Institutions liturgiques (page 159)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(1) Examen, page 40.

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S'il triomphe de la mort, c'est en reprenant son corps, toujours matériel quoique glorieux, afin de rendre par son moyen le culte extérieur éternel au ciel.

S'il nous enseigne à prier, c'est au moyen d'une prière positive, composée de paroles que la langue prononce et qui frappent l'oreille. S'il établit des sacrements pour notre justification et notre progrès dans la justice, c'est au moyen de signes sensibles, et tellement indispensables, que, sans leur emploi matériel, la grâce qu'ils doivent communiquer n'est pas donnée à l'âme.

Instruite à cette divine école, l'Église nous lie par des devoirs de Religion extérieure d'une si haute nécessité, que quiconque s'en affranchit, sous le prétexte de chercher la religion dans son propre cœur, court le risque de sortir de la communion de cette sainte société, et de devenir, sans autre crime, un payen et un publicain.

Donc il n'est pas possible de dire que le christianisme ait jamais enseigné que la religion produise simplement des actes intérieurs. Ni pour l'homme, créature de Dieu, ni pour le chrétien racheté et initié aux mystères divins par Jésus-Christ, la Religion n'est véritable et complète, sans le culte divin extérieur ; et ce qui fait la perfection du christianisme, c'est que le Verbe éternel de Dieu qui était au commencement, s'est fait chair dans le temps, et a habité parmi nous pour fonder la Religion sur le véritable culte dont les symboles visibles contiennent la grâce en même temps qu'ils la signifient. Enfin, ce qui fait encore la perfection du christianisme, c'est que le Fils de Dieu a investi son Eglise du droit et du devoir de maintenir et de régler la vertu de Religion, jusqu'à la consommation des siècles, lui ayant confié le dépôt des sacrements, la charge de le louer publiquement et d'une manière digne de lui, et la vertu de sanctifier toute créature par des rites sacrés, et toujours extérieurs.

Cette union du culte extérieur avec la vertu de Religion

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est si indissoluble que vous-mêmes, Monseigneur, y rendez hommage tous les jours dans l'exercice de votre charge pastorale. Lorsqu'il vous arrive de vous informer ; de l'état de la Religion dans une paroisse, ne demandez-vous pas si les habitants assistent à la messe et aux offices divins, les dimanches et fêtes, s'ils approchent du tribunal de la pénitence, s'ils paraissent à la sainte table, s'ils font bénir leurs mariages à l'Eglise, s'ils sont empressés de procurer aux mourants les derniers sacrements, si les pratiques de piété approuvées sont suivies avec zèle, etc ? Et ne concluez-vous pas, d'une manière absolue, sur le plus ou moins de Religion qu'il y a dans cette paroisse, d'après les réponses qui sont faites à vos questions? Et n'appelle-t-on pas tous les jours, dans le langage catholique, un homme sans religion, celui qui s'abstient des pratiques extérieures du culte divin, quand bien même il prétendrait rendre à Dieu un culte assidu, au fond de son âme ?

Certes, les ennemis de la révélation firent un grand , mal, au siècle dernier, par l'affectation qu'ils montrèrent dans leurs écrits de séparer toujours la Religion du culte divin; et cela, avec un tel succès qu'ils sont parvenus à étendre cette façon de parler jusqu'en nos jours. Ces déistes consentaient bien à reconnaître une Religion ; mais elle ne devait avoir son siège, sa sanction et son exercice qu'au fond du cœur de l'homme ; toute Religion positive était indifférente pour eux, et ils se plaisaient à la désigner sous le nom de culte. Les cultes sont indifférents, disaient-ils; et vint le jour où les prêtres de la Religion de Jésus-Christ ne furent plus que les ministres du culte catholique. La législation adopta ce mot; il devint l'argot d'une administration sans foi religieuse qui réglementa la conscience ; il forme encore un des caractères les plus significatifs des Articles organiques, après avoir été l'un des termes caractéristiques de la

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Constitution civile du clergé. Ne devons-nous pas reconnaître ici le danger d'une distinction réprouvée par la théologie, et au moyen de laquelle l'État a su organiser le système de persécution religieuse qui fait gémir l'Eglise de France, sous le spécieux prétexte que le culte étant extérieur, il est du domaine de la police, comme si, avant tout, il n'était pas une partie essentielle et nécessaire de la Religion ?

