Institutions liturgiques (page 175)
La seconde conséquence de ce qui précède est que désormais la publication d'un nouveau bréviaire ou d'un nouveau missel en France est devenue moralement
(1) Van Espen. Jus Ecclesiasticum universum. Pars I. Titul, XXII, n° 20. — Ibidem. Titul. XXV n° 24. De horis canonicis. Pars I. cap. IV, § 2.
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impossible. Le Bref de Grégoire XVI à Mgr l'archevêque de Rheims est connu ; il est l'objet du respect non seulement des défenseurs de la Liturgie romaine, mais encore des partisans des nouvelles liturgies. Or, il ne suffit pas pour apprécier la portée de ce Bref, de dire avec vous, Monseigneur, que Grégoire XVI vient de réveiller, avec une admirable réserve, le souvenir de la Bulle de saint Pie V (1) ; sans doute le Pontife a procédé dans cette décision avec une charité apostolique ; mais il n'a nullement eu l'intention de se borner à réveiller le souvenir d'une Constitution qui fait partie de la discipline générale de l'Église. Il consent simplement, pour le présent, à ne pas en presser l'exécution ; il s'abstient de décider les cas de conscience qui lui ont été soumis par l'illustre Prélat, parce qu'il redoute, dit-il, les graves dissensions qui pourraient s'en suivre. Il est donc bien clair que la décision que Rome tient en suspens ne serait pas favorable à l'innovation liturgique. Comment supposer après cela que nous pourrions être condamnés à revoir encore imprimer ou réimprimer des liturgies particulières, sans l'avis du Siège apostolique ?
J'avoue, Monseigneur, que j'ai été surpris que, dans votre Examen, où vous paraissez prendre acte du Bref de Grégoire XVI, vous m'ayez mis au rang de ces écrivains téméraires qui s'asseyent sur la chaire de Pierre, pour annoncer ce que le Pape veut ou ne veut pas (2). La volonté de Grégoire XVI est suffisamment connue par son Bref, et des actes récents montrent avec assez d'évidence que Pie IX n'a point sur cette matière d'autres sentiments que ceux professés par Grégoire XVI, et fondés sur l'accord des décisions de trois des Congrégations romaines, le Concile, les Rites et l'Index. Vous dites quelque part,
(1) Examen, page 310.
(2) Ibid., page485.
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Monseigneur : Mais, de bonne foi, l'Église se gouverne-t-elle par des on-dit, et par des chuchotements? Vivons-nous de conversations ou de lois (1) Je suis tout à fait de votre avis, Monseigneur, et d'autant plus qu'on a trop souvent voulu se débarrasser des bulles de saint Pie V, en alléguant des on-dit et des conversations, pour éluder la portée des constitutions romaines en faveur de l'unité liturgique. Aujourd'hui, grâces à Dieu, cela n'est plus possible ; on ne peut pas ranger le Bref de Grégoire XVI parmi les chuchotements; sa publication a fait trop de bruit, et ses heureux résultats sont aujourd'hui trop éclatants.
Déjà plusieurs de nos Prélats se sont empressés de suivre l'exemple de Mgr l'évêque de Langres, que Grégoire XVI leur proposait pour modèle ; et il n'est pas permis de supposer que vous-même, Monseigneur, ne vous fassiez gloire de les imiter, aussitôt que se présentera cette occasion favorable que Mgr l'évêque de Langres est loué d'avoir saisie, lorsqu'elle s'est offerte à lui. Voici des paroles que vous connaissez et qui doivent en donner l'assurance à tous vos lecteurs. Parlant de l'adoption de la Liturgie romaine par les Évêques de France au VIII° siècle, vous vous exprimez ainsi : « Si la puissance pontificale agissant par elle-même, et par des actes directement émanés de son autorité suprême, eût demandé au clergé de France le sacrifice de son antique Liturgie ; sans doute, en témoignage de leur respect et de leur amour pour le Saint-Siège, les évêques du royaume, d'abord contristés, auraient unanimement obéi au désir du successeur de saint Pierre (2). »
(1) Examen, page 483.
(2) Ibid, page 163.
