Institutions liturgiques (page 168)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On ne saurait trop relever, Monseigneur, l'autorité de l'Église dans ses jugements sur l'Écriture sainte. Jamais elle n'a prétendu être la source de l'inspiration des Livres sacrés ; elle confesse, au contraire, comme un dogme, qu'ils sont inspirés de Dieu ; mais Dieu, qui les a inspirés a voulu, en même temps, que leur sens ne nous fût connu, avec infaillibilité, que par l'Église. Il était bien le maître d'agir autrement, puisque toute infaillibilité vient de lui et de lui seul ; mais enfin c'est ainsi qu'il lui a semblé bon. J'ai donc été, Monseigneur, étrangement surpris, je l'avoue, lorsque, dans votre Examen, je vous ai vu insinuer, d'une manière très significative, la doctrine contraire. Voici vos propres paroles :

« A propos de la prééminence qu'il accorde à l'Église sur l'Écriture, Dom Guéranger se vante d'exposer la simple doctrine des lieux théologiques. Mais quel besoin avait-il, ici, de parler des lieux théologiques ? Ils enseignent tout le contraire de ce qu'il leur fait dire. On n'a qu'à ouvrir Melchior Canus, ou le premier traité de théologie venu, pour voir que l'autorité de l'Écriture et de la Tradition est toujours placée avant l'autorité de l'Église. »

« Le premier lieu théologique, c'est l'autorité de l'Écriture sainte renfermée dans les livres canoniques. »

« Le deuxième lieu théologique, ce sont les traditions de Jésus-Christ et des Apôtres, qui, n'étant point écrites,

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mais transmises de main en main jusqu'à nous, méritent justement le nom d'oracles de vive voix que nous leur donnons. »

« Le troisième lieu théologique est l'autorité de l'Église catholique. »

« Primus igitur locus est auctoritas S. Scripturœ quœ libris canonicis continetur. »

« Secundus est auctoritas traditionum Christi et Apostolorum quœ quoniam scriptœ non sunt, sed de aure in aurem ad nos pervenerunt, vivœ vocis oracula rectissime dixerimus. »

«  Tertius est auctoritas Ecclesiœ Catholicœ. »

« Melchior Canus, de locorum Theolog, numéro et ordine, cap. ultimum, p. 4.»

« Tel est l'ordre invariable dans lequel les théologiens ont classé jusqu'ici les lieux théologiques; mais cet ordre était bien vieux, et il ne fallait qu'une petite révolution en théologie pour le rajeunir. Le Père Abbé de Solesmes l'a opérée, et je la tiens pour bonne : elle remplit fort bien le but de toute sage révolution, qui consiste à mettre la fin au commencement et le commencement à la fin (1). »

Quel est le sens de ces paroles, Monseigneur ? J'ai le droit de vous le demander, puisqu'elles sont dirigées contre moi. Il est évident que votre raisonnement ne vient pas ad rem, à moins que vous n'entendiez soutenir que l'autorité de l'Ecriture est avant celle de l'Église; autrement vous ne pourriez tirer aucun avantage de l'ordre dans lequel Melchior Cano a disposé les lieux théologiques. Permettez-moi donc de vous répondre que Melchior Cano, eût-il été de votre sentiment, n'en devrait pas moins être abandonné, parce que tout théologien contraire à l'Église ne doit pas être suivi. Heureusement,

(1) Examen, page 253.

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l'évêque des Canaries est complètement orthodoxe ; l'ordre qu'il établit dans lieux théologiques, est celui que j'établirais moi-même. Il ne s'agissait pas simplement de lire les titres de ses chapitres ; il fallait encore prendre connaissance de la doctrine qu'ils contiennent. Il a placé d'abord l'Écriture sainte et la Tradition, comme le texte de la Loi. Ensuite, il a amené le Juge infaillible qui doit interpréter cette Loi, et il a eu bien soin, à propos de ce Juge, d'enseigner qu'à ce Juge seul appartient d'interpréter le texte de la Loi ; que toutes les interprétations qui en sont faites par d'autres que par ce Juge, sont faillibles, et peuvent être très dangereuses ; en quoi il n'a pas cru déroger à la dignité de la Loi elle-même, parce que le divin législateur ne l'a donnée qu'à la condition qu'elle ne serait jamais interprétée que par le Juge qu'il s'est engagé à garantir à jamais de l'erreur.

