Institutions liturgiques (page 162)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vous avouerez, Monseigneur, que voilà un passage qui me vient vigoureusement en aide. Bossuet ne se contente pas de reconnaître, dans  une collecte du Missel, une tradition incontestable; mais le voici qui va jusqu'à compromettre saint Augustin comme fauteur de cette nouvelle théologie qui reconnaît une valeur dogmatique à la Liturgie. Et plus que tout cela encore, cet irrécusable théologien de l'Église gallicane s'avise d'entendre comme moi, et comme tout le monde, l'axiome de saint Célestin sur lequel vous avez joué si agréablement, comme nous le  verrons tout-à-l'heure : Legem credendi statuat lex supplicandi! Mais Bossuet ne se contente pas de la collecte du  missel, il passe à l'hymne du  Bréviaire, cette hymne romaine dont on a si bien su faire justice depuis; il ose en citer ce vers où elle confesse que les mages, par

(1) Lettres au sujet de la version du Nouveau Testament de Richard Simon. Edit. de Lebel. Tome IV, page 413.

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leurs présents, proclamèrent la divinité de Jésus-Christ:  Deum fatentur munere (1) !

Après avoir ainsi allégué à son adversaire le Missel et le Bréviaire, Bossuet, dans un autre traité, poursuivant encore Richard Simon, sur le pélagianisme de ses doctrines, le confond par l'autorité du Pontifical romain, qui contient aussi, selon l'Évêque de Meaux, la Tradition de l'Église : « Pour montrer, dit-il, que l'Église catholique n'a jamais dégénéré de cette doctrine, après avoir rapporté les anciennes prières, où elle se trouve si clairement établie, il ne sera pas hors de propos d'en réciter quelques-unes de celles qu'elle a produites dans les siècles postérieurs (2). » Il transcrit la prière composée en 1022, au concile de Selingstadt, pour être prononcée à l'ouverture des conciles, et qui, par l'adoption qu'en a faite l'Église romaine, est devenue la prière publique de ces saintes assemblées.  Elle commence par ces mots : Adsumus, Domine, sancte Spiritus.  On peut la voir au Pontifical, Titre Ordo ad Synodum.

Je ne multiplierai pas davantage ces citations de Bossuet, dont je pourrais couvrir vingt pages; mais il est assez probable que ce puissant théologien qui traitait si vertement les grands savants qui ne songent point à la prière, et méprisent les arguments qu'on tire du Bréviaire et du Missel (3), se fût montré peu disposé à adhérer à un livre où l'on fait profession d'enlever à l'Église le principal instrument de sa tradition.

Le grand Archevêque de Cambrai, pour avoir été, sur certaines matières, l'antagoniste de l'Évêque de Meaux, n'eut point une autre doctrine sur la valeur de la Liturgie, comme renfermant la foi de l'Église et la matière de ses

(1) Ibid.

(2) Défense de la  Tradition et des saints Pères. Œuvres de Bossuet. Edition de Lebel, Tome V, page 591.

(3) Ci-dessus, page 233.

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décisions. Dans sa Lettre à un théologien au sujet de ses Instructions pastorales, voulant donner la raison pour laquelle les fidèles sont obligés de recevoir la décision de certains conciles particuliers, tandis qu'ils doivent rejeter les décrets de certains autres conciles du même genre, Fénelon s'exprime ainsi : « La différence ne saurait venir de la nature de ces sortes de conciles particuliers, puisque les uns et les autres sont dépourvus de toute infaillibilité promise. Il est donc manifeste que la différence ne vient que d'un seul point. C'est que les conciles assemblés contre Anus et contre Pelage, décidèrent en faveur d'une doctrine que l'Église universelle autorisait actuellement par l'adoration publique de Jésus-Christ, par les cérémonies du baptême pour chasser le démon des enfants, et par les prières de la Liturgie, où la grâce intérieure était sans cesse demandée à Dieu pour accomplir ses commandements (1). »

Fénelon pensait donc que l'autorité de la Liturgie, manifestée dans les formules d'adoration, d'exorcismes, de prière, étant l'autorité même de l'Église, suffisait pour donner à un concile particulier, qui reproduisait dans ses décisions cette tradition de la Liturgie, l'autorité de l'Église elle-même dont la Liturgie, est l'organe permanent.

