Institutions liturgiques (page 156)
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§ I. Idée des INSTITUTIONS LITURGIQUES et de leur auteur, d'après L'EXAMEN de Monseigneur l'évêque d'Orléans.
Si, dans mon livre, Monseigneur, vous vous fussiez borné à critiquer le style et la manière de mes écrits, comme cela est permis à tout le monde, je n'aurais eu garde d'entreprendre une défense pour de si médiocres intérêts. Deux ou trois phrases d'une rhétorique incorrecte, aggravées peut-être par une erreur de typographie, ne vaudront jamais la peine d'être défendues, dans une discussion grave. Bien moins encore, perdrai-je le temps à relever celles du même genre qui se rencontrent dans votre écrit : ces choses-là ne mènent à rien, et à mes yeux le suffrage des personnes que l'on pourrait gagner par de tels moyens n'est d'aucun poids dans une controverse de faits et de principes. Je fais tout aussi bon marché de l'éloge beaucoup trop flatteur que vous voulez bien faire de mon amour de l'étude, de mes talents vraiment remarquables, de mon style armé pour le combat, et des qualités éminentes qui peuvent faire de moi un vrai défenseur de l'Eglise (1). Il s'agit tout simplement de savoir si je suis catholique.
Vous pouviez donc en toute liberté, Monseigneur, dire, par exemple, que contre l'intention de son auteur, l'ANNEE LITURGIQUE que j'ai commencé de publier l'emporte en raideur et en aridité sur les livres de prière jansénistes les plus durs et les plus secs (2), personne n'étant obligé de lire cet ouvrage; que j'ai résolu de faire pratiquer à mes lecteurs la sainte vertu de patience (3), ce qui peut tous
(1) Examen des Institutions liturgiques, page XLVI.
(2) Ibid. page 235. — (3) Ibid. page 13o.
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les jours arriver à un écrivain, au moment même où il y pense le moins; que mes longues études n'ont pas embrassé les premiers éléments de la théologie, ce qui sera, sans doute, mieux démontré encore par cette Défense; que je me complais à faire de la prose (1), comme si jusqu'à cette heure mes adversaires avaient pris leur vol vers des régions d'une si haute poésie; que mes assertions finissent par inspirer une sincère compassion aux gens graves, pendant qu’elles font rire les enfants (2), ce qui est assurément fort éloigné du but que je me suis proposé ; qu'on ne saurait dire si je suis historien ou poète (3), malgré ma prose obstinée; que néanmoins, on peut charitablement me laisser croire que je fais de l'histoire (4); que je remue les questions moins pour les résoudre que pour les embrouiller (5); que je manque de patriotisme, parce que j'ai peu de goût pour les grosses voix des chantres de certaines cathédrales (6), etc.
Je me résignerais bien volontiers à ces légers sarcasmes, et je vous assure même, Monseigneur, que les efforts que vous avez faits ailleurs pour me donner une couleur grotesque ne m'ont pas mis de mauvaise humeur. Je me sens même d'assez bonne composition pour en rire avec le public. Après tout, je sais qu'il serait par trop sévère d'exiger qu'un grand écrivain, à qui la nature a départi une incontestable souplesse de talent, renonçât à faire usage de toutes ses ressources dans un volume de cinq cents pages. Ainsi, Monseigneur, tant qu'il vous plaira, appelez-moi le Pape de Solesmes (7) ; peignez-moi dans mon antique Abbaye, transformée par moi en citadelle armée (8), construisant une machine de guerre pour battre en brèche, du haut de mes tours, les
(1) Loc. cit., page 3o2. — (2) Ibid. page 3o5. — (3) Ibid. page 455. — (4) Ibid. page 355. — (5) Ibid. page 244. — (6) Ibid. page 163. — (7) Ibid. page 270. — (8) Ibid. page V.
