Institutions liturgiques (page 166)
Saint Épiphane nous apprend qu'un autre sectaire de la même époque, nommé Hiérax, imita cet exemple dans le but de corrompre la foi, par une prière mensongère (2).
Le précurseur d'Arius, Paul de Samosate, cherchant à établir sa doctrine qui était contraire à la divinité de Jésus-Christ, n'osa s'attaquer au texte des Livres saints, se contentant de les interpréter dans le sens de ses erreurs ; mais parce que les hymnes que l'Église avait consacrées à célébrer les louanges du Verbe incarné, attestaient d'une manière trop éclatante le dogme fondamental de notre foi, il les supprima et leur en substitua d'autres de sa façon, croyant avec raison affaiblir d'autant le témoignage que l'Eglise d'Antioche rendait contre ses erreurs (3).
Nous apprenons de saint Augustin que les Donatistes, qui fatiguèrent si longtemps l'Église d'Afrique, avaient fabriqué des chants, sous forme de psaumes, qu'ils destinaient à répandre le venin de leurs erreurs dans la multitude rassemblée pour la prière (4). Ce fut cette entreprise qui porta le saint évêque à composer cette hymne dogmatique qu'il a intitulée : Carmen contra partem
(1) De Carne Christi. Lib. IV, cap. XVII.
(2) Adv. Hœres. Lib. II, Haer. LXXVII.
(3) Eusèbe. Hist.Eccl. Lib. VII, cap. XXX.
(4) Epist. XXXIV.
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Donati, et que l'on chanta dans l'Église d'Afrique, afin de confondre les schismatiques par ce témoignage qui n'était plus seulement celui du grand Évêque d'Hippone, mais encore celui des Pontifes, des prêtres et des fidèles de cette église qui le répétaient dans l'assemblée sainte.
Arius parut et se posa comme l'adversaire acharné de la divinité du Verbe. La Liturgie rendait témoignage contre lui ; il ne pouvait l'expliquer dans le sens de ses erreurs, il la changea. Ses mains sacrilèges, au rapport de Théodoret, osèrent se porter jusque sur la doxologie que l'on chantait à la fin des psaumes, et qui exprimait la coéternité du Père et du Fils. Il la transforma en cette manière : Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit; formule qui n'avait rien de condamnable en elle-même; mais ce genre de réticence, dont les hérétiques fabricateurs de liturgie ont toujours eu le secret, avait le double avantage d'éluder les décisions de l'Église et de servir d'argot aux sectaires. Arius eût même altéré, s'il l'eût osé, la formule du Baptême; mais elle était énoncée d'une manière trop précise dans l'Évangile, et c'était à la Tradition de l'Église qu'Arius en voulait (1). Au temps de saint Jean Chrysostome, les Ariens de Constantinople chantaient encore des hymnes impies dans lesquelles ils blasphémaient le mystère de la sainte Trinité (2).
Le cinquième siècle vit naître dans l'Orient ces grandes hérésies du Nestorianisme et de l'Eutychianisme. Sans doute, l'Église les a vaincues; mais elle ne les a pas anéanties. Leurs dogmes, consignés dans des liturgies sacrilèges, ont triomphé du temps. Les Philoxène, les Jacques d'Édesse, ont pris le vrai moyen d'éterniser leurs erreurs,
(1) Théodoret. Hœretic. fabul. Lib. IV, cap. I.
(2) Sozom. Hist. Eccles. Lib. VIII, cap. VIII.
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en les déposant dans les prières liturgiques. Le peuple entend proclamer à l'autel les noms de Nestorius et de Dioscore ; le divin mystère de l'Incarnation est outragé jusque dans le sanctuaire par des confessions qui respirent l'hérésie, et la foi catholique ne se rétablira dans la Syrie, l'Egypte et l'Arménie, que le jour où les pièges tendus à l'orthodoxie depuis plus de mille ans, par une liturgie coupable, auront été anéantis.