Or, Monseigneur, ce Juge est l'Eglise catholique. C'est l'Église catholique seule qui a la clef des saintes Ecritures : car, comme dit saint Bernard, « elle a en elle l'Esprit et le conseil de celui qui est son époux et son Dieu; elle plonge son regard dans l'abîme des secrets divins; elle donne à Dieu, dans son cœur, et, en échange, prend dans le cœur de Dieu, une habitation continuelle. Lors donc qu'elle fait subir aux paroles des divines Écritures, soit une altération, soit une substitution, ce nouvel arrangement des paroles a plus de force encore que la première disposition des mots ; la différence de l'un à l'autre est telle, pour ainsi dire, que celle qui se trouve entre la figure et la vérité, entre la lumière et l'ombre, entre la maîtresse et la servante (1). »

(1) Ecclesia secum habet consilium et spiritum sponsi et Dei sui, cui dilectus inter ubera commoratur, ipsam cordis sui sedem principaliter possidens et conservans. Nimirum ipsa est qua; vulneravit cor ejus, et in ipsum abyssum secretorum Dei oculum contemplationis immersit, ut et illi in suo et sibi in ejus corde perennem faciat mansionem. Cum ergo ipsa in Scripturis divinis verba vel alterat, vel alternat, fortior est illa compositio, quam positio prima verborum : et fortassis tanto fortior, quantum distat inter figuram et veritatem, inter lucem et umbram, inter dominam et ancillam. S. Bernardus. In Vigil. Nativitatis Domini. Sermo III, n° 1.

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Notre grand théologien français, Thomassin, commente magnifiquement ces paroles de l'Abbé de Clairvaux, qu'il rapproche de la doctrine de saint Augustin, et il le fait précisément à l'occasion de l'Office divin : « Tous les sens admirables et sublimes que l'Église, scrutatrice des mystères, découvre dans les Écritures, sont réellement renfermés dans les paroles du livre sacré, paroles qui ont été disposées par l'Esprit-Saint, auteur de ces livres, en sorte que ces sens, merveilleux et secrets, en pussent être tirés. A quoi bon disputer sur les mots quand on est d'accord sur le fond ? Ce que prétend Bernard n'est autre que ce que Augustin a démontré avant lui. Les oracles sublimes et cachés de la vérité, qui peuvent se présenter à l'esprit de celui qui commente les Écritures, sont cachés sous les paroles de ce livre divin; c'est l'Esprit-Saint lui-même qui, dès le commencement, les y a déposés. Dans la longue suite des temps l'Église les en extrait et les développe ; car c'est elle qui a puisé avec abondance, et puise toujours avec plus d'abondance, cet Esprit de vérité qui a dicté les Écritures et les a enrichies de toute l'opulence de la vérité souveraine. Que les novateurs ne se fassent donc pas illusion, une telle prérogative n'appartient qu'à l'Église universelle ; elle n'appartient pas plus au particulier QU'AU PASTEUR, pas plus au savant qu'à l'homme du peuple (1). »