Mais revenons à la proposition incriminée. J'ai donc pu dire, Monseigneur, que la vertu de Religion renferme tous les actes du culte divin, sans, pour cela, confondre les notions. Maintenant qu'il est démontré que le culte divin fait partie nécessaire de la Religion, je dirai avec les savants hommes dont j'ai cité les paroles tout à l'heure, que le culte divin est identique à la Liturgie, en tant que ce culte est exercé et réglé par l'Église, et ici j'amène la seconde partie de ma proposition : « La liturgie qui est la forme sociale de la vertu de Religion comprend tous les actes de la Religion (1). »

Je prouve cette proposition en disant que l'Église étant essentiellement une société, et une société visible, et la Liturgie étant la forme extérieure par laquelle se complète et se manifeste la Religion, cette manifestation faite par l'Église est la forme sociale de la Religion.

Quant à ce que j'ai avancé que la Liturgie comprend tous les actes de la Religion, la vérité de cette assertion est évidente ; puisqu'il serait impossible de désigner un sentiment religieux qui n'ait pas son expression dans la Liturgie.

Vous dites à cela, Monseigneur, que « la Liturgie proprement dite n'a aucun rapport nécessaire avec la vertu de Religion, et que si elle renferme tous les actes du culte divin,  les fidèles ne pouvant se  sauver que par

(1) Institutions liturgiques. Tome 1, page 2,

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l'accomplissement de ces actes, seraient nécessairement assujétis à tous les règlements et à toutes les exigences de la Liturgie (1). »

Mais, Monseigneur, comment pourrait-il se faire que la Liturgie qui n'est autre chose que le culte divin dans l'Eglise, n'eût aucun rapport nécessaire avec la vertu de Religion, tandis qu'il est indubitable que le culte divin fait partie nécessaire de cette vertu de Religion? Par quel autre moyen que la Liturgie, l'Église exercera-t-elle donc la Religion, d'une manière complète, et en tant que société ? J'avoue que je ne comprends pas.

Vous dites ensuite, Monseigneur, que « si la Liturgie renferme tous les actes du culte divin, les fidèles seront nécessairement assujettis à tous les règlements et à toutes les exigences de la Liturgie. — La conséquence, permettez-moi de vous le dire, ne ressort pas des prémisses. De ce que la Liturgie renferme tous les actes du culte divin exercé par l'Église, rien ne porte à conclure que chaque fidèle en particulier doive pratiquer tous ces actes par la Liturgie. L'Acte liturgique par excellence, le Sacrifice ne peut être offert que par ceux qui sont revêtus du caractère sacerdotal; pour ce qui est des sacrements, en exceptant le Baptême, des bénédictions et des autres fonctions qui requièrent un caractère sacré, l'Église les exerce par ses ministres, et cela suffit bien. Vous savez mieux que moi, Monseigneur, que l'Église est divisée en deux parts, les ministres de Dieu, et les fidèles. Ce que font les premiers, comme tels, est et doit être réputé fait par l'Église, tout aussi complètement que si les fidèles y participaient. Ce principe est fondamental dans la notion de l'Église catholique; il suffit de se rappeler la XXIIIe session du concile de Trente.

J'ajouterai  encore,  avec la théologie,  que  les fidèles

(1) Examen, page 36.