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Liturgies des Églises de France (1); armez-moi aussi d'une longue vue (2); dites que je me porte pour le successeur de saint Grégoire VII, comme abbé de Cluny (3), quoique j'aie dit et que chacun sache que ce grand Pape a été simplement prieur de ce monastère ; montrez-moi attablé à l'auberge de l’Ours-Noir, à Vittemberg (4), et ailleurs priant la Sorbonne de couvrir mes pauvres petits de son égide tutélaire, contre le Pape (5) ; exécutant des procédés de fantasmagorie (6); cherchant à piper les esprits par des sophismes (7) ; enseignant une théologie et un droit canonique qui font très mauvais ménage ensemble, attendu qu'il y a entre eux incompatibilité d'humeur, et que tôt ou tard cela finira par un divorce (8); écrivant un livre tel qu'on ne sait si c'est un traité, une dissertation, une satire ou un roman (9) ; problème qui se trouve résolu plus loin en faveur du roman feuilleton (10), etc.
Toutes ces libertés de style (et je choisis entre mille) n'ont rien qui me choque ; elles ont même l'avantage de rendre un livre d'une plus agréable lecture, et le commun des lecteurs est si peu grave aujourd'hui, qu'on peut quelquefois sentir le besoin de ranimer son attention par quelques traits spirituels et de bon goût. J'en juge par moi-même, peut-être; mais, tout en reconnaissant que des plaisanteries ne sont pas des raisons, et ne sauraient faire avancer une question sérieuse, je n'ai pu m'empêcher de me trouver très égayé du dialogue dans lequel, Monseigneur, vous mettez aux prises un pauvre professeur de séminaire et un curé de campagne, à propos des Institutions liturgiques et de leur auteur, et dans lequel aussi l'un et l'autre disent, en effet, des choses fort
(1) Loc. cit., page 294. — (2) Ibid. page 33;. — (3) Ibid. page XXVIII. — (4) Ibid. page 385. — (3) Ibid. page 264. — (6) Ibid. page 401. — (7) Ibid. page 133. — (8) Ibid. page 276. — (9) Ibid. page 1. — (10) Ibid. page 371.
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extraordinaires (1) ; et encore de cet autre dialogue entre un professeur de théologie et ses élèves, auxquels il fait fort agréablement les honneurs de ma personne {2) ; et encore de ce monologue de M. Montagne, mort depuis longues années, que vous évoquez tout exprès pour venir me réfuter, et qui se livre avec tant de bonne volonté à cette tâche, que bientôt vous êtes obligé de dire : J'arrête ici M. Montagne (3).
Il est donc bien entendu, Monseigneur, que je ne me plains pas de ces procédés, que je n'en crains nullement la portée, et que si votre Examen n'eût renfermé contre la cause que je soutiens, et contre mon caractère, que des scurrilités de ce genre, je me serais bien aisément résigné à subir en silence l'effet de votre attaque. Je ne reviendrai plus sur cette manière de poursuivre un livre, et je renonce à faire assaut sur ce terrain. D'ailleurs, Monseigneur, le genre de Pascal, pour être convoité, n'est pas toujours accessible, et n'écrit pas ses petites Lettres qui veut. Nous passerons donc à des détails d'une toute autre portée.
Or, voici, Monseigneur, l'idée que vos lecteurs doivent se former de moi, d'après la partie sérieuse de votre livre. Sur le but que je me suis proposé en écrivant les Institutions liturgiques, vous leur apprenez que les évêques de France ayant, selon moi, dévié dans la foi, je me suis donné comme ayant, à moi seul, la mission de les ramener dans le droit chemin (4), et de les faire rentrer dans l'unité de l'Eglise (5) ; que mon livre est destiné par moi à faire leur éducation religieuse (6) ; que, selon moi encore, ils ne tiennent plus que par un fil au Saint-Siège (7); que je désire les trouver en faute pour avoir droit de les accuser (8), etc.
(1) Loc. cit., page 388 et suivantes. — (2) Ibid. page 58 et suivantes. — (3) Ibid. page 22g et suivantes. — (4) Ibid. pages II et III. — (5) Ibid. (6) Ibid. — (7) Ibid. page XI. — (8) Ibid. page 136.
