Institutions liturgiques (page 164)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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terminant ce paragraphe :  Le principal instrument de la  Tradition de l'Eglise est renfermé dans ses prières.

§ IV. L'Église, dans sa pratique, a reconnu et sanctionné ce principe, que la Tradition est contenue dans la Liturgie.

Il ne suffit pas à un théologien d'admettre l'existence et l'autorité de la Tradition ; il lui faut encore la connaître et savoir distinguer les sources où elle réside ; c'est pour cela que, réunît-on sur sa tête tous les grades en Théologie que vous m'invitez à prendre, Monseigneur (1), mais que l'Université ne saurait me conférer validement pas plus qu'à d'autres, il en faut toujours revenir à étudier sérieusement les matières dont on parle.

Or, il est de fait pour quiconque a scruté les monuments de la Tradition, sans lesquels il n'y a pas de science théologique, que l'Église a puisé souvent les éléments de ses décisions dans la Liturgie, comme dans le principal instrument de la Tradition, et que jamais elle n'a réformé la Liturgie pour la mettre en rapport avec ses décisions. L'Église a toujours senti que, pour trouver la solution des difficultés qui se sont élevées sur le dogme, et dirimer les controverses en produisant la vérité révélée dès le commencement, elle n'avait qu'à s'interroger elle-même, qu'à scruter sa pensée dans l'expression par laquelle elle la professe ; et très souvent elle l'a cherchée et l'a trouvée dans ses formules, dans ses rites, dans ses usages liturgiques. Ailleurs, j'aurai à faire l'histoire dogmatique de la Liturgie ; c'est une des divisions du plan des  Institutions ;

(1) Examen, page 22.

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dans cette Lettre, je dois me borner à quelques traits.

S'est-il agi de renverser l'Arianisme qui se leva, après trois siècles de persécutions, pour contester la divinité de Jésus-Christ ? Sans doute dans la controverse, les saints docteurs firent appel à l'Écriture sainte, et démontrèrent victorieusement que la Consubstantialité du Fils avec le Père s'y trouve clairement enseignée. Mais saint Athanase, saint Hilaire, saint Ambroise et les autres, n'en appelèrent-ils pas aussi au témoignage de l'Église elle-même, exprimé dans ses formules de confession, dans les rites de son adoration envers le Fils de Dieu ? L'Église a toujours cru ainsi, disaient-ils, parce qu'elle a toujours chanté à l'honneur du Christ des hymnes dans lesquelles il est proclamé Dieu, parce qu'elle lui a toujours rendu les hommages divins (1). Vous savez, Monseigneur, que les marques d'adoration liturgique données à l'Eucharistie et attestées dès lors par saint Hilaire et saint Ambroise, ont pu servir d'argument à deux époques de la controverse ; car elles ont fourni contre les ariens la preuve de la foi de l'Église dans la divinité de Jésus-Christ, puisque l'Église l'adorait comme un Dieu ; et contre les sacramentaires un argument de la foi permanente de la même Église dans la présence réelle, puisque cette Église rendait les hommages divins aux dons sacrés, après la prononciation des paroles mystiques.

Quand le Nestorianisme essaya de ravir à Marie son titre auguste de Mère de Dieu, renversant par là toute

(1)Arius avait eu ses précurseurs; l'un d'entre eux fut Artémon, dès le second siècle. Il enseigna que Jésus-Christ n'était qu'un homme; le témoignage de la Liturgie fut employé pour le confondre. Un auteur de la même époque qui ne nous est plus connu que par Eusèbe combattit les erreurs d'Artémon, en lui alléguant la foi de l'Eglise contenue dans certaines Hymnes composées par les fidèles, à une époque voisine du berceau du Christianisme, et qui célébraient Jésus-Christ comme un Dieu. (Euseb. Hist. Eccles. Lib.  V. cap, XXVIII. )