(1) Video quid perspicaci lectori venire hic in mentem possit, ex illis ipsis quae supra de multiplici Scripturarum intelligentia ex Augustino potissimum disputata sunt. Nimirum sensus illos omnes miros et sublimes, quos Ecclesia mysteriorum rimatrix in Scripturis deprehendit, inesse utique Scripturae verbis : quae ita a Spiritu Sancto horum librorum authore temperata sunt, ut ex eis haec quoque mira et arcana sensa erue-rentur. Quorsum attinet de verbis altercari, ubi de re convenit? Hoc ipsum est, quod voluit Bernardus, quod praemonstravit Augustinus; quascumque Scripturas commentanti ardua et arcana veritatis oracula in cogitationem venire possunt, ea in Scriptur» verbis delitescere, ea illis a Spiritu Sancto jam inde ab exordio illigata fuisse, ea Iongo temporum lapsu ab Ecclesia elici et evolvi, ut quae Spiritum illum veritatis uber-rime hauserit hauriatque semper uberius, quo Scripturas dictatee et tota sumniœ veritatisopulentia locupletatae sunt.Ne verohinc sibi blandiantur Novatores : uni Ecclesia; universali haee praerogativa vindicatur, non pri-vato, non pastori, non docto, non plebeio cuiquam. Tliomassin,Dogmata Theologica. Tom. M, Tract. I, cap. xxx, n" 4.

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Vous le voyez, Monseigneur, c'est l'Église, et l'Église exclusivement, qui a reçu des droits sur l'Écriture ; les évêques, pris isolément, ne sont que des particuliers en présence de l'Écriture sainte. Sans doute, il leur est recommandé de la lire sans cesse ; un de leurs devoirs principaux est de l'expliquer à leurs peuples ; mais ils ne doivent l'enseigner qu'avec l'Église. L'Esprit, qui a été donné au corps des pasteurs, n'a point été donné dans la même mesure, à chacun d'eux ; ils peuvent être infidèles dans la garde du dépôt; mais nous savons qu'ils ne le seront jamais, tant que leur enseignement ne fera que reproduire celui de l'Église.

Vous dites, Monseigneur : « L'Église a choisi les évêques pour être ses organes dans leurs diocèses. C'est au nom de l'Église, dont ils sont les ministres, que les premiers Pasteurs ont fait usage des Écritures; c'est avec le sens que l'Église leur donne, qu'ils les ont consacrées à la louange de Dieu. Vous le niez ; où sont vos preuves ? Vous accusez leurs intentions, vous sondez les replis de leur conscience ; cette méthode est facile, tous les calomniateurs s'en sont servis. Il ne s’agit pas ici de ce qui s'est passé dans les

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consciences, mais de ce qui s'est passé dans les bréviaires (1). »

Reprenons un peu, phrase par phrase, Monseigneur, cette vigoureuse sortie. « L'Eglise a choisi les Evêques pour être ses organes dans leurs diocèses. » — Ce n'est pas dire assez, Monseigneur; c'est le Saint-Esprit même qui a placé les Evêques, comme dit saint Paul, pour régir l’Eglise de Dieu (2) ; mais s'ensuit-il de ce que les Evêques sont établis par l'Esprit-Saint dans l'Église, que chaque Évêque particulier doive toujours et en tout être considéré comme le ministre de l'Esprit-Saint et l'organe de l'Église dans sa conduite ? L'histoire de dix-huit siècles est là pour nous fournir de nombreux exemples du contraire.

« C'est au nom de l'Église dont ils sont les ministres, que les premiers Pasteurs ont fait usage des Écritures. » — Je ne saurais vous accorder cela, Monseigneur, puisque, pour composer les nouveaux livres, on a été obligé de mettre de côté l'ensemble des textes de l'Écriture que l'Église avait consacrés à la célébration des mystères, dans les Offices divins. Si ces évêques ont agi au nom de l'Église, produisez-nous donc, Monseigneur, l'acte par lequel elle leur a conféré une délégation si nouvelle. « C'est avec le sens que l'Eglise leur donne, qu'ils les ont consacrés à la louange de Dieu.— Mais, Monseigneur, où l'Église donne-t-elle ce sens aux Écritures ? Ce n'est pas dans ses décisions comme Église puisque vous prétendez que l'Église n'a pas fixé le sens de cinquante versets de la Bible dans ses décisions (3). Ce n'est pas dans

(1)  Examen, page 441.

(2)  Act. XX, 28.

(3)  Auriez-vous la bonté, mon Révérend Père, de nous dire maintenant quel est, à peu près, le nombre de ces Versets dont l'Eglise a fixé le sens par ses décisions souveraines ? Peut-être n'en trouverez-vous pas cinquante. Examen, page 247.

