Institutions liturgiques (page 27)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

NOTE E

Venerabili Guidoni abbati Arremarensi, et sanctis qui cum eo sunt fratribus, Bernardus servus sanctitatis eorum, servire Domino in sanctitate.

Petis, carissime mihi Guido abbas, et tecum pariter qui tecum sunt fratres, dictare me aliqua vobis legenda solemniter, vel canenda in festivitate sancti Victoris, cujus apud vos corpus sacratissimum requiescit. Cunctanti instas, dissimulantem urges, meam etsi justam verecundiam dissimulans ipse : adhibes mihi et alios precatores, quasi sit aliquid ad inclinandum me tuae voluntati, tua ipsa voluntate cogentius. Verum tu vel proprio judicio consulens, cogitare debueras non affectum erga me tuum, sed meum in Ecclesia locum. Sane altitudo negotii non amicum desiderat, sed eruditum, sed dignum ; cujus auctoritas potior, vita sanctior, stylus maturior et odus illustret, et consonet sanctitati.

Quantulus ego in populo christiano, cujus litteras in Ecclesiis lectitentur? Aut quantula mihi ingenii eloquiive facultas, ut a me potissimum festiva et plausibilia requirantur? Quid ? quem cœli habent laudabilem et laudatum, ego de novo laudare incipio super terram ? Supernis velle addere laudibus, detrahere est. Non quod glorificatos ab Angelis, homines jam laudare non audeant; sed quia in solemnitate celebri non novella audiri decet vel levia, sed certe authentica et antiqua, quae et Ecclesiam aedificent, et ecclesiasticam redoleant gravitatem. Quod si nova audire libet, et causa requirit, ea, ut dixi, recipienda censuerim, quae cordibus audientium quo gratiora, eo utiliora reddat et eloquii dignitas et auctoris. Porro sensa indubitata resplendeant veritate, sonent justitiam, humilitatem suadeant, doceant aequitatem : quae etiam lumen veritatis mentibus pariant, formam moribus, crucem vitiis, affectibus devotionem, sensibus disciplinam. Cantus ipse si fuerit, plenus sit gravitate, nec lasciviam resonet, nec rusticitatem. Sic suavis, ut non sit levis; sic mulceat aures; ut moveat corda. Tristitiam levet : iram mitiget; sensum litteras non evacuet, sed fœcundet. Non est levis jactura gratiae spiritualis, levitate cantus abduci a sensuum utilitate et plus sinuandis intendere vocibus quam nsinuandis rebus.

En qualia oportet esse quas in audientiam Ecclesiœ veniunt, qualemve horum auctorem. Numquid talis ego, aut talia quae paravi ? Et tamen de paupertate mea,  te pulsante,  te inquietante, etsi non quia amicus es,

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certe ob tuam oportunitatem surgens, juxta verbum Domini, praestit quod petisti. Prœstiti dico, non quod tibi ad votum, sed quod mihi ad manum venire potuit, pro posse utique meo, non pro velle tuo. Servata tamen antiquorum veritate scriptorum, quae tu mihi transmiseras de vita Sancti duos sermones dictavi qualicumque sermone meo : illud quantum potui cavens, ut nec brevitas obscuros, nec prolixitas reddere, onerosos. Deinde quod ad cantum spectat, Hymnum composui, metri negligens, ut sensui non deessem. Responsoria XII, cum Antiphonis XXVII, suis in locis disposui, addito responsorio uno quod prioribus vesperis adsignavi, itemque duobus aliis brevibus ipso die festo pro vestra regulari consuetudine, uno ad Laudes, altero ad Vesperas decantandis.Et pro his omnibus mercedem flagito, sequor retributionem. Quidni sequar ? Sive placeant, sive non, mea non refert, qui quod habui, dedi. Ergo merces mea, oratio vestra. (S. Bernard; Opera, tom. I, Epist. CCCXII.)

I - CHAPITRE XII

CHAPITRE XII : RÉVISION DE L'OFFICE ROMAIN PAR LES FRANCISCAINS. — BREVIAIRE DES DOMINICAINS, DES CARMES, ETC. — OFFICE DU SAINT SACREMENT.— CARACTERE DU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, AU XIII° SIÈCLE. — AUTEURS LITURGISTES DE CETTE ÉPOQUE.

