Institutions liturgiques (page 167)
On ne peut donc pas dire, Monseigneur, que les
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formules liturgiques n'ont valeur dogmatique que lorsqu'elles ont été écrites par la main des Apôtres, ou qu'elles remontent au siècle apostolique. Les formules de ce genre, en dehors du Symbole des Apôtres, n'existent nulle part avec certitude ; et cependant l'Église a fait appel à la Liturgie dans les controverses de la foi, et les docteurs l'ont proclamée le principal instrument de la Tradition que nous ont enseignée les Apôtres.
§ VIII. Deuxième objection de Monseigneur l’évêque d'Orléans.
Vous attaquez, Monseigneur, la valeur dogmatique de la Liturgie par un autre argument sur lequel vous paraissez puissamment compter. J'ai dit que la Liturgie fait partie du dépôt de la révélation; vous me répondez à cela que la chose est impossible parce que la Liturgie a varié dans ses formes, tandis que la Révélation est invariable. Il me suffirait de répondre que les formules écrites, qui contiennent la Tradition révélée, peuvent être modifiées et même renouvelées par l'autorité de l'Église, sans que le fond qu'elles contiennent soit le moins du monde altéré, attendu qu'il n'y a de texte invariable que celui de l'Écriture sainte. Mais je préfère reproduire loyalement toute votre argumentation, en essayant d'y joindre la solution nécessaire, pour venger en même temps la doctrine de mon livre et le droit permanent de l'Église sur la rédaction des confessions de la foi. Je vais transcrire fidèlement vos paroles, Monseigneur.
« Si les formules liturgiques, avec le caractère que vous leur assignez, et par le fait seul de leur admission dans l'office romain, devenaient autant de symboles ou de confessions de foi, et faisaient partie essentielle du
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dépôt de la révélation, il s'ensuivrait nécessairement, ou que l'Église ne pourrait plus toucher à ces formules ainsi consacrées, ni les modifier, ni les changer ; ou bien il faudrait soutenir que l'Église peut retoucher, modifier, changer les symboles ou confessions de foi, et altérer le dépôt de la révélation. Or, avancer que l'Église ne peut ni retoucher, ni modifier, ni changer les formules de style ecclésiastique qu'elle a introduites dans ses livres de prières, c'est mettre des bornes inconnues à la toute-puissance spirituelle qu'elle tient de son fondateur. Dire également que l'Église a le droit de faire des changements aux symboles ou confessions de foi, de retrancher ou d'ajouter quelque chose au dépôt de la révélation, ce serait ressusciter des erreurs depuis longtemps condamnées (1). »
Commençons, Monseigneur, par bien préciser les termes dont nous nous servons, c'est le moyen d'éviter la confusion des idées. J'ai dit que les formules de la Liturgie font partie du dépôt de la Révélation ; avant d'aller plus loin, j'expliquerai cette parole pour ceux qui ne l'auraient pas comprise.
La Révélation est la parole de Dieu sur laquelle s'exerce notre foi. Cette parole de Dieu est conservée dans un dépôt; ce dépôt est l'Ecriture sainte et la Tradition, car l'Écriture sainte et la Tradition contiennent également la parole de Dieu révélée. Pour ce qui est de l'Écriture sainte, il n'y a pas de débat entre nous, Monseigneur : nous sommes d'accord qu'elle contient la parole de Dieu. Le point sur lequel nous nous divisons est de savoir quel est le dépôt de la Tradition révélée. Vous prétendez que la Liturgie ne fait pas partie de ce dépôt, attendu qu'elle ne saurait avoir de valeur dogmatique qu'autant que ses formules remonteraient jusqu'aux Apôtres ; moi, je
(1) Examen, page 71.
