Institutions liturgiques (page 165)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, Monseigneur, si l'Église a fait appel à la Liturgie comme au dépôt de la Tradition, contre les erreurs qui s'élevaient dans son sein, elle ne l'a fait que parce qu'elle avait confié, par avance, à la Liturgie les traditions commises à son inviolable et infaillible fidélité. Je regrette, encore une fois, de ne pouvoir faire autre chose qu'effleurer cette importante et intéressante matière. Un tel sujet demanderait un volume; toutefois je veux en dire assez pour mettre à couvert l'orthodoxie des Institutions liturgiques, et pour donner quelques ouvertures à ceux qui liront ces lignes, et ne seraient point assez au fait de la matière des Lieux théologiques. Je continuerai donc à prouver par les faits que si la Liturgie est le principal instrument de la Tradition dans lequel l'Église conserve sa doctrine et à l'aide duquel elle confond les novateurs, la Liturgie est aussi le dépôt officiel dans lequel l'Église consigne ses jugements , inscrit ses victoires, impose directement son enseignement.

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§ V. Continuation du même sujet.

La Liturgie ayant pour une de ses fins principales de confesser publiquement la vérité que Dieu a donnée à l'Église, afin d'inculquer plus profondément dans l'esprit des peuples les dogmes révélés, il n'est pas étonnant que les formules sacrées contiennent la règle inviolable de la foi. L'Église n'a jamais guère fait de définitions doctrinales que pour confondre les hérétiques; mais avant ces décisions, elle croyait tout ce qui en fait l'objet ; elle le professait, les fidèles le croyaient, et c'est pour cela qu'ils se séparaient des hérétiques, comme enseignant une doctrine contraire à celle qu'ils entendaient confesser par l'Église.

L'Eglise ne se contente donc pas de répéter plusieurs fois par jour le symbole des Apôtres dans ses offices, de chanter le symbole de Nicée et de Constantinople, le dimanche dans la célébration du saint Sacrifice, de prescrire la lecture du symbole ou profession de foi de Pie IV, à l'ouverture des conciles, en la prise de possession des bénéficiers, et dans le rite prescrit pour l'abjuration des hérétiques; vous pourriez dire à cela, Monseigneur, et avec raison, que ces symboles n'empruntent pas leur autorité de la Liturgie; car ils avaient déjà toute leur valeur dogmatique lorsqu'ils y ont été admis. Il faut cependant reconnaître qu'ils reçoivent de leur emploi dans la Liturgie un plus haut degré de solennité et une promulgation plus éclatante.

Mais la force de la Liturgie, quant aux symboles, va plus loin encore ; j'en donnerai deux exemples.

Dans l'immortelle confession de foi rédigée à Nicée et

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à Constantinople, les conciles avaient seulement formulé la Procession du Saint-Esprit quant au Père, mais ils avaient omis d'exprimer que le Saint-Esprit procède aussi du Fils. L'Église latine suppléa cette omission dans l'usage liturgique du symbole, par l'addition Filioque. Aucun Concile n'intervint pour cette mesure, les églises d'Occident adoptèrent successivement le Filioque pour le chant du symbole, au saint Sacrifice ; le Siège apostolique, dans sa prudence paternelle, tarda longtemps à sanctionner cette addition; enfin, Rome se décida à chanter aussi Filioque; par ce seul fait, une nouvelle décision dogmatique fut rendue, et elle le fut par la voie de la Liturgie.

Le second exemple a rapport à un autre symbole, le plus complet de tous sur le mystère de la divine Trinité, un symbole d'une valeur souveraine dans l'Église, et dont le principe d'autorité se réduit uniquement à l'autorité de la Liturgie ; je veux parler du symbole de saint Athanase. Sa valeur dogmatique ne saurait lui venir du grand Évêque d'Alexandrie, dont il porte le nom, puisqu'il est douteux qu'il y ait même travaillé, et que cette formule est plus explicite sur plusieurs points que les écrits de ce saint docteur. Qui oserait cependant le déclarer d'autorité inférieure au symbole de Nicée sur les points que ce dernier ne traite pas ? Or, la raison de cette valeur dogmatique ne saurait être que l'emploi qu'en fait l’Église dans sa Liturgie, emploi qui le rend supérieur à l'autorité des Pères, et suffit à le ranger pour jamais au premier rang des confessions officielles de la foi. Ces deux exemples suffiraient assurément pour montrer la puissance de la Liturgie, quand il s'agit de consacrer les formules de doctrine.