Le Cardinal de Noailles, dans son Instruction pastorale ] du 20 août 1696, développe longuement la même doctrine. Je me borne à citer son principe général, qui est le même que celui de Bossuet et de Fénelon : « C'a été en cette matière, dit le Prélat, dès les premiers temps, une règle invariable des saints Pères, que la loi de la prière établit celle de la foi, et que pour bien entendre ce que l'on croit, il n'y a qu'à remarquer ce que l'on demande, ut legem credendi lex statuat supplicandi (2). »

(1)  Œuvres de Fénelon. Tom. XII. page 397. Edit. de Versailles.

(2)  Cité par Bossuet dans l’Avertissement sur le Livre des  Réflexions morales. Œuvres. Edit. de Lebel. Tome IV, page 287.

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Ainsi, ce n'est plus uniquement, dit un prélat approuvé par Bossuet, saint Célestin qui promulgue l'axiome que la loi de la prière établit celle de la foi; cet axiome est la règle invariable des saints Pères : Bossuet avait dit la règle inviolable.

Le pieux et savant archevêque Languet, dans ses mandements contre le Missel de Troyes, publié par l'indigne neveu de Bossuet, avait tout naturellement à proclamer les principes de la théologie catholique sur la valeur dogmatique de la Liturgie, foulés aux pieds dans toutes ces refontes liturgiques; et il sut le faire avec autant de doctrine que d'éloquence. J'ai cité d'importants fragments de ces précieux mandements, dans les Institutions liturgiques; je me contenterai donc d'en rappeler ici quelques passages. Pour faire ressortir la témérité de l'auteur du nouveau Missel de Troyes, qui avait substitué aux formules du Missel romain d'autres formules qui n'étaient plus garanties que par l'autorité de l'évêque de Troyes, Languet s'exprime ainsi :

« Il n'a pas compris, cet auteur, quelle confirmation la foi orthodoxe retire de l'antiquité et de l'universalité de nos liturgies sacrées. Cependant les liturgies qui, dès les premiers siècles de l'Église, même longtemps avant saint Jérôme, se lisent dans toute l'Église, sont autant de monuments précieux de la tradition, qui étayent et confirment notre croyance. C'est leur témoignage que la foi catholique emploie comme une arme contre les novateurs ; cette foi qui est une, perpétuelle et universelle. Si donc une église particulière supprime ces monuments sacrés, elle dépose les armes qui lui servaient à combattre les novateurs, elle les enlève des mains des fidèles. Que notre faiseur orne, tant qu'il voudra, ses liturgies nouvelles de cantiques élégamment composés, de textes de l'Ecriture sainte ingénieusement trouvés, habilement adaptés aux fêtes et

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aux solennités; que sont toutes ces choses ingénieuses et élégantes, quelle est leur autorité, si on les compare aux formules  qui, employées et  chantées par  tout l'univers, depuis quinze siècles au moins, sont pour les fidèles un même enseignement de la même  foi ? Le dernier laïque, en quelque lieu du monde que ce soit, prêtant l'oreille aux  chants qui se font entendre dans l'église qu'il fréquente, connaît, sans aucun effort, qu'en tout lieu et toujours, les mêmes mystères et les mêmes jours de fête ont été et sont encore célébrés ; que le monde entier professe unanimement et a constamment professé par la tradition la plus ancienne, cette même foi, ces vérités capitales qui sont exprimées dans les liturgies. Ce  qu'on voudrait introduire de nouveau, dans une église particulière, au mépris de l'antiquité et de l'universalité, ne peut avoir d'autre autorité que celle d'un prélat particulier, homme sujet à erreur, et d'autant plus sujet à erreur qu'il est seul, qu'il introduit des choses nouvelles, qu'il méprise l'antiquité et l'universalité. Or, une chose consacrée par l'usage antique et universel, est  gardée  d'erreur par les  promesses mêmes de Jésus-Christ, qui assiste toujours son Épouse et lui garantit la foi par sa propre vérité, et la sagesse du gouvernement par sa propre prudence (1). »