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l'économie du mystère de l'Incarnation, cette hérésie fut repoussée par le peuple même qui protesta dans l'église contre l'évêque qui souillait la chaire de vérité. Où donc ce peuple avait-il appris ce mot Theotocos, qui ne se trouve ni dans les saintes Écritures, ni dans les anciens Pères ? Le peuple l'avait entendu répéter, l'avait chanté lui-même dans les prières de la Liturgie; et fort de cette autorité, il criait anathème au loup qui dévastait la bergerie. On voulait enlever au peuple cette formule si chère qui contenait la Tradition ; il pouvait ne pas être assez habile pour réfuter les arguments du Patriarche ; mais il se sentait fort avec l'Église qui disait Theotocos, et saint Cyrille d'Alexandrie se trouva en mesure de réfuter Nestorius, non seulement par les arguments théologiques qu'il déduisait de l'Écriture qui ne contient pas cette mystérieuse parole, mais par la foi de l'Église qui la prononçait à l'autel.

Parlerons-nous du Pélagianisme ? On peut dire, selon la remarque de Bossuet et de Fénelon, qu'il a été foudroyé par la Liturgie. Les conciles d'Afrique et des Gaules qui l'ont condamné, et qui sont devenus règle de foi par la confirmation du Siège apostolique, ont brisé cette nouvelle erreur sous le poids de la solennelle confession que l'Église fait de la déchéance originelle de l'homme, par les exorcismes qui précèdent le baptême ; de la gratuité du salut et de la nécessité de la grâce pour le principe de la justification et pour la persévérance finale, dans le langage de ces sublimes collectes que nos plus anciens Sacramentaires ont recueillies, et qui remontent aux moins à l'époque de la paix de l'Église.

Aussi, saint Augustin écrivait-il au pélagien Vital : « Élève-toi donc aussi contre les Prières de l'Eglise ; et quand tu entends le prêtre de Dieu à l'autel, exhortant le peuple de Dieu à prier pour les incrédules, afin que le Seigneur les convertisse à la foi ; pour les catéchumènes,

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afin qu'il leur inspire le désir de la régénération; pour les fidèles, afin qu'ils persévèrent dans la voie où ils sont entrés par sa grâce ; insulte donc ces pieuses formules, dis que tu ne veux pas faire ce que l’Église t'exhorte à faire, etc. (1). »

Ailleurs le même saint docteur fait voir comment renseignement, par la Liturgie, est plus populaire que celui qui est donné par l'Ecriture sainte : « Combien je voudrais, dit-il, que ces coeurs lâches et infirmes, qui ne sauraient comprendre l'Écriture, ni les expositions qu'on en fait, qu'ils écoutent ou n'écoutent pas notre enseignement sur ces questions, considérassent bien plutôt leurs propres Prières, ces Prières que l'Église a toujours possédées depuis son commencement et qu'elle gardera jusqu'à la fin de ce monde. Ce point de doctrine que nous sommes obligés, non plus seulement de rappeler, mais de défendre et de protéger contre les nouveaux hérétiques, jamais l'Église ne l'a omis dans ses Prières, lors même qu'elle ne jugeait pas nécessaire d'y insister dans ses prédications, aucun opposant ne s'étant présenté. L'Eglise est née, elle a crû, elle croîtra dans ces Prières, comme dans cette foi qui consiste à croire que la grâce n'est pas donnée selon les mérites de ceux qui la reçoivent. Si donc l'Église demande à Dieu ces choses, et si elle pense en même temps qu'elle peut se les donner à elle-même, ses Prières ne sont donc plus des Prières vraies, mais des Prières insignifiantes ? Dieu nous préserve de dire pareille chose (2) ! »

(1)  Exsere contra orationes Ecclesia: disputationes tuas; et quando audis Sacerdotem Dei ad altare exhortantem populum Dei orare pro incredulis ut eos Deus convertat ad fidem, et pro catechumenis ut eis desiderium regenerationis inspiret, et pro fidelibus ut in eo quod esse cœperunt, ejus munere perseverent, subsanna pias voces, et die te non facere quod hortatur etc. Epistola ad Vitalem. Opp.  tom.  II, pag. 799.