Au VIII° siècle, l'Arianisme chercha de nouveau à s'introduire dans l'Église d'Espagne. Ses promoteurs étaient Félix, évêque d'Urgel, et Élipand, archevêque de Tolède. Pour propager leur doctrine impie, ces prélats altérèrent un certain nombre de prières dans la liturgie gothique, et osèrent les produire comme revêtues de l'autorité de cette liturgie, gardée dans toutes les églises de la péninsule, et qui remontait à saint Isidore et à saint Léandre. Ces tentatives hérétiques furent confondues, et il n'est pas hors de propos de remarquer que les Pères du Concile de Francfort, en 794, n'étant pas à même de constater l'origine de ces formules ainsi altérées, opposèrent aux deux prélats l'autorité irréfragable de la Liturgie de saint Grégoire (1). Alcuin, qui composa un traité contre ces sectaires, les renvoya pareillement au Missel de l'Église romaine, qui, dit-il, doit être suivie par tous les catholiques et tous les vrais croyants, dans la doctrine qu'elle professe en la solennité des messes. (2).
Une malheureuse division sépare, depuis de longs siècles, l'Église grecque de l'Eglise romaine; ce schisme désolant s'est tristement envenimé par la profession ouverte de l'hérésie. L'Eglise melchite ne se contente plus de refuser obéissance au Pontife romain ; elle nie formellement que les pouvoirs de saint Pierre soient attachés
(1) Labbe. Tom. VII, page 1034.
(2) Alcuini Contra Felicem Urgellitanum Lib. VII. — In lib. VII, § XIII.
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au Siège apostolique. De même, elle ne se borne plus à protester contre l'addition du Filioque au symbole ; elle -professe expressément que l'Esprit-Saint procède du Père et non du Fils. La liturgie dont elle use confirme ses erreurs. Byzance a effacé le nom du Pape des prières du saint Sacrifice; elle refuse d'admettre l'addition Filioque dans le symbole qu'elle chante dans ses offices divins; il n'en faut pas davantage pour éterniser la séparation. L'Église melchite a confié la garde de son antipathie contre les Latins à sa liturgie même ; cette antipathie traverse les siècles, et tout le monde sait que le jour où Constantinople redeviendra catholique, sera celui où ses formules liturgiques seront modifiées. On n'ignore pas davantage que les odieux succès de l'Autocrate du Nord contre les églises grecques-unies de ses états, sont dûs tout d'abord aux manœuvres qu'il a fait exécuter sur des livres liturgiques. Tant il est vrai que la Liturgie est toujours le boulevard de la foi, ou l'arme la plus puissante pour la ruiner !
Je me hâte, Monseigneur, d'arriver au XVI° siècle. Tout le monde sait que les réformateurs de cette époque procédèrent par des changements dans la Liturgie. Tout céda sous leurs coups, et la langue de l'Église qui fut remplacée par la langue vulgaire ; et le Missel, qu'il n'était plus possible de conserver, du moment qu'on décrétait que la Messe n'était plus un sacrifice; et les livres qui contenaient les rites des Sacrements, puisque la Réforme s'étendait jusqu'aux Sacrements. Mais comme une religion ne peut pas se passer de livres liturgiques, les disciples de Luther et ceux de Calvin furent bientôt contraints d'en rédiger de nouveaux pour soutenir leurs nouvelles doctrines.
L'Église anglicane, un peu moins tranchée dans sa réforme religieuse, se vit aussi dans la nécessité de renoncer à la Liturgie romaine et de s'en fabriquer une
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autre, qui fût en rapport avec les dogmes qu'elle se donnait. On sait quelle importance les rois de la Grande-Bretagne, devenus chefs de l'église, attachèrent à la publication et à la réception des livres rituels qu'ils publièrent successivement. Le schisme et l'hérésie ne furent consommés en Angleterre, que lorsqu'ils eurent obtenu par la liturgie, un organe permanent et officiel. Le Presbytérianisme écossais résista, et en refusant d'admettre les livres de l'Église anglicane, il se maintint à son tour dans ses doctrines particulières, à la condition de se créer aussi une liturgie. Au milieu de ces luttes, les catholiques conservaient l'antique foi en gardant l'antique Liturgie ; tant il est vrai, et jamais personne jusqu'ici n'en avait douté, que la religion ne saurait se conserver, s'altérer ou périr, sans que les formules liturgiques, qui en sont l'expression essentielle et populaire, se conservent, s'altèrent ou périssent.