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tiens quelle est le principal instrument ou dépôt de la Tradition révélée. J'ai donné mes preuves, fondées sur la notion même de l'infaillibilité de l'Église enseignante, sur les faits dogmatiques, sur l'autorité des Docteurs qui classent les formules liturgiques parmi les symboles et les confessions de foi, et les proclament, en cette qualité, la règle inviolable de la croyance. Je m'en tiens donc, Monseigneur, à ce que j'ai dit et établi ci-dessus car, comme dit le P. Perronne, « il n'y aurait à pouvoir contester à la Liturgie sa qualité de premier témoin, et de témoin supérieur à tous les autres, de la Tradition et de la foi de l'Église, que celui qui n'aurait pas compris qu'elle renferme dans ses suffrages, ses lois, ses rites, ses paroles et ses dogmes, la voix de toutes les églises et le témoignage des évêques, des prêtres et du peuple lui-même (1). »
Maintenant que j'ai expliqué dans quel sens la Liturgie est le dépôt de la révélation, j'en viens à peser votre objection en elle-même, Monseigneur. Elle est fondée uniquement sur ce que vous pensez que l'Église ne peut retoucher, modifier, ni changer les symboles ou confessions de foi. Vous allez jusqu'à enseigner que ce serait ressusciter des erreurs condamnées, que soutenir le contraire. Mais, Monseigneur, est-il un fait plus éclatant que la rédaction successive des symboles et confessions de foi dans l'Église ? N'est-ce pas, au contraire, protester contre son droit de fixer la doctrine dans des formules positives, droit sans lequel l'Église n'eût jamais triomphé des hérésies, que de limiter son pouvoir en cette matière ?
(1) Maximi faciendam esse auctoritatem sacra: Liturgiae, eamque habendam uti testem omni exceptione majorem Traditionis et Ecclesiae fidei, is solus inficias iverit, qui non adverterit in illa ecclesiarum omnium exhiberi vocem, ac testimoniuin episcoporum, presbyterorum et plebis ipsius suffragia, leges, ritus, effata, dogmata. Perrone. De Lotis theologicis. Part. II, sect. II, cap. 11. De mediis generalibus Traditionis.
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Le symbole des Apôtres n'a-t-il pas été retouché à Nicée ? Le symbole de Nicée n'a-t-il pas été modifié, dans sa teneur, à Constantinople ? La profession de foi de Pie IV ne présente-t-elle pas des additions considérables aux textes de Nicée et de Constantinople ? La plupart des conciles généraux n'ont-ils pas promulgué des confessions de foi conçues en des termes totalement différents de celles que je viens de rappeler ? On pourrait faire un volume entier de toutes ces formules que l'Église a rédigées selon le besoin des temps et qui sont l'instrument et le dépôt de sa foi.
Certes, les hérétiques, contre lesquels ces formules étaient rédigées, savaient bien en comprendre la force ; mais aussi les fidèles en connaissaient tout le prix. Si nous avons conservé la Révélation divine, c'est donc au moyen de cette grande prérogative de l'Eglise, qu'elle exerce en produisant, dans le cours des siècles, ces symboles et ces confessions de foi, dont il lui appartient de fixer la teneur, sans être liée par la forme des symboles antérieurs. Sans doute, elle n'a pas le droit de modifier ainsi le texte des saintes écritures; mais le dépôt de la Tradition révélée, toujours immuable pour le fond des doctrines, a admis, dans l'expression, toutes les modifications que les erreurs successives ont rendues nécessaires. De là, ces mots nouveaux contre lesquels les hérétiques ont tant protesté, mais en vain. Les Ariens déclamaient contre le Consubstantiel, les Nestoriens contre le Theotocos, comme plus tard, les Protestants contre le terme Transsubstantiation, et les Jansénistes contre celui de Grâce suffisante. Vous savez aussi bien que moi, Monseigneur, que le mot Trinité n'est pas apostolique, que saint Jérôme demandait à saint Damase de fixer le terme Hypostase, que les mots de Nature et de Personne ont été plusieurs siècles sans être arrêtés définitivement par les confessions de foi : chacun de ces termes demanderait
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une histoire à part. Si donc nous avons conservé la Révélation dans sa partie traditionnelle, c'est uniquement parce que l'Église n'a cessé de faire usage de son droit de formuler les symboles et les confessions de sa doctrine; jamais aucun catholique ne lui contesta cette prérogative. Maintenant, ce qui a eu lieu pour les symboles promulgués dans les conciles, comment n'eût-il pas eu lieu pour la Liturgie ? C'est toujours la même foi qui persévère sous des formes variables, parce que c'est toujours le même Esprit qui veille sur l'Église et ne permet pas qu'elle puisse un seul jour manquer de l'assistance promise.