(2)  Utinam tardi corde et infirmi, qui non possunt vel nondum possunt scripturas vel earum expositiones intelligere,  sic audirent vel non audirent in hac quaestione disputatione nostras, ut magis intuerentur orationes suas, quas semper habuit et habebit Ecclesia ab exordiis suis, donec finiatur hoc sacculum. De hac enim re quam nunc adversus novos hœreticos, non commemorare tantum, sed plane tueri et defendere compellimur, nunquam tacuit in precibus suis, et si aliquando in sermonibus exserendam nullo urgente adversario non putavit.... Sicut ergo in his orationibus, ita et in hac fide nata est, et crescrit et crevit Ecclesia, qua fide creditur, gratiam Dei non secundum merita accipientium dari... Nam si haec ab ipso quidem poscit Ecclesia, sed a se ipsa sibi dari putat, non veras, sed perfunctorias orationes habet ; quod absit a nobis. De dono perseverantiœ. Cap. XXIII, n° 63. Opp. Tom. X, page 855.

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Plus haut, le saint docteur avait dit : « L'Église n'a point à écouter de fatigantes disputes ; qu'elle fasse seulement attention à ses Prières. Elle prie pour que les incrédules croient : donc, c'est Dieu qui convertit à la foi. Elle prie pour que les croyants persévèrent; donc, c'est Dieu qui donne la persévérance jusqu'à la fin (1). »

Ce fut, Monseigneur, dans cette grande controverse, que le Siège apostolique, par l'organe d'un de ses Pontifes, qui paraît être saint Célestin, comme la plupart des savants l'ont toujours pensé, pressant l'argument de la Liturgie contre les Pélagiens, prononça cette belle maxime, si souvent répétée depuis : Legem credendi lex statuat supplicandi. « C'est, dit Bossuet, le principal argument dont saint Augustin appuie toute sa doctrine, et on le trouve proposé très nettement dans les Capitules attachés à la lettre de saint Célestin (2). »

Voici les paroles du Pontife : « Outre les décrets inviolables du Siège apostolique, dans lesquels des Pères remplis de charité, confondant l'orgueil de la nouveauté pestilentielle, nous ont appris à rapporter à la grâce de

(1) Prorsus in hac re non operosas disputationes exspectet Ecclesia : sed attendat quotidianas orationes suas. Orat ut increduli credant ; Deus ergo convertit ad fidem. Orat ut credentes perseverent; Deus ergo donat perseverantiam usque in finem. Ibid. Cap. VII, n° 15,pag. 828.

(2) Défense de la Tradition et des saints Pères, page 551.

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Jésus-Christ le commencement de la bonne volonté, l'accroissement des saints désirs et la persévérance à les suivre jusqu'à la fin, considérons encore les mystères renfermés dans ces formules de prières sacerdotales qui, établis par les Apôtres, sont répétées dans le monde entier d'une manière uniforme par toute l'Église catholique ; en sorte que la règle de croire découle de la règle de prier ; UT  LEGEM CREDENDI LEX STATUAT  SUPPLICANDI (1). »

Permettez, Monseigneur, que nous nous arrêtions un peu sur ces paroles que vous appelez vous-même l'un des plus admirables monuments de l'histoire ecclésiastique (2). Vous prétendez que ce texte est le pivot sur lequel porte toute la force des arguments que je développe dans le reste de mon livre et dans ma Lettre à Mgr l'archevêque de Rheims (3) , vous venez de voir tout à l'heure que Bossuet n'est pas plus difficile que moi (4). Il dit franchement que « l'Église ne change pas, pour l'amour de M. Simon, la maxime de saint Augustin, qui assure que la foi de l'Eglise se trouve dans ses prières ; ni la règle inviolable du Pape saint Célestin, que la loi de prier établit celle de la foi. » Je ne fais donc pas un si grand mal en prenant pour pivot de mes arguments une règle inviolable que l'Église ne changera, certainement, pour l'amour de personne.

(1) Praeter has autem beatissimœ et Apostolicae Sedis inviolabiles sanctiones, quibus nos piissimi patres, pestiferae novitatis elatione dejecta, et bonae voluntatis exordia, et incremema probabilium studiorum, et in eis usque in finem perseverantiam ad Christi gratiam referre docuerunt ; obsecrationum quoque sacerdotalium sacramenta respiciamus, quas ab Apostolis tradita, in toto mundo atque in omni Ecclesia catholica uniformiter celebrantur ; ut legem credendi lex statuat supplicandi.