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eux-mêmes ne sont pas étrangers à cette première classe des actes liturgiques, puisqu'il est un grand nombre de ces actes auxquels ils doivent prendre part, d'une certaine manière, pour obtenir le salut. Mais si vous eussiez bien voulu, Monseigneur, considérer la teneur de mes propositions, vous eussiez reconnu que tout en enseignant que la Liturgie est la forme de la Religion dans la société chrétienne, je n'ai pas dit le plus petit mot qui tende à faire croire que je voudrais assujettir chaque membre de cette société à exercer par lui-même tous les règlements, ni à subir toutes les exigences de la Liturgie.

Vous m'attaquez encore, pour avoir dit que la Liturgie est la forme sociale de la vertu de Religion. « Si par la prière considérée à l'état social, dites-vous, Monseigneur, les nouveaux bénédictins ont entendu la prière que ferait le président de la chambre des députés, à la tête du parlement, ou celle que dirait un roi à la tête de la nation : à la bonne heure (1)! » — Ainsi, Monseigneur, vous reconnaissez à la prière un caractère social, dans les circonstances dont vous parlez, et vous ne voudriez pas le reconnaître lorsque la prière et les autres actes de la religion sont accomplis par le prêtre, par le Pontife qui président au nom de toute l'Église, profèrent des paroles, accomplissent des rites qui ont été fixés, tantôt par Jésus-Christ lui-même, tantôt par les Apôtres, tantôt par l'Église ! L'Église n'est-elle donc pas une société tout aussi bien que cette nation avec son roi et son parlement ? Ne peut-elle pas donner tout aussi solennellement le caractère social à ses actes, que ne le fera une chambre des députés, ou une assemblée d'États généraux ? Assurément, nous sommes fort éloignés de nous entendre-, mais n'y a-t-il pas lieu enfin à regarder sérieusement de quel côté se trouve la méprise? Quelques pages

(1) Examen, page 61.

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plus loin, vous consentez, Monseigneur, à reconnaître la Liturgie pour une forme publique (1), et vous lui refusez la qualité de forme sociale ! Certainement, plus d'un de nos adversaires s'accommoderait de cette distinction. On nous accorde encore, assez volontiers, à nous catholiques, d'avoir quelque chose de public, et c'est pour cela qu'on administre notre culte; mais nous considérer comme une société, c'est à quoi on répugne vivement. L'Eglise pourtant ne sera affranchie que le jour où sa vie sociale sera libre, et ce jour, nous devons l'appeler de tous nos vœux, le hâter de tous nos efforts.

Je me permettrai de réclamer aussi, Monseigneur, sur votre assertion que le peuple chrétien n’est pas obligé de savoir, ni même de connaître les rites liturgiques (2). Sans doute c'est une conséquence de ce que vous dites plus haut, que la liturgie n'a aucun rapport nécessaire avec la vertu de Religion (3); mais pourtant, le christianisme tout entier est l'expression de la doctrine contraire. Je viens de le prouver par les principes de la théologie. Mais ce n'est pas tout encore ; les faits de la tradition ecclésiastique, les canons des conciles, ceux de France en particulier, déposent de l'obligation pour les pasteurs d'instruire le peuple sur le sens et les raisons des cérémonies, afin que les fidèles les puissent contempler dans un véritable esprit de Religion,et remplir avec foi ceux des rites sacrés dont la pratique les regarde directement. Si les limites de cette lettre me permettaient de citer les innombrables passages des sermons et homélies des Pères, et des grands évêques du moyen âge, dans lesquels ils emploient leur éloquence à expliquer au peuple confié à leurs soins les mystères du saint Sacrifice, des sacrements, des  sacramentaux, des

(1)  Examen, page 64.

(2)  Ibid., page 58.

(3)  Ibid.,page 36.

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fêtes, des offices divins, j'aurais bientôt fait un gros volume. Ce sont précisément ces sermons, ces homélies qui sont la base de la science liturgique ! C'est par leur moyen qu'on arrive à l'intelligence du Missel, du Bréviaire, du Pontifical, du Rituel, du Cérémonial. Les liturgistes de profession n'ont fait pour ainsi dire que recueillir et coordonner cet enseignement populaire, qui est en même temps si profond et si élevé, et dans lequel s'accomplit magnifiquement la belle parole de l'Église : ut dum visibiliter Deum cognoscimus, per hunc in invisibilium amorem rapiamur.