Aux XVII° et XVIII° siècles, une secte ardente et habile qui s'était imposé la mission d'établir en France le protestantisme sous une forme mitigée, et qui dût ses grands succès à des circonstances dont le détail n'est pas de notre sujet, songea aussi à perpétuer son règne en faisant appel aux ressources que fournit la Liturgie. Je ne raconterai point ici de nouveau les moyens à l'aide desquels elle parvint à surprendre la bonne foi d'un grand nombre d'évêques. Je ne redirai pas les réclamations qui s'élevèrent à l'apparition du Bréviaire de Paris de 1736, et les cartons qu'il fallut apposer à la première édition. Je me contenterai de transcrire ici le témoignage que rendait à ce livre la secte elle-même, depuis l'introduction des fameux cartons, dans ces paroles où elle se félicite d'avoir imposé son symbole, par la Liturgie, aux églises qui se servent du Bréviaire de Vigier et Mésenguy :
« Parmi les maux dont Dieu a permis, dans sa justice, que l'Église de France soit affligée depuis le commencement
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de ce siècle, il est aisé de remarquer quelques traits éclatants de sa miséricorde, au nombre desquels on doit mettre la composition et la publication qui s'est faite du nouveau Bréviaire de Paris. Depuis qu'il est en usage, une heureuse expérience fait sentir que ce bréviaire, par le bon goût qui règne dans toutes les parties, fournit aux ecclésiastiques chargés du soin des âmes, un secours toujours présent, une ressource toujours féconde et assurée, soit pour se nourrir eux-mêmes des vérités chrétiennes, soit pour en nourrir les autres, et que, par sa traduction, il supplée, jusqu'à un certain point, au défaut d'instructions solides, dont la disette ne fait qu'augmenter tous les jours dans les paroisses. Plus on fera réflexion sur les circonstances où cet ouvrage a paru, et sur le caractère du prélat qui en a conçu et exécuté le dessein, plus on demeure persuadé que, sans une providence toute singulière, jamais un homme tel que M. de Vintimille n'aurait soutenu jusqu'au bout une telle entreprise, malgré les contradictions de la cabale molinienne, et surtout des Jésuites, auxquels il ne pouvait que céder sur tout le reste (1). »
Ces paroles si instructives n'ont rien d'étonnant. Le Jansénisme devait, comme toutes les hérésies, chercher l'appui de la Liturgie. Il sentait trop bien qu'un hymne ou un répons du Bréviaire, un graduel ou une oraison du Missel, auraient toujours plus de durée et d'autorité que tous les livres de ses docteurs. Il ne se faisait point illusion sur la valeur dogmatique de la Liturgie; ses adeptes l'avaient trop savamment appliquée dans leurs écrits où ils cherchent à la détournera leur sens, comme les saintes Écritures elles-mêmes. On peut voir leurs efforts sur cet article dans les Hexaples de la Constitution. Si ces hardis
(1) Nouvelles ecclésiastiques. 20 Mars 1765.
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novateurs qui s'étaient donné tant de peine pour introduire, à mots couverts, les cent-une propositions dans un bréviaire et un missel, eussent pu prévoir qu'un jour viendrait où le secret de leur œuvre serait tellement perdu qu'on ne le pourrait plus rappeler sans passer pour un rêveur ou un homme mal intentionné, peut-être que leur vanité hérétique eût quelque peu souffert. En attendant, leur œuvre est là, et, à part son origine frauduleuse et ses intentions perfides, elle fait encore obstacle à l'unité du culte divin, et elle prive plus de trente églises de l'honneur et de l'avantage de proclamer la règle inviolable de la foi dans la règle de la prière.