Ne dites donc plus, Monseigneur : « Qu'est-ce que cette Tradition, abrégée par les uns quand elle est trop longue, étendue par les autres, quand elle est trop courte, dont une partie est restaurée au cinquième siècle, une autre au sixième et au septième siècles ? Un saint Pape vient qui met en ordre cette Tradition ; un autre saint Pape monte sur la chaire de saint Pierre, et il la réduit en un seul volume, retranchant beaucoup de choses, en retouchant quelques-uns, en ajoutant plusieurs autres; et cette Tradition, ainsi travaillée et remaniée de siècle en siècle, n'en demeure pas moins intacte; elle est toujours fixe, stable, divine comme l'Écriture (1) ! » — Oui, Monseigneur, il en est ainsi, et la raison en est bien claire ; c'est que les remaniements, les retranchements, dont vous parlez, n'eurent jamais pour but d'écarter l'erreur; la vérité vivait sous les anciennes formules comme dans les nouvelles, et l'autorité était la même dans les unes et dans les autres, parce que le même Esprit y présidait. Le dépôt de la révélation pouvait être modifié dans ses formes accidentelles; jamais il ne fut altéré dans son essence. Feuilletez de nouveau,
(1) Examen, page 122.
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Monseigneur, les actes des conciles généraux, les lettres dogmatiques des Souverains Pontifes, vous reconnaîtrez avec moi cette merveilleuse unité conservée, par le plus grand de tous les prodiges, mais par un prodige sur lequel nous avons droit décompter; passez ensuite à la lecture des Sacramentaires, d'où sont sortis les Missel, Rituel et Pontifical romains ; consultez les Responsoriaux, les Antiphonaires, les Hymnaires, d'où est sorti le Bréviaire romain ; parcourez les diverses éditions approuvées de ce Bréviaire, du treizième siècle à saint Pie V, et de saint Pie V à Grégoire XVI, qui a ajouté encore au texte de la Liturgie, et voyez si la Tradition ne se montre pas constamment, en ces divers monuments, aussi intacte, aussi fixe, aussi stable, aussi divine que si les Apôtres, nous eussent laissé un texte immuable du Missel, du Rituel, du Pontifical et du Bréviaire.
Vous avez cru me mettre dans l'embarras, Monseigneur, et je vous le pardonne bien volontiers, lorsque vous avez écrit que mes principes enlevaient au Pape un pouvoir que le gallicanisme le plus pur ne lui avait jamais contesté, attendu que, si les formules de la Liturgie romaine ont un caractère dogmatique, il s'ensuit que le Pape ne pourrait jamais les modifier ; ce que les gallicans n'ont jamais prétendu (1). En effet, Monseigneur, ils auraient eu assez mauvaise grâce à le faire; mais ce ne serait pourtant pas la première fois que des personnages gallicans se fussent attribué un droit qu'ils refusaient au Pape. Mais, Monseigneur, votre argument ad hominem croule par la base, puisque je reconnais et confesse comme une vérité catholique, que l'Eglise et le Pape, qui n'ont pas le droit de changer et d'altérer la foi, ont le droit de formuler, selon le besoin, et avec infaillibilité, les confessions delà foi.
(1) Examen, page 72.
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Et puisque vous parlez de gallicanisme, pourriez-vous me citer, Monseigneur, un seul auteur de cette école, qui ait osé refuser au Pontife romain le pouvoir de promulguer les nouvelles professions de foi que le besoin des églises rendait nécessaires ? Or, ce droit, Monseigneur, ce n'est pas seulement au Pape que vous le contestez, mais à l'Église entière. Vos principes vont à anéantir tous les symboles, y compris celui de Nicée; à faire de la Tradition un être de raison à l'autorité duquel il serait impossible de faire appel dans les controverses sur la doctrine, et sur lequel aussi la foi des catholiques ne pourrait s'exercer explicitement. Ce n'est donc pas seulement la Liturgie que vous sacrifiez ici, mais les actes des conciles, les constitutions dogmatiques des Pontifes romains, les écrits des Pères, et généralement tous les monuments qui contiennent la Tradition de l'Église. Postérieurs au temps des Apôtres, venus siècle par siècle, rédigés sous mille formes diverses, l'unité de doctrine qu'ils présentent n'est plus pour vous qu'un accident heureux.