Je le dis avec regret, Monseigneur, un immense intervalle nous sépare; mais je vous proteste que c'est avec confiance que j'attends sur cette controverce le jugement des théologiens. C'est à eux de décider si, réellement, j'ai plus de bon vouloir dans l’âme que de saine théologie dans l'esprit (1).

J'ai répondu, je crois, à vos difficultés sur ma manière d'exprimer les rapports de la Liturgie avec la vertu de Religion ; je vais justifier maintenant ma définition en elle-même.

J'ai dit : « La Liturgie, en général, est l'ensemble des symboles, des chants et des actes au moyen desquels l'Église exprime et manifeste sa Religion envers Dieu. » En effet, le culte rendu à Dieu par l'Église se manifeste 1°dans l'accomplissement des rites qui ont pour but d'opérer la gloire de Dieu par la sanctification de l'homme et de ce monde visible. Ces rites, qui sont la chose principale de la Religion, ont été les uns enseignés par Dieu lui-même aux patriarches, et plus tard à Moïse, les autres établis par Jésus-Christ pour accomplir la loi et non la détruire, les autres enfin, institués par les Apôtres et par l'Église dépositaire et interprète

(1) Examen, page 22.

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des traditions divines et apostoliques. Ces rites se divisent en trois classes, le sacrifice, les sacrements et les sacramentaux. Je les ai compris sous le nom générique de symboles, parce que ce terme est employé continuellement par les Pères pour exprimer les signes sensibles à l'aide desquels la grâce est conférée, augmentée et maintenue dans le cœur des fidèles. Eusèbe, saint Athanase, saint Grégoire de Nysse, saint Basile, Théodoret, etc., ne s'expriment point autrement que saint Denys l'Aréopagite. Que si on n'a pas le loisir de feuilleter les Pères et les Conciles, on en peut voir les preuves réunies dans Suicer, pour les Pères grecs (1). Quant aux Pères latins, il suffit de revoir Tertullien, saint Ambroise et saint Augustin, dans un grand nombre de passages de leurs écrits, où ils traitent des sacrements et des autres rites chrétiens.

J'ai donc eu lieu d'être surpris, Monseigneur, que, dans ma définition de la Liturgie, vous ayez entendu le mot symboles, dans le sens restreint de formule de profession de foi. Le pluriel symboles suffisait bien cependant pour empêcher toute équivoque.

2° Le culte rendu à Dieu par l'Église se manifeste dans les chants sacrés. Par ce mot, il faut entendre non seulement l'harmonie musicale des chants religieux qui n'en est que l'accessoire, mais la lettre même sur laquelle s'exécutent ces chants. Or, ceci comprend tout d'abord la totalité des offices divins qui sont destinés à être chantés, sur divers modes, dans toutes leurs parties, et aussi un nombre considérable de formules qui accompagnent la collation des sacrements et des sacramentaux. Je n'ai pas besoin, sans doute, de rappeler que toute poésie est réputée chant, lors même qu'on ne la chante pas, et personne n'ignore que la Liturgie tout entière

(1) Thesaurus ecclesiasticus. Tome II, page 1082 et suivantes.

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appartient à la poésie, et que c'est pour cela même que le chant en est le complément.

3° Le culte rendu à Dieu par l'Eglise se manifeste par des actes. Or, ces actes sont le Sacrifice qui est le principal (1), l'accomplissement et l'usage des rites sacramentels, des sacramentaux, et généralement toutes les démonstrations religieuses à l'aide desquelles l'Eglise exprime par ses ministres, et par ses fidèles, ses sentiments d'adoration, d'actions de grâces et de louanges, ses prières et ses supplications.