(2)  Examen, page 104.

(3)  Ibid.

(4)  Ci-dessus, page  320.

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Je laisse de côté les rapprochements singuliers (1) qu'il vous plaît de trouver dans ce précieux document. Il y est en effet parlé de certains prêtres brouillons, qui, pour troubler la paix des églises, agitent des questions indiscrètes, et prêchent opiniâtrement contre la vérité, qui enseignent tout ce qui leur passe par la tête, et dont les nouveautés attaquent l'ancienne doctrine (2).

A votre avis, Monseigneur, cette vigoureuse remontrance donne beaucoup à réfléchir par le temps qui court ; vous ajoutez même que les Evêques de France y trouvent l'obligation de repousser les nouvelles doctrines théologiques de l'Abbé de Solesmes (3). On ne s'en serait certainement pas douté ; car ne semble-t-il pas que vous vous pressez un peu trop, Monseigneur, de confondre parmi les prêtres brouillons qui agitent des questions indiscrètes pour la paix des églises, ceux qui défendent l'antiquité, l'autorité, et l'unité de la Liturgie ? Ceux-là se contentent de prêcher l'ordre et la subordination, ils ne troublent point la paix des églises, et loin de parler opiniâtrement contre la vérité, ils se bornent à soutenir les principes de l'Église catholique. Ils n'enseignent point tout ce qui leur passe par la tête; mais bien au contraire, les doctrines consignées dans les écrits des plus graves docteurs et dans les monuments de la Tradition catholique. Loin d'opposer des nouveautés à l'ancienne doctrine, ils défendent, avec quelque courage, l'antiquité contre des principes nouveaux et dangereux. Franchement, Monseigneur, l'allusion, toute piquante qu'elle peut être, n'est pas heureuse; et la plus simple inspection de la controverse actuelle sur la Liturgie, suffit déjà pour montrer que ce n'est pas au nom de l'ancienne doctrine qu'on  pourra jamais justifier les

(1)  Examen, page 106.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

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modernes compositions liturgiques. Mais laissons de côté cette personnalité malheureuse.

Vous convenez, Monseigneur, que  ces prières, dont l'autorité est invoquée par saint Célestin, sont la voix même de la Tradition, divine comme l'Écriture (1). C'est déjà une assez belle concession. Mais bientôt vous me reprochez de généraliser le texte de saint Célestin, d'en faire une proposition absolue, un principe universel, un axiôme. Je pourrais vous répondre que la forme de cette sentence, legem credendi statuat lex supplicandi, est bien  celle d'une proposition absolue, d'un principe universel, d'un axiôme; mais j'aime mieux m'en rapporter à  Bossuet, que vous  ne  sauriez  récuser, Monseigneur , vous venez de voir qu'il y reconnaît une REGLE  INVIOLABLE.

C'est en vain que vous refusez l'application de cette règle aux formules ecclésiastiques admises dans l'usage romain (2) ; car l'Église, dans un siècle comme dans un autre, est constamment l'organe de la vérité, et la pureté de ses formes liturgiques est tout aussi divinement garantie, de nos jours, par l'Esprit-Saint, qu'elle le fut au temps de saint Célestin. Encore Bossuet vous fera-t-il remarquer, Monseigneur, que les oraisons auxquelles ce saint Pape faisait allusion dans cette lettre pour la rédaction de laquelle plusieurs ont pensé que saint Prosper avait tenu la plume, se lisent encore, présentement, au Missel romain : « Nous trouvons, dit l'Evêque de Meaux, les « Prières dont parle saint Prosper, ramassées dans l'office du vendredi-saint, où l'on demande à Dieu la conversion actuelle et effective des infidèles, des hérétiques, des pécheurs, non seulement dans le fond, mais encore dans le même ordre, de même style, et

(1)  Examen, page 110.

(2) Ibid.