Et ailleurs : « La Tradition n'est-elle donc pas aussi une parole de  Dieu, une règle de foi ? Mais en quel monument nous apparaît plus sûrement et plus efficacement cette  sainte  Tradition, que dans ces  prières composées dans l'antiquité la plus reculée, employées par la coutume la plus universelle, conservées dans la plus constante uniformité? Si ces prières ne sont pas formées des propres paroles de l'Écriture, les  fidèles ne leur doivent-ils pas la même révérence, proportion

(1) Œuvres de Languet, in-fol. Tome II, pag. 1231.

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gardée, qu'à l'Ecriture sainte? Il est plusieurs dogmes de notre foi dont nous ne pouvons prendre la connaissance distincte que dans la Tradition, et il n'y a pas de monuments à la fois plus précis et plus sûrs, pour défendre ces dogmes, que les prières mêmes de la messe. Trouve-t-on dans les Écritures saintes le dogme de la perpétuelle intégrité de la sainte Vierge, aussi clairement que dans les prières de l'Église, et principalement dans ces paroles que nous lisons dans les livres liturgiques de saint Grégoire : Post partum, Virgo, inviolata permansisti. N'est-ce pas dans la Liturgie qu'on trouve la preuve de la Tradition de l'Église sur la canonicité des Livres saints, et sur un grand nombre d'autres points ? (1) »

Vous connaissez mieux que moi, Monseigneur, le célèbre Traité de la Perpétuité de la foi de l'Église Catholique, touchant l’Eucharistie. Composé après la paix de Clément IX, ses auteurs s'attachèrent à s'y montrer irréprochables dans la doctrine, afin que le livre pût être offert au Pape, et leur méritât l'approbation de l'épiscopat français. On peut donc le regarder comme un ouvrage aussi orthodoxe que savant. Or, voyez comment le docteur qui a tenu la plume n'hésite pas à confondre l'autorité de la Liturgie avec l'autorité même de l'Église qui use de cette Liturgie.

« Il n'y a rien qui nous donne lieu de juger, avec plus de certitude, du sentiment d'une église sur l'Eucharistie, que les paroles mêmes dont elle s'est servie dans la célébration de ce mystère, et qui composent sa Liturgie. Tous les autres écrits sont en quelque sorte des écrits particuliers qui ne sont lus que par assez peu de personnes ; parce que le nombre de ceux qui s'appliquent à la lecture des livres n'est jamais fort

(1) Languet. Ibid. page 1332.

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grand. Mais le livre de la Liturgie est le livre général de tous les ecclésiastiques, de tous les religieux; et tous ceux qui le lisaient, le lisaient avec approbation, et en se tenant obligés de croire ce qui y est dit sur les mystères (1). »

Le savant Renaudot, ami et correspondant de Bossuet, dans sa magnifique collection des Liturgies orientales, expose avec plus de plénitude encore la valeur dogmatique de la Liturgie : « S'il est un point, dit-il, qui, dans la solution des questions qui concernent la foi et la discipline, présente une autorité supérieure, c'est assurément le témoignage de toutes les églises, enregistré dès les temps anciens, perpétué et renouvelé dans la succession des âges. En ce genre, l'ancienne Tradition est d'un grand poids, et aussi les écrits des saints Pères, quand ils s'accordent sur les principaux chefs de la foi et de la discipline, enfin les décrets des conciles, et les autres monuments ecclésiastiques. Mais entre ces documents, ceux-là ont la souveraine dignité, qui représentent comme la voix et le témoignage de toute l'Église, parce qu'ils ont été connus et éprouvés en tous lieux, et contiennent non-seulement le témoignage des évêques, mais encore celui des peuples. Telles sont les liturgies, desquelles nous avons traité jusqu'ici, et dont la principale importance provient non pas tant des noms de ceux à qui on les attribue, que de l'usage commun des églises, qui, depuis grand nombre de siècles, les emploient à l'autel (2). »

