Institutions liturgiques (page 173)
Clément VIII n'est pas moins formel dans la Bulle que je viens de citer, quand il nous enseigne que l'unité liturgique opérée par la publication du Bréviaire romain, est fondée sur l'unité de Dieu, sur l'unité du Pontife suprême, et sur l'unité du corps dont les fidèles sont les membres. Ou il faut dire que Clément VIII abuse des principes dans cette Bulle aussi répandue dans l'Église que celle saint Pie V, ou il faut convenir que l'unité dans la Liturgie correspond à ce qu'il y a de plus intime dans la Religion et dans l'Église. Je ne doute pas, Monseigneur, que vous n'admettiez comme moi la seconde supposition, préférablement à la première. Maintenant, que s'ensuit-il si ce n'est que le principe de l'unité liturgique a son fondement dans le dogme même et dans la constitution de l'Église ? Nous en étions déjà convaincus à l'avance l'un et l'autre ; car il m'est impossible de supposer que vous ne m'ayez pas accordé le principe établi ci-dessus au Ier paragraphe, savoir que la discipline ecclésiastique est l'expression du dogme.
Mais pénétrons plus avant, et voyons si nous pourrons nous rendre compte des raisons qui ont amené cette
(1) Examen, page 304.
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discipline générale de l'unité liturgique qu'il est impossible de nier en fait. Comment est-elle sortie des nécessités du dogme ? C'est que l'unité du fond amène tôt ou tard l'unité de la forme, afin qu'il y ait accord parfait. Je comprends parfaitement, Monseigneur, que si l'on considère la vertu de Religion comme impuissante à produire par elle-même autre chose que des actes intérieurs, si on admet que le culte divin ne fait pas partie essentielle de la vertu de Religion, on doit enseigner en même temps qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre l'unité de croyances, l'unité de régime, l'unité de charité qui existent dans l'Église, et l'unité de formules dans la prière. Mais si, au contraire, comme il a été prouvé, dans la première partie de cette Défense, la Religion n'est point complète sans le culte extérieur, si la Liturgie fait partie essentielle de la Religion, la Liturgie doit tendre à être une comme la Religion dont elle est la forme.
Vous vous êtes égayé, Monseigneur, sur ma tendresse pour les formules positives de la prière (1), permettez-moi de vous répondre sérieusement. La foi que nous professons l'un et l'autre est positive, les formules qu'elle emploie dans l'expression de ses hommages envers Dieu doivent donc être positives comme elle. Le positif dans les formes a sauvé le fond depuis dix-huit siècles, et le sauvera jusqu'à la fin des temps : mais, de grâce, Monseigneur considérez le danger des théories que vous avez avancées. Pour défendre l'œuvre liturgique du XVIII° siècle, vous avez été obligé de réduire, dans le christianisme, la Religion à de simples actes intérieurs, de nier la valeur dogmatique de la Liturgie, de regarder comme indifférente l’unité dans le culte divin ; ce qui vous a amené par voie de conséquence nécessaire à prétendre que le meilleur bréviaire est celui qu'on dit le mieux (2).
(1) Examen, 104.
(2) Examen, Introduction, page XLIX.
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Nous reviendrons sur cette assertion déjà relevée avec plus d'autorité que je ne le pourrais faire, par Mgr l'évêque de Langres ; mais, du moment que le positif dans les formules sacrées ne vous a pas semblé assez important pour être maintenu par une loi générale, le Bréviaire devenant, à votre point de vue, une chose privée, ou tout au plus diocésaine, la valeur d'une Liturgie ne provenait plus à vos yeux, de l'autorité qui promulgue cette Liturgie ; elle n'était désormais que le résultat individuel du plus ou moins de dévotion de celui qui la récite. Mais, avec cette théorie, toute l'économie de l'Église était renversée : l'autorité devenait inutile, et l'individualisme triomphait. Or, c'est précisément pour éviter un tel malheur que l'Église a toujours tendu, et tendra toujours à l'unité des formes; et si elle l'a fait pour la Liturgie, dans une si vaste proportion, c'est parce que le positif est surtout nécessaire dans cet élément sacré que Bossuet appelle si bien le principal instrument de la tradition.