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avec les mêmes expressions que ce saint  homme a remarquées (1). »

En vain chercherez-vous, Monseigneur, à échapper à la force de cet axiome protecteur des vérités de notre foi, en proposant de le changer en celui-ci : Legem  deprecandi statuat lex credendi, que vous prétendez être parfaitement opposé à la sentence de saint Célestin (2). Il ne s'agit pas ici de ce que saint Célestin n'a pas dit, mais bien de ce que saint Célestin a dit. Assurément tout le monde sait que l'on prie selon ce que l'on croit ; mais il s'agit ici d'un tout autre ordre d'idées; et Bossuet, ainsi que Benoît XIV, que vous citez gratuitement à l'appui d'une si étrange métamorphose de texte, n'ont point entendu abandonner la maxime de saint Célestin sur la valeur des prières ecclésiastiques pour appuyer la foi, contre les hérétiques, parce qu'ils enseignaient que, sous un autre point de vue, la foi est le principe de la prière. Ce sont là deux vérités qui marchent très bien ensemble ; seulement, dans la lettre de saint Célestin, comme dans la discussion présente, il n'est question que de la première. Oserais-je vous dire, Monseigneur, que dans une controverse si grave, il convient peu d'exposer un lecteur distrait ou superficiel, à prendre le change ; quant à ceux qui y regarderont de plus près, ils verront tout d'abord que l'axiome de saint Célestin vous gène, et cela se comprend.

Après cette évolution inattendue, vous concluez, Monseigneur, que « le Petit Cathéchisme doit me convaincre d'avoir donné aux paroles de saint Célestin un sens qu'elles n'ont pas » (3) ; je crois, Monseigneur, que vous ferez bien de convaincre préalablement Bossuet avec votre Petit Catéchisme : je me rendrai après;

(1)  Défense de la Tradition et des saints Pères, page 551.

(2)  Examen, page 113.

(3)  Examen, page 114.

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c'est trop juste ; mais vous savez mieux que moi que l'Évêque de Meaux ne cède pas facilement sur les règles inviolables.

Il est vrai que, quelques lignes plus bas, vous consentez à réhabiliter enfin l'axiome de saint Célestin ; mais c'est à une condition. Il faut pour qu'elles deviennent la règle  de  la foi, que  les formules ecclésiastiques soient d'institution apostolique, perpétuelles et universelles (1) ; ce principe irait bien loin, Monseigneur, car, il s'ensuivrait que l'Eglise ne pourrait plus répondre  de l'orthodoxie des prières qu'elle a composées dans le cours des siècles. Tout ce qui ne remonterait pas aux Apôtres, tout ce qui ne serait pas perpétuel, tout ce qui ne serait pas universel, ne pourrait plus être opposé aux hérétiques, et deviendrait de leur part l'objet d'une juste fin de non-recevoir. En vérité, c'est faire de trop grands sacrifices à ces bréviaires et missels modernes, qui, j'en conviens, ne remontent pas aux Apôtres et ne sont ni perpétuels ni universels.

En attendant, voici encore Bossuet qui s'avise de citer, comme nous l'avons vu plus haut (2), toujours en vertu de l'axiome  de saint Célestin, une prière du Pontifical romain qui  ne remonte qu'à l’an 1022. Il est  évident qu'elle ne remonte pas aux Apôtres; elle n'a pas non plus pour elle la perpétuité, puisqu'elle ne compte que huit siècles de durée ; elle n'est même pas universelle, car les églises d'Orient, unies et non unies, ne la récitent pas. Seulement, l'Église romaine la promulgue ;  les églises latines la récitent par obéissance  à leur Mère; et, enfin, cette prière est  la prière de l'Eglise. Vous avez donc encore ici, Monseigneur, une nouvelle occasion d'entreprendre la conversion de Bossuet ; en attendant, je m'en tiens, comme lui, à la règle inviolable de saint Célestin.

(1) Examen, page 115.

(2) Ci-dessus, page 320.

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Cette petite digression nous a tenus longtemps ; mais la matière était d'une trop haute importance pour être traitée légèrement. Parcourons encore quelques-uns des monuments de l'usage que l'Église a fait de la Liturgie pour la défense de la foi.