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Or, Monseigneur, dans le Bref de Grégoire XVI, la puissance pontificale a agi par elle-même; cet acte est directement émané de son autorité suprême; il est empreint delà plus paternelle modération, puisque Rome s'abstient, pour le présent, de presser l'exécution d'une loi qu'elle reconnaît sacrée ; les évêques du royaume n'ont point à défendre une liturgie antique, mais seulement des livres dont l'origine est récente et malheureuse ; leur respect et leur amour pour le Saint-Siège ne sont point au-dessous de ceux que professaient les évêques du VIII° siècle; on peut donc avoir la certitude que tôt ou tard ils obéiront au désir manifesté du successeur de saint Pierre. Comment ne serais-je pas l'interprète de votre pensée, lorsque je me permets de vous associer des premiers aux sentiments du clergé français qui, comme vous l'avouez volontiers, verrait avec bonheur un mouvement favorable au retour de l'unité (1) ?
La troisième conséquence de ce qui précède est que le clergé du second ordre, s'il désire, comme vous en convenez vous-même, Monseigneur, le retour à l'unité liturgique, doit attendre avec confiance ce grand résultat, de la sagesse des évêques, et de leur dévouement au Siège apostolique.
Que l'unité liturgique tant recherchée par l'Église devienne donc de plus en plus l'objet de nos vœux ; préparons son avènement par nos prières d'abord, puis par les demandes respectueuses adressées à ceux auxquels le Siège apostolique a daigné laisser le soin de réaliser ses intentions, et de cicatriser les plaies anciennes. L'étude de la Liturgie reprise avec ardeur, en même temps qu'elle rétablira les saines traditions sur le culte divin, animera de plus en plus les désirs pour la réalisation du plan sublime que seconda Charlemagne, que saint Grégoire VII
(1) Examen, page 271.
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poursuivit vigoureusement, que le Concile de — Trente confirma avec une divine sagesse, et que le Siège apostolique ne saurait jamais abandonner.
Tels sont, Monseigneur, les sentiments qui, à mon a avis, doivent animer aujourd'hui le clergé dans la question de l'unité liturgique, et ils ne sont pas nouveaux chez moi. Dès 1841, avant l'ouverture de la polémique qui s'est élevée à propos des Institutions liturgiques, je m'exprimais ainsi dans la préface du deuxième volume de cet ouvrage ? « Nous éprouvons le besoin de protester contre un abus dans lequel, malgré nous, la lecture de notre livre pourrait peut-être entraîner quelques personnes. Il ne serait pas impossible que certains ecclésiastiques, apprenant par nos récits l'origine peu honorable de tel ou tel livre liturgique en usage dans leur diocèse depuis un siècle, crussent faire une œuvre agréable à Dieu en renonçant avec éclat à l'usage de ces livres. Notre but n'est certainement pas d'encourager de pareils actes qui n'auraient guère d'autre résultat final que de scandaliser le peuple fidèle, et d'énerver le lien sacré de la subordination cléricale. Pour produire un bien médiocre, on s'exposerait à opérer un mal considérable. Nous désavouons donc à l'avance toutes les démonstrations imprudentes et téméraires, propres seulement à compromettre une cause qui n'est pas mûre encore. Sans doute notre intention est d'aider à l'instruction de cette cause, et nous la voudrions voir jugée déjà et gagnée par la tradition contre la nouveauté ; mais une si grande révolutionne s'accomplira qu'à l'aide du temps, et la main de nos évêques devra intervenir, afin que toutes choses soient comme elles doivent être dans cette Eglise de Dieu qu'il leur appartient de régir (1). »
(1) Institutions Liturgiques. Tome II. Préf. Page XIII.
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Trois ans après, le Bref de Grégoire XVI fut publié, et il fut visible à tout le monde que le Siège apostolique estimait déplorable, périlleuse, offensive pour la piété des fidèles, et contraire à la discipline générale, l'innovation liturgique qui a détruit l'unité du service divin dans l'Église de France ; mais qu'il daignait en même temps, pour le présent, laisser au zèle et à la prudence des évêques le soin d'appliquer le remède.
Vous vous êtes plaint, Monseigneur, du mauvais effet que pourrait produire sur l'esprit du clergé, réduit à réciter encore longtemps peut-être certains bréviaires rédigés par des auteurs hétérodoxes, le récit des circonstances qui ont amené le triomphe des modernes systèmes liturgiques. Les quelques expressions du Bref si modéré de Grégoire XVI en disent plus pour compromettre à jamais nos prétendus chefs-d'œuvre aux yeux du clergé, que cent volumes que j'aurais pu écrire, et les intentions manifestées dans ce Bref au sujet du retour à l'unité, avanceront plus la question à cet égard que n'a pu le faire ma Lettre à Mgr l’archevêque de Rheims.
