce qui est renfermé dans les bréviaires, missels, rituels, pontificaux, martyrologes et cérémoniaux de l'Église latine; dans  les liturgies, euchologes, archieratichon, typicon, triodion, paracleticon, menées et ménologes de l'Eglise orientale ; décrire et explorer les sacramentaires, cornes,  antiphonaires, responsoriaux, hymnaires, agenda, sacerdotaux, qui ont été la source des recueils liturgiques usités aujourd'hui dans l'Église; réunir autour de ces monuments séculaires les faits d'origines,  les  interprétations traditionnelles, depuis les  Pères de l'Église jusqu'à  Durand, et depuis Durand jusqu'aux derniers liturgistes. Nul travail ne pouvait assurément s'offrir, qui semblât éloigner davantage toute idée de controverse violente ou de discussion passionnée.

Cependant, il n'en a pas été ainsi. A qui devons-nous l'attribuer ? En rendrons-nous responsables les personnes? Je me garderai de le penser et de le dire. La date de la publication des Institutions liturgiques suffit à tout expliquer. Ce livre eût été publié au XVII° siècle, au lieu de l'être au XIX°, il n'eût eu à subir d'autres critiques que celles qui attendent tout ouvrage nouveau, et qui s'exercent uniquement sur sa valeur propre, et sur la méthode suivie par l'auteur. Au XVII° siècle, la France n'avait d'autres livres liturgiques que ceux du reste de l'Occident, et si ses églises se distinguaient par quelques usages particuliers, ces usages étaient antiques, autorisés; leur place était toute naturelle dans l'ensemble des rites sacrés, et leurs éléments d'interprétation faciles à découvrir dans ces mêmes monuments de  la tradition  liturgique,  qui

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nous fournissent, de siècle en siècle, l'explication des symboles et des paroles de la Liturgie universelle (1).

Mais depuis qu'un esprit de nouveauté osa, dans le cours du dernier siècle, remplacer par de modernes formules de prière publique les formules séculaires qui remplissaient nos bréviaires, nos missels et nos rituels, de grands embarras attendaient tout écrivain à qui viendrait l'idée de composer, en France, un traité complet de science liturgique. Passerait-il sous silence la teneur énorme de ces livres nouveaux plus volumineux que les anciens ? Son livre demeurait par là même privé de toute utilité pratique. Entreprendrait-il d'expliquer ces systèmes d'office divin inconnus à l'antiquité, et dépourvus de toute confirmation de l'autorité supérieure ? Dès l'abord, il se trouvait arrêté par l'impuissance de justifier par des traditions quelconques mille faits nouveaux, et, qui plus est, contradictoires; car les sept ou huit bréviaires et missels principaux qui se partagent les églises de France détachées de la Liturgie romaine, sont rédigés d'après des principes aussi neufs que différents entre eux. Pour justifier cette dissonance eût-il faussé les maximes générales sur lesquelles reposent toutes les Liturgies antérieures ? Cette méthode n'eût été ni loyale, ni catholique, outre qu'elle eût offert d'insurmontables difficultés.

Restait donc à apprécier le fait liturgique du XVIII° siècle

(1) C'est par l'effet d'une distraction qu'on nous a reproché d'avoir suivi, à l'égard des modernes liturgies françaises, une autre méthode que celle qu'ont employée Dora Mabillon, D0m Martène, et les autres Bénédictins français qui ont traité la matière des rites sacrés. On aurait mieux fait de se rappeler que ces savants hommes ont écrit avant l'époque où la Liturgie subit, en France, une transformation qui la dépouilla non seulement des rites et des formules romaines, mais encore des usages locaux, vénérables par leur antiquité, qui avaient été recueillis et expliqués par nos doctes Bénédictins, conjointement avec les Sacramentaires, Responsoriaux, Antiphonaires et Ordres romains.

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comme une vaste contradiction à tous les principes reconnus jusqu'ici sur la matière,comme un renversement des traditions les plus respectées durant tous les siècles ; enfin, comme un obstacle au rétablissement de la science liturgique qui s'éteignit en France avec les anciens livres.

Tel est le parti que j'ai cru devoir adopter dans la composition de mes Institutions liturgiques, et je défie tout homme, après avoir parcouru la série des Pères, des écrivains ecclésiastiques et des commentateurs qui ont traité des rites sacrés, après avoir lu attentivement les monuments liturgiques de toutes les Églises, de résoudre autrement le problème.