Ainsi, l'Église n'a pas eu le droit de formuler le dépôt écrit qui contient sa croyance; elle aurait dû laisser la Tradition dans le vague, par respect pour la divinité de cette Tradition, et les hérétiques ont eu raison de se plaindre, comme, au reste, ils n'ont jamais cessé de le faire, de la multiplicité et de la succession des symboles. A Lyon et à Florence, les Grecs devaient repousser la nouvelle confession de foi que l'Église latine leur présentait à signer; les Arméniens devaient rejeter le Décret d'Eugène IV, et les Jansénistes étaient fondés à refuser la signature du Formulaire d'Alexandre VII ! Où nous conduirait cette voie, Monseigneur, et n'est-il pas cent fois plus aisé de convenir que l'Église d'Orléans, en abdiquant la Liturgie romaine, a abdiqué la valeur du témoignage liturgique qu'elle rendait avec tant d'autres églises,
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que de venir contester, à travers tant d'assertions dangereuses, la valeur dogmatique des prières de l'Église ? Il ne m'appartient pas, assurément, Monseigneur, de juger vos intentions; je leur rends toute la justice qu'elles méritent; mais l'erreur est toujours et partout l'erreur, comme la vérité est toujours et partout la vérité. Vous l'avez dit, Monseigneur, à propos de mon livre, et c'est la phrase la plus bienveillante de votre Examen : « Il y a des sophistes par conscience comme d'autres le sont par calcul ; on ne peut pas plus les rendre responsables des erreurs qu'ils enseignent, qu'on ne peut demander à la transparence d'un vase brillant, pourquoi elle donne sa couleur à l'eau limpide dont on le remplit (1). »
§ IX. Troisième objection de Monseigneur l'évêque d'Orléans
J'en viens maintenant, Monseigneur, à une nouvelle difficulté que vous opposez contre la valeur dogmatique de la Liturgie, et particulièrement de la Liturgie romaine. Je transcris vos paroles.
« Ainsi, point de doute, mon Révérend Père, les formules liturgiques contenues dans la prière ecclésiastique de l'usage romain, sont des articles de foi, et font partie essentielle du dépôt de la révélation. Or, je suis obligé de vous dire, à mon grand regret, que cette proposition est fausse en tous points. Elle n'irait à rien moins qu'à déplacer les fondements de la foi chrétienne (2). »
La chose en vaut la peine, Monseigneur, et c'est précisément parce qu'il ne s'agit de rien moins que des
(1) Examen, page 181.
(2) Examen, page 80.
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fondements de la foi chrétienne compromis par moi, selon les assertions de votre Examen, que je me suis vu obligé d'entrer dans la discussion présente.
Je ferai d'abord une petite observation sur la manière dont vous résumez ma thèse : elle consistera à vous faire remarquer, Monseigneur, que je n'ai dit nulle part que toutes les formules de la Liturgie romaine, bien qu'elles aient une valeur dogmatique, fussent des articles de foi. On appelle articles de foi les points de la doctrine catholique qui sont strictement définis. Avant la définition, ils étaient contenus dans le dépôt de la révélation écrite ou traditionnelle; par un jugement souverain, l'Eglise qui les avait toujours professés dans ses formules, ses rites, ses usages, dans les écrits des saints Pères, dans l'enseignement de ses théologiens, les a définis quand il en a été besoin; jusque-là, il pouvaient ne pas être articles de foi, mais seulement des articles contenus dans le dépôt de la révélation.
Après cette explication, je m'empresse d'établir par vos propres paroles, Monseigneur, les grands principes qui vont me convaincre d'avoir attenté aux fondements de la foi chrétienne. Vous dites que ma doctrine suppose « que
chacune des formules de prière admise à Rome dans l'office divin est l'expression obligée du dogme défini par l'Eglise, tandis que, de l'aveu de tout le monde, un grand nombre de ces formules, quoique toujours conformes à la foi catholique, n'expriment cependant que de pieuses croyances, ou ne sont admises dans la prière publique que pour favoriser la dévotion de ceux qui sont tenus de la réciter (1). »
Vous corroborez ce raisonnement, Monseigneur, par une citation de Benoît XIV, dont l'autorité est en effet très grave sur la matière. Que vous répondrai-je donc ?
(1) Examen, page 80.
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une chose toute simple; c'est que je suis tout à fait de l'avis du savant Pape dont vous alléguez le témoignage, mais sans adopter, le moins du monde, les inductions que vous en tirez.
De quoi s'agit-il entre nous deux, Monseigneur ? de la valeur dogmatique de la Liturgie.
De quoi parle Benoit XIV ? de la valeur historique des faits racontés dans les légendes du Bréviaire romain.