En effet, Monseigneur, que serait devenue la foi individuelle, même pour ceux qui ont le désir d'avoir la meilleure croyance, sans le secours des formules ou professions de foi, sans ces termes positifs qu'il n'a plus été permis de changer, quand une fois ils ont été fixés par l'Église ? Il serait, peut-être, possible de rédiger une profession de foi dans des termes différents de celle de Pie IV, tout en conservant et développant même le fond de celle-ci : serait-ce à dire pour cela que cette profession de foi serait la meilleure ? Personne assurément ne l'oserait avancer. Et pourquoi ? Parce que ce qui fait le mérite d'une profession de foi, c'est l'orthodoxie garantie des dogmes qu'elle contient. Or, quel autre moyen que l'autorité jointe à l'unité pour garantir une formule de doctrine ? C'est le solennel accord de ces deux forces divines dans l'Église sur certaines formules positives, sur certains mots positifs, qui fait que la foi traverse les âges,
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toujours la même, toujours pure, toujours inviolable. C'est la raison pour laquelle, dans tous les siècles, on a réputé hérétiques ceux qui consentaient, disaient-ils, à reconnaître le dogme, mais refusaient de souscrire les Formulaires positifs décrétés par l'Église. Rappelons-nous entre autre cette immense fraction du parti arien, dont les membres voulaient bien reconnaître le Fils de même substance que le Père, mais refusaient d'admettre le terme consubstantiel ? L'Église communiquait-elle avec eux ? Libère, dans les fers, eut le malheur de souscrire une formule de foi qui ne renfermait rien d'hétérodoxe, mais de laquelle le mot consubstantiel était absent ; cette faiblesse ne lui fut-elle pas reprochée comme un crime ?
Vous me direz peut-être, Monseigneur, que vous m'accordez tout cela, mais que vos principes sur la Liturgie n'ont rien de contraire aux vérités que j'admets en ce moment. Permettez-moi de continuer. J'arrive de suite à une première conclusion ; c'est que l'intérêt même de la foi demande que les formules de doctrine soient positives; or elles ne sont positives qu'autant qu'elles sont unes. Ce n’est pas pour être enfouies dans l'ombre d'une bibliothèque que l'Église les prépare et les élabore avec tant de soins : c'est afin qu'elles se répandent dans le monde entier, et deviennent le mot d'ordre des Catholiques. Les Apôtres ont donné l'exemple en composant leur symbole positif.
Or, Monseigneur, qu'est-ce que la Liturgie, au point de vue de la doctrine ? Le principal instrument de la tradition, selon Bossuet ; la loi de la croyance, selon saint Célestin ; la source de la plupart des décisions dogmatiques, selon l'histoire et la théologie. La Liturgie est donc une vraie profession de foi ; elle contient la foi de l'Église. J'en ai donné les preuves dans ma deuxième Lettre. Je dis donc pour seconde conclusion : Donc, la
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Liturgie doit être positive dans ses formules; donc la Liturgie doit tendre à l’unité, par les nécessités même du dogme dont elle est l'expression et le dépôt. Donc, l'unité liturgique qui existe de fait dans la plus grande partie de l'Église est fondée en droit. Donc, le meilleur bréviaire n'est pas celui qu'on dit le mieux, mais bien le plus autorisé, celui qui est devenu le plus positif par l'infaillibilité même de l'autorité qui le promulgue, et par l'accord du plus grand nombre d'Églises qui le récitent.
Voilà pourquoi, dès le quatrième siècle, nous voyons les Conciles se préoccuper de rendre les prières liturgiques immuables et positives; bientôt après, les provinces ecclésiastiques établir dans la Liturgie cette forme d'unité que Mgr l'archevêque de Toulouse nous donne comme le moyen d'en assurer l'orthodoxie ; enfin, le Siège apostolique, secondé dans ses efforts par près de huit cents églises sur neuf cents, réunir dans une même prière l'immense majorité des membres de la famille du Christ, moyen certainement plus efficace pour assurer l'orthodoxie du principal instrument de la tradition de L’Église, que celui que propose Mgr l'archevêque de Toulouse.
N'êtes-vous pas frappé comme moi, Monseigneur, de voir consommée depuis des siècles, dans l'Église, cette mesure qui a mis aux mains du Pontife romain la rédaction et la promulgation de la prière liturgique, pour environ les neuf dixièmes des diocèses ? Et remarquez que cette mesure ne date pas d'hier : voici trois siècles que le Concile de Trente l'a sanctionnée, en renvoyant au Pontife romain le soin de publier le Missel et le Bréviaire universels. En agissant ainsi, le Concile n'établissait même pas une discipline nouvelle. Plus de quatre siècles avant lui, le droit du Pontife romain à rédiger et à publier la Liturgie à l'usage de l'Église universelle était reconnu, et ce sont des auteurs français qui nous l'apprennent.