Mais en prenant un tel parti, je devais bien m'attendre à provoquer au moins de l'étonnement chez quelques-uns de mes lecteurs. L'histoire des changements liturgiques du siècle dernier était si peu familière  au public, que beaucoup de personnes graves considéraient les bréviaires et les missels modernes comme des monuments de l'antiquité, comme un dépôt qui nous venait de l'ancienne Église gallicane.  La cause première de l'innovation, les principes dans lesquels elle fut opérée, les résultats qu'elle a produits, étaient choses sur lesquelles on fermait constamment les yeux,  et la science liturgique n'était bientôt plus aux yeux du grand nombre que l'humble et patiente industrie avec laquelle un pauvre prêtre, par diocèse, est chargé de composer, chaque année, l’Ordo ou le Bref  à l'usage de ses confrères.

Je me trouvai donc dans la nécessité de faire précéder mon grand travail d'une introduction historique, dans laquelle j'étais d'autant plus dans l'obligation d'assigner une large place à l'innovation française du XVIII° siècle que la matière était plus neuve pour le grand nombre de mes lecteurs. Cette œuvre, toute imparfaite qu'elle est, me coûta de sérieux labeurs ; personne ne m'avait précédé dans cette voie, et les matériaux du récit étaient difficiles

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à rassembler. Cheminant donc seul, dans cette route non frayée, j'étais sans doute, comme tout homme, exposé à me tromper : le public a été à même de juger si mes adversaires ont pu jusqu'ici se flatter de m'avoir sérieusement pris en défaut.

J'écrivis cette histoire de la Liturgie avec conviction ; et, partant, avec chaleur : je ne saurais m'en repentir. N'ayant jamais écrit une ligne par calcul, par engagement ou par exigence de position, j'ai toujours ignoré les précautions oratoires à l'aide desquelles d'autres cherchent à voiler leur pensée. L'origine des liturgies françaises me semble un fait affligeant, leur permanence me paraît un obstacle à l'unité complète que nous devons tous désirer, et au rétablissement de la science, si négligée, des rites sacrés; je déplore cet état de choses, j'en désire la fin, et je crois faire une bonne action en travaillant à faire partager mes convictions à cet égard. Il ne s'agit point ici d'un système : je n'ai pas l'honneur d'avoir inventé quoi que ce soit. Quand bien même j'eusse gardé le plus profond silence, il n'en serait pas moins vrai que l'Église catholique tend à l'unité liturgique; qu'elle a porté clans ce but de solennels règlements ; que cette unité a existé en France ; qu'elle a été brisée plus tard, sans le concours de l'autorité qui l'avait exigée et maintenue ; que le Jansénisme a été l'auteur principal de l'étonnante révolution qui a produit les nouveaux livres ; que les principes de la science liturgique ne sont pas applicables à ces récentes compositions, dépourvues d'ailleurs de la sanction de l'Église et du Siège apostolique, et rédigées au rebours de tout ce que la tradition nous avait enseigné jusqu'alors sur les principes de la Liturgie.

Telle était la nécessité imposée non seulement à moi, mais à tout écrivain français auquel serait venue la pensée d’écrire à fond sur la Liturgie, et conséquemment d'apprécier la situation que nous a faite, sous ce rapport, le

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XVIII° siècle. Mais ici se présentaient deux graves difficultés d'application : comment excuserait-on les prélats qui donnèrent la main à des changements déplorables ? En quel sens déciderait-on la question pratique qui résulte d'une situation aussi irrégulière ? En présence de ces deux problèmes, dont, je l'avoue, le second me semblait plus grave, de toute manière, que le premier ; il me sembla qu'il n'y avait qu'à procéder avec franchise, et je me fis un devoir de me montrer conséquent à des principes qui étaient au-dessus de moi.

Abordant la première difficulté, je racontai les faits et je crus remplir une obligation en signalant comme hérétiques tous les personnages, sans exception, qui s'étaient déclarés notoirement appelants des décisions dogmatiques de l'Église. Quant aux prélats qui favorisèrent l'innovation liturgique ; soit en acceptant des bréviaires et des missels tout faits de la main de rédacteurs connus pour leur opposition aux jugements solennels du Saint-Siège; soit en demandant ces livres à des écrivains soumis aux décisions de l'Eglise, mais peu effrayés de se mettre en opposition formelle avec le droit catholique sur la Liturgie; soit enfin en faisant imprimer, à l'usage de leurs diocèses, ces récentes compositions déjà admises par plusieurs de leurs collègues; je ne dissimulai pas les inconvénients de ces diverses mesures pour l'unité extérieure de l'Eglise considérée dans toutes ses conséquences; mais loin de taxer d'hérésie ces prélats dans leurs personnes, je m'attachai à faire comprendre comment des opérations dont le résultat vient d'être signalé comme très périlleux par le Saint-Siège (1), avaient pu néanmoins devenir possibles sous le régime de prélats irréprochables dans la foi. Les jugements que je portais sur le fait des changements liturgiques étaient malheureusement applicables à tout un en-