Rome, dans cette affaire, a donc été fidèle à sa politique toute de charité. Dans le passé, elle s'abstint de toute marque d'approbation pour les nouvelles liturgies ; elle les vit naître avec regret, comme on peut s'en convaincre d'après les passages de Benoît XIV que j'ai cités dans mon livre. Le jour où la question se formula en principes dans le livre de l’Evêque de Saint-Pons, elle censura la doctrine qui enseigne que le droit de liturgie appartient aux évêques particuliers ; dans la Bulle Auctorem fidei, elle vengea les Réserves apostoliques violées par le synode de Pistoie, qui, entre autres réformes, annonçait un nouveau bréviaire ; mais craignant les troubles qui pouvaient s'élever, dans un siècle où les dissensions religieuses déchiraient l'Église de France, elle n'alla pas plus loin dans ses manifestations. Aujourd'hui le
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Siège apostolique supplié, par un de nos plus illustres Métropolitains, de s'expliquer sur la pratique à suivre dans cette grave question, a répondu de manière à ne laisser aucun doute. Sa décision est pleine de condescendance ; mais on y sent la vigueur apostolique. Le principe de l'unité liturgique s'y trouve confirmé encore une fois ; et il devient évident pour ceux qui en avaient douté jusqu'alors, que les liturgies françaises, loin d'être un fait et un droit reconnus, sont simplement l'objet d'une tolérance provisoire. C'est donc une nouvelle application de ce haut principe d'indulgence qui est un des éléments du gouvernement ecclésiastique, une nouvelle preuve que Rome ne veut point dominer avec empire sur l'héritage du Seigneur (1) ; mais qu'elle a confiance dans le zèle des évêques, et dans les résultats que le temps et les circonstances sauront mûrir et consommer.
Nous examinerons maintenant, Monseigneur, les difficultés que vous avez opposées au rétablissement de l'unité liturgique en France.
§ X. Objections de Mgr l’évêque d'Orléans contre l’unité liturgique considérée en principe.
Les conclusions établies ci-dessus, relativement à l'unité liturgique, sont combattues par vous, Monseigneur et quant aux principes sur lesquels elles reposent, et quant à la valeur des documents qui constatent l'existence d'une Réserve apostolique sur la Liturgie. Je répondrai d'abord à vos difficultés sur la question de droit.
(1) I Pet. v, 3.
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Et d'abord, selon vous, Monseigneur, l'unité liturgique est impossible, quant au temps , en voici la raison : « Que chaque peuple, selon sa latitude, suive exactement des règles uniformes pour la célébration de l'office, les uns commenceront la Messe quand l'heure de compiles sonnera pour les autres, et à quelques degrés de l'écliptique ils ne se rencontreront plus (1). »
Mais, Monseigneur, qui jamais a prétendu que l'unité liturgique devait s'entendre matériellement quant au temps ? Les Souverains Pontifes qui ont prescrit l'usage des mêmes livres pour le service divin n'ont jamais émis cette prétention étrange ; c'est au monde tel que Dieu l'a créé qu'ils adressaient leurs lois, et il ne leur vint jamais en pensée de changer le cours des astres pour procurer la récitation simultanée du Bréviaire romain. Dieu daigne se glorifier des hommages non interrompus que la race humaine lui présente à toute heure, et que la marche du soleil amène successivement tous les peuples à lui offrir; il n'y a point d'intervalles, il n'y a point de silence de la prière sur ce globe qu'il a formé ; la prière du jour et celle de la nuit s'en élèvent au même moment vers celui qui a fait les heures ; l'unité de cette harmonie qui suffit à Dieu devait suffire aux Pontifes romains, et ils n'en ont point exigé d'autre.
Il est vrai, Monseigneur, que cet argument de l'impossibilité de l'unité physique dans la Liturgie vous en suggère un autre, destiné à démontrer l'impossibilité de son unité morale ; vous le formulez ainsi ? « Il y a autant d'obstacles dans la différence des mœurs, l'opposition du caractère, l'entêtement des préjugés nationaux, que dans la course de la terre autour du soleil, à ce que les mêmes usages, les mêmes rites, les mêmes
(1) Examen, page 19.