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Nous lisons dans le Gemma animœ d'Honorias d'Autun, ces paroles remarquables : « Le Pape est appelé le Père des Pères, ou le gardien des Pères. Il est appelé Universel, parce qu'il possède la principauté de l’Église universelle... Sa fonction est de régler les messes et les offices divins, de modifier les canons, selon les temps, pour l'utilité de l’Église (1). » Or, Monseigneur, vous savez que ce célèbre liturgiste français vivait au XII° siècle, et qu'il a écrit ce Traité vers 113o. Mais il n'est pas le seul, en ce siècle, à avoir reconnu le droit du Pontife romain sur la rédaction des Messes et des offices divins. Le Traité non moins fameux De Sacramentis, publié sous le nom d'Hugues de Saint-Victor, l'une des principales gloires de l’Église de Paris, et qui, s'il n'est pas de ce pieux chanoine, appartient à un autre Français, Robert Paululus, prêtre d'Amiens, qui vivait en 1174 (2), confirme presque dans les mêmes termes l'unité procurée dans la Liturgie par l'autorité papale dont elle émane (3).
Mais, à quel titre, Monseigneur, la publication des formules liturgiques a-t-elle été ainsi remise insensiblement aux mains du Souverain Pontife, si ce n'est parce que la Liturgie est de la nature des causes majeures ? En effet, les causes majeures qui ressortissent du Siège apostolique,
(1) Papa dicitur Pater Patrum, vel custos Patrum. Hic enim universalis nuncupatur, quia universae Ecclesia? principatur..... Papae autem officium est missas et divina officia ordinare, Canones pro tempore ad utilitatem Ecclesiœ immutare, etc. Honorii Augustodunen. Gemma animae. Lib. I, cap. CXXXVIII, Bibl. Max. Patrum. Tom. XX, page 1017. — Ap. Migne, T. 172, col. 601.
(2) Histoire littéraire de la France. Tom XIV, page 556.
(3) Papa dicitur quia pater patrum. Hic universalis dicitur, quia universae praeest Ecclesiœ..... Ejus officium est missas et divina officia ordinare, Canones etiam pro tempore, ad utilitatem Ecclesia; promulgare vel immutare. Hugonis de S. Victore. Tom. III. De Sacramentis. Lib. I, cap. XLIII. De Summo Pontifice et officio ejus. Page 369.
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sont celles qui intéressent à un haut degré la Foi, les mœurs et la discipline. En sa qualité de Confession de Foi, la Liturgie moralement universelle avait donc droit de faire partie de ces causes réservées. Nous verrons ailleurs que les Liturgies particulières approuvées confirment cette règle, bien loin de l'ébranler.
La raison de cette discipline est d'ailleurs évidente. Qui ne comprend en effet, que si la Liturgie est variable et sujette à toutes les modifications qu'un pouvoir local peut lui faire subir, son autorité devient nulle dans les questions de la Foi ? Et cela a été si bien compris, depuis l'antiquité, que hors de la France, les rares liturgies particulières qui existent encore, sont maintenues immuables dans les églises qui les emploient. L'Eglise ambrosienne n'a point, sur cette matière, une autre conduite que l'Église grecque : les générations passent, les prélats se succèdent, mais la Liturgie reste. Nous avons vu, dans la deuxième Lettre, l'autorité que l'antiquité confère aux liturgies particulières.
Mais quand à la durée d'une liturgie vient se joindre le caractère de l'universalité morale, c'est alors que l'on sent que ses formules sont une profession permanente de la Foi. On bénit l'autorité énergique et prudente qui a réalisé ce plan sublime pour la sécurité de nos dogmes dans leur expression populaire; on offre l'hommage de sa reconnaissance aux prélats dont l'accession à la Liturgie romaine a accompli une telle merveille; on aspire à cet heureux jour qui nous fera voir le monde entier réuni dans un seul langage pour honorer le Dieu unique.
