Institutions liturgiques (page 160)
Que trouvez-vous donc dans ces paroles, Monseigneur, qui puisse légitimer vos agréables plaisanteries sur mon outrecuidance d'aller considérer la Liturgie dans le Saint des Saints, ce qui m'oblige de me voiler la face à l'exemple des Chérubins éblouis, sans trop savoir où je suis (3) ? Serais-je donc le premier qui ait enseigné que Dieu, dans la contemplation de ses perfections infinies, se loue et se glorifie sans cesse, comme il s'aime d'un amour éternel ? Sans doute, ces mystères sont profonds ; mais puisqu'il a plu à Dieu de nous les révéler, et de nous associer, faibles créatures, à sa gloire éternelle, par le moyen de notre grand Pontife Jésus-Christ qui a pénétré les deux (4), pourquoi ne contemplerions-nous
(1) Joan. III, 16.
(2) Institutions. Tom. I, p. 16.
(3) Examen, page 47.
(4) Haeb. IV, 14.
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pas, dans notre foi et notre reconnaissance, ce Fils de l'Homme assis à la droite de Dieu, pour être à jamais le principe et le moyen de notre religion tout entière, en même temps qu'il rend à la glorieuse Trinité des devoirs dont la valeur s'élève à l'infini, par son union hypostatique avec le Verbe de Dieu ?
Saint Jean nous montre ce divin Agneau, sur l'autel sublime du ciel, debout dans sa force, mais immolé dans son sacrifice éternel (1) ; or, notre autel de la terre est le même que celui du ciel; l'un et l'autre sont consacrés par une seule et même Liturgie extérieure et visible. En vain chercherez-vous, Monseigneur, à rendre ridicules mes propositions en les traduisant de cette manière : « Il tardait à Dom Guéranger de nous élever plus haut que le ciel et de nous faire contempler la Liturgie, c'est-à-dire, selon lui, l'ensemble des symboles, des chants et des actes par lesquels l'Eglise manifeste sa religion envers Dieu, dans la sainte Trinité, se louant et se glorifiant sans cesse dans la contemplation de ses perfections infinies (2). » Cette phrase absurde et impie ne m'appartient pas. J'ai dit que le principe de la Liturgie remontait jusqu'à Dieu, que la Liturgie nous associait à la glorification que Dieu se rend à lui-même, par Jésus-Christ qui a pris notre nature pour mettre la Religion à notre portée ; mais je n'ai pas dit que les symboles, les chants et les actes, que l'Église emploie, par ordre de Dieu, pour exprimer cette religion, s'accomplissent dans la sainte Trinité. Franchement, vous vous exposez, Monseigneur, en altérant si évidemment les textes mêmes que vous reproduisez. Permettez-moi d'ajouter que la matière est trop grave pour se prêter à de pareils jeux d'esprit.
(1) Apoc. v, 6.
(2) Examen, page 46.
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Vous vous divertissez ensuite sur ma citation de saint Jean, qu'il vous plaît de donner comme une falsification de mon fait, par la suppression que vous avez cru devoir faire du chiffre que j'avais inséré dans mon texte pour avertir le lecteur que les paroles qui suivent ne sont plus de l'Évangéliste. Je n'insiste pas davantage sur ce procédé ; mais permettez-moi de vous dire, Monseigneur, que vous tirez des paroles de saint Jean, qui viennent après celles que j'ai citées, des inductions que la théologie n'avoue pas.