Pour l'interprétation de l'Écriture, le trésor de la Liturgie renferme aussi des documents de la plus haute portée. D'abord, c'est par l'usage des Livres saints dans la Liturgie,

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que leur canonicité a été fixée. Les livres deutéro-canoniques ont tardé à être insérés au canon, parce qu'on ne les lisait pas dans toutes les églises ; plus tard ils ont été reconnus divins, parce que l'Eglise romaine y puisait ses lectures liturgiques, à la Messe et aux veilles de la nuit. Les livres apocryphes ont été repoussés, parce que l'Église romaine ne les lisait pas dans l'assemblée des fidèles.

Quant au sens de ces livres divins, c'est à l'Église seule qu'il appartient de le déterminer dans les controverses qui s'élèvent sur l'intelligence du texte; mais si l'Église exerce, à de longs intervalles, son droit de jugement sur les textes sacrés pour confondre les hérétiques, elle a un devoir de tous les jours à remplir à l'égard de ses fidèles : celui de leur expliquer la parole de Dieu.

Or, la clef de cette divine parole est surtout dans la Liturgie.

Les hommes du XVIII° siècle, qui ont fait tant de mal en France à la Liturgie, et porté un si terrible coup à l'intelligence des mystères, n'ont vu, pour l'ordinaire, que des sens accommodatices dans l'emploi que l'Église fait de l'Écriture dans le service divin : ils ont cru faire assaut avec elle dans ces compositions que Mésenguy, l'un d'entre eux, avoue si à propos n'être qu'un ouvrage d'esprit qu'un ou plusieurs particuliers ont composé suivant leur génie, leurs vues, leur goût, et certaines règles qu'ils se sont prescrites (1). On eut le malheur de s'y laisser prendre, et, dans un seul jour, on perdit cet ensemble harmonieux de textes réunis de toutes les parties de l'Écriture sainte par un lien sublime et caché, dans le Bréviaire, le Missel, le Rituel et le Pontifical. Qu'on aille maintenant rechercher péniblement, dans les écrits des Pères, ces harmonies que l'Église avait

(1) V. ci-dessus.

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rassemblées avec une si profonde doctrine et qui se prêtaient un si merveilleux appui. Chaque siècle avait apporté son tribut ; l'effort ne paraissait nulle part et l'autorité brillait partout. Rien n'était indifférent; le suc le plus pur de la parole divine était exprimé par des mains saintes et habiles ; le choix même des lectures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, était aussi profond que lumineux, les parties chantées se reliaient à l'ensemble avec un à-propos aussi admirable que simple ; enfin le sens d'une immense quantité de textes se trouvait fixé par l'emploi qu'en avait fait l'Église. On sentait qu'elle n'avait point procédé, dans ce travail séculaire, à coups de concordance, comme nos modernes fabricateurs ; elle n'avait point cherché à faire un livre, à dire tout à propos de tout; mais dominant l'ensemble des Écritures par l'œil de l'esprit qui est en elle, elle leur avait emprunté, sans effort, l'expression la plus noble, la plus fidèle de ses sentiments.

Je le répète, Monseigneur, un texte, qui paraît à quelques-uns commun ou banal, ou même simplement accommodatice, est allégué, dans la Liturgie romaine, comme l'expression de tel mystère, de tel sentiment, parce que la Tradition des Pères, que l'on consulte malheureusement bien peu aujourd'hui, l'a entendu formellement dans ce sens. Les livres romains avaient donc l'avantage de réunir, comme dans un abrégé publié par l'Église, la plus pure fleur de l'enseignement que donnaient les anciens docteurs sur la Bible, à une époque où les Livres saints ne sortaient jamais des mains des pasteurs et des fidèles.

Vous avez avancé, Monseigneur, qu'il n'est pas de Bréviaire dans lequel l’Êcriture soit plus morcelée, plus découpée, plus hachée, que dans le Bréviaire romain (1).

(1) Examen, page 202.