Comment se fait-il que les avantages de l'unité liturgique pour la conservation du dépôt de la Foi, ne soient pas sentis par tous ceux qui font profession de regarder comme une mesure salutaire à la doctrine, l'usage obligé d'une seule et même langue dans le service divin ?
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On conçoit que les fauteurs de l'innovation du XVII° siècle, poussant hardiment leur pointe, ait été jusqu'à tenter la substitution de la langue vulgaire à la langue latine dans la Liturgie ; jusque-là que désespérant de réussir en France, pour le moment, ils allèrent faire leurs essais en Hollande. Mais nous qui sommes obligés de défendre contre les hérétiques cet usage impopulaire d'une langue morte et étrangère dans nos chants et nos prières publiques; mais nous qui démontrons la sagesse de cette mesure par les avantages qu'elle offre pour la conservation de la doctrine, à l'aide de formules positives, répétées à l'unanimité, sans distinction de temps et de lieux; ne serions-nous pas les plus inconséquents des hommes, si tout en conservant ce que cet usage présente d'incommode au point de vue pratique, nous allions nous faire les patrons d'un système au moyen duquel cette langue étrangère et morte ne servirait plus qu'à multiplier les formules variables et locales de vingt liturgies particulières, faisant ainsi servir à la confusion et à la diversité, ce qui n'a été établi que dans un but d'ordre et d'unité ? Qu'il y a loin de cette imprudente conduite à celle du Concile de Trente qui, dans sa XXII° session, décide comme un dogme la sainteté de l'usage de la langue latine dans la Liturgie, et dans la XXV° renvoie au Pontife romain le soin de publier le Missel et le Bréviaire pour toute l'Église !
Le fait de l'unité liturgique qui existe aujourd'hui et qui tend à s'accroître, a donc sa raison dans le mode de conservation et de transmission de la foi de l'Église ; il est donc en harmonie avec le dogme, en même temps qu'il est une des expressions de l'unité intime et divine qui fait le fond de la doctrine catholique. J'ajouterai qu'il a ses racines dans la constitution même de l'Église.
Il ne faut que lire les canons des conciles qui
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prescrivent l'unité de Liturgie dans la même province ecclésiastique, et les décrets des Pontifes romains qui étendent cette mesure au plus grand nombre des églises, pour se convaincre que l'unité liturgique est un des plus puissants moyens pour unir ensemble les diverses parties de la société chrétienne. C'est vers ce but que le Siège apostolique a marché constamment, et la raison en est évidente pour quiconque veut réfléchir aux inconvénients de la pluralité d'idiomes, et aux avantages de l'unité de langage, dans un même empire. Mais si pour les états terrestres cette unité est si désirable, quelle n'est pas son importance dans une société qui a pour lien fondamental l'unanimité des croyances professées? Quel moyen plus efficace et plus sûr de constater cette unanimité que l'usage des mêmes formules de prières publiques ? Et les églises particulières, comment se rattacheront-elles au centre qui les régit par un lien plus fort que celui qui les astreint à recevoir de l'Église métropolitaine ou patriarchale, les formules dont elles ont besoin pour exercer la Liturgie ? Cette mesure d'ordre et de subordination n'est donc point étrange, et on peut même dire que, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer. Mais elle existe, car elle est sortie de bonne heure du génie même du gouvernement ecclésiastique. L'unité purement métropolitaine, il est vrai n'a pas été de longue durée; elle s'est fondue dans une plus vaste unité. Ainsi les Gaules, sous Pépin n'avaient déjà plus qu'une seule Liturgie ; ainsi l'Espagne tout entière, au temps d'Alphonse VI, pratiquait unanimement la Liturgie gothique.
Et qu'on n'attribue pas la centralisation actuelle des formes de la prière liturgique au seul génie des Pontifes romains. Le patriarche de Constantinople l'a exercée lui-même dans son ressort, dès le septième siècle, et depuis il l'a étendue, en sa qualité prétendue de Patriarche
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oecuménique, à toutes les églises de son rite qui se trouvent dans les patriarchats d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem; c'est même un des canons de l'Église melchite consigne dès le XII° siècle, dans le recueil de Balsamon (1).