Tel est, Monseigneur, le sens de la définition que j'avais cru pouvoir donner de la Liturgie, en tête de mon Introduction historique, et que mon ouvrage tout entier doit développer. Je ne sais si tout le monde sera de votre avis, quand vous dites : « Si l'on ne veut pas savoir ce que c'est que la Liturgie, il faut demander ce qu'elle est aux trois premiers chapitres des Institutions (2). »

Il est vrai qu'après avoir reconnu enfin l'existence d'une définition qui peut se lire à la première ligne de mon premier volume, vous proposez de la changer en cette manière : « La Liturgie est la forme des symboles,

(1) Vous me plaisantez, Monseigneur, sur ce que j'ai dit, au commencement du tome Ier des Institutions, que Jésus-Christ, en la dernière Cène, institua le grand Acte liturgique, et sur ce que, à la fin du deuxième tome, j'ai dit que le Sacre de Napoléon avait été un grand acte liturgique. Dans le premier cas, j'ai parlé comme toute l'antiquité et comme l'Église elle-même qui appelle le saint Sacrifice de la Messe l'Acte, l'Action par excellence ; mais comme il y a d'autres actes liturgiques, quoique inférieurs au divin Sacrifice, il m'a semblé permis d'en reconnaître de plus ou moins granit, parmi ceux qui sont contenus au Rituel et au Pontifical. Ainsi, le Sacre d'un Roi m'a paru un plus grand acte liturgique que la bénédiction d'une cloche, et le Sacre de Napoléon, dans les circonstances au milieu desquelles il s'est accompli, m'a semblé un acte liturgique plus grand encore que le Sacre de tout autre prince. J'avoue que ma conviction est encore la même aujourd'hui.

(2) Examen, page 25.

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des chants et des actes par lesquels l'Église exprime et manifeste sa religion envers Dieu (1). » J'avoue que je ne comprends pas la forme d'un symbole qui est lui-même une forme, ni la forme d'un chant, à moins que vous n'entendiez par cette expression, la tonalité de ce chant, seul côté par lequel, selon vous, Monseigneur, il appartiendrait à la Liturgie. Quant à la forme des actes, je ne vois plus à quoi vous réduisez la Liturgie dans ces actes, puisque ceux dont nous parlons sont essentiellement extérieurs. Il est vrai que vous tenez avant tout à laisser la Liturgie dans son domaine et le culte divin dans le sien (2), tandis que j'ai le double malheur de les identifier, et d'unir dans une même notion le culte divin et la vertu de Religion : mais, malgré toute ma bonne volonté, il me serait impossible de faire sur ce point une concession quelconque, attendu qu'il y va de notions fondamentales.

§ V. Les notions de Dom Guéranger sur la Liturgie sont-elles aussi neuves que le soutient Monseigneur l’évêque d'Orléans ?

J'avais dit, Monseigneur, que « la Liturgie est l'expression la plus haute, la plus sainte de la pensée, de l'intelligence de l'Eglise, par cela seul qu'elle est exercée par l'Eglise en communication (3) directe avec Dieu, dans la Confession, la Prière et la Louange(4). »

(1)  Examen, page 35.

(2) Ibid.

(3)  J'ai dit communication, et non communion : il y a sans doute ici une faute d'impression dans l’Examen. J'en fais la remarque, parce que ces deux mots sont loin d'être synonymes.

(4)  Institutions. T. I, page 2.

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— « Hélas ! mon Révérend Père! me répondez-vous, « Monseigneur; par ce nouvel aperçu de la Liturgie, vous nous menez plus loin du catéchisme que jamais. Nulle part, relisez-le bien , vous n'y verrez que , l'Église se met en communication directe avec Dieu par l'exercice de la Liturgie, dans la confession, la prière et la louange, parce que l'Eglise est toujours en communication directe avec Dieu, dans tous ses actes, et que par l'exercice public de la Liturgie, elle se met plutôt en communication avec les hommes, accomplissant devant le monde tous les devoirs du culte divin. Si l'Église se mettait principalement en communication directe avec Dieu, par la Liturgie, le culte extérieur serait préférable au culte intérieur, puisqu'il établirait entre Dieu et son Eglise, un lien plus direct, et, partant, plus intime et plus fort (1). »