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Ces étranges accusations, contredites par tout ce que j'ai écrit jusqu'ici ne vous empêchent pas cependant, Monseigneur, d'avouer que je reconnais à tout moment que jamais on ne vit une plus intime union entre le Saint-Siège et l'épiscopat français, entre les premiers pasteurs et le clergé (1). Mais vous ne m'en faites pas plus de grâce, et après m'avoir attribué un mépris injuste pour les Évêques de France, vous allez bientôt jusqu'à m'imputer de la haine contre eux, et les projets les plus abominables contre l'unité même de l'Eglise de Jésus-Christ. Ainsi vous dites, sérieusement sans doute, Monseigneur, que j'ai déclaré la guerre aux Eglises de France et à leurs premiers pasteurs (2) ; que je lance la foudre de l'excommunication sur plus de cent évêques (3) ; que, levé par moi, le drapeau de l'unité liturgique devient le drapeau de l'insubordination et de la révolte (4); que, depuis la publication de mes livres, l'Eglise de France est agitée comme la mer (5) ; que, sous un air de science et de piété, je couvre le schisme du drapeau de l'unité (6) ; que j'ai publié deux gros volumes pour révolutionner l'Eglise de France (7) ; que mes paroles ont une effrayante conformité avec le langage des factieux et des révolutionnaires de tous les temps et de tous les pays (8) ; que je me sers d'armes empoisonnées (9); etc. Ce qui vous amène tout naturellement, Monseigneur, à ajouter : « L'épiscopat français, attaqué de toutes parts, résiste encore aux efforts de ses ennemis, et ceux-ci ne manquent que d'un chef ardent et habile pour en finir. Mettez-vous à leur tête, mon Révérend Père, dirigez l'armée sainte (sic) qui marche contre nous ; c'est un beau rôle à jouer (10) ».
(1) Introd page XLVI. — (2) Ibid. page V.— (3) Examen, page 442. — (4) Introduction, page XLIV. — (5) Ibid. page XLV. — (6) Examen, page 489. — (7) Ibid. page 22. — (8) Ibid. page 3gg. — (9) Ibid. — (10) Ibid. page 361.
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Mais ce n'est pas tout. Après avoir fait de moi un schismatique, vous ne vous arrêtez pas là, Monseigneur ; vous attaquez jusqu'à ma foi, et j'ai dû m’entendre accuser d'hérésie par votre bouche. Ainsi, non content de me comparer à Voltaire (1), de prophétiser en moi un nouvel Arius (2); vous m'attribuez à la fois les doctrines du Presbytérianisme (3), l'erreur des Pauvres de Lyon (4), le système humanitaire (5) ; enfin jusqu'à la solidarité des cours du Collège de France (6). Et pour clore dignement cette incroyable série d'injures dont je n'ai détaché que quelques traits, il vous plaît, Monseigneur de m'appelez à plusieurs reprises un saint Religieux (7), sorte d'ironie qui donnerait à penser que vous professez pour l'état monastique le même respect dont paraîtrait animé envers l'épiscopat un auteur qui, après avoir déversé sur un évêque les plus odieuses imputations, s'amuserait à l'appeler en même temps un saint évêque.
Si votre Examen, Monseigneur, eût été publié par un laïque, par un prêtre même, qui se fût ainsi permis de jeter des nuages sur ce que j'ai de plus sacré, ma foi et mon attachement à l'unité, j'avoue que j'eusse méprisé des accusations que leur violence rend déjà suspectes à tout lecteur non prévenu, n'eût-il pas lu une page des Institutions liturgiques; mais, Monseigneur, vous avez l'honneur d'être évêque; c'est le doigt d'un évêque qui me signale à l'animadversion des fidèles. Quels que soient les motifs qui aient dirigé votre plume, je sens que j'ai un devoir sacré à remplir, avant de vous suivre dans l'examen de mon livre , j'ai à faire ma profession de foi devant l'Église scandalisée, et je supplie tous les pasteurs et tous les fidèles qui liront cet écrit de l'écouter et de la recevoir.
« En présence du Dieu tout-puissant, et de notre mère
(1) Examen. Page 437. — (2) Page 392. — (3) Page 387. — (4) Page 396. — (5) Page 280. — (6) Page 64.—(7) Pages 362, 421.