Comment alors les Pontifes romains, Patriarches de l'Occident, qui possèdent la pleine puissance sur toute l'Église, le droit inaliénable sur les causes majeures, la charge d'enseigner tous les fidèles, n'auraient-ils pas saisi et organisé ce droit important de régler et de fixer la Liturgie; droit qui entraîne de si grandes conséquences pour la foi, la morale et la discipline ? Dès le commencement du V° siècle, saint Innocent le réclamait déjà, comme nous l'avons vu, sur l’Italie, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique, la Sicile et les îles adjacentes, et généralement sur toutes les églises fondées par les missionnaires du Siège apostolique. Les Papes n'ont fait autre chose qu'appliquer ce principe ; et aujourd'hui, que par une terrible permission divine, l'Église catholique se trouve presque réduite au seul patriarchat d'Occident, qui se compose de toutes les églises latines des cinq parties du monde, l'unité romaine de la Liturgie est non seulement un grand fait que personne ne peut nier, mais encore un des plus puissants moyens par lesquels se conserve entre toutes ces églises l'unité de foi, et le lien de société visible. Honneur donc à la sagesse, à la prudence, à la fermeté des Pontifes romains, auteurs et conservateurs de cette imposante communion, qui amène après elle tant et de si précieux avantages!
Vous me dites à cela, Monseigneur, que les églises qui n'ont pas la Liturgie romaine ne sont pas moins fidèles au Siège apostolique que celles qui gardent ce lien avec Rome. Vous produisez en exemple l'Église de Milan.
(1) De Jure Grœco-Rom. Lib, V, page 263.
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« Seule entre toutes les autres, dites-vous, elle a conservé ses rites, malgré les efforts réunis des deux puissances; cependant, on serait bien embarrassé encore aujourd'hui, de trouver une église plus catholique et plus intimement unie au Saint-Siège que celle de Milan, malgré la différence de sa Liturgie avec le rite romain (1). »
Permettez-moi, Monseigneur, quelques observations. D'abord, il est triste dans une question de droit ecclésiastique d'être réduit à défendre la résistance opposée par une église particulière aux efforts réunis des deux puissances : l'histoire enregistre de tels faits, mais il est dangereux et d'un exemple funeste d'aller y chercher des arguments, surtout quand on est soi-même dépositaire de la puissance ecclésiastique. En second lieu, Monseigneur, la liturgie de Milan est aujourd'hui confirmée par le Saint-Siège, elle date de plus de douze cents ans; en sorte que si elle est moins grave d'autorité que celle de Rome, elle ne saurait protéger les liturgies françaises qui ne datent que d'hier, et ne sont point ni ne peuvent être approuvées par le Saint-Siège, puisqu'elles ont été établies sur les ruines de la Liturgie romaine. Mais est-il bien certain, Monseigneur, que l'Église de Milan ait toujours été si intimement unie au Saint-Siège, malgré la différence de sa Liturgie arec le rite romain? Ne disons rien des éléments du Joséphisme qui s'agitent depuis longtemps dans son sein; laissons en paix la cendre de son dernier archevêque; mais, de grâce, Monseigneur, citez-moi en Italie une église au sein de laquelle, à diverses époques du moyen-âge, se soient rencontrées des factions plus turbulentes et plus audacieuses dans l'opposition à l'égard du Saint-Siège qu'il ne s'en est trouvé dans l'Église de Milan? Et qu'on ne dise pas que la Liturgie
(1) Examen, page 18.
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n'y était pour rien; car il n'est que trop certain que le rite ambroisien était précisément le drapeau à l'ombre duquel se ralliait cette petite Église nationale. Comme je ne puis pas donner ici un cours d'histoire de l'Italie au moyen âge, je me contenterai de rappeler un seul fait et je me flatte qu'on le trouvera suffisamment caractéristique.