(1)  Perpétuité de la Foi. Livre VIII, chap. III page 563.

(2)  Si quidquam in iis quaestionibus quae fidem et disciplinam spectant elucidandis, gravissimam autoritatem habet, testimonium omnium Ecclesiarum est, perscriptum antiquitus, et temporum successione continuatum et renovatum. Magnum hoc in genere pondus habent vetusta traditio, et consentientium de  praecipuis fidei disciplinaeque capitibus sanctorum Patrum scripta, Decreta Conciliorum et reliqua ecclesiastica monumenta. Sed inter illa maximam dignitatem obtinent ea, quae totius quodammodo Ecclesiae vocem et testimonium exhibent, quia ubique cognita et probata sunt, et in illis non Episcoporum modo, sed plebis etiam suffragia continentur. Tales porro sunt Liturgiae, de quibus huc usque diximus, et quarum commendatio præcipua, non tam a nominibus eorum quibus tribuuntur, quam a communi usu Ecclesiarum, quae a multis sœculis ad altaria iis utuntur, petenda est. Renaudot. Liturgiœ Orientales. Tome I, page XLIX.

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Produisons, maintenant, une citation du traité de la Liturgie gallicane de Mabillon. Vous paraissez, Monseigneur, avoir une prédilection marquée pour ce savant et modeste Bénédictin ; je tiens à vous faire voir qu'il n'a pas douté non plus de la valeur dogmatique de la Liturgie. Voici donc ses paroles :

« Entre les nombreux arguments qui démontrent la réalité de la présence du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, il faut placer dans un rang distingué les rites augustes et les prières solennelles dont les sociétés chrétiennes orthodoxes ont usé au Saint Sacrifice, en tout lieu et dès le commencement. En effet, l'Église, animée par le Saint-Esprit, agit en toutes manières pour attester publiquement la grandeur et la divinité qui sont contenues dans ce sacrifice (1). »

Dom Mabillon expose ensuite dans le détail les particularités de la Liturgie qui ont une autorité dogmatique pour prouver le dogme de la présence réelle; les lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament, les rites de l'oblation, de la consécration et de l'adoration, ceux de la communion et de l'action de grâces, enfin la teneur

(1) Cum varia sint argumenta, quae veram in Eucharistia Christi corporis sanguinisque praesentiam probant; non inferiorem in his locum tenant augustissimi ritus ac solemnes illas preces, quibus Christianœ ubivis gentium legitima; Societates ab initio in re sacra usas sunt. Id enim modis omnibus agit Spiritu Sancto animata Ecclesia, ut magnum aliquid ac plane divinum hoc Sacrificio contineri palam protestetur. D. Mabillon. De Liturgia Gallicana. Lib. I, pag. 1.

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des prières de la Liturgie; d'où il conclut qu'il est d'un haut intérêt pour la république chrétienne, de conserver jusqu'aux fragments des anciennes liturgies qui ne sont plus en usage, parce qu'elles sont les monuments de la Tradition catholique pour les siècles dans lesquels elles ont régné.