(1) Bref de S. S. le Pape Grégoire XVI à  Mgr Gousset, archevêque de Rheims, du 6 août 1842. V. ci-dessus, page 235.

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semble d'autres faits dont l'histoire ecclésiastique de France, au XVII° et au XVIII° siècles, est remplie ; et je ne sache pas qu'un écrivain qui se respecte et qui tient à la moralité historique ait jamais abordé un pareil sujet avec le parti pris d'excuser toujours et en toutes choses les personnes et les faits. Lorsque mon récit m'amena en présence des grands prélats qui parurent encore à cette époque dégénérée, les cardinaux de Bissy et de Tencin ; les archevêques Fénélon, Languet, Saint-Albin, de Beau-mont, de Juigné ; les évêques Belzunce, de Fumel, la Parisière, de Froullay, de la Mothe d'Orléans, etc., je m'empressai de rendre hommage à leurs vertus et à la dignité de leur caractère. Dans un travail historique d'une nature moins restreinte, un plus grand nombre de noms vénérables se fût présenté sous ma plume, et je ne les eusse pas enregistrés avec moins de bonheur. Quant à l'époque plus récente et tout à fait contemporaine, je m'imposai un silence absolu sur les livres liturgiques publiés par des prélats qui vivaient encore.

Devant le second problème, je gardai une réserve encore plus stricte que celle que j'avais observée sur le premier. Je savais qu'il intéressait au plus haut degré la conscience du clergé, et la question étant d'elle-même aussi complexe que délicate, je crus devoir l'ajourner à la fin de mes Institutions.

J'avais eu si peu l'envie delà soulever que dans plusieurs endroits de mes deux volumes (1), ayant à m'expliquer en passant sur les conséquences pratiques des principes de Liturgie que j'étais à portée de rappeler, j'avais cru pouvoir dire (quoiqu'on ait constamment refusé de m'en tenir

(1) V. notamment : Tome I, p. LXXII. —Tome II. pp. XIII-XIV. 227-229. 611-627. — Dom Guéranger s'était encore expliqué à ce sujet, trois ans auparavant, dans sa Lettre à Mgr l'archevêque de Rheims (1843), dans deux passages qu'il reproduisit la même année à la suite de sa Lettre à Mgr l'archevêque de Toulouse. (V. ci-dessus, pp. 226-234.) (N- E.)

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compte) que le mouvement de régénération de la Liturgie en France devait être accompli avec lenteur et prudence, et par l'autorité des évêques. M'était-il possible déparier plus clairement ? Et ce langage était-il celui d'un homme qui cherche à mettre le trouble dans les églises ?

En 1843, sur l'honorable consultation d'un de nos plus savants archevêques, j'entrai enfin dans la discussion publique de cette grave question du Droit liturgique que j'avais jusqu'alors évitée. Je publiai ma Lettre à Monseigneur l'archevêque de Rheims sur le Droit de la Liturgie. Les lecteurs sans passion sont à même de juger si les principes que je mis en avant dans la solution du cas de conscience étaient nouveaux ou exagérés. Je profitai de l'occasion pour répéter, avec plus d'insistance encore, les maximes que j'avais inculquées dans mes Institutions sur la nécessité de procéder, dans la réforme liturgique, avec une sage lenteur et un sincère esprit de subordination aux premiers pasteurs.

La même année 1843, Monseigneur l'archevêque de Toulouse fit paraître une brochure intitulée : L'Église de France injustement flétrie dans un livre qui a pour titre : Institutions liturgiques. J'étais accusé dans cet écrit d'avoir voulu flétrir l'Église de France, à propos de la Liturgie, et pour atteindre ce but, d'avoir cité à faux, falsifié des passages, fabriqué des textes, inventé des faits. L'accusation était grave, et comme il m'était facile de m'en disculper par le simple exposé des pièces du procès, je crus qu'il ne m'était pas permis de négliger ma justification. Je publiai donc, l'année suivante, la Défense des Institutions liturgiques, dans laquelle je crois avoir procédé avec une entière sincérité, ne dissimulant aucune des imputations dont on m'avait chargé, et me faisant une loi de répondre constamment par des faits.