J'emprunte le récit de saint Pierre Damien lui-même, que Nicolas II avait envoyé à Milan, en qualité de légat, pour extirper de cette église le désordre des mœurs qui souillait le clergé, et la simonie qui était si répandue que, au rapport du saint Docteur, à peine rencontrait-on dans le nombreux clergé de Milan, un clerc qui eût été ordonné gratuitement. « Nous fûmes d'abord reçus avec le respect dû au Siège apostolique, et nous fîmes connaître l'objet de notre mission. Un jour après, il s'éleva tout à coup, par la faction des clercs, un murmure dans le peuple. Ils disaient que l'Église ambrosienne ne devait pas être soumise aux lois de l'Église romaine, que le Pontife romain n'avait aucun droit de juger ce siège, ni de faire des dispositions à son sujet. Il est indigne, disaient-ils que celle qui, sous nos ancêtres, a toujours été libre, se soumette aujourd'hui à une autre église, pour notre opprobre et notre confusion. Enfin, les cris et le tumulte s'élèvent de plus en plus, on s'ameute de différents côtés autour du palais épiscopal, les cloches sont mises en branle, la ville retentit des sons d'une immense trompette d'airain; tout faisait présager ma mort, et plusieurs avaient soif de mon sang (1). »
(1) Nobis digna Sedis Apostolicae veneratione receptis, ac negotiis, qua: nos attraxerant, intimatis, post diem alterum factione Clericorum repente in populo murmur exoritur, non debere Ambrosianam Ecclesiam Romanis legibus subjacere, nullumque judicandi, vel disponendi jus Romano Pontifici in illa sede competere. Nimis indignum, inquiunt, ut qua; sub pro-genitoribus nostris semper extitit libera, ad nostrœ confusionis opprobrium nunc alteri, quod absit, Ecclesiae sit subjecta. Postremo tumultuantium clamor attollitur, ex diversis partibus ad Episcopale palatium convenitur : dein tintinnabula perstrepunt, prœgrandis aereae tubae, quae illic est, tota civitas clangoribus intonatur. Intentabant mihi, ut ita loquar, omnia mortem, et ut ab amicis meis sœpe suggestum est, nonnulli meum sanguinem sitiebant. [S. Petri Damiani opp. Tom. III, opusc. V. Actus Mediolani, page 76. — Ap. Migne, Tom. CXLV, col. 90.)
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Le courageux légat réussit dans sa mission et réconcilia enfin au Saint-Siège l'archevêque et ses clercs qui se soumirent à la pénitence. L'année suivante, 1060, Nicolas II, effrayé des tendances schismatiques qui s'étaient révélées dans le clergé de Milan, et qui cherchaient leur prétexte dans la Liturgie ambrosienne, voulut assurer au Siège apostolique un titre de plus à l'obéissance des Milanais, en les astreignant à la Liturgie romaine. Saint Pierre Damien fut de nouveau envoyé vers cette église ; mais il rencontra une opposition si forte à l'objet de sa mission, qu'il fut contraint de revenir à Rome, sans avoir rien pu obtenir.
L'Eglise de Milan, que vous citiez, Monseigneur, comme un argument à l'avantage des liturgies particulières, nous fournit donc au contraire une preuve des dangers que j'ai signalés; et il n'est pas étonnant que le Pape Eugène IV, au quinzième siècle, ait fait de nouveaux efforts pour amener cette église à la communion des prières romaines, afin d'assurer davantage sa fidélité au Saint-Siège. Ce Pontife ne réussit pas mieux que n'avaient fait Nicolas II et saint Adrien Ier; mais si, plus tard, le Siège apostolique, renonçant à son espoir, a daigné confirmer, pour le bien de la paix, une Liturgie ancienne, orthodoxe, et pour laquelle le peuple témoignait un attachement invincible, il semble, encore une fois, Monseigneur, que les résistances scandaleuses qui eurent lieu autrefois, de la part du clergé et du peuple de Milan,
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ne méritent pas d'être célébrées avec tant de complaisance. Parlant de la mission du Cardinal de Castiglione par Eugène IV, à Milan, vous dites, Monseigneur : « Le clergé et le peuple enveloppèrent le palais où le légat était descendu, et, la torche à la main, ils menacèrent de l'y brûler vif, s'il ne rendait le Missel et ne vidait le logis. Le Légat aima mieux renoncer à sa mission que d'attendre l'événement. Il fit jeter le livre par la fenêtre et partit (1). » On conçoit qu'après avoir fait un mérite aux Milanais d'avoir bravé les efforts réunis des deux puissances, cette narration grotesque soit tombée de votre plume ; mais, il est permis de douter que si quelques paroisses du diocèse d'Orléans faisaient ainsi vider le logis à un vicaire général envoyé par vous pour y extirper ce que vous jugeriez un abus, la résistance vous parût, Monseigneur, d'aussi bon goût. Quant à la vérité historique, la circonstance de vider le logis est un simple embellissement du récit : le peuple redemandait son Missel et non l'expulsion du Légat. Il y a ici simplement un de ces traits dégagés qui ne sont pas très rares dans l’ Examen.