Saint Grégoire VII, en réformant les livres de l'office romain, avait eu principalement en vue la chapelle papale. La plupart des églises de Rome avaient pu adopter par le laps du temps, cette forme réduite de l'office; mais, ni ce grand Pontife, ni ses successeurs n'avaient exigé que les diverses Églises de l'Occident, soumises à la Liturgie romaine, réformassent leurs livres d'après cette dernière révision. Il en était donc résulté une sorte de confusion qui devait nécessiter plus tard une solennelle et dernière correction. Cette confusion était encore accrue par les offices des Saints que l'on ajoutait de toutes parts à l'ancien calendrier : ce qui, joint aux usages d'une Liturgie antérieure qui s'étaient conservés, quoiqu'en petit nombre, menaçait de plus en plus l'unité liturgique dans le patriarcat d'Occident, au moins pour les offices divins ; car, nous ne nous lassons pas de rappeler que le Sacramentaire grégorien, qui allait bientôt changer son nom en celui de Missel romain, était demeuré généralement intact.

En attendant les mesures vigoureuses qui ne devaient venir qu'au XVI° siècle, il était donc grandement à désirer que le bréviaire de la chapelle papale, qui, dès

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le XII° siècle, avait déjà conquis toutes les Églises de Rome, hors la basilique de Latran, et qui devait tôt ou tard succéder partout à l'ancien office, s'étendît de fait ou de droit dans le reste de l'Occident. La Providence, pour procurer cette fin si désirable, se servit de l'influence que prit tout à coup sur les sociétés du moyen âge un institut dont les humbles commencements ne montraient que mieux la sagesse admirable de Celui qui se sert de ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Saint François d'Assise parut sur la terre. Ce grand patriarche destinant ses nombreux enfants à la prédication apostolique, leur enjoignit expressément de garder inviolable fidélité à l'Église romaine, et afin de sanctionner cette loi fondamentale par un lien extérieur, il ordonna qu'ils garderaient en tout l'ordre de l'office suivi par cette mère et maîtresse de toutes les Églises (1).

Saint François ayant donné cette loi à ses enfants, dans l'année 1210, il était naturel que ceux-ci, demandant à Rome l'office qu'ils devraient suivre, elle leur assignât celui que gardaient et la chapelle papale et les diverses Églises de cette capitale du christianisme. C'est donc l'office abrégé, dit Raoul de Tongres, qu'ont suivi les frères mineurs. Ils intitulent leurs bréviaires et leurs divers livres d'office, selon la coutume de la Cour romaine, secundum consuetudinem Romance Curiœ (2). » En outre, cet office, étant plus court que l'ancien, susceptible par là même d'être transcrit à moins de frais, et son volume devant causer moins d'incommodité  dans  les voyages,   les   franciscains ne   pouvaient

(1) Regula S. P. Francisci, cap. III.

(2) Et istud Officium breviatum secuti sunt fratres minores. Inde est, quod breviaria eorum, et libros Officii intitulant secundum consuetudinem Romance curiœ; non autem curaverunt mores aliarum ecclesiarum urbis Romae recipere, et observare. (De Canonum observantia. Propositio XXII, pag. 313.)

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manquer   de  le  préférer  à l'ancien que gardait encore l'église de Latran.

Déjà   un   grand  nombre   d’églises   en   Italie avaient adopté l'office abrégé.   La propagation merveilleuse  de l'Institut des frères mineurs   par toute   l'Europe   et au delà, fit bientôt connaître en  tous lieux cette nouvelle forme de la Liturgie. Il serait difficile, impossible même, aujourd'hui,  d'apprécier  l'influence   que ce fait exerça dans les diverses contrées de l'Occident. Elle fut variable suivant les  lieux;  mais il est naturel  de croire que les franciscains que l'on vit en si grand nombre dès   le XIII§ et le XIV° siècle, élevés   à l’épiscopat,   n'oublièrent  pas tous, en changeant d'habit, là forme d'office divin qu'ils avaient jusqu'alors pratiquée. Quoi qu'il en   soit, qu'on l'attribue à l'influence des  franciscains, ou à la faveur qui devait, à la longue, s'attacher à l'office le plus abrégé, pour peu qu'on ait feuilleté les livres de Liturgie dans les bibliothèques,   on  doit   reconnaître   que   les   bréviaires de toutes ou presque toutes les églises de l'Europe, écrits ou imprimés au XIV° et au XV° siècle, ou  même dans la première moitié du XVI° par conséquent  avant la Bulle de saint Pie V, sont généralement distribués  suivant la forme de l'office abrégé, et  non plus  suivant celle qui était en usage antérieurement à saint Grégoire VII.