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la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, je déclare adhérer de cœur à tous les dogmes proposés à la foi des fidèles de Jésus-Christ par la même sainte Eglise, et anathématiser toutes les hérésies et toutes les erreurs anathématisées par elle, dans le cours des siècles jusqu'aujourd'hui. J'approuve tout ce qu'elle approuve, je condamne tout ce qu'elle condamne, et non seulement je réprouve toutes les erreurs directement proscrites, mais je réprouve encore tous les sentiments nouveaux, hardis ou suspects de témérité, qui n'auraient pas reçu encore la condamnation de la sainte Église, mais seraient en quelque chose suspects dans la foi, ou dans l'ordre de la subordination ecclésiastique.
« De plus, je professe une entière soumission au Saint-Siège apostolique en lequel Jésus-Christ a établi la règle de la foi catholique et le fondement de l'unité pour toute l'Église. Je proteste ne point diviser de ce Saint-Siège apostolique la personne du Pontife qui y est assis, afin de ne pas rendre inutile le mystère de l'unité. Je reconnais dans les évêques institués par l'autorité du Pontife romain et demeurant en communion avec lui le pouvoir de régir les Églises qu'il leur a confiées, sauf les réserves apostoliques, et pour les fidèles, clercs et laïques, l'obligation de leur rendre une véritable obéissance.
« Enfin, je désavoue et rétracte bien volontiers tout ce que j'aurais écrit de contraire à la présente profession de foi. C'est dans cette foi que, par la grâce de Dieu, j'espère vivre et mourir. »
§ II. Le livre des institutions liturgiques a-t-il été pour l'Église de France une occasion de troubles ?
Il arrive quelquefois que des abus enracinés par une longue possession deviennent l'occasion d'agitations
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violentes, lorsqu'il s'agit de les extirper. L'histoire ecclésiastique est remplie d'exemples qui déposent de ce fait, et plus d'une fois, on a été à même de déplorer certains effets de la précipitation, ou de l'inexpérience, qui aggravent le mal au lieu de le guérir. L'esprit de l'Eglise est donc de procéder dans de semblables occurrences par un esprit de discrétion qui n'a rien de commun avec la faiblesse.
Si telle est la conduite de ceux auxquels appartiennent le droit et le devoir d'opérer les réformes dans l'Église, qu'elle ne doit pas être la modération de ceux qui croient devoir publier des livres dans le sens de ces réformes ! Autant ils doivent être fermes sur les principes et sur les faits, autant ils doivent se garder de provoquer des mouvements indiscrets qui pourraient de près ou de loin favoriser l'anarchie. Je crois, Monseigneur, avoir eu ces maximes devant les yeux, en écrivant sur la liturgie. Relisez les passages des Institutions et de la Lettre à Monseigneur l'archevêque de Rheims que j'ai rappelés dans ma Défense (1), et peut-être cesserez-vous de m'accuser de prêcher la révolte et l'insurrection.
Je sais bien que vous avez attaqué jusqu'à la légitimité de l'existence de mon livre, en me reprochant de n'avoir écrit que pour faire l’éducation religieuse des évêques (2). Vous vous êtes égayé fort spirituellement sur les professeurs bénévoles, et sur le préceptorat que, selon vous, je m'arroge à l'égard des premiers pasteurs. Ces sarcasmes tombent plus ou moins à propos ; mais je vais tout de suite au fond. Votre pensée visible est que je ne devais pas écrire un livre dont le résultat pourrait être de faire désirer au clergé et aux fidèles des changements qui dépendent de la volonté des évêques.
A cela je répondrai deux choses : premièrement, en
(1) V. ci-dessus pages 226 — 233 et 251 (note).
(2) Introduction, page III.
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exprimant le vœu de voir ces changements s'opérer, en exposant la nécessité de s'en occuper, j'ai fait remarquer à mes lecteurs que la bonne volonté de nos prélats rencontrerait des difficultés dans l'exécution, à raison de certains obstacles matériels d'une nature impérieuse, et qui ne peuvent disparaître qu'avec le temps.
En second lieu, je dirai que si la prétention de vouloir faire l'éducation religieuse des évêques doit être attribuée à tout écrivain non évêque qui vient à traiter des matières de pratique épiscopale, tous les prêtres désormais devront renoncer à écrire non seulement sur le droit canonique, parce que les évêques sont chargés d'office de l'appliquer ; mais encore sur le dogme, parce qu'ils sont chargés de l'enseigner et d'en conserver le dépôt; sur la morale, parce que c'est à eux de l'expliquer au peuple dont ils sont les pasteurs. Cette maxime a cependant été mise en avant, et je sais un diocèse où on avait songé à interdire toute publication, en matière religieuse, aux ecclésiastiques, sans la permission préalable de l'évêque. Et n'avons-nous pas entendu mettre en question si les laïques pouvaient prendre publiquement la défense de l'Église ?