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sa Liturgie, puisque les neuf dixièmes des textes nouvellement mis en œuvre ne s'y trouvent pas. A Dieu ne plaise que j'aie jamais prétendu que ces textes soient toujours mal appliqués ; mais il n'en faut pas moins revenir quant à la sécurité qu'ils inspirent, à la doctrine de Thomassin, et penser, avec lui, qu'un particulier, même Pasteur, ne saurait donner à ses interprétations et à ses applications de l'Écriture, l'autorité que l'Église donne aux siennes. La question demeure donc dans les mêmes termes, et on est bien obligé de convenir que la substitution des nouveaux livres aux livres romains a pour résultat une perte immense d'autorité pour les formules liturgiques, et un péril évident pour la doctrine,  puisqu'elle nous fait descendre d'une autorité infaillible à  une autorité faillible. Je reprends votre texte, Monseigneur :

« Vous accusez leurs intentions, vous  sondez  les replis de leur conscience ; cette méthode  est facile, tous les  calomniateurs s'en  sont servi ; il ne s'agit pas ici de ce qui  s'est  passé dans les consciences, mais de ce qui s'est passé dans les bréviaires. » — Non, Monseigneur, je  n'accuse  point indistinctement les intentions :  j'ai fait la  distinction des promoteurs hérétiques de l'innovation et de ses complices trop imprudents ;  je me suis fait un devoir de condamner les premiers, et d'excuser les seconds ; mais le fait n'en reste pas moins là  avec  toutes ses conséquences, et jusqu'ici vous ne l'avez pu justifier qu'en mettant  au jour  des principes sur lesquels il est impossible de vous suivre.

Je ne sais si c'est sérieusement que vous me traitez de calomniateur; s'il en était ainsi, je vous plaindrais, Monseigneur; car enfin, quelle est cette calomnie qui consiste à dire que des prêtres, des acolytes,  des laïques, Jansénistes, ont refait à neuf le missel et le bréviaire à l'usage de plusieurs églises de  France,  quand des faits, plus éclatants que le soleil, sont là pour l'attester ? Quelle

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est cette calomnie, qui consiste à dire que des évêques, notoirement Jansénistes, ont favorisé, dans des vues perverses, le triomphe de ces nouveaux livres, et que d'autres évêques, non Jansénistes, séduits par l'attrait de 4a nouveauté, ont donné la main à la destruction de l'antique et universelle Liturgie romaine, pour mettre en place ces modernes compositions ? Quelle est cette calomnie, qui consiste à dire que, malgré les intentions de ces Prélats trop faciles, la Tradition a été sacrifiée par la destruction de tant de prières séculaires, et par la substitution de tant de textes de l'Écriture, nouvellement empruntés à la Bible, aux textes anciens proposés par l'autorité de l'Église, lorsque, ne pouvant dissimuler les faits dans une histoire sérieuse, j'ai mis à couvert les intentions de ceux par qui ils s'accomplissaient ?

Vous dites, Monseigneur, qu'il ne s'agit pas ici de ce qui s'est passé dans les consciences, mais de ce qui s'est passé dans les bréviaires: tel a été, en effet, mon point de vue; je n'avais point à juger les consciences; je n'avais à rendre compte que des textes. Les bréviaires et les missels sont là pour attester si la Tradition n'a pas été foulée aux pieds, si l'Écriture sainte, interprétée par l'autorité d'un évêque particulier, n'a pas été préférée à l'Écriture sainte interprétée par l'autorité de l'Église. Quand j'aurais eu le malheur de calomnier les intentions d'un certain nombre d'évêques français du XVIII° siècle, le tort que je me serais donné en le faisant, ne rendrait pas meilleure la cause de la nouvelle liturgie, ni moins dangereux les principes que vous produisez pour la soutenir.