Ce n'est point ici le lieu de rappeler les dispositions de l'Église, au Corps du Droit, qui décrètent qu'on ne peut admettre les offrandes des hérétiques à l'autel; mais en voyant l'Église de Paris refuser les derniers Sacrements et la sépulture à Charles Coffin, pendant qu'elle chantait les hymnes composés par cet excommunié, pourrait-on s'empêcher de se rappeler ce canon du Concile de Laodicée : « Il ne faut point recevoir les bénédictions des hérétiques ; car elles sont des malédictions et non pas a des bénédictions (1) : » et aussi cette règle générale établie par le Concile de Trente, et promulguée de nouveau par un avertissement adressé à tous les Patriarches, Archevêques et Évêques, en date du 4 Mars 1828, par la sacrée Congrégation de l'Index : Haereticorum Libri, qui de Religione ex professo tractant, omnino damnantur?
La valeur dogmatique de la Liturgie demeure donc établie par le témoignage même des hérétiques qui, ayant reconnu la force de l'argument que l'Eglise lui emprunte pour combattre leurs erreurs, ont cherché, dans tous les temps, à les perpétuer par ce moyen solennel.
D'autre part, nous avons vu l'Église, dans tous les
(1) Causa I, quaest. I, can. 66. Nonodportet.
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temps, compter sur la Liturgie comme sur un dépôt de doctrine qui conserve fidèlement, avec les décisions qu'elle a rendues, la Tradition qui contient la matière des jugements qu'elle doit porter dans la suite.
Les principes généraux des Lieux théologiques nous ont fait voir les raisons sur lesquelles est appuyée l'autorité des Liturgies tant générales que particulières; enfin, nous avons vu que de célèbres évêques et théologiens français s'unissent pour proclamer l'irréfragable autorité du témoignage liturgique dans les choses de la foi.
Qu'il me soit donc permis, Monseigneur, de dire que la Liturgie n'est point simplement, comme vous l'avez prétendu, une chose de discipline; mais qu'elle est le dépôt de la Tradition et qu'elle possède une valeur dogmatique.
Selon vous, Monseigneur, c'est là mon erreur capitale ; c'est aussi celle de saint Célestin dans sa règle inviolable : Legem credendi statuat lex supplicandi; c'est aussi celle de Bossuet, lorsqu'il dit : Le principal instrument delà Tradition de l'Église est renfermé dans ses prières.
Sans doute, la reconnaissance de ce grand principe est peu compatible avec le fait de l'origine et avec la conservation des nouvelles liturgies de France; mais qu'il me soit aussi permis de dire que ces liturgies nous auraient coûté trop cher, si, après avoir détruit un des principaux liens de l'Église de France avec le Siège apostolique, et une des plus vénérables formes de l'unité catholique, il fallait leur sacrifier encore le principal instrument à l'aide duquel, dans tous les siècles, l'Église a conservé et défendu la doctrine de Jésus-Christ et des Apôtres.
Vous avez allégué, Monseigneur, plusieurs objections contre la valeur dogmatique de la Liturgie, dans votre Examen; il est de mon devoir de n'en dissimuler aucune, et d'essayer de les résoudre. Je passe immédiatement à l'accomplissement de cette tâche.
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§ VII. Première objection de Monseigneur l’évêque d'Orléans.
Dans l'exposé de doctrine que je viens de mettre sous vos yeux, Monseigneur, je n'ai fait appel qu'à des principes admis de tous les Docteurs, et je m'assure que jamais vous n'eussiez songé à les combattre, si la situation que les nouvelles liturgies ont faite à une portion de l'Église de France, et le parti que vous avez pris de défendre cette situation anormale, ne vous eussent imposé certaines théories nouvelles et dangereuses, qui jusqu'aujourd'hui n'avaient été professées par aucun théologien de la communion catholique. Au reste, cet incident ouvrira les yeux à un grand nombre de personnes, qui n'avaient pas senti d'abord l'importance de la question liturgique, ou qui ne l'avaient vue que sous le point de vue de l'unité des formes extérieures.