Mais les frères mineurs attachèrent leur nom au bréviaire romain, à un autre titre encore qu'à celui de simples propagateurs. Haymon, leur quatrième général, doit être compté en la liste des correcteurs, auxquels il est redevable de la forme qu'il a gardée depuis. Nous n'avons pas de détails précis sur les circonstances qui amenèrent ce fait ; mais il n'en est pas moins incontestable. Wading pense que cette commission fut donnée à Haymon par Grégoire IX (1). Quoi qu'il en soit, la

(1) Annales Minorum. Ad annum 1244 et Religionis 37.

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correction du bréviaire romain par ce général des franciscains, est expressément attestée par Jean de Parme, son — successeur, dans une lettre qu'il écrivit aux supérieurs de son ordre (1).

Maintenant, en quoi consista la correction que fit Haymon sur le bréviaire romain ? Cette question nous semble ce aujourd'hui insoluble ; mais si légers que fussent les changements ou améliorations introduits par Haymon, ils étaient néanmoins assez considérables pour que les livres en usage à cette époque dans les églises de Rome, quoique conformes, suivant le témoignage d'Abailard, à ceux de la chapelle papale, ne se trouvassent plus d'accord avec ceux des frères mineurs. C'est ce que nous apprend Raoul de Tongres, qui dit en parlant de Nicolas III : « Il fit ôter des églises de la ville cinquante antiphonaires, graduels, missels (2), et autres anciens  livres d'office, et ordonna que ces mêmes églises se servissent à l'avenir des livres et bréviaires des frères mineurs, dont il avait confirmé la règle ; c'est pourquoi aujourd'hui à Rome, tous les livres sont nouveaux et franciscains (3).   »   Plusieurs auteurs ont révoqué en

(1) Quia, sicut indubitanter cognovi,nonnulli fratres Officium divinum, qui (sic) de regula nostra secundum ordinem S. R. E. celebrare debemus in littera mutare interdum, sed id cantu maxime variare praesumunt, etc. duxi praesentibus injungendum, quod prœter id solum, quod ordinarium Missalis, et Breviarium a fratre Haymone sanctœ recordationis praedecessore nostro pio correctum studio per sedem apostolicam confirmatum, et approbatum postea nihilominus per generale capitulum noscitur continere, ut nihil omnino in cantu, vel littera sub alicujus festi seu devotionis obtentu in hymnis, seu responsoriis.... in choro mutari.... modo aliquo permittatis. (Wading. Annales Minorum. Ad annum 1249.)

(2)  Il  y a ici quelque exagération ; car nous ne voyons dans aucun autre historien que les frères mineurs aient touché au Missel, dont l'intégrité est clairement démontrée par les manuscrits.

(3)  Fecit (Nicolaus) in ecclesiis urbis amoveri Antiphonarios, Gradualia, Missalia et altos libros Officii antiquos quinquaginta, et mandavit, ut de cetero ecclesiae urbis uterentur libris, et Breviariis fratrum minorum, quorum regulam etiam confirmavit; unde hodie in Roma omnes libri sunt  novi et  franciscani, (Radulphus. Ibid., pag. 314.)

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doute cette assertion de Raoul de Tongres, appuyés 1 sur ce que dit Abailard, que, dès le XII° siècle, les églises de Rome, celle de Latran exceptée, ne suivaient plus l'ancien office; mais nous répondons qu'elles pouvaient néanmoins avoir retenu les anciens livres, en ayant soin d'omettre, dans le chant du choeur, les parties retranchées par saint Grégoire VII. La correction d'Haymon ayant entraîné de plus grands changements, des additions peut-être, ces livres, si on les eût conservés, pouvaient devenir un obstacle à l'uniformité.

Raoul de Tongres, qui, du reste,  se montre très-peu favorable aux   frères mineurs,  signale avec aigreur les défauts de la correction d'Haymon. Il accuse les franciscains d'avoir défiguré l'office romain, disant que leur bréviaire présente de grandes différences avec l'antiphonaire, tel qu'on le trouve dans Amalaire, Walafrid Strabon et les autres liturgistes du IX° et du X° siècle ; il leur reproche amèrement d'avoir^augmenté le nombre des fêtes doubles, inséré   beaucoup   de saints   qui  n'appartiennent qu'au calendrier local de Rome, etc. Sur ces dernières imputations, il est fondé, sinon en raison,   du moins  en fait ; quant à la première, elle tombe devant la réalité. Nous avons dans la collection liturgique du B. Tommasi, un Antiphonaire entier, à l'usage de l'église de Saint-Pierre, et écrit   sous le  pontificat d'Alexandre  III, qui siégea en 1159 : or, cet antiphonaire, qui renferme l'office réduit par saint Grégoire VII, est presque entièrement semblable au bréviaire   romain actuel,  lequel  est  tout à  la fois l'abrégé de l'antiphonaire grégorien et le bréviaire des frères mineurs. Si donc il existe des différences  entre les livres romains tels qu'on les voit dans Amalaire, et le bréviaire   des franciscains, il faut les   attribuer   principalement aux réductions faites par saint Grégoire VII, et se rappeler aussi que l'antiphonaire de Metz renfermait plusieurs pièces qui n'étaient pas d'origine romaine.