Mais nous reviendrons sur ces accusations de calomnie dans une autre Lettre; reprenons notre thèse de l'emploi : de l'Écriture sainte dans la Liturgie. Voici encore vos paroles, Monseigneur : « Il n'y a qu'à lire la leçon du catéchisme sur l'Écriture sainte, pour savoir que l'Église prend indistinctement les passages dont  elle

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fait usage dans ses offices, au sens spirituel ou au sens accomodatice; on trouverait même dans le Bréviaire des offices entiers où ce dernier sens domine partout. Or, le sens accommodatice est-il le véritable sens du texte sacré; et lorsque l'Église l'emploie, a-t-elle l'intention de déterminer par là la valeur des versets dont elle fait usage ? Quelles règles nous a-t-elle données pour discerner, à la seule lecture de l'office divin, si un passage de l'Écriture y est pris dans un sens ou dans l'autre? à quels signes particuliers les distinguerons-nous? Et si tout verset de l'Écriture admis dans l'office divin n'est plus simplement un verset du livre inspiré qu'on nomme la Bible, mais s'il vient se placer au rang de ces propositions sur lesquelles s'exerce explicitement la foi des fidèles, quelle espèce d'acte de foi les fidèles seront-ils tenus de faire à l'égard des passages employés dans le sens accommodatice? Comment leur foi, par exemple, s'exercera-t-elle explicitement sur tous les versets consacrés à l'office de l'Assomption de la très sainte Vierge (1) ?»

Je laisse de côté l'autorité de ce fameux catéchisme que vous alléguez sans cesse, Monseigneur, et dont vous ne citez jamais les pages. Je soupçonne fort qu'il n'est pas encore imprimé, et je vous avoue que je le regrette peu, parce qu'il est loin d'être exact. Sur la question présente, son enseignement n'est pas si gravement répréhensible que dans vingt autres endroits ; cependant son auteur serait bien embarrassé d'administrer la preuve de ce qu'il avance; car il est notoire que l'Église romaine, dans ses offices, n'a pas recours au sens accommodatice une fois sur cent. Quant au sens spirituel ou mystique, vous savez, Monseigneur, qu'il est dans l'intention de l'Esprit-Saint, et que l'Église seule en a la clef. Dans les rares

(1) Examen, page 246.

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circonstances où elle emploie le sens accommodatice, elle le fait en vertu d'un droit qui lui appartient comme Église, et les fidèles peuvent parfaitement faire l'acte de foi sur les vérités qu'elle enseigne dans ces passages ainsi accommodés, parce que l'infaillibilité promise ne l'abandonne jamais; tandis que ces mêmes fidèles ne pourraient faire le même acte de foi sur les passages qu'un évêque particulier substituerait au sens accommodatice de l'Église, quoique cet évêque n'eût paru proposer que le sens littéral. L'exemple ne pouvait être mieux choisi, Monseigneur, pour confirmer les principes que je soutiens.

Dans l'espèce, puisque vous citez l'office de l'Assomption de la très sainte Vierge, j'oserai vous dire, Monseigneur, qu'il ne contient pas un seul verset pris dans le sens purement accommodatice. Il est tout entier composé de style ecclésiastique et de passages du Cantique des Cantiques que les Pères appliquent à la très sainte Vierge dans le sens mystique; il n'y a pas, dans cet office, le moindre exemple de sens accommodatice. Quant aux passages des Livres Sapientiaux qui forment le commun des capitules de l'office de Beatâ, et qui se répètent au jour de l'Assomption, avec l'adjonction d'un seul qui est propre à cette fête, et puisé à la même source, il y a longtemps que de graves théologiens ont justifié, contre les Protestants, l'Église romaine d'avoir appliqué à Marie ces sentences qui se rapportent à la divine Sagesse, en faisant voir la liaison sublime du plan de la création de l'univers, avec celui de l'incarnation qui nécessitait une Mère de Dieu. Cela peut être de la très haute théologie;  mais ce n'est pas  du sens accommodatice.