L'Évangile dit : Sic Deus dilexit mundum ut Filium suum unigenitum daret, ut omnis qui credit in eum non pereat, sed habeat vitam œternam (1). Donc, concluez-vous, le premier but de l'Incarnation aura été de nous sauver par la foi, ou par l’accomplissement des actes intérieurs du culte divin (2). Je distingue, Monseigneur : par la foi ou par l’accomplissement des actes intérieurs du culte divin, si la foi et ces actes sont rendus efficaces par le baptême, qui est extérieur, sans doute, et, pour les adultes, par la participation aux sacrements, et spécialement à celui du corps et du sang de Jésus-Christ, je l'accorde. Par la foi ou par les actes intérieurs du culte divin, qui ne seraient pas essentiellement liés aux actes extérieurs, établis par Jésus-Christ et par son Église, je le nie, avec le concile de Trente (3). Vous pensez, sans doute, comme moi, Monseigneur ; le seul point qui nous sépare, c'est que vous dites que le culte intérieur est simplement le fondement du culte extérieur, tandis que je soutiens que l'un et l'autre nous sont imposé* par l'autorité divine, en sorte que la Liturgie vient du ciel, aussi bien que la foi même à l'Incarnation.
Il est également impossible d'admettre ce que vous
(1) Joan. III, 16.
(2) Examen, page 3o.
(3) Sess. VI can. XIX-XX.
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dites ensuite, Monseigneur, que Jésus-Christ n'est venu accomplir et perfectionner que la partie dogmatique et morale de l'ancienne loi, et qu'il en a aboli la partie liturgique et cérémoniaire (1). Cette doctrine est dangereusement incomplète, si vous n'ajoutez que Jésus-Christ venant, comme il le dit lui-même, non détruire la loi, mais l'accomplir (2), a substitué un sacrifice réel extérieur, des rites réels extérieurs, aux sacrifices et aux rites figuratifs extérieurs de la loi mosaïque; et que l'Église dirigée par l'Esprit-Saint a établi un nombre immense de rites extérieurs qui accompagnent le Sacrifice, les sacrements, les offices divins, et remplissent encore le Rituel et le Pontifical ; au grand scandale des protestants qui, par un luxe inutile d'érudition, ont voulu convaincre cette même Église d'avoir renouvelé, sous la loi de grâce, toutes les cérémonies des Juifs et même de la gentilité.
Permettez-moi aussi, Monseigneur, de me plaindre de ce que, dans cet endroit, vous avez ajouté à mon texte des mots importants qui n'y sont pas, lorsque vous me faites dire que le Fils de Dieu est venu perfectionner seulement les ombres et les figures, au lieu de les faire disparaître (3) ; j'avais dit simplement : non détruire, mais accomplir et perfectionner les traditions liturgiques (4) ; le reste vous appartient en propre.
Vous vous scandalisez, Monseigneur, que j'aie dit que la vie mortelle de Jésus-Christ n'était elle-même qu'un grand acte liturgique (5) ; « c'est-à-dire, sans doute, ajoutez-vous, un mystérieux symbolisme dont les formes extérieures l'emportaient de beaucoup sur les sentiments et les pensées, et où ce qui frappait les yeux était plus vénérable et plus grand
(1) Examen, page 51. — (2) Matth. v, 17. — (3) Examen, page 51. — (4) Institutions. Tom. I, p. 21. — (5) Ibidem.
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que ce qui se passait dans l'âme du Sauveur des hommes (1). »
Cette conséquence ne vaudrait que dans le cas où j'aurais enseigné que les formes extérieures constituent à elles seules la Liturgie, et qu'elles sont complètes sans que l'esprit ait besoin de s'y unir. Heureusement je n'ai a jamais rien dit de semblable : j'ai dit tout le contraire. Le culte extérieur fait partie de la Religion pour l'homme et pour la société chrétienne; mais, c'est à la condition qu'il sera exercé en esprit et en vérité. Or, Notre-Seigneur descendu sur la terre pour rendre, dans la chair, les devoirs de la Religion à son Père, réunissait, sans doute, les conditions de toute Liturgie, et tous ses actes avaient pour but d'honorer, au nom de l'homme, et par les moyens de l'homme, la majesté divine, en attendant le jour de l'immolation sanglante. J'avoue que je tiens à ce catéchisme.