Le 1er décembre 1844, Mgr l'évêque de Périgueux donnait un mandement pour rétablir la Liturgie romaine dans

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son diocèse. Il était imité, l'année suivante, par Mgr l'évêque de Gap, et en ce moment même, plusieurs autres prélats disposent toutes choses pour un très prochain rétablissement de l'unité romaine de la Liturgie, dans leurs , diocèses. Ainsi le bel exemple donné dès le 15 octobre 1839, par Mgr l'évêque de Langres, est devenu fécond, dans l'Église de France, pour l'édification des fidèles et pour la consolation du Siège apostolique.

Au milieu d'événements d'une portée si supérieure à l'influence d'un livre et d'un auteur, je poursuivais tranquillement la publication des Institutions liturgiques ; oeuvre laborieuse, sans doute, mais affranchie désormais des inconvénients, plus ou moins réels, qu'avait pu présenter l'introduction historique dont j'avais cru devoir la faire précéder. C'est au milieu de ces pacifiques travaux que m'est parvenu le volume que vous donnâtes au public, Monseigneur, dans le cours de décembre dernier, et qui porte le titre d' Examen des Institutions liturgiques. Je me hâtai de prendre lecture d'un livre qui devait m'intéresser à tant de titres, et il ne me fut pas difficile de reconnaître que le résultat de l’Examen, en ce qui dépendait de vous, Monseigneur, était loin d'être favorable et au livre et à l'auteur.

Je pris alors la liberté de vous faire connaître la résolution inspirée par ma conscience de travailler de bonne foi à une nouvelle défense des Institutions liturgiques ; les motifs les plus graves m'en faisaient un devoir. Vous me fîtes alors l'honneur de m'écrire, Monseigneur, que c'était une rétractation, et non une justification, que vous attendiez de moi. J'avoue que cette rétractation me parut prématurée, par la raison qu'il me semblait évident que je pourrais facilement dégager mon livre et ma personne de toutes les imputations dont l'une et l'autre se trouvent être l'objet dans votre Examen.

Mais je répéterai ici, Monseigneur, comme j'ai eu l'honneur de vous l'écrire, que cette controverse n'est qu'un bien

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léger incident au milieu des graves préoccupations qu'inspire aujourd'hui au clergé et aux fidèles la situation de l'Église en France. Je ne cherche point d'influence; je n'ai point de parti autour de moi, et j'affirme bien sincèrement, et devant Dieu, que je ne tiens à mon livre que parce que je le crois catholique. Il ne le serait pas, Monseigneur, s'il méritait les inculpations que vous avez lancées contre lui. Or, si mon livre n'était pas catholique, que devrait-on penser de la foi de celui qui l'a écrit ? Il n'est donc pas ici question d'amour-propre d'auteur, ni de mérite littéraire ou scientifique. Quiconque s'avise de publier un livre doit compter sur la critique, juste ou injuste; il n'y a en cela rien de nouveau. Mais quand un enfant de l'Église est attaqué dans sa foi et dans son attachement à l'Église et à sa divine hiérarchie, s'il ne se sent pas coupable, il doit publier sur les toits sa justification. Une rétractation émise, quand il n'y a pas eu erreur, serait un scandale de plus.

Permettez-moi donc, Monseigneur, d'aborder, sans tarder davantage, un sujet qui importe si fort à l'honneur de ma foi et de mon orthodoxie, et de dire à l'Église mes réclamations. Je serai grave, Monseigneur, dans un sujet de si haute gravité, et j'espère n'employer pour ma défense que des armes convenables, dignes à la fois de la cause que je soutiens, et du caractère sacré dont vous avez l'honneur d'être revêtu.

En commençant, je prendrai la liberté d'exposer, d'après vos propres paroles, l'idée que vous vous êtes formée, et que vous avez voulu donner à vos lecteurs, de mon livre et de ma personne. C'est en même temps rendre compte au public des motifs de devoir et de convenance qui m'ont fait prendre la plume. Les personnes qui n'ont pas lu les Institutions liturgiques doivent me considérer comme un homme suspect dans la doctrine, animé d'intentions hostiles contre l'unité; je relève l'accusation avec franchise avant d'y répondre.

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