Je passe, Monseigneur, sur cette imputation que vous ne craignez pas de faire peser sur moi si injustement, d'avoir dit que les versets de la Bible dont l'Église n'a pas fixé le sens par une décision, sont à mon avis de simples

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versets sans valeur (1). J'ai horreur de cette doctrine impie, et mon texte me vengera toujours de ce que vous avez voulu lui faire dire. Je n'ajouterai donc rien à ce que j'ai dit sur cette accusation, dans ma première Lettre (2).

Pareillement, lorsque vous prenez la peine de me rappeler que si l'Écriture est, d'un côté, soumise à l'Eglise, l'Eglise, à son tour, est soumise à l'Ecriture, comme si je n'eusse pas toujours reconnu ce principe. Cette affectation ne peut donner de mauvaises idées de ma doctrine qu'aux personnes qui n'ont pas lu mon livre et qui pourraient croire, sur votre parole, Monseigneur, que j'ai enseigné que l'Écriture, comme Parole de Dieu, est soumise à l'Église. Tous ceux qui ont lu les Institutions n'y ont rien vu de semblable, et l'on peut dire que l'usage et l'interprétation de l'Écriture sont laissés à l'Esprit qui parle et agit par l'Église seule, sans mépriser les Livres saints, comme vous m'en accusez (3); imputation contre laquelle je proteste avec toute l'énergie de ma foi.

Permettez-moi, Monseigneur, de suivre votre argumentation : « Je vous demanderai s'il est permis aux évêques de se servir de la Bible pour leur saint ministère, s'il leur est expressément recommandé par saint Paul d'en faire un continuel usage pour enseigner, reprendre, corriger, et à plus forte raison pour prier, puisque la lecture assidue des saints oracles peut les conduire à la plénitude de l'homme parfait. Il n'est pas facile de comprendre comment ils pourraient s'en servir autrement que par des extraits ou des coupures ; à moins que vous ne trouviez plus catholique de les astreindre à copier la Bible entière pour ne pas isoler les versets de leur contexte (4).  »

(1)  Examen, page 247.

(2)  Première Lettre à Monseigneur l'évêque d'Orléans, page 287.

(3)  Examen, page 249.

(4)  Examen, page 251.

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Je prendrai  la liberté de vous répondre qu'il est non seulement permis, mais recommandé aux évêques de se servir de la Bible pour leur saint ministère ; c'est à eux de l'expliquer et de l'interpréter au peuple; et l'Église vous verrait avec joie, Monseigneur, monter dans la chaire de votre cathédrale, et commencer une suite d'homélies sur le Pentateuque, les Psaumes, les Prophètes, ou les saints Évangiles. A l'exemple des anciens évêques, vous pourriez enseigner, reprendre et corriger votre peuple dans ces homélies à la manière des Pères, et produire des fruits abondants  de  lumière  et d'édification,  par votre doctrine qui serait pure et conforme à l'enseignement de l'Église.  Cependant, Monseigneur, quoique vous ayez ainsi le droit et le devoir d'enseigner votre peuple, quoique  vous soyez établi sur le chandelier dans  l'Église, on ne pourrait cependant pas dire que ce serait toujours l'Église qui parlerait par  votre bouche, quand vous exposeriez les principes du dogme et de la morale. Votre enseignement,  tout légitime  qu'il serait, n'en demeurerait pas moins sujet à correction, et tous ceux qui vous écouteraient ne devraient prêter qu'une adhésion conditionnelle à votre doctrine, toutes les fois que vos interprétations ne reposeraient que sur vos lumières particulières.  Mais, Monseigneur, dans cette exposition des saintes Écritures, il ne tiendrait qu'à vous d'être le plus souvent l'organe  de l'Église; car on ne saurait admettre, comme vous le dites, qu'il n'y a pas plus de cinquante versets de la  Bible expliqués par l'Église ; les conciles, les décrétales des Papes, la Liturgie, l'enseignement des Pères, ont assez éclairé l'ensemble des Écritures pour assurer longtemps l'autorité de vos homélies.