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J'oserai protester, au nom de l'Église romaine, contre cette assertion plus que gratuite. Dans le cours des Institutions liturgiques, où je dois exposer le texte des Offices divins,  j'aurai occasion de démontrer précisément le contraire. En attendant, je prendrai la liberté de vous faire observer que les  morcellements, les découpures et les hachures de l'Écriture sainte, ne pouvant avoir lieu que dans la composition des répons, antiennes et versets, le Bréviaire romain doit matériellement en contenir un moindre nombre, puisque le Bréviaire romain renferme beaucoup moins de répons, d'antiennes et de versets que les modernes bréviaires, dans lesquels on a eu pour système de multiplier les parties propres, afin d'éviter les répétitions; que les compositions dans lesquelles l'Ancien et le Nouveau Testament se trouvent combinés, au moyen de tant de tours de force, dans les bréviaires modernes, sont extrêmement rares dans le romain ; qu'en outre, un grand nombre de répons, antiennes et versets du Bréviaire romain, étant composés de  style ecclésiastique, l'Église n'a pas eu besoin de morceler, couper et hacher l'Écriture sainte pour fabriquer ceux-ci ; qu'enfin les Pontifes si éclatants d'autorité, si profonds de doctrine, qui  ont successivement travaillé à formuler la prière liturgique que l'Église a reçue d'eux et  qu'elle confirme  de son témoignage, étaient trop respectueux envers la Parole de Dieu, pour oser la traiter sans respect, et l'exposer à des contre-sens  blasphématoires, comme ceux qui résulteraient des morcellements, des découpures et des hachures que vous leur reprochez.

Saint Mathieu semblait aussi à quelques-uns hacher l'Écriture sainte, lorsqu'il citait ce verset d'Osée : Ex Aegypto vocavi filium meum, comme une prophétie du retour de l'Enfant Jésus de la terre d'Egypte. Saint Paul paraissait découper arbitrairement le Psaume XVIII°, quand il alléguait ces paroles : In omnen terram exivit

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sonus eorum, à propos de la prédication apostolique. Le même Apôtre eût pu être soupçonné de morceler bien librement le Deutéronome, quand il en tirait ces mots : Non alligabis os bovi trituranti, pour établir l'obligation où sont les fidèles de subvenir aux nécessités de leurs pasteurs. Saint Mathieu eût semblé aussi prendre une nouvelle liberté, quand il attribuait aux Prophètes cet oracle sur le Fils de l'Homme : Quoniam Nazarœus vocabitur, puisque ce texte ne se trouve, sous cette forme, dans aucun Prophète. Heureusement, l'Esprit des Prophètes résidait dans les Apôtres et conduisait leur plume.

Or, Monseigneur, le même Esprit habite dans l'Église, et s'il ne lui dicte pas de nouvelles Écritures saintes, du moins il l'assiste pour lui inspirer le respect de la Parole de Dieu et lui en assurer l'intelligence dans une mesure bien supérieure à celle que pourraient avoir reçue les Vigier, les Mésenguy, les Le Brun des Marettes, les Robinet, les Rondet et les Burluguay. Il est donc juste de préférer les sens, soi-disant accommodatices, de l'Église romaine, aux savantes élucubrations de tous ces hommes de goût, dont nous sommes d'autant plus en droit de juger les compositions, qu'il nous les donnent pour des ouvrages d'esprit. Ils ont jugé eux-mêmes l'Église romaine et ses Pontifes, tant d'églises, tant d'évêques qui avaient la simplicité de recevoir la Liturgie du Siège apostolique , ils ont cru avoir plus de lumière et d'autorité ; à notre tour, soyons assez justes pour les peser au poids du Sanctuaire.

Mais, Monseigneur, la Liturgie n'est pas seulement le guide que l'Église nous donne pour l'intelligence des mystères de l'Écriture ; elle est encore, par ses formules de style ecclésiastique, le dépôt de la doctrine catholique. Ces formules se composent de toutes les oraisons, des préfaces et allocutions, des hymnes, d'un grand nombre

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de répons, antiennes, versets, etc., qui forment une partie notable du Missel et du Bréviaire, et la presque totalité du Rituel et du Pontifical.

Les mystères de la Trinité et de l'Incarnation sont exposés dans ces formules, avec une abondance et une précision qui ajoutent une vive lumière aux symboles des

conciles.

C'est aussi et principalement à cette source qu'il faut aller puiser la doctrine des Sacrements. La plupart des décisions qui ont été rendues en cette matière, l'ont été d'après les textes liturgiques dépositaires de la Tradition de l'Église, sur la vertu de ces sept sources du

salut.

Le mystère de l'Eucharistie, défini d'une manière si précise par le Concile de Trente, est expliqué, dans sa substance et ses effets, avec plus de richesse encore dans un nombre immense d'oraisons qui accompagnent la célébration du saint Sacrifice.