Le Pontife examine si l'autorité de ces légendes peut inquiéter la conscience des critiques qui croient pouvoir soutenir, contrairement aux récits du Bréviaire romain, que le corps de saint Barthélemi repose à Bénévent et non à Rome ; que saint Grégoire le Grand n'a pas été moine ; que Marie-Madeleine est une autre personne que Marie sœur de Marthe, que saint Marcellin n'a pas sacrifié aux idoles; que saint Denys de Paris n'est pas l'Aréopagite; que Constantin n'a pas été baptisé à Rome par saint Silvestre, etc. Benoit XIV décide qu'il y a un milieu à tenir entre ceux qui pensent que l'autorité du Bréviaire romain est nulle par rapport aux faits historiques, et ceux qui jugent qu'il serait impie et comme hérétique, de douter de la vérité des faits historiques qui y sont renfermés, et, à plus forte raison, de les attaquer. Il conclut enfin qu'il n'est pas défendu de discuter avec convenance, et en produisant des raisons sérieuses, certains faits purement historiques énoncés dans les légendes du Bréviaire romain (1).
Je m'étonne, Monseigneur, que vous ayez pu produire ce fait sous forme d'objection à la valeur dogmatique de la Liturgie; car enfin, vous savez, aussi bien que moi, que l'Église elle-même ne prétend à aucune infaillibilité sur les faits historiques qui ne tiennent pas au dogme. Malgré mon zèle pour l'autorité dogmatique de la Liturgie,
(1) De Canonizatione Sanctorum. Lib. IV, part. II, cap. XIII, n° 7 et 8.
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et en particulier de la Liturgie romaine, je n'en suis pas encore venu jusqu'à lui reconnaître une valeur supérieure à celle des décisions dogmatiques des conciles généraux et des Papes. Or, les conciles généraux et les Papes n'ont point reçu le don de l'infaillibilité dans des matières semblables ; comment pourrait-on l'attribuer au Bréviaire romain ? Les plus minces étudiants en théologie savent faire la distinction des faits sur lesquels l'Église peut porter un jugement qui oblige la foi, et des faits sur lesquels son autorité est simplement respectable. N'avons-nous pas, par exemple, dans les actes du septième Concile, plusieurs récits apocryphes admis par le Concile, et enregistrés avec d'autres qui sont incontestables ? Cependant ces faits ne préjudicient en aucune manière à la valeur de la décision portée par le Concile sur l'objet de sa convocation. Il a suffi à Dieu de rendre son Église infaillible pour la conservation des vérités révélées du dogme et de la morale ; quant aux faits simplement historiques, même pieux et édifiants, Dieu n'a pas jugé à propos d'assurer ce privilège à son Église.
Toutefois, comme les faits de ce genre ont toujours une moralité, quelle que soit la certitude des récits qui les contiennent, il est un point sur lequel l'infaillibilité de l'Église s'exerce à leur endroit, et ce point, vous l'avez reconnu vous-même, Monseigneur, quand vous êtes convenu tout à l'heure que les formules de la Liturgie romaine sont toujours conformes à la foi catholique, même celles qui n'expriment que de pieuses croyances, ou ne sont admises dans la prière publique que pour favoriser la dévotion de ceux qui sont tenus de la réciter.
En effet, Dieu qui n'a pas promis à son Église l'infaillibilité sur les faits qui ne tiennent pas au dogme, ne saurait lui permettre de publier, comme dignes
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d'intéresser la piété des fidèles, des faits pieux dont les conséquences pourraient être contraires à la foi ou à la morale chrétienne. Quoi qu'il en soit de l'autorité de ces faits qu'une critique, plus ou moins fondée, pourrait contester quelquefois, la portée dogmatique et morale en est toujours sûre et édifiante ; car l'Église perdrait sa note de Sainteté le jour où elle enseignerait l'erreur ou l'immoralité dans des récits dont la rédaction et la promulgation lui appartiennent.