Plus loin, à propos de ce que j'ai dit, « que le symbolisme chrétien (qui contient les réalités en même temps qu'il les figure), accomplit magnifiquement le but de l'Incarnation, exprimé d'une manière sublime dans cette admirable phrase liturgique : Ut dum visibiliter Deum cognoscimus, per hunc in invisibilium amorem rapiamur (2) ; » vous prétendez, Monseigneur, que mon intention est de démontrer par ces paroles, que l'Incarnation du Verbe n'a eu pour but que de relever l'importance des gestes et des figures du corps, sans trop se préoccuper des mouvements et des affections du cœur (3). Cette conséquence absurde et impie est démentie par le texte même que vous citez, puisque les symboles élevés déjà à la dignité de matière et de forme des sacrements, ou sanctifiés par l'Église comme sacramentaux,
(1) Examen, page 51.
(2) Institutions liturgiques. Tom. II, page 182.
(3) Examen, page 52.
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n'ont d'autre but, d'après mes paroles, que de nous élever jusqu'à l’amour des choses invisibles. Vous avez écrit pour le public, Monseigneur, le public jugera qui de vous ou de moi a mieux défendu les principes constitutifs d'une religion qui repose sur le mystère d'un Dieu incarné. Je croirais manquer aux convenances en vous renvoyant à Bellarmin, et aux autres Controversistes des XVI° et XVII° siècles, qui ont écrit contre Kemnitz, Hospinien, les Centuriateurs, Daillé, etc. ; mais j'oserai vous dire que le Missel, le Rituel et le Pontifical romains, surtout ce dernier, ne cessent d'insister, dans leurs oraisons et allocutions, sur la doctrine que j'ai exposée, non pas le premier, mais après mille autres.
Vous vous étonnez ensuite, Monseigneur, que j'aie : affirmé que la résurrection des corps des bienheureux soit destinée à donner plus de plénitude à leur expression liturgique au ciel (1); j'avoue que je ne comprends pas ce qui vous surprend dans cette doctrine. Notre divin chef, Jésus-Christ, garde éternellement son corps glorieux, et s'immole à jamais sur l'autel du ciel pour la gloire de la Très Sainte Trinité ; au-dessous de lui, la très pure Marie et les Saints, pour compléter cet hommage éternel, assistent en qualité de membres, avec leurs corps, et ainsi Dieu est glorifié dans son œuvre tout entière. Il me semble que telle est la foi de l'Église catholique, et je ne comprends pas pourquoi nous ne prêcherions pas sur les toits une doctrine qui relève si haut la Liturgie de la terre, en l'unissant à celle du ciel.
(1) Voici la phrase à laquelle Mgr d'Orléans fait allusion : « Les hommes élus et glorifiés, les Saints, établis dans une harmonie parfaite de grâce et de gloire, chantent aussi la divine louange..... et afin que rien ne manque aux conditions de leur Liturgie, ils reprendront un jour leur corps pour lui pouvoir donner une forme visible. » — (Institutions. Tome I, p. 17.)
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De mes paroles vous concluez ainsi, Monseigneur : « La religion tout entière n'est donc qu'un vaste et radieux symbolisme, un mystérieux ensemble de formes, de figures et de cérémonies mystiques (1). »
Je vous demande pardon, Monseigneur; la religion n'est pas seulement ce vaste et radieux symbolisme ; ce symbolisme fait simplement partie de la religion, mais il n'est pas la religion à lui seul. Visibiliter Deum cognoscimus, ut per hune in invisibilium amorem rapiamur. Nous ne trouvons point au fond de notre cœur la religion telle que Dieu l'exige, pas plus que nous n'y trouvons les vérités qu'il a révélées; il nous faut le moyen sacré des symboles visibles, et, par cette voie, nous arrivons au Dieu invisible. Nul ne va au Père que par le Fils (2) ; nul ne va au Fils que par le mystère de l'Incarnation, et nul ne perçoit les fruits célestes de l'Incarnation que par la Liturgie instituée par Jésus-Christ, et sanctionnée par l'Église.