Pour écrire seulement deux pages dans le système que vous vous êtes imposé, Monseigneur, il vous fallait, de toute nécessité, rabaisser non plus seulement la nature de la Liturgie en général, mais encore les formules elles-mêmes de la Liturgie. On comprendra maintenant, jusqu'à un certain point, pourquoi vous plaisantez si agréablement sur ma tendresse pour les formules positives de la prière (1); au reste, j'avoue volontiers que je me sens un faible pour le principal instrument de la Tradition de l'Église. On ne s'étonnera plus que vous ayez proposé d'amnistier tout à la fois, et au même titre, les formules de la Liturgie romaine et celles de la Liturgie d'Orléans, en déclarant, en faveur des unes et des autres, qu'il suffit
(1) Examen, page 104.
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que ces sortes de prières se rapportent à la foi de l'Église sur les mystères qu'elle professe, qu'elles élèvent l'âme à Dieu, qu'elles nourrissent la piété et la dévotion, pour qu'elles puissent figurer avec fruit dans le Bréviaire (1).
Ce système de nivellement aurait de grands avantages dans la circonstance présente ; tout serait terminé ; les Institutions liturgiques auraient en effet démontré que j'avais plus de bon vouloir dans l'âme que de saine théologie dans l'esprit (2). Mais, Monseigneur, cette découverte n'avancerait en rien la question. Les Institutions liturgiques n'ont rien enseigné de nouveau; indépendamment du mérite de ce livre, dont j'abandonne bien volontiers l'appréciation au public théologien, reste toujours la question de la valeur dogmatique de la Liturgie. Je n'aurais pas écrit une ligne que les principes n'en seraient pas moins là pour protester contre une innovation dangereuse, « periculosa », comme parle Grégoire XVI.
Sans doute, c'est quelque chose, pour une prière, d'être propre à élever l'âme à Dieu, à nourrir la piété et la dévotion ; à ce compte, elle peut figurer avec fruit dans un livre de prière individuelle ; mais, Monseigneur, la prière liturgique a un autre caractère, elle est la prière de l'Église, et, partant, il lui faut l'autorité de l'Église. Il ne lui suffit pas de se rapporter à la foi de l'Église, sur les mystères qu'elle professe ; elle doit être l'instrument solennel, authentique et toujours pur de cette foi, afin d'en devenir, au besoin, la règle inviolable. C'est pour cela qu'on ne la refait pas à sa volonté, cette prière; ou, si ce malheur arrive, à une époque de vertige, et qu'on veuille se porter défenseur d'un système qui a contre lui tout l'ensemble de
(1) Examen, page 441.
(2) Examen, page 22.
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la doctrine catholique sur la Tradition, on est réduit, pour défense, à formuler des principes qu'on eût regardés comme effrayants à d'autres époques, ou en d'autres circonstances.
C'est ainsi, Monseigneur, que vous vous êtes vu contraint d'enseigner :
1° Que la Liturgie n'est pas le dépôt de la Tradition, toutes les fois que ses formules ne remontent pas jusqu'aux Apôtres;
2° Que la Liturgie n'est pas le dépôt de la Tradition, parce que la teneur de ses formules a varié.
3° Que la Liturgie romaine contient des erreurs qui sont telles qu'on ne saurait chercher dans cette Liturgie la règle inviolable de la croyance, sans déplacer les fondements de la foi chrétienne.
4° Que les textes de l'Écriture sainte, choisis et disposés sur la simple autorité d'un évêque particulier, peuvent remplacer, avec avantage, les formules liturgiques promulguées par l'Eglise.
Ce sont là, Monseigneur, les quatre maximes principales à l'aide desquelles vous entendez détruire la valeur dogmatique de la Liturgie. Je prends la liberté de les discuter avec vous, en exposant loyalement vos assertions : commençons par la première.