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Concluons donc de tout ceci que la correction   franciscaine n'a pas entraîné de grandes modifications dans la Liturgie romaine, et que l'ancien fonds grégorien est toujours demeuré le même.

Les frères mineurs ajoutèrent au propre du bréviaire les offices des saints que leur ordre ne tarda pas à enfanter, et particulièrement celui de saint François. Tous ces offices composés en prose cadencée et rimée, sont une des richesses littéraires du XIII° et du XIV° siècle. Nous regrettons que l'espace nous manque pour en insérer ici quelques traits d'une onction naïve, comme toutes les œuvres de l'ordre séraphique, à cette époque de sa grande gloire. Depuis, le XVIII° siècle a soufflé son vent glacé sur ces fleurs si fraîches et si tendres : les franciscains des provinces de France, avant de s'éteindre sous les coups de la sécularisation, élaborèrent pour leur ordre une série de nouveaux offices dans lesquels on ne trouve plus la moindre trace de ces touchants cantiques que l'âge héroïque des frères mineurs avait consacrés à la gloire de saint François, de sainte Claire, de saint Bonaventure, de saint Antoine de Padoue, etc. Clément XIV, Franciscain conventuel, accéda aux vœux de son ordre, en approuvant les offices réformés qu'on lui présenta.

Les frères prêcheurs que Dieu donna à son Église par le ministère de saint Dominique, quelques années avant les frères mineurs, méritent une place distinguée dans les annales de la Liturgie. Fondés en France et bientôt établis à Paris par saint Louis, dans leur illustre couvent de la rue Saint-Jacques, d'où ils ont pris le nom de jacobins, leurs usages liturgiques, auxquels ils sont demeurés fidèles, nous font connaître ceux des Églises de France et particulièrement de l'Église de Paris, au XIII° siècle. Pour la messe, ils ont gardé plusieurs rites et prières dont la plupart se retrouvent dans les missels français du XIII° au XV° siècle :    le texte du missel  est d'ailleurs le  romain

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pur, sauf quelques légères différences. Quant au bréviaire, il fut rédigé dans le couvent de la rue Saint-Jacques, en 1253, par Humbert de Romans, qui fut depuis général de l'ordre. A l'exception des fêtes d'ordre, et de quelques rites peu nombreux, tout ce qui, dans ce bréviaire, paraît surajouté au romain, se retrouve dans l'ancien parisien (1) : c'est ce qui rend ce bréviaire infiniment curieux, surtout depuis que l'Église de Paris a abjuré la masse de ses traditions.

Les offices des saints de l'ordre, au bréviaire dominicain, sont formés en totalité d'une prose mesurée et rimée, comme ceux des frères mineurs; mais l'accent de triomphe, la pompe du langage qui en font le principal caractère, contrastent d'une manière caractéristique avec la simplicité naïve des offices franciscains. Il faut dire, de plus, à la louange de l'ordre dominicain, qu'il a su défendre son bréviaire des tentatives de l'esprit d'innovation, et qu'il est le seul qui, dans ces derniers temps, ait conservé l'inspiration liturgique dans les compositions que les fêtes de ses nouveaux saints ont exigées. Les offices de saint Pie V, de sainte Rose de Lima, de saint Louis Bertrand, de sainte Catherine de Ricci, sont aussi parfaitement dans la couleur du XIII° siècle, que les plus anciens du Répertoire dominicain. L'office du saint Rosaire, rédigé dans ces dernières années, montre que cet ordre illustre n'a point perdu ses traditions; seulement, on regrette de ne plus retrouver en entier, dans la nouvelle édition du bréviaire dominicain, qui est de 1834, l'admirable office de tous les Saints de l'ordre, qu'on lisait dans les éditions précédentes. On a malheureusement changé plusieurs antiennes et huit leçons, inspirées par ce noble esprit de corps, qui doit animer tous les ordres religieux, mais qui est si bien à sa place dans

(1) Liturgia Domenicana spiegata in tutte le sue parti, da fra Luigi Vincenzo Cassitto. Tom. I, pag. 11.