Je ne me permettrai pas de vous parler de catéchisme, Monseigneur; je sens combien toute allusion de ce genre serait inconvenante; mais permettez-moi cependant de réclamer au nom de la théologie, contre les assertions qui vous échappent en me poursuivant. La Liturgie est le Culte divin ordonné et exercé par l'Église; comment peut-il se faire que ce culte mette plutôt  l’Église en communication avec les hommes qu'avec Dieu ? Quand vous offrez, Monseigneur, le saint Sacrifice, qui est l'Acte liturgique par excellence, ne présentez-vous pas à Dieu une offrande qui intéresse directement sa gloire et paie les dettes du monde entier, indépendamment de l'effet religieux que ce grand acte est appelé à exercer sur les assistants ? La Messe célébrée dans le secret n'est-elle pas, comme l'a défini le saint concile de Trente, l'acte liturgique aussi complet, et en aussi parfaite communication avec Dieu, que celle qui se célèbre pontificalement

(1) Examen, pages 43 et 44.

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au maître-autel d'une cathédrale ? Dans l'administration des sacrements, quelle est  la source du pouvoir surhumain exercé par le  ministre, si ce n'est cette communication avec Dieu qu'il obtient en accomplissant, dans l'intention de l'Eglise, les rites prescrits par Jésus-Christ; et si ce ministre épanche la grâce divine  sur le fidèle qui reçoit le sacrement, n'est-ce pas parce qu'il est lui-même, par la Liturgie, en communication avec Dieu, source de tout don parfait et auteur de toute sanctification? Quand l'Eglise loue Dieu, dans ses divins offices, n'est-ce pas Dieu qu'elle prie, qu'elle exalte, qu'elle remercie, avant de songer à se mettre en communication avec les hommes? Sans doute, elle veut les réunir dans une prière commune,  et  c'est pour cela qu'elle a ses lieux et ses heures de prière publique; mais qui a jamais pensé que, dans ces moments solennels, elle  cherchait plus  à se mettre en communication avec les hommes, qu'à s'unir à  celui que confesse  sa bouche et à  qui s'adressent directement ses paroles? La Liturgie, il est vrai, porte instruction avec  elle; mais  ses  prières les plus fortes  de  doctrine, s'adressent à Dieu comme les autres, et si le peuple fidèle, dont l'Église aussi se compose, y trouve son instruction, il  n'est pas, pour cela, distrait du service de ce  grand Dieu dont la louange est aussi une confession.

Non, Monseigneur, il ne suit point de cette doctrine, que le culte extérieur soit préférable au culte intérieur; mais la foi catholique nous oblige de croire que le culte intérieur n'est point agréé de Dieu sans les rites extérieurs, toutes les fois que ces derniers sont prescrits par Jésus-Christ ou par son Eglise, comme le complément delà religion. Si nous étions des Anges, nos actes religieux pourraient être parfaits sans le secours des cérémonies et de la parole matérielle ; nous ne sommes que des hommes, et le Verbe fait chair a voulu  que notre

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religion fût impuissante, tant qu'elle n'appellerait pas à son secours les moyens visibles de communication qu'il a institués et inspirés à son Église d'établir.