Personne n'ignore que le septième Concile général, ayant à définir un point de la foi catholique, la légitimité du culte des saintes Images, et condamnant comme hérétiques les iconoclastes, ne pouvait puiser, et ne puisa en effet ses arguments que dans la Tradition, et que cette Tradition il la chercha principalement dans la Liturgie. Les honneurs que l'Église rend aux saintes Images ne paraissent pas remonter immédiatement jusqu'aux Apôtres; et les hérétiques se plaisaient à dire que l'Ancien Testament prohibe les images, et que le Nouveau Testament n'y fait pas même allusion. Il serait impossible de prouver, par des monuments positifs, que leur culte remonte aux Apôtres ; la doctrine de l'Église sur ce point est donc purement traditionnelle , il est même plusieurs des anciens Pères qui présentent des difficultés sur ce sujet ; quelle autorité avait donc à invoquer le Concile pour asseoir sa décision ? Il recueillit les témoignages de quelques auteurs à partir du quatrième siècle,il s'attacha surtout à constater que telle était la pratique de l'Eglise, exprimée dans ses rites, et suppléa, par l'autorité de la Liturgie, au défaut de témoignages de l'Écriture et à la rareté des autorités des premiers Pères.

Lorsque l'hérésie des sacramentaires commença parles blasphèmes de Bérenger, les docteurs catholiques qui s'opposèrent à cet hérésiarque ne se contentèrent pas de faire appel à l'Écriture sainte et au témoignage des Pères. Lanfranc et Guitmond confondirent ce novateur par la Tradition de l'Église, exprimée dans les secrètes et post-communions du Missel romain.

Plus tard, le Siège apostolique voulant réchauffer la foi

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du peuple fidèle envers ce grand mystère, institua la fête du Saint-Sacrement; et afin que la règle inviolable de saint Célestin reçût une application plus solennelle et capable de réduire au silence les blasphémateurs qui bientôt allaient se lever, le Docteur Angélique reçut l'ordre de rédiger lui-même les formules liturgiques de cette grande fête. Sans doute, Monseigneur, la séquence Lauda, Sion, ne remonte pas aux Apôtres ; elle n'est ni perpétuelle, ni universelle ; malgré cela, elle est la parole de l'Église, la Tradition dans sa forme la plus haute comme la plus populaire. Le Docteur Angélique parle dans la Somme, mais l'Église même parle dans le Lauda, Sion, parce que le Lauda, Sion, est une formule liturgique approuvée. Si les Églises de France, qui ont renoncé à la Liturgie romaine, et ont cependant consenti à retenir cette séquence, se fussent moins laissé aller à l'amour des nouveautés, l'autorité de l'Église et de la Tradition garantirait encore leurs formules sacrées, et plût à Dieu que ce qu'elles ont mis à la place des prières antiques et autorisées fût du moins appuyé sur l'autorité des Pères et des docteurs !

Le saint Concile de Trente ne s'est pas montré moins persuadé de l’inviolabilité de la règle de saint Célestin. En la session VI°, ayant à établir la nécessité de la prière pour obtenir le progrès de la justice dans les âmes, il allègue le témoignage de l'Église par la Liturgie. Voici ses paroles : « Cette augmentation de la justice, la sainte Eglise la demande quand elle prie en cette manière : « Donnez-nous, Seigneur, l’accroissement de la foi, de l'espérance el de la charité (1). » Ces paroles qui se lisent dans la collecte du XIIIe Dimanche après la Pentecôte, au Missel romain, sont donc la parole de l'Église;

(1) Hoc justitiae incrementum petit sancta Ecclesia, cum orat : Da nobis, Domine, fidei, spei et charitatis augmentum. Conc. Trid. Sess. VI, cap. X.

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elles ont donc valeur pour établir le dogme. Cependant, Monseigneur, cette formule ne remonte point jusqu'aux Apôtres, elle n'est ni perpétuelle, ni universelle, dans un sens absolu. Les auteurs des nouveaux bréviaires et missels ont élagué un nombre immense de formules qui se trouvaient dans les mêmes conditions et qui formaient tout aussi bien la règle inviolable de la foi ; il est facile de comprendre, d'après cette donnée, l'étendue du service qu'ils ont rendu à nos églises.