N'ayant dit nulle part que la religion n'est qu'un vaste et radieux symbolisme, et ayant même dit tout le contraire, et publié déjà les deux premiers volumes d'un ouvrage qui n'a d'autre but que de montrer la plénitude d'esprit et de vie renfermée dans les sublimes symboles de la religion catholique, j'ai donc droit d'être surpris, autant que le public, de l'aplomb avec lequel vous m'imputez, Monseigneur, cette doctrine impie, que la religion ne serait qu'un vaste et radieux symbolisme, et je ne puis concevoir comment vous avez pu ajouter ces mots : « Mais ici, mon Révérend Père, vous n'avez pas la gloire de l'invention ; d'autres, avant vous, avaient enseigné ces belles choses; et certes ! on ne les comptait pas au nombre des
(1) Examen, page 34.
(2) Joan. XIV, 6.
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docteurs catholiques, et leurs livres étaient loin de passer pour orthodoxes (1). » Je suis de votre avis, Monseigneur, sur ces docteurs et sur leurs écrits ; aussi ai-je cru pouvoir diriger mon grand ouvrage contre eux, en même temps que j'y poursuis l'erreur opposée des rationalistes qui font de la Liturgie une chose inutile et arbitraire.
Mais n'y a-t-il pas évidente contradiction, lorsque vous ajoutez ces mots : « Loin de moi aussi la pensée de vouloir comparer le symbolisme de vos Institutions aux symbolismes de tous ces inventeurs de types et de mythes chrétiens : le vôtre, mon Révérend Père, laisse subsister la réalité des mystères, le leur avait pour but de le faire disparaître (2). »
Mais s'il en est ainsi, Monseigneur, qu'est-ce donc que mon symbolisme si ce n'est celui de l'Église catholique? D'un côté, il montre des signes extérieurs et sacrés, et institués par Jésus-Christ ou par son Église; de l'autre, il proclame les mystères divins, cachés et opérant sous ces symboles ; n'a-t-il pas le droit, encore une fois, de se formuler dans ces paroles de l'Église : Visibiliter Deum cognoscimus, ut per hunc in invisibilium amorem rapiamur ?
« Mais, mon Révérend Père, en vous rapprochant de leur langage, vous vous rapprochez de leur point de vue, et malgré vous (3). » .— Je ne le crois pas, Monseigneur -, je crains bien plutôt que cette longue et franche discussion, dans laquelle je n'ai dissimulé aucune dé vos objections, ne donne lieu à nos lecteurs de penser que c'est vous-même qui vous rapprochez du langage des rationalistes.
(1) Examen, page 34.
(2) Examen, page 54.
(3) Ibid.
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Arrêtons ici cette première lettre, Monseigneur, et tirons quelques conséquences de cette importante controverse.
Pour les lecteurs des Institutions liturgiques et de votre Examen de cet ouvrage, il est un fait capital qui résulte de tout ce que nous avons écrit l'un et l'autre, c'est que, si de mon côté je relève la dignité de la Liturgie, votre but patent est de la déprimer.
Vous êtes allé jusqu'à dire, Monseigneur, que la Liturgie n'avait aucun rapport avec la vertu de Religion ; que la vertu de Religion ne produit par elle-même que des actes intérieurs, même de sacrifice; que le culte divin extérieur ne fait pas partie essentielle de la vertu de Religion : la conséquence naturelle était, j'en conviens, que je faisais bien du bruit pour peu de chose.
De mon côté, j'ai établi que la Religion n'est point complète sans le culte extérieur, et que la Liturgie n'est autre chose que le culte extérieur rendu à Dieu par l'Église.
La Liturgie fait donc partie essentielle de la Religion.