Permettez-moi, Monseigneur, d'insister encore sur ce que vous voulez bien m'accorder en disant que les légendes en question sont toujours conformes à la foi catholique ; au fond, c'est tout à fait reconnaître la valeur dogmatique de la Liturgie, dans une objection que vous dirigez contre elle. En effet, en quoi consiste cette valeur dogmatique, tant de la Liturgie que des décisions formelles de l'Eglise, sinon en ce que, par l'assistance divine, tout ce qui émane de l'Église comme Église est toujours conforme à la foi catholique ? Dans ses décisions, dans ses confessions, l'Église ne crée pas de nouveaux dogmes, elle ne reçoit pas de nouvelles révélations d'en haut, elle n'est pas inspirée à la manière des auteurs sacrés qui écrivirent les Livres saints sous la dictée de l'Esprit de Dieu : elle rend simplement témoignage à la Tradition, et son infaillibilité consiste en ce que ce témoignage, garanti par l'autorité même de Dieu, est toujours, et nécessairement, conforme à la foi catholique. Ce don merveilleux suffit à la conservation de la doctrine de Jésus-Christ sur la terre, et c'est par son moyen que la vérité révélée a traversé, sans altération, dix-huit siècles, et se maintiendra toujours pure jusqu'à la consommation des temps.
Concluons donc que les quelques faits, rapportés dans certaines légendes du Bréviaire romain, fussent-ils aussi apocryphes qu'e l'ont prétendu certains
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critiques, ne peuvent porter aucun préjudice à la valeur dogmatique de la Liturgie, puisqu'ils n'appartiennent pas à la classe des faits révélés ou des faits dogmatiques, pour lesquels seuls l'Église a reçu le don de l'infaillibilité.
J'ajouterai toutefois, en faveur de ceux de nos lecteurs qui ne seraient point au fait de ce genre de questions, ' que les faits dont nous parlons sont en très petit nombre, et qu'il n'en est pas un qui n'ait en sa faveur l'assentiment d'un grand nombre d'habiles critiques. Des savants du premier ordre ont rédigé ces légendes par le commandement des Souverains Pontifes ; et si l'Église romaine n'a point eu intention de gêner la liberté de ceux qui n'admettent pas la vérité de quelques faits qu'elles contiennent, son suffrage, si éclairé, est devenu un argument de plus en faveur de la vérité de ces mêmes faits. Au reste, tous ceux qui ont étudié l'antiquité savent que la critique est une science assez vacillante, et que souvent des découvertes imprévues sont venues venger, par des documents positifs, la réalité d'un fait que l'on s'était cru antérieurement fondé à révoquer en doute. Ce n'est point ici le lieu d'en produire des exemples; j'aurai occasion de le faire ailleurs; mais je devais cette explication à ceux qui, trompés par des déclamations intéressées, auraient pu concevoir de fausses idées sur les légendes du Bréviaire romain, qui forment un ensemble aussi admirable pour la beauté du style et l'onction des récits, que pour la gravité des faits qui le composent.
§ X. Quatrième objection de Monseigneur l’évêque d'Orléans.
Dans les développements que j'ai donnés sur l'autorité de la Liturgie dans les choses de la foi, j'ai eu occasion de relever l'immense service que l'Église rend aux
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fidèles par l'emploi qu'elle fait de l'Écriture sainte dans ses prières. Si les commentaires des Pères sur ce livre divin sont d'une si haute portée pour en donner la clef, quelle ne doit pas être la valeur des interprétations données par l'Église même au moyen du choix des passages qu'elle applique aux mystères dans toute la série des offices divins, dans la célébration du saint Sacrifice, dans l'administration des Sacrements et dans l'accomplissement des Sacramentaux ? J'ai déploré la perte d'un si riche trésor, occasionnée par la publication des nouveaux livres liturgiques, où d'autres passages des Livres saints, choisis d'après tel ou tel système, selon le goût particulier des rédacteurs, comme parle l'un d'entre eux, Mésenguy, sont venus prendre la place de cet ensemble immense de doctrine biblique dispensée par l'Église dans la lumière de l'Esprit-Saint. A part les intentions perfides et constatées, reconnues même par les sectaires qui se font un honneur d'avoir composé ces livres comme un trophée de leur victoire et un moyen d'éterniser leur parti, j'ai montré comment l'Ecriture sainte empruntait à l'Eglise, non son autorité, mais son interprétation : comment, par conséquent, un évêque particulier, qui substituait aux textes fixés par la Liturgie universelle, d'autres textes choisis par lui, ou par son autorité privée, dans la Bible, ne compensait aucunement la perte qu'il occasionnait à son église, en lui retirant le commentaire vivant, et autorisé des saintes Écritures, que l'Église nous fournit par la Liturgie universelle. Une telle doctrine me semblait évidente, et, à moins qu'on ne prétende que l'autorité faillible d'un évêque, ou même de plusieurs évêques, est égale à celle de l'Église universelle, il faudra bien s'en tenir à ces principes.