Le même Concile de Trente exprime la valeur dogmatique de la Liturgie d'une manière non moins positive dans la session XXIIe, au sujet du Canon de la messe. « Comme il convient, dit-il, d'administrer saintement les choses saintes, et que ce Sacrifice est ce qu'il y a de plus saint, l'Église catholique, afin qu'il fût offert et qu'il y fût participé, avec dignité et révérence, a institué, depuis beaucoup de siècles, le sacré Canon, en sorte qu'il est pur de toute erreur et qu'il ne contient rien qui ne respire, à un très haut degré, la sainteté et la piété, et qui ne soit propre à élever vers Dieu les âmes de ceux qui offrent ce Sacrifice ; car ce Canon est composé des paroles mêmes du Seigneur, des traditions apostoliques, et des pieuses institutions des saints Pontifes (1). »

Dans la même session, au canon VI, le Concile confirme solennellement son jugement par une définition en forme : « Si quelqu'un, dit-il, enseigne que le Canon de

(1) Cura sancta sancte administrari conveniat, sitque hoc omnium sanctissimum Sacrificium, Ecclesia catholica, ut digne, reverenterque offerretur, ac perciperetur, sacrum Canonem multis ante saeculis instituit, ita ab omni errore purum, ut nihil in eo contineatur, quod non maxime sanctitatem ac pietatem quamdam redoleat, mentesque offerentium in Deum erigat : is enim constat cum ex ipsis Domini verbis, tum ex Apostolorum traditionibus, ac sanctorum quoque Pontificum piis institutionibus Conc. Trid. Sess. XXII, cap. IV.

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la messe contient des erreurs, et que pour ce motif il doit être abrogé, qu'il soit anathème (1). »

Permettez, Monseigneur, que nous pesions ensemble la portée de ces paroles du Concile. Vous savez mieux que moi que le Canon de la messe a été rédigé dans les premiers siècles de l'Église, mais qu'il est impossible de prouver que le texte de cette prière sacrée remonte jusqu'aux Apôtres; que s'il contient, outre l'Oraison dominicale, les paroles mêmes de Jésus-Christ pour la consécration de son corps et de son sang, ces paroles y occupent à peine quelques lignes ; que les traditions des Apôtres qu'il renferme, consistent dans certains rites qui sont communs à toutes les liturgies, même de l'Orient, tels que le récit de la dernière Cène pour amener les paroles de la consécration, l'élévation simultanée de l'hostie et du calice, la fraction mystérieuse de l'hostie, etc., mais non dans aucune formule positive ; que les formules positives du Canon, les douze oraisons qui le composent, ont été rédigées par l'autorité des anciens Papes qui y ont travaillé jusqu'à saint Grégoire le Grand inclusivement.

Il ne suffisait donc pas pour l'autorité du Canon, lequel ne remonte pas aux Apôtres, et n'est pas Écriture canonique, qui n'a pas été rédigé dans son entier dès l'origine, et, par conséquent, n'est pas perpétuel, dont l'usage n'est pas universel puisque les Anaphores des églises de l'Orient n'ont rien de commun avec lui, si ce n'est l'Oraison dominicale, les paroles de Jésus-Christ pour la consécration, et les rites apostoliques dont nous venons de parler ; il ne suffisait donc pas au Concile de Trente, pour asseoir l'autorité du Canon jusqu'à faire de cette autorité un article de foi, de reconnaître dans sa teneur

(1) Si quis dixerit Canonemmissœ errores continere, ideoque abrogandum esse, anathema sit. Conc. Trid. Sess. XXII, cap. VI.

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les paroles de Jésus-Christ et les rites apostoliques qui accompagnent les prières, il fallait principalement garantir ce que le Concile appelle les pieuses institutions des Pontifes, savoir les douze oraisons dont se compose le Canon, et qui renferment un enseignement si profond et si mystérieux. Or, vous voyez, Monseigneur, que le Concile fait entrer cette autorité des Papes comme rédacteurs du Canon parmi les motifs qui lui donnent sa valeur dogmatique ; le Concile garantit le corps entier de cette prière comme pur de toute erreur, et digne de son objet, parce qu'il se compose non seulement de la parole de Dieu et des rites apostoliques; mais parce qu'il a été écrit par l'autorité de ceux auxquels il appartient de formuler cette règle inviolable de la foi qui réside dans les prières de la Liturgie.

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