Pénétrant plus avant dans la doctrine, nous en sommes venus à examiner si la foi chrétienne ne repose pas tout entière sur le mystère de l'Homme-Dieu, Prêtre selon l'ordre de Melchisédech et Pontife éternel, instituant les rites extérieurs en harmonie avec son Incarnation, et laissant à son Église le pouvoir de sanctifier toute créature visible pour élever l'homme jusqu'au Dieu invisible : cette thèse démontrée pour l'affirmative, la conclusion devait être que la religion chrétienne repose tout entière sur l'immolation réelle et visible de l'Agneau de Dieu, à qui seul appartient d'ouvrir par son sang le livre fermé des sept Sceaux qui sont les sept Sacrements, symboles visibles, et de répandre sur la terre la rosée de cette bénédiction universelle dont l'Église est dispensatrice par la Liturgie.
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D'où nous avons été amenés à conclure que la Liturgie, qui est le moyen nécessaire de la Religion, est divine ; qu'elle est l'admirable objet de notre foi comme de notre pratique.
D'où il suit enfin qu'on ne saurait avoir une trop haute idée de la Liturgie, ni la traiter avec trop de respect, ni la garantir avec trop de précautions dans les rites dont elle se compose, et dans les livres qui la contiennent.
Il nous reste à faire l'application de cette doctrine aux détails en apparence les plus extérieurs, tels que les livres liturgiques, leur histoire et le droit qui les régit. Nous y viendrons successivement; mais, auparavant, une grande thèse de lieux théologiques nous réclame. Non content d'avoir disputé à la Liturgie l'honneur de faire partie de la vertu de Religion, vous avez voulu lui enlever, Monseigneur, la gloire d'être, dans ses formules, le dépôt de la Tradition. Dans la lettre suivante, nous examinerons cette belle et grande question, et puisque vous me demandez quels sont les théologiens que je puis citer en faveur de ma doctrine, je crois vous être agréable en vous donnant par avance cette sentence de Bossuet : « Le principal instrument de la Tradition de l'Église est renfermé dans ses prières (1). »
Quant à ceux qui contestent la valeur des livres liturgiques pour autoriser la foi, l'Évêque de Meaux, assez énergique parfois, comme chacun sait, les qualifie en cette sorte : « Ces grands savants ne songent point à la prière. Ils méprisent les arguments qu'on tire de là, qu'ils appellent des pensées pieuses et une espèce de sermon : ils ne répondent après cela qu'en souriant avec dédain, et dans leur cœur se moquent de ceux qui
(1) États d'Oraison. Liv. VI, pag. 208. Edit. Lebel, tome XXVII.
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ne leur allèguent pour preuve que leur bréviaire ou leur missel (1). »
Veuillez agréer, Monseigneur, le profond respect avec lequel je suis,
DE VOTRE GRANDEUR,
le très humble et très obéissant serviteur,
Fr. Prosper GUÉRANGER,
Abbé de Solesmcs.
(1) Défense de la Tradition et des Saints-Pères, page 556. Édit. Lebel, tome V.
APPENDICE
Le catéchisme ayant été invoqué en témoignage dans la discussion présente, par Monseigneur l'évêque d'Orléans, il m'a semblé utile de produire ici un document peu connu en France, à l'aide duquel la question générale qui nous occupe va s'éclaircir encore, en même temps que cet incident inattendu y trouvera sa véritable appréciation.
Il est de fait que, dans l'Église catholique, il n'existe qu'un seul catéchisme qui puisse être appelé en témoignage comme autorité décisive, dans une contestation théologique, et ce catéchisme est celui qui est appelé du concile de Trente, ou le Catéchisme romain. Il fut publié par saint Pie V, comme le Bréviaire et le Missel, avec cette différence, que le Pontife n'exigea pas d'une manière expresse l'adoption de ce catéchisme par toutes les Eglises de l'univers catholique. Ce corps de doctrines n'en fut pas moins reçu partout avec acclamation, et un grand nombre des conciles provinciaux du XVI° et du XVII° siècles en recommandent l'usage dans les termes les plus formels. Le fait est que, en France, il ne se trouve pas aux mains de tous les curés, bien loin de servir de base à l'enseignement qu'ils dispensent à leurs peuples. Depuis un siècle et plus, des particuliers ont fabriqué de nombreux catéchismes plus volumineux les uns que les autres ; à peine si quelques-uns ont été honorés d'une approbation épiscopale, encore parmi ces derniers devons-nous compter celui de Montpellier, qui fut promulgué par un prélat notoirement hérétique. 11 fut corrigé, sans doute, par le successeur orthodoxe de Colbert; mais le travail du Père Pouget n'en a pas acquis pour cela une autorité supérieure à celle des évêques particuliers qui l'ont approuvé. Pour le catéchisme comme pour la Liturgie, la sanction apostolique demeurera toujours l'inviolable sceau de l'autorité.