Vous dites, Monseigneur, que l'Église ne se met pas en communication directe avec Dieu par l'exercice de la Liturgie, parce que l'Eglise est toujours en communication directe avec Dieu dans tous ses actes; sans doute l'Eglise est toujours en communication avec Dieu par la foi et la grâce sanctifiante qui demeure en elle, bien que plusieurs de ses membres soient privés de cette grâce; mais comment l'Église, société visible, peut-elle exercer ces actes, en tant qu'Église, si ces actes ne sont pas eux-mêmes visibles et extérieurs? Or, vous ne pouvez, Monseigneur, assigner d'autres actes de l'Église, comme Église, que ceux qui ont rapport à son enseignement, à son gouvernement et enfin à sa Liturgie. Ces derniers sont les plus fréquents, et aussi les plus sacrés puisqu'ils ont Dieu pour objet direct et immédiat : quand l'Église les exerce, elle mérite les grâces par lesquelles l'Esprit qui l'anime continue de présider à ses enseignements et au gouvernement de ses enfants. Suspendez sur la terre l'action du grand Sacrifice, l'administration des sacrements, la célébration des divines louanges; tout à coup les dons gratuits et merveilleux que le ciel nous préparait s'arrêtent dans leurs cours, et l'Église est devant Dieu comme une terre sans eau (1).

Quant à ce que vous ajoutez, Monseigneur, que la conséquence des principes que j'ai exposés, amènerait à dire que le culte extérieur serait préférable au culte intérieur, puisqu'il établirait entre Dieu et son Eglise un lien plus direct, et, partant, plus intime et plus fort, je n'ai qu'un tout petit mot à vous répondre. C'est que l'Église ne sépare jamais le culte extérieur du culte intérieur,

(1) Psalm. CXIII, 6.

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puisque l'un et l'autre font partie essentielle de la Religion qu'elle rend à Dieu. J'avoue que je plaindrais sincèrement le catéchisme qui enseignerait que la célébration des rites de la Liturgie n'a pas pour résultat de rendre plus direct, et partant plus intime et plus fort, le lien qui unit Dieu et son Eglise. Une telle assertion me semblerait la négation du Christianisme.

Vous avez dit, il est vrai, Monseigneur, que la Religion ne produit que des actes intérieurs d'adoration, de louange, de SACRIFICE (1) ; plus j'examine cette doctrine, moins je  la comprends. Comment en effet peut-on se figurer un sacrifice qui soit purement intérieur? N'est-ce pas renverser toutes les notions du sacrifice, qui est pourtant le centre de  la Liturgie? Toutefois, je comprends que vous ayez été contraint de reculer jusque-là dans le système  périlleux que vous vous êtes imposé. Pour moi, je m'en tiens à la théologie universelle, et je Continue de croire que les actes extérieurs de la religion, prescrits par Jésus-Christ ou établis par l'Eglise, nous unissent à Dieu, en nous rendant chrétiens et catholiques.

Il me resterait beaucoup à dire sur les autres principes que vous avez émis dans vos chapitres II, III et IV, pour réfuter ce que vous appelez mes notions toutes neuves sur la Liturgie. Ainsi, j'aurais droit de m'étonner que vous  ayez trouvé étrange que  je me sois servi du mot Confession pour exprimer la proclamation que fait l'Église,des mystères de sa foi par la  Liturgie; comme si cette expression, fondée sur les Écritures de l'Ancien et 'du  Nouveau Testament,  et  spécialement sur les Psaumes que vous et moi récitons tous les jours, avait droit d'étonner qui que ce soit. Je sais bien que les nouveaux bréviaires, en détruisant le titre de confesseur dans

(1) Examen, page 40.

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la désignation des Saints, ont contribué sur ce point aussi à appauvrir le langage ecclésiastique; mais il reste encore assez de confitebor et de confitemini dans le Psautier, pour que cette acceptation, si populaire dans tous les siècles, ne s'éteigne pas de si tôt.

J'avais dit : « La Liturgie est une chose si excellente que, pour en trouver le principe, il faut remonter jusqu'à Dieu; car Dieu, dans la contemplation de ses perfections infinies, se loue et se glorifie sans cesse, comme il s'aime d'un amour éternel. Toutefois, ces divers actes, accomplis dans l'essence divine, n'ont eu d'expression visible et véritablement liturgique que du moment où une des trois personnes divines, ayant pris la nature humaine, a pu, dès lors, rendre les devoirs de la Religion à la glorieuse Trinité. Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique (1) pour l'instruire dans l'accomplissement de l'œuvre liturgique (2). »

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