S'il reste des obscurités sur la matière et la forme de certains Sacrements, si plusieurs questions de cette nature sont devenues d'une si difficile solution que l'Église s'est abstenue de prononcer, la raison en est que le Rituel et le Pontifical ne fournissaient pas les règles de discernement. Où la liturgie s'est arrêtée, la Théologie s'arrête aussi, et quand les docteurs se décident sur un parti ou sur l'autre, c'est qu'ils croient avoir en leur faveur les textes liturgiques. Si le Pontifical énonçait quelques mots de plus, on ne disputerait pas sur la question de savoir laquelle des deux, de l'onction du saint Chrême ou de l'imposition des mains, forme l'essence du sacrement de Confirmation ; il n'y aurait plus de controverse, pour le sacrement de l'Ordre, sur la valeur respective de l'imposition des mains et de la tradition des instruments. Si les anciens rituels eussent toujours porté la formule : Ego vos in matrimonium  conjungo,  il y aurait moins de

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doute sur le ministre du sacrement de Mariage ; en un mot, il ne faut qu'avoir feuilleté les grands ouvrages sur la doctrine des Sacrements, pour reconnaître que les théologiens qui les ont écrits sont dans une dépendance continuelle des formules liturgiques, et que toute leur science se borne la plupart du temps, à les interpréter, à les comparer, et à en déduire les conséquences doctrinales. Relisez, Monseigneur, Drouin, Trombelli, ou seulement pour échantillon le Père Morin sur les Ordinations, et vous vous convaincrez de l'importance doctrinale qu'ils mettent à toutes ces formules du Rituel et du Pontifiai, qui sont pour eux, comme pour Bossuet, le principal instrument de la Tradition de l'Eglise sur les Sacrements, bien qu'elles ne remontent pas jusqu'aux Apôtres, et qu'elles ne soient ni universelles, ni perpétuelles.

La virginité de Marie, après comme avant le divin ; enfantement, nous est garantie par l'Eglise, mais au moyen de la Liturgie : Post partum, Virgo, inviolata permansisti. Virgo prius ac posterius. Cette confession de tant de siècles et de tant d'églises, vaut la décision d'un concile écuménique.

Pourquoi l'Eglise romaine tarde-t-elle encore à définir la croyance à l'Immaculée Conception ? Parce que cette croyance, que la piété des fidèles cultive d'accord avec la science des théologiens, n'a point encore reçu la sanction de la Liturgie. On se rappelle avec quelle sévérité saint Pie V veilla à écarter du Bréviaire et du Missel toute formule qui tendait à imposer cette croyance aux fidèles, au nom de l'Église romaine. De nos jours, plusieurs églises de France ont sollicité la permission de se joindre à un grand nombre d'autres qui, dans les deux mondes, sont autorisées à confesser à l'autel la Conception sans tache de la Vierge immaculée. Rome accorde avec joie ces faveurs; mais, quel que soit le zèle de la mère et maîtresse des Églises pour l'honneur de la Vierge

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immaculée, elle tarde encore à faire usage du privilège qu'elle accorde à ses filles; car elle sait que, le jour où elle se joindra à elles dans la proclamation liturgique du privilège de Marie, la cause sera finie, et la décision souveraine suivra de près.

Le culte des saints, leurs mérites, leurs suffrages auprès de Dieu, les honneurs à rendre à leurs reliques; l'état des âmes dans le séjour d'expiation, la nature du ' soulagement que nous leur pouvons apporter ; toutes ces choses ne nous sont-elles pas connues, par la Liturgie, d'une manière incomparablement plus explicite que par les décisions formelles de l'Église?

Dans le cours des siècles, Dieu a suscité de nombreux défenseurs à la doctrine révélée; cependant l'Église, tout en recueillant les lumières de tous, ne les admet pas tous au rang éminent de ses Docteurs. Qui donc nous apprendra à distinguer les Docteurs avoués par l'Église, dans la foule des Pères et des écrivains ecclésiastiques ? Les discernerons-nous d'après leur siècle, ou d'après leur génie? La Liturgie nous épargne cette peine. Le Siège apostolique juge seul ces graves questions, et la Liturgie devient le dépôt de ses arrêts dans une matière d'une si haute valeur dogmatique. De nos jours encore, les décrets de Léon XII et de Pie VIII ont accru la liste glorieuse des Docteurs de l'Église des noms de saint Pierre Damien et de saint Bernard; le Bréviaire, le Missel, le Martyrologe ont été chargés de l'apprendre à l'Église universelle.