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cérémonies soient uniformément pratiqués en tous lieux (1). »
Ici, Monseigneur, les faits sont redoutables contre votre thèse. Je suis loin de nier les obstacles provenant de la différence des mœurs, de l'opposition du caractère, de l’ entêtement des préjugés nationaux ; mais je crois qu'il en faut déduire une conclusion toute différente de la vôtre. S'il est un fait glorieux pour le christianisme, c'est précisément d'avoir établi d'une manière uniforme ses institutions, malgré tous les accidents et prétentions des races diverses ; c'est d'avoir triomphé des nationalités non seulement quant à la foi commune qu'il leur impose, mais encore quant aux règles de discipline auxquelles il les soumet, afin que l'unité du Corps de Jésus-Christ, dans lequel il n'y a ni grec ni romain, ni scythe ni barbare, soit manifestée à tous les yeux. Sans doute, : Monseigneur, l'Église admet ou tolère quelques liturgies particulières ; mais en dépit de ces exceptions, vous ne pouvez nier que l'italien de Rome, le français de Langres, l'allemand de Munich, l'anglais catholique de Londres, le polonais de Varsovie, le russe latin de Saint-Pétersbourg, l'américain de Baltimore ou de Rio-Janeiro, l'indien de Pondichéri, le chinois de Pékin, l'australien de Sidney, ne se réunissent chaque jour, à quelque degré de l'écliptique qu'ils soient placés, dans les mêmes prières romaines et sous les mêmes formes liturgiques, malgré la différence des mœurs, l'opposition du caractère et l'entêtement des préjugés nationaux. Pour moi, Monseigneur, ce spectacle me paraît sublime, et je ne m'avise pas de disputer sur le possible, quand le fait est si évidemment accompli. J'y admire bien plutôt la puissance de l'unité déposée dans l'Église par son divin fondateur ; et j'avoue que les sept cent soixante-quinze évêques
(1) Examen, ibid.
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catholiques qui gardent la Liturgie romaine, me semblent une plus magnifique démonstration de la supériorité de l'Église sur tous les obstacles qui s'opposaient au règne du christianisme, que les cent vingt-cinq autres qui, par autorisation expresse ou par tolérance, pratiquent des liturgies particulières. Tous ont la même foi ; tous exercent un pouvoir sacré et légitime sur leurs troupeaux ; mais il faut bien convenir que l'Église apparaît plus grande et plus forte dans les premiers que dans les seconds.
Après avoir fait ressortir l'obstacle à l'unité liturgique tiré du génie opposé des divers peuples, vous en appelez, Monseigneur, à cet esprit de liberté qui se fait sentir jusque dans les Saints (1).
J'avoue que j'ai de la peine à goûter ce nouveau caractère de sainteté qui consisterait à faire d'une manière, quand l'Église nous enjoint de faire d'une autre. Saint Cyprien paraît avoir été séduit un moment par ce dangereux esprit de liberté; mais saint Augustin nous apprend qu'il lui a fallu le martyre pour laver sa désobéissance. Firmilien de Césarée, qui prit fait et cause pour saint Cyprien dans son opposition au Pape saint Etienne, n'a point reçu de l'Église la qualité de Saint que vous lui donnez, Monseigneur (2) ; Tillemont et Fleury la lui attribuent, il est vrai, mais l'Église romaine ne lui a jamais ouvert son Martyrologe. Encore est-ce une question entre les critiques, de savoir si sa fameuse lettre est authentique. Le fait est que, depuis le Concile de Trente, parmi les cinquante ou soixante personnages qui ont reçu les honneurs de la canonisation ou même de la béatification, vous n'en citeriez pas un seul qui se soit opposé au décret du Concile de Trente et aux Constitutions
(1) Examen, page 20.
(2) Examen, page 111.
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de saint Pie V sur l'unité liturgique. Entre tous ces serviteurs de Dieu, saint Charles Borromée est le seul qui ait suivi une autre liturgie que celle de Rome; et vous savez, Monseigneur, que son Église ambrosienne était exempte de l'obligation d'appliquer le décret et les bulles. Bien plus, nous voyons par les Conciles de ce grand archevêque l'extrême attention qu'il eut de maintenir la Liturgie romaine dans toutes les églises de son diocèse et de sa province qui n'étaient pas du rite ambrosien; tant il était loin d'entendre l'esprit de liberté qui anime les Saints, de la même manière que Harlay de Paris, Caylus d'Auxerre, Colbert de Montpellier, Ricci de Pistoie ou Grégoire de Loir-et-Cher, qui ont eu peu de goût pour l'unité liturgique.