Le pieux et courageux Clément XIII, considérant que l'amour des changements tendait, au siècle dernier, à priver l'Eglise du grand bienfait d'un catéchisme universel, crut devoir adresser à tous les Patriarches, Primats, Archevêques et Évêques de l'Église catholique, un bref solennel dans lequel il signale les périls de cette mobilité continuelle
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et les exhorte, au nom de la paix et de la tranquillité de l'Eglise, à prescrire l'usage du seul catéchisme qui est la règle de la foi catholique et de la discipline chrétienne.
Le Pontife se plaint que l'amour de la nouveauté ait fait tomber des mains des Pasteurs un livre rédigé avec une si profonde doctrine, et revêtu d'un consentement si universel, et il signale deux graves inconvénients qui ont résulté des nouveaux catéchismes. Le premier a été une atteinte portée à l'unité de l'enseignement et une occasion de scandale pour les faibles, qui, dit le Pontife, pensent ne plus habiter une terre d'un seul langage et d'un parler uniforme. Le second consiste dans les dissensions qui résultent nécessairement de la publication de ces divers exposés de la vérité catholique, les fidèles se trouvant à même de prendre parti les uns pour Apollo, les autres pour Céphas, d'autres pour Paul. Le Pontife juge donc qu'il est de son devoir de travailler à déraciner un tel abus, en réclamant les droits de ce livre vénérable, dont les enseignements avaient été soustraits au peuple fidèle par des hommes imprudents ou superbes, qui se prétendaient les plus sages dans l'Eglise. Il publie donc de nouveau le Catéchisme romain, afin que les âmes des fidèles soient corroborées dans la doctrine de l'Eglise, et préservées de la contagion de ces opinions nouvelles qui n'ont pour elles ni l'universalité ni l'antiquité.
La portée du bref, que nous donnons ici en entier, sera facilement comprise, et peut-être que ce document apostolique, dont la connaissance est très peu répandue parmi nous, ayant été publié à une époque où les rapports de la France avec le Siège apostolique se réduisaient presque à de simples relations officielles; peut-être,dis-je, que la publicité donnée à ce document apostolique, contribuera en quelque chose à rectifier les idées sur l'existence de l'unique et véritable Catéchisme de l'Eglise catholique. La saine théologie y gagnerait assurément, et l’instruction des peuples en tirerait des fruits précieux.
Quant à l'opportunité de la publication de ce bref dans la controverse liturgique, elle sera sentie par tout le monde. Le Siège apostolique regarde comme un malheur pour l'Eglise, que le catéchisme du concile de Trente ne soit pas suivi universellement, malgré la recommandation de saint Pie V. L'abandon du Bréviaire et du Missel du concile de Trente, si fortement et si directement établis l'une et l'autre par saint Pie V, ne saurait donc être un fait indifférent, et moins encore un perfectionnement pour l'Église catholique. En un mot, si après la bulle de saint Pie V et le bref de Clément XIII, il n'est plus possible de dire que le meilleur catéchisme est celui qu'on récite ou qu'on explique le mieux; à plus forte raison, après la bulle du même saint Pie V, les brefs de Clément VIII et d'Urbain VIII, et enfin le bref de notre Saint Père le Pape Grégoire XVI à Monseigneur l'archevêque de Rheims, sur le Bréviaire romain, il ne reste plus lieu de dire que le meilleur bréviaire est celui qu'on dit le mieux.