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cette fête qui leur est commune à tous et qui est destinée à célébrer toutes les faveurs dont Dieu les a honorés, tous les grands hommes qu'ils ont produits.

Le bréviaire des carmes offre aussi beaucoup de rapports avec le bréviaire romain-parisien. Il est vrai que ces religieux ont prétendu que leur office était celui de l'Église latine de Jérusalem, qu'ils avaient reçu de saint Albert, leur restaurateur, et qu'ils avaient apporté avec eux, en passant en Occident. Mais cet office, pour avoir été celui de Jérusalem, n'en était pas moins d'origine française. Guillaume de Tyr rapporte expressément que Godefroy de Bouillon, instituant le rite latin dans l'église du Saint Sépulcre, établit l'office divin et les cérémonies, comme dans les grandes églises de France, et nomma chantre de la basilique, Anselme, chanoine de Paris (1).

Les trinitaires, les augustins, les religieux de Sainte-Croix et plusieurs autres corps fondés vers la même époque, ont pareillement fait l'office, pendant plusieurs siècles, suivant l'usage de Paris.

On comprendra aisément, d'après tous ces faits, l'extension donnée à la Liturgie romaine-française, bien au-delà des limites du royaume. Les instituts que nous venons de nommer, et qui, joints aux ordres de Cîteaux et de Prémontré, s'étendirent avec tant de rapidité, achevèrent de faire connaître à l'Europe les beaux chants que la France avait ajoutés aux mélodies grégoriennes; de toutes parts on les adopta, et ils se marièrent aisément au bréviaire réformé de saint Grégoire VII et des frères mineurs. Chaque Église puisa avec plus ou moins d'abondance à cette source féconde, et l'on vit, ce qui ne s'est jamais reproduit depuis, les nations qui avaient mis en commun les trésors de la foi et  de l'unité, cimenter

(1) Grancolas.   Commentaire   historique   sur   le    Bréviaire   Romain. Tom I, p. 93.

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cette merveilleuse union par un échange de cantiques religieux. Mais on ne saurait trop le dire, la France eut la principale part dans la suprématie des chants; il lui fut donné de compléter l'œuvre de saint Grégoire, et si, depuis, elle a oublié cette gloire, elle pourra, quand elle voudra, consulter les livres liturgiques des Églises étrangères, ou ceux encore des ordres religieux qu'elle a expulsés de son sein ; elle y retrouvera les douces mélodies que ses évêques, ses moines et ses rois, composaient pour l'Europe entière, durant le XI° et le XII° siècle.

C'est ici le lieu de parler plus en détail de la propagation de la Liturgie romaine-française. Nous venons de la voir établie, suivant l'usage de Paris, dans l'Eglise de Jérusalem, par Godefroy de Bouillon. Elle l'avait été, auparavant, en Sicile, par les princes normands, comme d'anciens manuscrits liturgiques en font foi. Les ducs d'Anjou l'y maintinrent, ainsi que le prouvent des missels et bréviaires contemporains de leur domination sur cette île (1); et, ce qui est plus remarquable, il existe encore plusieurs missels imprimés à Venise, dans la première moitié du XVI° siècle, qui portent ce titre : Missale Gallicanum juxta usum Messanensis Ecclesiœ, et un bréviaire de 1512, également imprimé à Venise, et intitulé : Breviarium Gallicanum ad usum Ecclesiarum Sicularum.

La bulle de saint Pie V, dont nous parlerons bientôt, put seule déraciner de cette contrée les usages liturgiques que nos armes y avaient introduits, et qui survécurent, comme l'on  voit, à la domination française.

Nous retrouvons encore ailleurs la liturgie parisienne. Des monuments positifs nous apprennent que les grands maîtres français de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem l'instituèrent   jusque dans les Églises de Rhodes et de

(1) Johannes de Johanne, De Divinis Siculorum Officiis. Cap. V, VIII, X, XII et seq.

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Malte (1). Saint Louis, dans ses voyages d'outre-mer, la faisait célébrer devant lui avec toute la pompe dans les cérémonies et toute l'exactitude dans les chants que comportait la commodité plus ou moins grande de ses divers campements.