Vous passez ensuite, Monseigneur, à la loi mosaïque, pour y trouver un nouvel argument en faveur de la variété liturgique, et voici vos paroles : « Rien de plus auguste et de plus vénérable, assurément, que les rites et les cérémonies de l'ancienne loi : Dieu lui-même les avait réglés avec le plus grand détail, et c'est sous la dictée d'un tel maître que Moïse les avait écrits. Alors il n'y avait qu'un temple, une seule famille sacerdotale, et par conséquent une seule tradition pour le culte de Dieu. Est-il bien prouvé cependant que les rites mosaïques n'aient pas souffert d'assez notables altérations d'un siècle à l'autre, et que des usages nouveaux n'aient quelquefois été mis à la place des anciens (1)? »
Cette excursion dans le champ des usages mosaïques n'est pas heureuse, et je doute fort, Monseigneur, que les liturgies du siècle dernier, qui ont détruit l'unité, y trouvent l'ombre même d'une justification. Il est vrai, en effet, que la loi mosaïque, au temps de Notre-Seigneur,
(1) Examen, page 20.
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avait subi de légères altérations, que des traditions rabbiniques avaient remplacé, sur quelques points, les usages fixés par Dieu lui-même; mais vous ne pouvez pas avoir oublié, Monseigneur, la véhémence avec laquelle Jésus-Christ même reprend ces nouveautés coupables. En second lieu, les modifications introduites dans la loi rituelle chez les Juifs, consistaient bien plus en additions qu'en suppressions, et l'on peut dire en toute vérité que la loi mosaïque est restée debout tout entière dans ses cérémonies jusqu'à la ruine du Temple. Troisièmement enfin, les changements liturgiques dans la Synagogue n'avaient lieu que par l'autorité du souverain pontife, qui présidait seul au culte divin; et s'il est un fait incontestable, c'est en général l'attachement des Juifs à leurs traditions, et leur éloignement pour toute nouveauté. Les liturgies françaises n'avaient donc rien à gagner à ce parallèle avec la Liturgie juive, même à l'époque où l'on peut convenir que celle-ci était devenue moins pure.
Mais l'autorité telle quelle de la Synagogue ne suffisant pas à démontrer le bien de la variété liturgique, vous avez recours, Monseigneur, à l'exemple si imposant de la primitive Église. De ce que l'unité liturgique n'existait pas dans les quatre premiers siècles, vous concluez que nous pouvons bien nous en passer aujourd'hui. Je cite : « L'Église a donc ignoré pendant quatre cents ans au moins que l'unité, l'immutabilité, et l'inviolabilité de la Liturgie importaient au maintien du dépôt de la foi, « au maintien de la hiérarchie, au maintien de la religion chez les peuples? Elle l'a certainement ignoré; car si elle l'avait su, elle n'aurait pas attendu le V° ou le VI° siècle pour tenter d'établir cette unité. Jamais l'Église n'a déployé plus de sagesse, de prévoyance et de force, que pendant les siècles les plus près de son berceau; jamais sa discipline n'a été plus
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attentive à régler tout ce qui importait au maintien du dépôt de la foi ; pontifes, prêtres, fidèles, tous étaient unis par les liens les plus intimes et les plus forts. L'Abbé de Solesmes aime-t-il mieux que l'Église des quatre ou cinq premiers siècles ait connu, comme lui, toute l'importance dogmatique de l'unité, de l'immutabilité, de l'inviolabilité de la Liturgie ? Qu'il explique alors la grande diversité qu'elle laissa s'établir dans les formules et les usages liturgiques pendant si longtemps (1). »
Rien n'est plus facile, Monseigneur, que d'expliquer la diversité des formules et des usages liturgiques durant les quatre premiers siècles; mais il ne serait pas exact dédire que l'Église la laissa directement s'établir. Le grand intérêt était de fonderies chrétientés; et pourvu qu'elles possédassent les rites essentiels, leurs fondateurs, appelés ailleurs par les soins de l'apostolat, n'avaient pas le loisir de donner la dernière perfection aux formes extérieures. C'est ainsi que saint Paul, écrivant aux Corinthiens sur la célébration du Saint Sacrifice, remet à son retour auprès d'eux le complément des usages liturgiques dont il veut environner cette œuvre sacrée (2). Le clergé de Corinthe n'en célébra pas moins les saints Mystères, en attendant.