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CLEMENS PAPA XIII
VENERABILIBUS FRATRIBUS PATRIARCHIS, PRIMATIBUS, ARCHIEPISCOPIS
ET EPISCOPIS.
VENERABILES FRATRES, SALUTEM, ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM.
In dominico agro, cui excolendo, divina disponente providentia, praesumus, nihil tam vigilantem curam, et perseverantem requirit industriam, quam jacti boni seminis, catholicas nimirum doctrinas a Christo Jesu, et ab Apostolis acceptae, nobisque traditas custodia; ne si pigro otio, et inerti desidia negligatur, dormientibus operariis inimicus humani generis superseminet zizania ; ex quo fiat, ut in die messis,potius quam condenda in horreis, inveniantur ea, quœ urenda sint flammis. Atque ad tuendam quidem semel traditam Sanctis fidem (1), Nos vehementer excitat Beatissimus Paulus, qui Timotheo scribit, ut bonum custodiat depositum (2), quod periculosa tempora instarent (3), cum in Ecclesia Dei homines mali, et seductores (4) existerent, quorum opera adhibita insidiosus ille tentator, his erroribus incautas mentes conaretur inficere, qui sint evangelicas veritatis inimici.
Verum si, quod saepe accidit, quœdam in Ecclesia Dei sese extulerint prava; sententiœ, quae adversis quidem sibi frontibus pugnantes, in eo tamen conspirent, ut catholicae fidei puritatem quoquo modo labefactent; tum vero difficillimum est, ea cautione inter utrumque hostem ita nostrum librare sermonem, ut nulli eorum terga vertisse, sed utrosque Christi hostes œque vitavisse, et condemnasse videamur. Atque interdum res est ejusmodi, ut facile diabolica falsitas, veri quadam similitudine, coloratis se tegat mendaciis, dum vis sententiarum brevissima adjectione, aut commutatione corrumpitur, et confessio, quœ operabatur salutem, subtili nonnumquam transitu vergat in mortem.
Ab his propterea lubricis, angustisque semitis, quibus insistere, aut ingredi sine prolapsione vix possis, avertendi sunt fideles, ac praesertim qui rudiore sint ac simpliciore ingenio : nec per invia loca ducenda; sunt oves ad pascua : nec singularia quaedam, etiam catholicorum Doctorum, placita iis sunt proponenda : sed illa certissima catholicae: veritatis nota tradenda est, doctrinae universitas, antiquitas et consensio.
(1) Judae 3.
(2) II. Tim. I, 14.
(3) II. Tim. III. I.
(4) Ibidem. 13.
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Praterea cum non possit vulgus ascendere in montem (1), in quem gloria Domini descendit ; et transcendens terminos ad videndum peribit; termini figendi sunt populo ab ejus Doctoribus per circuitum, ut ultra ea, quas sunt ad salutem necessaria, aut summopere utilia, sermo non divagetur, et fideles Apostolico dicto pareant : non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem (2).