Je transcris votre texte, Monseigneur, et je pose, par vos propres paroles,cette première objection à ma proposition :
« Pourquoi les églises, ayant une même foi, une même loi, les mêmes sacrements, les mêmes pasteurs légitimes, sous le même chef suprême, n'ont-elles jamais eu toutes ensemble une même liturgie ? Parce que les Apôtres ne jugèrent pas à propos, avant de se séparer, de convenir d'un corps de liturgie, comme ils convinrent d'un corps de doctrine, et qu'ils laissèrent à leurs successeurs à statuer sur ces sortes de détails, suivant le
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caractère et les mœurs des peuples qu'ils auraient à évangéliser (1). »
Jusqu'ici, Monseigneur, nous sommes parfaitement d'accord ; mais voyons la conclusion que vous tirez de cette remarque :
« Il y a donc une multitude de rites et d'usages dont l'origine ne remonte pas aux temps apostoliques et qui ne font point partie de cette doctrine donnée de main en main et toujours reçue dans l'Église, qu'on nomme la Tradition (2). »
C'est ici, Monseigneur, que nous sommes obligés de nous diviser; je conviens bien volontiers avec vous, qu'il y a une multitude de rites et d'usages dont l'origine ne remonte pas aux temps apostoliques ; mais je ne saurais vous accorder que ces rites et ces usages ne fassent pas partie du dépôt de la Tradition enseignée par les Apôtres, par cela seul qu'ils ne remontent pas au temps des Apôtres. Je me flatte que vous allez reconnaître tout à l'heure le danger de ce système.
« Si, dites-vous, Monseigneur, les formules du Bréviaire, tel qu'il est aujourd'hui, remontaient aux Apôtres, si elles avaient été les mêmes en tous temps et en tous lieux, si elles n'avaient éprouvé ni novation ni changement, elles seraient divines comme l'Écriture, et toutes celles qui peuvent s'y trouver avec ces conditions, appartiennent à la Tradition comme règle de foi (3). »
Nous avons ici, Monseigneur, plusieurs distinctions à faire. D'abord, je n'ai jamais prétendu que les formules de la Liturgie fussent divines comme l'Ecriture. La Tradition, comme je l'ai dit, est divine comme l'Ecriture ; mais je me garderais bien d'enseigner que les formules
(1) Examen, page 15.
(2) Examen, ibid.
(3) Examen, page 440.
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qui la contiennent sont divines comme les Livres saints : ce serait effacer toute différence entre l'Écriture et la Tradition, et renverser l'économie entière de la révélation. Sur ce point, Monseigneur, je trouve que vous donnez trop à la Liturgie.
En second lieu, de ce qu'une formule remonterait jusqu'aux Apôtres, il ne s'ensuivrait pas par cela seul qu'elle fût divine comme l'Ecriture. Elle pourrait, comme le Symbole des Apôtres, renfermer la révélation divine, sans être pour cela inspirée comme l'Écriture sainte. Nous ne sommes nullement obligés de croire que tout ce que disaient et écrivaient les Apôtres, fût, par cela seul, Écriture sainte, et les auteurs qui ont admis l'authenticité de la Liturgie de saint Jacques, n'ont jamais songé qu'elle dût être insérée parmi les Écritures canoniques. Il y a donc ici confusion d'idées et de notions.
En outre, toute tradition apostolique n'est pas, par cela même, une tradition divine. Les Apôtres nous ont transmis, partie par écrit, partie de vive voix, la doctrine de Jésus-Christ; voilà la tradition divine. Dirigés par l'Esprit-Saint, ils ont établi divers usages de cérémonie et de discipline, les uns destinés à conserver la doctrine divine, les autres à unir tous les chrétiens par les liens extérieurs d'une même société ; ces institutions forment la Tradition apostolique. Ils ont même enseigné aux églises les choses qui doivent être demandées à Dieu dans la Liturgie, et tracé jusqu'à un certain point la forme générique des prières du saint Sacrifice et de l'administration des Sacrements. C'est en ce sens que saint Célestin enseigne que les prières sacerdotales remontent aux Apôtres, et sont les mêmes dans toute l'Église; quoiqu'il sût parfaitement que, dans leur teneur, ces prières avaient été rédigées plus tard, et différaient quant à l'élocution, dans les diverses églises. En fait de formules positives, on ne peut donc attribuer aux Apôtres que le seul symbole connu
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sous leur nom; mais la Tradition que renferme ce symbole est une Tradition divine et non pas une Tradition apostolique.