Non, Monseigneur, l'Église n'ignorait pas l'importance de l'unité liturgique pour le maintien du dépôt de la foi dans ces siècles de conquête ; mais il y avait un intérêt plus grand encore à ses yeux, c'était celui d'étendre le christianisme aux peuples qui ne le connaissaient point encore, et de le conserver chez ceux qui l'avaient déjà reçu. Si elle souffre aujourd'hui la variété des rites dans diverses contrées pour le bien de la paix, le même motif
(1) Examen, page 93.
(2) I Cor. XI, 34.
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la conduisait alors. Vous savez mieux que moi les mouvements que se donna le Siège apostolique, dès le deuxième siècle, pour procurer l'unité dans la célébration de la Pâque; cependant il crut dans sa sagesse pouvoir attendre encore pour la réalisation complète de cette importante mesure. Dans l'affaire du baptême des hérétiques, le Pape saint Etienne s'arrêta après avoir lancé les plus sévères comminations, afin de ne pas ébranler l'Église d'Afrique. Croyez-vous, Monseigneur, que l'Église ignorait l'importance de l'unité sur ces divers points? C'est précisément parce qu'elle était douée de sagesse et de prévoyance qu'elle n'usait de la force que dans la proportion utile au salut des chrétientés. Mais elle n'avait point laissé s'établir la diversité dans la célébration de la Pâque et dans un si grand nombre d'autres rites; de tels usages remontaient à la fondation des Églises; voilà pourquoi elle les ménageait, comme elle ménage aujourd'hui les rites orientaux. Quand les choses furent venues à maturité, et que les Églises eurent acquis assez de vigueur pour subir les conséquences de l'unité, le Concile de Nicée abolit solennellement la divergence dans la célébration de la Pâque, comme douze siècles plus tard, le Concile de Trente chargea le Pontife romain de publier un Bréviaire et un Missel universels.
Que si des usages nouveaux et contraires à la tradition venaient à s'établir, comme celui de rebaptiser les hérétiques, qui ne remontait qu'à l’évêque de Carthage, Agrippin; le Siège apostolique savait dès lors protester par sa grande maxime : Nihil innovetur, nisi quod traditum est; et après avoir employé tour à tour la vigueur et la prudence, il disposait enfin le retour des églises à l'unité formelle.
C'est une erreur dangereuse et souvent réfutée, de soutenir que la discipline des quatre premiers siècles a dû être tellement complète qu'il était impossible d'y toucher
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désormais sans la corrompre. Ce système est celui de Fleury, dans ses Discours sur l'Histoire ecclésiastique, que le Saint-Siège a inscrits sur le catalogue de l'Index; mais il a contre lui les notions fondamentales de toute société et l'évidence des faits de l'histoire. En effet, qui pourrait jamais soutenir, à moins d'y trouver son intérêt, qu'une société, dans ses commencements, peut mener de front les travaux de sa fondation et les mesures de son organisation la plus parfaite? D'autre part, ne faut-il pas fermer les yeux pour ne pas voir que l'ère du perfectionnement des lois canoniques ne fait que commencer à la paix de l'Église ? Laissons donc Fleury s'écrier, à l'ouverture du septième siècle; « Les beaux jours de l’Église sont passés; » et s'il nous arrive de croire que la discipline établie par le Concile de Trente, dans ses canons de Reformatione, vaut bien celle qui régissait l'Église dans ses beaux jours, nous n'en serons que plus catholiques. Dans tous les temps il y a eu des abus, dans tous les temps l'Église en a rencontré là même où elle devait moins en attendre. C'est pour cette raison que certaines mesures ont été de longs siècles à se développer; mais si l'on suit l'histoire du droit ecclésiastique dans les monuments, la marche de la législation ecclésiastique n'en est pas moins certaine. Or, un des principaux faits de cette histoire est la tendance continuelle vers l'unité de discipline. Cette unité s'est réalisée par le cours des siècles sur un grand nombre de points ; la Liturgie est du nombre; n'en déplaise aux admirateurs de l'époque de préparation, je tiens pour mon compte que la période de l'unité des formes est plus parfaite encore.
Vous dites, Monseigneur : « L'ancienne Rome avait-elle moins de zèle pour l'orthodoxie que la nouvelle (1) ? » — Non, Monseigneur; mais la nouvelle a
(1) Examen, page 152.