Vous répondez à cela, Monseigneur, que l'Église de France n'a rien perdu à ces changements, puisque les
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nouveaux livres sont composés avec des textes d'Écriture sainte. Voici vos paroles : « Comme il n'appartient qu'à l'Église seule de déterminer le véritable sens du texte sacré, Dom Guéranger s'empare de ce principe pour accuser les évêques de France d'avoir altéré ce sens divin, d'en avoir changé la signification, en l'insérant, mot à mot, et sans aucun commentaire, dans leurs offices ; comme si ces évêques étaient étrangers à l'Église, ou que les textes dont ils ont fait usage, ne fussent pas inspirés du Saint-Esprit (1). »
Ainsi, Monseigneur, vous m'accordez qu'il n'appartient qu'à l'Église seule de déterminer le véritable sens du texte sacré ; je conviens parfaitement avec vous, grâce à Dieu, que les Évêques de France, nos Pasteurs, en un mot, ne sont pas étrangers à l'Église ; mais pour que votre argument eût valeur, il faudrait dire que, par là même qu'on n'est pas étranger à l'Église, on est l'Église elle-même ; or, c'est ce qu'il est impossible de vous accorder.
Sans doute, les textes qui composent les nouveaux livres, sont inspirés par l'Esprit-Saint ; mais nous ne pouvons compter, avec une certitude complète, sur le sens que leur a donné l'Esprit-Saint, que dans le cas où ils restent à leur place dans le livre sacré, ou encore dans le cas où l'Église les en distrait pour nous les expliquer à part, soit dans ses jugements dogmatiques, soit dans sa Liturgie, soit dans les écrits de ses Docteurs, quand ceux-ci s'accordent sur le sens à leur donner. Il ne s'agit point ici d'altération du sens divin de ces textes, il s'agit, pour le moment, de leur autorité dans l'état où ils se présentent isolés du contexte par une main différente de celle de l'Église. Je dis donc et je répète, avec la théologie catholique,
(1) Examen, page 13
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que ces textes, dans cet état, ne sont plus garantis pour le sens qu'on leur donne, par l'autorité divine, si leur valeur n'a pas déjà été déterminée à part dans quelque jugement solennel, ou par l'usage de l'Église. La moindre concession que je vous ferais sur cet article, Monseigneur, serait, sans doute, favorable aux nouveaux livres liturgique, mais elle renverserait toute l'économie de la doctrine catholique sur les rapports de l'Église et de l'Écriture sainte.
Non, Monseigneur, les évêques ne sont point étrangers à l’Eglise ; ils sont les Anges et les Pasteurs des églises particulières ; réunis au Souverain Pontife, ils forment l'Église de Jésus-Christ dans sa partie enseignante ; chacun d'entre aux a le droit et l'obligation d'exposer l'Écriture sainte à son peuple ; je vous accorderai même qu'ils peuvent expliquer les textes dont l'Église n'a pas fixé le sens, et qu'ils ne sont pas obligés de se borner, dans l'enseignement, aux passages de l'Écriture dont l'Église a déterminé la valeur. Mais, en revanche, il faut bien que vous m'accordiez que cet enseignement particulier est dépourvu de toute infaillibilité, chaque fois que les évêques expliquent les textes dont l'Église n'a pas fixé le sens. Maintenant, comme il est de fait que l'Église, dans sa Liturgie romaine, moralement universelle, avait déterminé le sens d'un nombre immense de passages empruntés à tous les livres de l'Écriture, et que dans les sept ou huit bréviaires ou missels en usage dans soixante-trois églises de France, ces textes, fixés par l'Église, ont été remplacés par d'autres, sans le concours de l'Église, n'est-il pas évident qu'une autorité faillible a remplacé, dans ces nouveaux livres, l'autorité infaillible ? C'est là toute la question.
L'Église ne peut errer (c'est la foi), soit qu'elle détermine le sens d'un passage de l'Écriture, soit qu'elle énonce le dogme révélé dans une formule qu'elle compose
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d'elle-même ; donc, l'autorité dogmatique des formules qu'elle compose même de son propre fond, est supérieure à l'autorité de celles qu'un évêque particulier composerait avec des paroles mêmes de l'Écriture, dont le sens n'est garanti que par son autorité individuelle, puisque cet évêque particulier est faillible. Encore une fois, il est impossible de se départir de ce principe, sans abandonner le fondement du catholicisme.