Je terminerai cette série de témoignages par les passages suivants de Bergier, extraits de son Dictionnaire théologique ;

« Le degré d'autorité des liturgies est très différent de celle de tout autre écrit : quel que soit le nom qu'elles portent, c'est moins l'ouvrage de tel auteur que le monument de la croyance et delà pratique d'une église entière : il a l'autorité, non seulement d'un saint personnage, quel qu'il soit, mais la sanction publique d'une société nombreuse de pasteurs et de fidèles qui s'en est constamment servie. Ainsi, les liturgies grecques de saint Basile et de saint Jean Chrysostome ont non seulement tout le poids que méritent ces deux saints Docteurs, mais le suffrage des églises grecques qui les ont suivies et qui s'en servent encore. » « Le Pape saint Célestin proposait cette règle aux Évêques des Gaules, lorsqu'il leur écrivait : Faisons attention au sens des prières sacerdotales, qui, reçues par tradition des Apôtres dans tout le monde, sont d'un usage uniforme dans toute l'Église catholique; et par la manière dont nous devons prier, apprenons ce que nous devons croire. Ainsi ce pontife attestait l'authenticité et l'autorité des liturgies; elle n'est pas diminuée depuis douze cents ans : jusqu'à la fin des siècles elle sera la même. »

« C'est donc aujourd'hui un très grand avantage pour les théologiens de pouvoir consulter et comparer les liturgies de toutes les communions chrétiennes; il n'est aucune preuve plus convaincante de l'antiquité, de la

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perpétuité, de l'immutabilité de la foi catholique, non seulement touchant les dogmes contestés par les protestants, mais à l'égard de tout autre point de croyance (1). »

Il est indubitable, Monseigneur, que les témoignages que je viens de transcrire et que je pourrais aisément multiplier jusqu'à former un gros volume, sans y admettre d'autres auteurs que des auteurs français, n'étaient pas présents à votre mémoire, lorsque vous me faisiez l'honneur de me dire avec tant de confiance : « Les savants qui vous avaient précédé dans la même carrière, étaient restés en ce point bien au-dessous, mon Révérend Père. Persuadés que la Liturgie n'était que l'ensemble des formes extérieures du culte public, ils en avaient uniquement cherché les règles dans les lois de discipline relatives à l'exercice du culte extérieur, n'imaginant pas qu'on pût jamais attribuer un caractère dogmatique à des formes variables et sujettes à changement (2). »

Non, Monseigneur, je ne suis pas le seul, grâces à Dieu, qui ait reconnu la valeur dogmatique de la Liturgie, et, sur ce point encore, ma théologie n'est pas plus neuve qu'elle ne doit maintenant vous le paraître sur la vertu de Religion et sur le culte divin. Mais il est bien certain, Monseigneur, que vous êtes le seul des auteurs catholiques qui ait jamais contesté cette valeur dogmatique des prières de l'Eglise, et je manquerais trop gravement au respect que je vous dois, si j'osais ici produire la liste des écrivains qui ont combattu l'argument que les théologiens catholiques empruntent à la Liturgie, et par les mêmes raisons que vous faites valoir dans votre Examen.

J'avais donné la Liturgie comme un lieu théologique ;

( 1 ) Au mot Liturgie.

(2) Examen, page 69.

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Bossuet va plus loin encore en nous disant qu'elle est le principal instrument de la Tradition. Je vais maintenant rechercher avec vous, Monseigneur, les raisons scholastiques de la haute valeur attribuée à ce nouveau lieu théologique, auquel vous refusez jusqu'à l'existence, sous le prétexte que Melchior Cano ne l'a pas connu (1). Il vaudrait autant dire que, avant cet illustre théologien tous les autres lieux n'existaient pas davantage, puisqu'il est le premier à les avoir résumés, et qu'il se plaint même dans sa préface que les docteurs qui l'ont précédé, eussent négligé jusqu'alors de traiter à part cette introduction indispensable à la science théologique. Heureusement, l'Église n'avait pas besoin d'un théologien du XVI° siècle pour connaître les sources de la foi, fontes fidei selon l'expression consacrée qui a eu le malheur de vous paraître étrange, Monseigneur. L'Église avait su y puiser quinze siècles avant Melchior Cano; nous en verrons bientôt les preuves historiques, et depuis l'illustre Dominicain, de nombreux docteurs ont su produire à part le lieu de la Liturgie, qui d'ailleurs se trouve inclus dans ceux que l'Evêque des Canaries nous donne sous le titre de la Tradition, et sous celui de l'Église. Je vais donc essayer, Monseigneur la démonstration scholastique de ma proposition ; peut-être offrira-t-elle quelque intérêt et quelque utilité à nos lecteurs, si toutefois j'ai pu réussir à vaincre la nature de mon esprit, qui, d'après votre jugement, ne souffre pas les entraves de la précision et de la clarté (1).