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autant d'autorité que l'ancienne, et cela doit nous suffire. D'ailleurs l’ancienne et la nouvelle Rome n'en font qu'une seule dirigée par l'Esprit de Dieu. Si nous eussions vécu dans les siècles où l'unité liturgique n'existait pas, ou n'était pas réclamée, je n'eusse jamais songé à écrire en faveur de cette unité, et par conséquent l'occasion vous eût manqué, heureusement peut-être, d'écrire votre Examen. Mais aujourd'hui que l'unité liturgique est à la fois un fait et un principe, j'ai pu très légitimement faire valoir les arguments en sa faveur; et pour avoir voulu les combattre, vous avez été réduit à reculer plus d'une fois sur un terrain périlleux.
Vous répétez souvent, Monseigneur, dans votre Examen, que l'unité de foi est toujours possible sans l'unité de Liturgie ; vous argumentez durant de longues pages sur la supposition que j'aurais enseigné que cette dernière unité est indispensable à la première. Une telle manière de procéder ne peut faire illusion qu'aux personnes qui n'auraient pas même feuilleté les Institutions liturgiques et la Lettre à Mgr l'archevêque de Rheims. Tous mes lecteurs de bonne foi savent que si j'ai relevé la Liturgie romaine au-dessus de toutes les autres, comme il est juste, j'ai exprimé cent fois ma vénération pour les liturgies anciennes et approuvées. J'ai dit seulement, et je le maintiens, que l'unité liturgique importe à la conservation du dépôt de la foi, mais je n'ai dit nulle part qu'elle y fut nécessaire. Mgr l'archevêque de Toulouse reconnaît lui-même que l'autorité d'un évêque particulier est insuffisante pour assurer l'orthodoxie d'une liturgie, et propose dans ce but le système de l'unité métropolitaine ; il importe donc, selon ce Prélat, que la Liturgie ne soit pas laissée aux mains des Ordinaires. Pourquoi ? sans doute, parce qu'il ne les croit pas infaillibles dans l'enseignement. Mais comme une province ecclésiastique, si nombreuse qu'elle soit, n'est
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pas plus infaillible, puisque nous avons vu, dans l'histoire, des Patriarchats entiers s'abîmer dans l'hérésie, j'ai cru pouvoir dire : Si on veut assurer l'orthodoxie des formules et des usages liturgiques, il importe (remarquez bien ce terme modeste, Monseigneur), que l'unité règne dans le service divin.
Un autre argument employé plusieurs fois dans l'Examen, contre le principe de l'unité liturgique repose sur cette maxime, que l'unité de prière subsiste toujours quand même les formules employées sont différentes (1). Cela est parfaitement vrai dans un sens. Lorsque vous célébrez dans votre cathédrale, Monseigneur, un jour de solennité, et que les fidèles qui vous entourent comme leur Pasteur, adressent à Dieu leurs prières, en union avec celles que vous lui offrez, peu importe que les uns lisent dévotement le Paroissien d'Orléans, que les autres récitent leur chapelet, que d'autres s'élèvent à Dieu silencieusement par la méditation. Je confesse bien volontiers qu'il y a unité de prières autour de vous, parce qu'il y a union de vœux et de sentiments; mais autre est l'unité exigée pour la prière du clergé, autre est celle qui est demandée des simples fidèles. L'une est officielle et publique, l'autre ne Test pas ; et cela est si vrai que vous ne permettriez pas à vos curés, Monseigneur, de se servir d'un missel et d'un bréviaire différents de ceux dont vous usez vous-même. En vain vous diraient-ils que la prière est tine, indépendamment des formules, vous exigeriez l'unité matérielle, parce que vous estimez l'unité liturgique, au moins dans votre diocèse, une nécessité pour l'ordre, pour la subordination, pour le maintien de la foi. Or, Monseigneur, saint Pie V n'avait pas un principe différent du vôtre lorsqu'il traitait de coutume détestable celle en vertu de laquelle chaque évêque s'était fait un bréviaire
(1) Examen, pag. 297, 304.
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particulier, déchirant ainsi, au moyen de ces nouveaux offices dissemblables entre eux, et propres pour ainsi dire à chaque évêché, la communion qui consiste à offrir au même Dieu des prières et des louanges en taie seule et même forme. Il faut donc distinguer deux sortes d'unités dans la prière, et tous mes lecteurs savent que dans les Institutions liturgiques comme dans la Bulle de saint Pie V, il n'est question que de l'unité publique et officielle, en un mot de l'unité liturgique.