Quand vous réclamez encore pour les évêques le droit de se servir de la Bible pour prier, personne n'aura garde de s'opposer à l'exercice de ce droit sacré. Les saintes Écritures contiennent, sans parler du  Psautier,

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d'innombrables prières dans lesquelles les premiers Pasteurs peuvent et doivent puiser, plus encore que les simples fidèles, la matière de leurs entretiens avec Dieu. Mais il ne s'ensuit pas qu'un évêque particulier puisse toujours répudier le Livre des prières que l'Église a emprunté à l'Écriture sainte, et qui renferme aussi la Tradition, pour le remplacer de fond en comble par un livre nouveau, sous le prétexte que toutes les phrases de ce livre nouveau sont empruntées à l'Écriture. C'est pourtant là toute la question entre vous et moi.

Vous ajoutez, Monseigneur : « Il n'est pas facile de comprendre comment les évêques pourraient se servir de la Bible, autrement que par des extraits ou des coupures; à moins que vous ne trouviez plus catholique de les astreindre à copier la Bible entière pour ne pas isoler les versets de leur contexte (1). » — En effet, Monseigneur, je n'ai point à juger de la manière dont vous croirez devoir vous servir de l'Écriture sainte pour les exercices de votre dévotion particulière, ni à prononcer lequel sera le plus avantageux de copier la Bible entière, ou d'isoler les versets de leur contexte. Il s'agit simplement du Missel et du Bréviaire, livres publics, officiels, antiques, qui ne sont ni à faire ni à refaire; j'ai dit et je dirai toujours qu'un évêque particulier qui publie par son autorité seule un nouveau bréviaire, ou un nouveau missel, ne fussent-ils composés l'un et l'autre que de versets choisis dans l'Écriture, ne saurait leur donner la valeur dogmatique du Bréviaire et du Missel publiés par l'Église :

« Mais Notre-Seigneur, dans ses discours, et les Apôtres dans leur prédication, et les saints Pères dans leurs homélies, ne morcellent-ils pas la sainte Ecriture (2) ? » — J'oserai  vous faire observer, Monseigneur,

(1)  Examen, page 25 1.

(2)  Examen, ibid.

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que tout ce qui est permis à Jésus-Christ n'est pas permis à un évêque. Jésus-Christ est la Parole éternelle, la Sagesse du Père. Les saintes Ecritures sont inspirées par son Esprit; si donc il les a soumises à l'interprétation de l'Église, comment n'en aura-t-il pas le domaine ? Serait-il donc permis de dire que l'Ange du Testament a morcelé les Ecritures qui rendent témoignage de lui?

Quant au droit des Apôtres sur les saintes Ecritures, n'étaient-ils pas inspirés, ces amis de l'Époux, du même Esprit qui les dicta et qui les continuait par eux ? Certes, Monseigneur, personne n'a plus que moi le respect que tout catholique doit avoir pour l'épiscopat; mais n'est-il pas inouï qu'on veuille autoriser les entreprises de quelques évêques isolés contre la Liturgie de l'Église, par l'exemple de Jésus-Christ et de ses Apôtres ? Ce n'est plus simplement réclamer pour ces évêques particuliers l'infaillibilité, c'est vouloir leur attribuer non seulement l'inspiration que reçurent les Apôtres, et dont l'Église même ne jouit pas, mais encore la divinité incommunicable du Verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde (1).

Quant à l'exemple des Pères, de saint Augustin ou de saint Jean Chrysostôme, par exemple, toute proportion gardée, il n'est pas moins disconvenant. Et quels sont donc, parmi les évêques français du XVIII° siècle, ceux que l'Église a mis au rang de ses Docteurs? Et d'ailleurs, pensez-vous, Monseigneur, que saint Augustin ou saint Jean Chrysostôme, s'ils eussent vécu dans un temps où la plus grande partie de l'Église offrait à Dieu une même prière liturgique, eussent songé à briser cette unité, par la prétention de faire mieux que l'Église ? Enfin, c'est un principe admis en théologie, que les Pères, pris individuellement,

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