Certes, quand il s'agit de l'Ecriture sainte, des versions nouvelles, des commentaires à publier sur ce texte divin, rien de plus sage que la disposition souveraine du saint concile de Trente qui soumet tous les travaux de cette nature à la censure préalable de l'Évêque. Le texte sacré est la propriété de l'Église entière; il n'est pas possible d'y rien ajouter, ni d'en rien retrancher. L'interprétation de cette divine parole appartient à l'Église seule; son texte doit demeurer sous la surveillance exclusive des évêques qui en doivent compte à leur troupeau et à toute l'Église. C'est donc dans l'intérêt de la foi que des limites ont été opposées au zèle des prêtres et des laïques qui veulent livrer au public le résultat de leurs études sur la parole de Dieu.
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Mais s'agit-il de traiter des diverses sciences ecclésiastiques, il est inouï qu'on ait prétendu que l'écrivain qui publie des travaux sur de telles matières, méritât d'être accusé d'entreprendre sur le droit des évêques, et de se poser pour leur donner des leçons. Assurément, quand l'autorité sacrée de l'épiscopat brille dans l'auteur d'un livre de science ecclésiastique, ce livre acquiert dès lors une gravité toute particulière; ainsi aimons-nous à vénérer la qualité de Pontifes dans les Grégoire, les Athanase, les Chrysostôme, les Augustin, les Bonaventure ; mais la doctrine de vie n'est pas moins sûre, ni moins lumineuse dans les Jérôme, les Bernard, et les Thomas d'Aquin. Depuis l'époque des Docteurs de l'Église jusqu'aujourd'hui, le vaste champ de la science ecclésiastique a été cultivé par de savants hommes en lesquels l'orthodoxie a brillé autant que l'érudition : la majeure partie de ces écrivains appartient au clergé du second ordre; mais je ne sache pas que Bossuet ait jamais rougi d'emprunter à leurs lumières sur la controverse, ni que Benoît XIV ait cru abdiquer la majesté de son trône, en interrogeant tant de savants canonistes du second ordre sur la manière dont il devait non seulement gouverner l'Église de Bologne comme archevêque, mais aussi régir l'Eglise universelle comme Souverain Pontife.
Ces principes généraux, Monseigneur, sont applicables à tout écrivain catholique, et je ne sais pas pourquoi le dernier des prêtres n'en réclamerait pas sa part. Au reste, si j'ai cru pouvoir, à mon tour, écrire sur la liturgie après tant et de si illustres prêtres, les Mabillon, les Le Brun, les Zaccaria, et cette innombrable nuée de liturgistes, je me suis fait un devoir, dès qu'il s'est agi de la question pratique, d'en remettre exclusivement l'application à la prudence de nos prélats. Déjà plusieurs archevêques et plusieurs évêques de l'Église de France, loin de se tenir pour offensés de mes conclusions, s'étaient donné
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la peine de m'écrire pour me témoigner leurs sympathies et leurs encouragements. Depuis la publication de votre Examen, Monseigneur, d'autres prélats que je n'en avais pas sollicités, ont bien voulu m'adresser les témoignages de leur honorable intérêt; je les en remercie du fond de mon cœur ; tout mon désir est de me rendre digne de leur confiance.