§ III. Les instruments de la Tradition de l'Église, appelés Lieux théologiques dans l'École, sont principalement l'autorité de l'Église universelle, l'autorité de l'Église romaine,

(1)  Examen, page 255.

(2)  Ibid., page 24.

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l'autorité des églises particulières, l'autorité des saints Pères, l'autorité des Théologiens. Pour montrer que la Liturgie de l'Église est le principal instrument de sa Tradition, il est donc nécessaire de faire voir que l'autorité delà Liturgie se confond avec celle de l'Église universelle, avec celle de l'Église romaine et avec celle des églises particulières, en même temps qu'elle est supérieure à l'autorité des Pères et à celle des Théologiens; je me hâte de procéder à la démonstration.

I° L'autorité de la Liturgie se confond avec celle de l'Eglise universelle. Nous venons de voir que l'Église est garantie par l'autorité même de Dieu dans les formules dont elle se sert, dans les rites et les usages qu'elle suit et impose avec autorité : or, quelles sont ces formules sinon les prières de la Liturgie ? Quels sont ces rites, sinon ceux de la Liturgie ? Et parmi les usages qu'elle suit et impose avec autorité, ne trouvons-nous pas aussi les prescriptions de la Liturgie, tant celles qui regardent les ministres du culte divin, partie essentielle de la Religion, que celles qui regardent les fidèles comme devant y assister, y prendre part, et souvent les accomplir eux-mêmes ?

Si donc l'erreur pouvait se rencontrer dans ces formules, ces rites, ces usages de l'Église universelle, cette erreur se trouverait professée par l'Église universelle, et dès lors la foi serait renversée, l'Église anéantie, les promesses de Jésus-Christ violées; conclusions qu'on ne pourrait admettre même pour un seul jour, pour un seul instant, sans renoncer à la foi catholique.

Or, la Liturgie de l'Église universelle peut être considérée sous deux formes d'unité. La première, que nous appellerons unité physique, se compose de la réunion de toutes les formules, rites et usages qui sont observés dans toutes les églises catholiques, à quelque langue qu'elles appartiennent, et cette réunion de formules, rites et usages constitue déjà un ensemble considérable. Pour le

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Saint Sacrifice seulement, on peut voir les preuves de cette assertion dans les travaux de Renaudot, du P. Lebrun, d'Assemani, etc. Quant aux sacrements, à la célébration des fêtes, des jeûnes, des vigiles, des offices divins, à la vénération des saintes reliques, des saintes images, aux formes du culte divin, etc., la communauté de rites se montre aussi dans une proportion assez étendue. L'argument théologique qu'on déduira, de cet accord, sur telle ou telle question de dogme ou de morale, empruntera donc sa force à l'autorité de l'Église universelle.

Ceci suffit bien sans doute pour montrer d'une manière générale que l'autorité de la Liturgie universelle se confond avec l'autorité de l'Église universelle ; mais, afin de préciser de plus en plus la question sous son point de vue pratique, j'ajouterai que, par le fait, grâce aux efforts des Souverains Pontifes dans le but de procurer l'unité du culte divin et de protéger la foi des peuples, la Liturgie de l'Église romaine peut et doit être considérée comme étant non physiquement, mais moralement la Liturgie de l'Église universelle, et qu'elle participe, par conséquent, à l'autorité de l'Église universelle.