Haec cum probe intellexissent Romani Pontifices praedecessores Nostri, in id omnem suam operam contulerunt, ut non modo venenata germina sub nascentium errorum anathematis gladio praeciderent, sed etiam subcrescentes opiniones quasdam amputarent, quos vel redundantia in Christiano populo, fidei uberiorem fructum impedirent, vel fidelium animis proximitate nocere possint erroris. Postquam igitur Tridentina Synodus, eas, quae tum temporis Ecclesiae lucem obfuscare tentaverant, haereses condemnavit, et catholicam veritatem, quasi discussa errorum nebula, in clariorem lucem eduxit ; cum iidem praedecessores Nostri intelligerent sacrum illum universalis Ecclesia; conventum, tam prudenti consilio, tantaque usum esse temperantia, ut, ab opinionibus reprobandis abstineret, qua; Doctorum ecclesiasticorum auctoritatibus fulcirentur ; ex ejusdem sacri Concilii mente aliud opus confici voluerunt, quod omnem doctrinam complecteretur, qua fideles informari oporteret; et quae ab omni errore quam longissime abesset. Quem librum Catechismi Romani nomine typis impressum evulgarunt ; dupliciter in ea re laudandi. Nam et illuc eam doctrinam contulerunt, quae communis est in Ecclesia, et procul abest ab omni periculo erroris ; et hanc palam populo tradendam disertissimis verbis proposuerunt, ita Christi Domini praecepto obtamperantes, qui Apostolos dicere in lumine jussit, quod in tenebris ipse dixisset, et quod in aure audierant, super tecta praedicare (3), Ecclesiaeque sponsae obsecuti, cujus illae voces : Indica mihi ubi cubes in meridie (4); ubi enim non sit meridies, atque ita perspicua lux, ut liquido veritas cognoscatur, facile pro ea recipitur falsitas propter veri similitudinem, qua; in obscuro difficulter a vero discernitur. Noverant enim fuisse antea, et deinceps futuros, qui pascentes invitarent, et sapientiae, scientiaeque uberiora promitterent pascua, ad quos multi confluerent, quia aquas furtivae dulciores sunt, et suavior panis absconditus (5). Ne igitur seducta vagaretur Ecclesia post greges sodalium, qui et ipsi sint vagi, nulla stabiles certitudine veritatis, semper discernes, numquam ad scientiam veritatis pervenientes (G) idcirco quas ad salutem tantummodo essent necessaria, et maxime utilia, clare in Romano Catechismo, et dilucide explanata, christiano populo tradenda proposuerunt.
Verum hunc librum non mediocri labore et studio compositum omnium consensione probatum, ac summis laudibus exceptum his temporibus
(1) Exod. XIX. 12. — (2) Rom. XII. 3. — (3) Matth. X. 27. - (4) Cant. I. 6. — (5) Prover. IX. 17. - (6) II. Tim. III. 7.
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e Pastorum manibus propemodum novitatis amor excussit, cum alios atque alios catechismos extulerit nullo modo cum Romano comparandos : unde duo mala extiterunt, quod illa fuerit in eadem docendi ratione prope sublata consensio, oblatumque pusillis quoddam scandali genus, quibus sibi ipsi jam non amplius esse videantur in terra labii unius, et sermonum eorumdem (1) : alterum, quod ex diversis variisque tradenda; catholicœ veritatis rationibus ortae sunt contentiones, et ex aemulatione, dum alius se Apollo, alius Cephae, alius Pauli se dictitat sectatorem, disjunctiones animorum, et magna dissidia : quarum dissensionum acerbitate nihil ad Dei gloriam minuendam exitialius putamus, nihil ad extinguendos fructus, quos e christiana disciplana aequum est fideles percipere, calamitosius. Itaque duplex hoc malum ut ab Ecclesia tandem amoliremur, illuc duximus redeundum, unde quidam parum prudenti consilio, nonnulli etiam superbia ducti, ut sese in Ecclesia jactitent sapientiores, jamdudum fidelem populum avocaverant ; et cumdem Catechismum Romanum, Pastoribus animarum iterum porrigendum existimavimus ; ut qua ratione confirmata olim fuit catholica fides, et in doctrina Ecclesia;, qua; est columna veritatis (2), fidelium mentes corroboratoe, eadem nunc a novis quoque opinionibus, quibus nec consensio, nec antiquitas suffragatur, quam longissime avertantur. Atque parabilior ut fieret liber, et maculis, quas operariorum vitio contraxerat, emendatior, illum ad ejus exemplum, quem Sanctus Pius V praedecessor Noster, ex Tridentinoe Synodi decreto vulgavit, iterum omni adhibita diligentia excudendum in Alma Urbe curavimus; qui in popularem sermonem ejusdem Sancti Pii jussu conversus, et editus, propediem mandato itidem Nostro, typis impressus, denuo prodibit in lucem.