Il faut donc de toute nécessité, Monseigneur, que nous allions chercher la doctrine traditionnelle, qui remonte à Jésus-Christ, dans un autre dépôt ; or, ce dépôt est la foi de l'Église, de l'Église qui a conservé l'enseignement apostolique. Maintenant, où réside ce dépôt ? Aux premiers jours de l'Eglise, il fut simplement la Tradition orale ; mais il ne pouvait pas rester en cet état. Il devait, pour ne pas périr, se fixer sur les documents positifs qu'on a appelés les instruments de la Tradition, les sources de la foi. Or, le principal de ces instruments, la première de ces sources, est la Liturgie, parce que l'Église parle et enseigne dans la Liturgie; les écrits des Pères viennent ensuite, et sont aussi à leur manière le dépôt de la doctrine divine transmise par les Apôtres.
Où en serions-nous, Monseigneur, lorsqu'une erreur s'élève dans l'Église, quand les novateurs prétendent avoir pour eux l'Écriture sainte, ou veulent se prévaloir de son silence ? En vain appellerions-nous, au secours de l'orthodoxie, le témoignage des Apôtres ; on nous répondrait que leur symbole est muet sur la question; on demanderait des paroles apostoliques, et nous n'en aurions pas à produire. Tout serait donc fini, et l'hérésie aurait prévalu; heureusement, ce n'est pas ainsi que procède l'Église catholique. Elle sait où prendre l'enseignement divin que lui a laissé le Sauveur des hommes : elle connaît les divers instruments qui renferment la tradition divine. Peu lui importe par exemple que saint Ambroise et saint Augustin ne soient nés qu'au quatrième siècle, que saint Thomas et saint Bonaventure n'aient fleuri qu'au treizième. Elle les a salués du nom de ses Docteurs, témoignant par là que la doctrine enseignée par les Apôtres persévère en eux ; c'est à eux qu'elle fera appel pour
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confondre les novateurs. Mais elle aura recours, avec plus de confiance encore, à sa Liturgie, parce que c'est elle qui l'a écrite, qui l'a sanctionnée, qui l'a chantée et récitée durant des siècles, et la loi de la prière de l'Église sera la loi de la croyance de l'Église.
En refusant de reconnaître la valeur dogmatique des formules liturgiques qui ne remontent pas jusqu'aux Apôtres, vous iriez, Monseigneur, beaucoup plus loin que vous ne l'avez pensé. N'était-ce pas par ce système que Basnage déclinait la force des arguments empruntés à la Liturgie par les auteurs de la Perpétuité de la Foi sur l’Eucharistie; mais Basnage était calviniste, et la Tradition de l'Église n'était rien pour lui. Il s'évertuait à démontrer que les plus anciennes Liturgies orientales, qui portent le nom de saint Jacques, de saint Pierre, de saint Marc, ne justifiaient pas cette origine apostolique; le seul moyen de l'amener à comprendre la force de l'argument tiré de la Liturgie, eût donc été de persuader à ce ministre la foi dans l'Église catholique. Entre nous deux, Monseigneur, la question est en des termes fort différents. Vous êtes honoré de l'épiscopat, vous enseignez dans l'Église catholique-, je suis une des brebis du troupeau enseigné par l'épiscopat; la même foi nous réunit comme la même Eglise ; nous avons donc un égal intérêt à maintenir les principes de la Tradition catholique sans lesquels la foi s'écroule avec l'Église. Or, Monseigneur, un de ces principes les plus fondamentaux est que la Tradition, orale dans le commencement, devient écrite par la suite des siècles, et que sa force ne se perd pas par cela seul que cette Tradition est formulée par la main des Papes ou des évêques, plusieurs siècles après les Apôtres, auxquels l'Esprit-Saint ne jugea pas à propos de la dicter comme Écriture sainte, ni même de la suggérer comme formules apostoliques.