Certes, Monseigneur, vous avez surpris plus d'un de vos lecteurs, quand vous avez cru devoir affirmer au public que depuis l'apparition des Institutions liturgiques, l'Église de France était agitée comme la mer. Mais où sont donc les traces de cette tumultueuse agitation ? Qui jamais, jusqu'à cette heure, eût soupçonné que ce livre eût pu avoir une telle portée ? Quelques brochures, quelques articles de journaux paraissant les uns et les autres à longs intervalles; quelques demandes respectueuses adressées par un ou deux chapitres à leurs évêques ; quelques désirs émis avec la plus grande mesure pour solliciter un changement dans les livres liturgiques ; voilà tout. Dans de rares localités, il sera peut-être arrivé que deux ou trois prêtres auront été indiscrets dans leurs démonstrations ; mais de bonne foi, l'Église de France s'en est-elle aperçue ? Plût à Dieu que nous n'eussions point d'autres scandales à déplorer pour le présent, ou à craindre pour l'avenir ! Les prêtres auxquels le joug de l'obéissance sacerdotale est incommode ne comptent pas pour l'ordinaire parmi ceux qui aspirent à prolonger les instants qu'ils donnent au service divin. Us trouvent suffisante la somme de prières qui leur est imposée par le bréviaire diocésain, et sont peu jaloux de la voir s'accroître.
Cette controverse tout ecclésiastique a occupé surtout les hommes graves et qui s'intéressent aux matières de science religieuse. On a pu se prononcer dans un sens ou dans un autre ; mais, pour ma part, je puis dire que, sans être plus étranger qu'un autre aux relations qui peuvent
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mettre à même d'apprécier la situation, je n'ai rien découvert qui ressemblât le moins du monde à une agitation, et qui sortît des limites d'une discussion tout individuelle. J'ai eu l'honneur de vous l'écrire, Monseigneur, mon livre ne méritait pas tant de bruit, et il pourrait se faire que, si l'importance des questions qu'il a soulevées est destinée à grandir, ce résultat dût être justement attribué au fait de votre attaque contre les Institutions liturgiques.
Vous dites, Monseigneur, que le drapeau de l'imité liturgique est un drapeau de révolte; mais, de grâce, où voyez-vous un drapeau dans tout ceci ? Le clergé a-t-il donc formé des mouvements menaçants pour la subordination cléricale, sous le prétexte de la Liturgie romaine ? Pourrait-on citer un seul diocèse dans lequel ce scandale soit arrivé ? Les prêtres qui s'occupent de cette question ne sont-ils pas évidemment en minorité dans l'Église de France ? Parmi eux, ceux qui désirent la Liturgie romaine ne sont-ils pas encore les moins nombreux ? Et au sein de cette minorité, les plus zélés, pour l'ordinaire, que font-ils autre chose que former des vœux, que demander à celui qui seul tient les cœurs dans sa main et sait aplanir les obstacles, le retour à cette belle et salutaire unité dont la France ne s'écarta que dans des jours mauvais, et au milieu de perfides influences ?
Or, ces prêtres, non moins soumis à l'épiscopat qu'obéissants au Saint-Siège, ces hommes de paix et de charité qui n'ont su que prier et exhorter leurs confrères à faire de même, vous avez eu le courage, Monseigneur, de les poursuivre de vos sarcasmes. Vous ne vous êtes pas contenté de dire qu'ils forment une secte qui poursuit les évêques de ses complaintes (1); vous avez cherché à déverser le ridicule et l'odieux sur les manifestations de leur
(1) Examen, page 484.
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humble attachement à l'unité. Rappelez-vous vos paroles, Monseigneur ; peut-être qu'un jour vous regretterez de les avoir écrites. Je les relève ici avec d'autant plus de liberté qu'elles ne m'atteignent qu'indirectement:
« Ceux-ci se tournent vers la prière, ils font des neuvaines pour la conversion des évêques ; et afin que la grâce les ramène au Bréviaire romain, ils écrivent de touchantes homélies à l'adresse des premiers pasteurs, et ils les conjurent, avec larmes, de rentrer dans la communion et le giron de l'Eglise universelle; et pour triompher de l'endurcissement des plus aveugles, ils dédient leurs livres à l’ Immaculée Conception de la Sainte Vierge. Et ces pieuses scènes se jouent en plein vent, et elles sont gravement répétées par les échos de la publicité! Quelle est donc cette nouvelle secte de zélateurs moitié rusés, moitié fanatiques, qui vient souffler la discorde sur nos églises (1) ? »
Oh! Monseigneur, comment n'avez-vous pas senti que la prière est toujours respectable, et que les cœurs d'où elle s'épanche ne sont pas des cœurs glacés! En ce siècle où l'on peut tout dire et tout oser, vous vous plaignez que l'on fasse des neuvaines pour obtenir ce qu'on désire ! Le nom de Marie, le glorieux mystère de sa Conception immaculée, invoqués pour obtenir ce qu'on estime une grâce, tout cela n'est pour vous qu'une pieuse scène jouée en plein vent.