Si le mouvement de l'Esprit-Saint a porté plusieurs serviteurs de Dieu a écrire pour l'édification de l'Église, la Liturgie viendra encore, avec une souveraine autorité, apprendre que leurs livres contiennent la doctrine du salut. Quel catholique pourrait, en effet, s'opposer au témoignage de l'Église romaine, lorsqu'elle enseigne dans la Liturgie, et que tant d'églises répètent avec elle, que

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saint Jean de la Croix a écrit sur la Théologie mystique des livres remplis de la sagesse céleste : libros de mystica Theologia cœlesti sapientia refertos conscripsit; quand elle demande, pour ses enfants, d'être nourris de la doctrine céleste de sainte Thérèse ; cœlestis ejus doctrines pabulo nutriamur ; d'être dirigés par les enseignements de saint François de Sales; ejus dirigentibus monitis; enfin lorsque dans beaucoup d'autres endroits, elle propose à toute l'Eglise, comme un miroir fidèle de la plus pure doctrine, les écrits des saints qu'elle a examinés scrupuleusement et qu'elle désigne à l'admiration des églises, et que les églises acceptent de sa main par la Liturgie ? Qui ne comprend que, par une seule erreur en si grave matière, la foi universelle serait compromise ; et qui n'a entendu parler des soins, des précautions, de la maturité avec lesquels se préparent, se discutent et sont rédigées, mot par mot, ces formules dont les Pontifes romains ont enrichi successivement l'antique dépôt de la Liturgie (1) ?

Mais, Monseigneur, si la Liturgie conserve les traditions du dogme, elle n'en est pas moins le fidèle dépôt de morale chrétienne. La sainteté de l'Église brille de tout son éclat dans la canonisation des saints; or, la Liturgie

(1) En 1843, je demandai à Rome, à la sacrée Congrégation des Rites, l’Elogium de saint Alphonse-Marie de Liguori pour le Martyrologe ; on me répondit que la forme n'en était pas encore arrêtée, bien que le Saint eût été canonisé dès 1839. Il ne s'agissait pourtant que de deux ou trois lignes qui devaient énoncer, en quelques paroles, les titres de ce saint Pontife à la vénération de l'Église. La question avait été examinée plusieurs fois, de nombreux mémoires avaient été présentés au Saint-Siège. En France, on va plus vite, et nous avons des bréviaires entiers qui ont coûté moins de temps. Aussi faut-il convenir, en bonne théologie, que trois lignes du Martyrologe romain, publiées par le Souverain Pontife, et lues dans toutes les églises du rite latin, moins soixante ou quatre-vingts, ont plus d'autorité que toutes les légendes de tel bréviaire particulier, fussent-elles (ce qui est difficile) rédigées en plus beau latin que les légendes du Bréviaire romain.

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est l'instrument de la canonisation des saints. Les noms de ces amis de Dieu, proclamés au milieu d'une pompe auguste, sont inscrits au Martyrologe; et c'est cette inscription qui met les serviteurs de Dieu au rang des saints. Attaquer le livre liturgique qui porte le nom de Martyrologe, en contestant la sainteté des personnages que les décrets du Siège apostolique ont ordonné d'y inscrire, c'est porter la main sur l'Église elle-même, c'est l'accuser d'avoir trahi la morale chrétienne. La loi de la prière proclame donc la loi de la pratique, aussi bien qu'elle publie la loi de la croyance.

Le but de la canonisation des saints est de présenter aux fidèles des objets d'admiration et d'imitation, de leur apprendre, par des exemples solennels, comment ils doivent comprendre et pratiquer les préceptes et les conseils de Jésus-Christ, de faire voir au monde que la sainteté vit toujours au sein de la société catholique ; et, comme ces jugements solennels ne peuvent être portés que sur l'examen et l'approbation des prodiges opérés par les nouveaux amis de Dieu, de prouver à tous les hommes que le don des miracles, l'une des démonstrations de la sainteté de l'Église, n'a point cessé sur la terre.

Or, afin que ce haut enseignement pénètre plus avant dans les âmes, le Siège apostolique admet, en chaque siècle, quelques-uns de ces saints qu'il a glorifiés par le Martyrologe, à jouir des honneurs du Calendrier. Un office leur est consacré dans le Bréviaire, et le récit public et officiel de leur vie, contenant l'appréciation de leurs œuvres, est proposé à toute l'Eglise. C est alors que le Siège apostolique publie ce? légendes si admirables d'onction, si fortes de doctrine, dans lesquelles sont relatés les titres que les saints ont à la vénération des peuples. Nous parlerons tout à l'heure de la valeur historique de ces pièces; présentement, il ne s'agit que de

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l'enseignement qui ressort du texte de ces  solennelles formules.