En effet, la Liturgie contenue dans le Bréviaire, le Missel, le Rituel, le Pontifical, le Martyrologe et le Cérémonial de l'Église romaine, est de fait la seule qui soit suivie et proclamée aujourd'hui dans la presque universalité de l'Église catholique. On la garde en Italie, dans une partie considérable de la France, en Espagne, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Pologne, en Bohême, en Hongrie, dans toutes les Églises catholiques de l'Angleterre, de l'Ecosse, de l'Irlande, de la Hollande, du Danemark, de la Suède ; dans les deux Amériques, dans les diocèses et dans les vicariats apostoliques de l'Asie et de l'Afrique ; enfin, dans les chrétientés de l'Océanie. Cette unité est un fait si patent, qu'elle a été reconnue tout

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dernièrement encore par les Protestants de Berlin, dans la lettre de convocation de leur synode, où ils s'expriment ainsi : « En fait d'unité de culte et de Liturgie, le catholicisme a produit tout ce qu'il y a de plus grandiose et de plus parfait. Sur ce domaine, il manque à notre église ce qui donne au culte son principal prestige : l'antiquité immémoriale et le caractère traditionnel qui n'appartiennent qu'au catholicisme (1). »

Les exceptions se composent : D'environ soixante-trois diocèses de France partagés entre sept à huit autres liturgies nouvelles, dont la liturgie parisienne, qui est la plus répandue. Encore ces diocèses comptent-ils un certain nombre de paroisses, et de vastes corporations religieuses au sein desquelles la Liturgie romaine persiste toujours ;

Du diocèse de Milan et de plusieurs autres églises de cette métropole ; ce qui n'empêche pas que ces diocèses, et celui de Milan lui-même, ne renferment un grand nombre d'églises séculières ou régulières où l'on suit toujours la Liturgie romaine, en vertu de la discipline des conciles de saint Charles, qui se montra aussi zélé pour appliquer la Bulle de saint Pie V dans les églises de sa province qu'elle obligeait, que ferme à retenir la Liturgie ambrosienne dans celles que la bulle maintenait dans le droit de la conserver (2) ;

Des églises du rite grec-uni : dans le royaume de Grèce où elles sont si peu nombreuses, qu'un seul vicaire apostolique suffit à les régir; dans le royaume de Naples et dans la Sicile, où elles sont en général sous la juridiction des ordinaires latins ; encore faut-il ajouter qu'une partie

(1)  Voir l’Univers, 22 avril 1846.

(2)  Je ne parle pas des églises du rite mozarabe, puisqu'elles ne possèdent pas un seul évêque de ce rite, et qu'elles se réduisent à quelques chapelles pour toute l'Espagne, hors de laquelle ce rite ne s'étendit jamais.

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du clergé grec-uni de l'Italie méridionale a quitté la Liturgie grecque proprement dite pour se servir du Bréviaire et du Missel romains traduits littéralement en grec ; dans la Hongrie et les provinces slaves soumises à l'Autriche, où se trouvent encore quelques évêchés de ce rite traduit en langue slave ; dans la Lithuanie, où quelques populations uniates luttent héroïquement contre le schisme, dont l'instrument est la liturgie grecque slave exploitée avec perfidie par la politique de l'empereur Nicolas. Il n'y a plus lieu de parler de la Russie Blanche, dont la foi a succombé, par une trahison du même genre, sous les coups de ce tyran, comme la Russie Rouge avait été détachée du Saint-Siège, toujours à l'aide du même stratagème liturgique, par l'astuce violente de Catherine II. Enfin, dans le Levant, quelques rares églises avec quelques évêques entourés d'un peuple trop peu nombreux, à Constantinople, à Damas, dans l'Archipel, etc. ;

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