Mais, Monseigneur, nous ne sommes pas même obligés de recourir à la bonne foi comme au seul moyen d'expliquer les prières, les neuvaines et les vœux â Marie pour le retour de la France à la Liturgie romaine. Cet heureux retour ne serait-il pas une grâce signalée pour notre Église? Or, s'il en est ainsi, n'y a-t-il pas lieu de déplorer amèrement le ridicule que vous vous efforcez de jeter sur
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les œuvres de piété accomplies pour l'obtenir du Père des miséricordes. Après tout, de quoi s'agit-il donc? De remplacer par la prière universelle imposée à toutes les églises par le Siège apostolique, au nom du saint concile de Trente, des prières modernes, d'une autorité si inférieure, et dont la plus grande partie a été rédigée et compilée par des ennemis de notre foi; de remplir un désir cher au cœur de Grégoire XVI; de faire cesser ce que, dans son bref à Monseigneur l'archevêque de Rheims, ce Pontife ne craint pas d'appeler un très grand péril; de resserrer un des principaux liens des églises particulières avec l'Église romaine; de rendre plus touchante encore et plus visible la Communion des Saints; de retrancher aux simples fidèles une occasion de scandale, en faisant disparaître une variété et une mobilité de rites qu'ils ne peuvent concilier avec l'idée qu'ils se forment de l'Église, leur mère. Et vous ne pensez pas, Monseigneur, qu'une telle grâce vaille la peine d'être demandée à Dieu, même par des neuvaines, même au nom de celle qui est le Secours des chrétiens ! Et vous ne voyez dans tout cela qu'une secte de délateurs moitié rusés, moitié fanatiques, qui vient souffler la discorde sur nos églises! Franchement, à la lecture de semblables pages, il faut convenir que la passion peut entraîner quelquefois bien loin.
Encore un mot, au nom de la justice, Monseigneur. Où avez-vous vu qu'on ait demandé à Dieu la conversion des évêques ? Sans doute, saint Charles Borromée, saint François de Sales désiraient qu'on priât pour leur conversion, et croyaient humblement en avoir besoin ; mais je sais que cette manière de parler pourrait être inconvenante : je ne la défends donc pas. Qui donc l'a employée ? Où l'a-t-on découverte ? Le vénérable curé de Rennes (1), dont
(1) M. Joseph Meslé, alors curé de la cathédrale de Rennes (depuis, l'église Notre-Dame), publia trois opuscules sur la question liturgique : I° Observations sur le retour à la liturgie romaine, suivies de la bulle Auctorem fidei. (1 Avril 1843. — II° Examen respectueux, pacifique et religieux, des objections et représentations contre le retour au bréviaire et missels romains. (29 Sept. 1843). — III° Second examen respectueux, pacifique et religieux des objections, etc. (1 Mai 1844). — (N. E.)
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les opuscules si remplis de charité et du plus sincère respect pour l'autorité épiscopale ont été accueillis avec tant de faveur, a-t-il représenté nos Évêques comme exposés au péril de leur salut, par le seul fait qu'ils ne rétablissaient pas immédiatement la Liturgie romaine ? Parce que, dans sa piété, il a remis au pouvoir si doux et si fort de Marie immaculée l'accomplissement de ses désirs, qui sont ceux du Pontife romain, a-t-il cessé d'exhorter le clergé à s'en rapporter sur la réforme de la Liturgie à la sagesse, à la prudence, à l'inviolable fidélité de nos évêques envers celui qui est leur frère par le caractère, mais aussi leur chef par la dignité et la puissance ? Où les a-t-il conjurés de rentrer dans la communion et le giron de l’Église universelle, comme si toute infraction des règles canoniques avait pour résultat de faire sortir ceux qui se la permettraient de la communion de l'Église? Telle est cependant, Monseigneur, l'idée que concevront, à la lecture de votre livre, ceux qui n'ont point sous les yeux les diverses publications auxquelles vous faites allusion.