Il est évident que si, dans ces légendes, des actions coupables, ou même contraires à la perfection, étaient recommandées et proposées à l'imitation et à l'admiration des fidèles, le Siège apostolique professerait l'erreur sur la morale de Jésus-Christ, et entraînerait avec lui dans cette erreur les nombreuses églises qui reçoivent de lui ces formules. L'Eglise aurait cessé d'être la règle des moeurs, le jour où la Liturgie serait devenue immorale. Un catholique ne pouvant admettre une hypothèse aussi impie, il s'ensuit donc que les exemples donnés dans les légendes du Bréviaire sont une lumière pour la conduite des fidèles, et que ces légendes sont le précieux instrument de la doctrine des mœurs dans l'Eglise.

Quelle moisson abondante les docteurs catholiques qui veulent étudier la morale de Jésus-Christ en action, ne trouveront-ils pas dans ces récits appuyés sur une si intègre et si sainte autorité ! Saint Thomas, si profond et si admirable sur la matière des Vertus, dans sa Somme, ne sera-t-il pas dépassé en autorité par la doctrine qui ressort de ces exemples, choisis et formulés de la main si pure et si infaillible de l'Église? Les voies spirituelles discernées avec le flambeau du divin Esprit n'apparaîtront-elles pas sûres et lumineuses, quand une main aussi ferme et aussi habile les aura tracées ? Les phénomènes de la Théologie mystique pourront-ils jamais être discernés des illusions de la nature et des pièges de Satan, avec autant d'exactitude qu'ils le sont dans ces pages où respire tant de science unie à tant d'autorité?

Concluons donc, Monseigneur, que si l'infaillibilité de l'Église dans la canonisation des saints importe tant à la sainteté de l'Épouse de Jésus-Christ, la pureté de la morale dans le récit liturgique de leurs actions ne lui importe pas moins-, d'où nous  tirerons ce corollaire

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facile, que la Liturgie, qui a une si grande valeur dogmatique, contient aussi à un très haut degré la morale de l'Église catholique; en un mot, qu'elle est pour le dogme et pour la morale le principal instrument de la Tradition.

Cette doctrine, qui n'avait jamais été contestée jusqu'ici par aucun théologien, a été regardée par tous les ennemis de l'Église comme un des plus fermes remparts de notre foi ; aussi ont-ils constamment travaillé à anéantir, à falsifier, à reconstruire la Liturgie, pour détruire le témoignage permanent qu'elle ne cesse de rendre contre toutes les erreurs. Nous consacrerons donc le paragraphe suivant à réunir les principaux traits de la conspiration que les hérétiques ont ourdie contre les formules liturgiques.

§ VI. La valeur dogmatique de la Liturgie est attestée par les altérations que lui ont fait subir les hérétiques, pour l'accommoder à leurs erreurs.

Si la Liturgie n'était pas la règle inviolable de la foi, le principal instrument de la Tradition, comment expliqueriez-vous, Monseigneur, l'empressement des hérétiques de tous les siècles à l'altérer, à la modifier, à la reconstruire sous mille formes favorables à leurs erreurs? Il ne faut pas être très versé dans l'histoire dogmatique de l'Église pour convenir de ce grand fait, qui se reproduit depuis l'apparition des hérésies gnostiques jusqu'aux ignobles sectes de Châtel et de Ronge. Tous les novateurs se sont trouvés mal à l'aise en face des formules liturgiques; tous ont cherché à faire taire cette grande voix de l'Eglise, à étouffer cette confession qui les écrasait de son

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autorité irréfragable. Franchement, nous aurions bien mauvaise grâce de mépriser une arme que nos adversaires redoutent et dont ils connaissent si bien la force.

L'hérésiarque Valentin, le plus audacieux des gnostiques, ne se contenta pas d'attaquer la doctrine chrétienne par ses systèmes; pour inculquer ses erreurs il eut tout aussitôt recours aux formes liturgiques. Avec une souveraine impudence comme parle Tertullien, il composa des hymnes destinées à servir d'expression à sa doctrine dans la célébration du service divin (1).

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