Rome céda donc, pour le bien de la paix, et depuis la fin du XV° siècle, la Liturgie ambrosienne fut si souvent confirmée par les Souverains Pontifes, que saint Charles avait coutume de dire que, par ces approbations, cette Liturgie était devenue plus romaine que milanaise. La situation est donc fort différente de celle que nous avons à déplorer en France. Dans la plupart des diocèses où règnent les liturgies particulières, il est notoire qu'elles furent établies malgré l'opposition et les représentations des Chapitres ; elles n'ont point pour elles l'antiquité ; la plus répandue a été fabriquée par la main des Jansénistes, et ni les unes ni les autres n'ont reçu la confirmation
(1) Examen, page 143.
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apostolique, bien qu'elles aient été implantées sur les ruines de la Liturgie romaine.
Vous n'auriez donc pas dû, Monseigneur, alléguer l'Église de Milan comme un exemple irréfragable de la parfaite union que les liturgies particulières maintiennent entre le Siège apostolique et ceux qui les professent. Parlerons-nous maintenant de l’Église grecque et des autres églises orientales? Le fait est que ces églises, qui n'ont jamais été soumises à la Liturgie romaine, sont aussi depuis de longs siècles, hors de la communion du Saint-Siège. Assurément, je suis loin de prétendre que leur schisme soit une conséquence directe de leur liberté en matière de Liturgie ; mais je ne craindrai pas de répéter que la communion des prières romaines eût été un lien de plus à briser et un obstacle au schisme, le jour où ces églises se séparèrent du centre de l'unité. Nous le voyons, du reste, de nos jours, dans le royaume de Pologne, puisque le Rite romain est l'unique obstacle qui ait retardé jusqu'ici l'exécution des projets de l'empereur de Russie, pour la réduction de cette église à son schisme ; tandis qu'il ne lui a fallu que commander ce schisme pour le consommer dans les provinces qui suivaient le rite grec-uni. En présence d'une situation si lamentable, on ne peut s'empêcher de regretter que le grand Pontife saint Grégoire VII, qui s'entendait en fait de gouvernement ecclésiastique, n'ait pas réussi dans son projet d'astreindre les divers peuples de race slave aux lois et aux formules de la Liturgie romaine.
Niera-t-on la puissance de l'unité liturgique pour maintenir et fortifier la dépendance à l'égard du Siège apostolique, quand on considère les efforts de la secte janséniste pour briser le lien de la prière commune qui unissait toute la France au Saint-Siège, jusqu'à la fin du XVII° siècle? Depuis l'accomplissement de cette œuvre malheureuse, soutenue par les arrêts des Cours de
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justice du royaume, n'avons-nous pas vu la constitution civile du Clergé doter la France d'une église nationale, par l'inspiration de ces mêmes hommes, qui avaient applaudi à l'œuvre de Vigier et Mésenguy ? Ricci et ses curés dans leur synode de Pistoie, battaient des mains pour applaudir à la destruction de la Liturgie romaine, et préparaient un nouveau bréviaire dont les éléments devaient être empruntés à celui de Paris. Peu d'années après, en 1790, un membre de l'Assemblée Constituante proposait dans une motion imprimée l'adoption de ce bréviaire comme celui de la nation(1). En 1797, le concile des évêques constitutionnels à Paris reprenait cette motion, et, en 1802, le nouveau Concordat était présenté par Portalis au Corps Législatif, mais accompagné des Articles organiques dont une des dispositions décrétait aussi une Liturgie nationale pour la France. Enfin, car il faut tout dire, en 1843, pour avoir entrepris la défense des liturgies françaises, Mgr l'archevêque de Toulouse recevait, à la tribune de la chambre des députés, les félicitations de M. Dupin et de M. Isambert, et dans la presse, les éloges du Journal des Débats, du Siècle, du Courrier Français, de l'Emancipation, etc.
Je passe rapidement sur ces faits, dont la plupart sont rapportés au long dans les Institutions liturgiques ; mais on peut dire que c'en est fait de la logique, s'ils ne prouvent pas jusqu'à l'évidence que l'unité liturgique est aussi favorable au maintien de la liberté ecclésiastique, que les Liturgies particulières lui peuvent être funestes.
J'ose donc conclure, Monseigneur, que l'unité liturgique qui existe de fait dans les neuf dixièmes de l'Église catholique a sa racine dans la constitution même de cette Église ; d'autre part, nous avons vu qu'elle était une