L'estime que nos anciens rois faisaient de cette Liturgie les avait portés à en étendre l'usage à plusieurs lieux du royaume, en dehors même des limites du diocèse de Paris. D'abord, en quelque endroit qu'ils se trouvassent, ils faisaient célébrer devant eux, suivant l'ordre de ce rite observé minutieusement, et ne se contentaient pas des Liturgies des autres Églises qui mêlaient leurs usages à ceux de Paris. En outre, le bréviaire de cette Église était le seul que l'on pût suivre dans les saintes chapelles, du Palais, de Vincennes, de Dijon, de Champigny au diocèse de Chartres, de Châteaudun, et généralement dans toutes celles des châteaux royaux. Il faut ajouter encore à ce compte, les églises royales de Bourges, de Bourbon, du Gué-de-Maulny ou de Saint-Pierre-la-Cour, au Mans, de Saint-Clément de Compiègne, de Saint-Firmat de Mortain, au diocèse d'Avranches. Grancolas, à qui nous empruntons cette précieuse énumération, nomme encore plusieurs églises de la ville et du vicariat de Pontoise, comme la collégiale et les paroisses de Saint-André, de Saint-Maclou et de Saint-Pierre ; et enfin les paroisses d'Annery, de Nivelières, de Génicourt, d'Osny et de Pizeux, qui dépendaient du chapitre de Saint-Mellon (2). Nous verrons plus loin comment la Liturgie de Paris fut ôtée de la chapelle du roi, pour y faire place aux livres contenant l'office romain dans toute sa pureté.

Ce genre de détails nous amène naturellement à parler de la piété des rois à l'époque que nous décrivons, et à

(1) Paciaudi, De Cultu S. Joannis Baptistœ, pag. 413.

(2) Grancolas,    Commentaire   historique    sur    le   Bréviaire   romain, tom. I, pag. 64.

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raconter les actes de leur zèle pour la Liturgie. A la tête des souverains du XIII° siècle qui se sont montrés les plus dévots pour les saints offices, nous devons placer le plus dévot d'entre eux, saint Louis, d'héroïque mémoire. On peut dire que l'histoire de ce grand prince, sous le rapport de sa piété, n'a point encore été écrite : nous emprunterons à l'un de ses biographes contemporains quelques traits propres à le montrer sous le point de vue qui nous occupe. Geoffroy de Beaulieu, qui fut le confesseur de saint Louis, rapporte, entre autres choses, que ce pieux roi observa, pendant quelque temps, la coutume de se lever à minuit; s'étant ainsi arraché au sommeil, il chantait matines avec ses chapelains et restait ensuite en prière autant de temps qu'il savait que les mêmes matines avaient coutume de durer dans l'église cathédrale. Ces longues veilles devenant préjudiciables à sa santé, il prit le parti de se lever de manière à pouvoir entendre bientôt prime, la messe et les autres heures, sitôt qu'on aurait achevé le chant des matines. Il faisait assister les princes ses enfants, dès leur jeunesse, à toutes les heures canoniales. Après complies, on chantait l'antienne à la sainte Vierge, usage qui fut adopté depuis dans le reste de l'Église, et tout se terminait par l'aspersion de l'eau bénite. Il obligeait en outre ses fils à réciter en particulier le petit office de la sainte Vierge.

Pendant la navigation pour la croisade, il avait obtenu la permission de faire porter l'Eucharistie sur son vaisseau. Il y faisait chanter les heures canoniales, et la messe même : on omettait seulement le Canon; mais les prêtres et les ministres étaient revêtus de leurs ornements sacrés. Nous voudrions pouvoir suivre le royal chevalier dans la visite des saints lieux et raconter avec quelle ferveur il faisait célébrer les sacrés mystères dans les lieux mêmes où ils se sont accomplis. Nous nous contenterons de citer un seul trait du récit de Geoffroy de Beaulieu. Il raconte

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comment le saint roi célébra la fête de l'Annonciation à Nazareth, et dit ces paroles : « Combien dévotement il se comporta en ce lieu, combien solennellement et glorieusement il y fit célébrer vêpres, matines, la messe et les autres offices d'une si auguste solennité ! Ceux-là peuvent en témoigner qui y furent présents; et, certes, plusieurs ont pu dire en toute vérité, que depuis le jour auquel le Fils de Dieu, dans ce même lieu, prit chair de la glorieuse Vierge, jamais si solennel ni si dévot office n'y fut accompli (1). »

Le glorieux contemporain de saint Louis, roi et chevalier comme lui, saint Ferdinand, roi de Castille et de Léon, ne fut pas moins zélé pour les divins offices. Rodrigue rapporte en détail les actions de sa piété; comment il assistait à toutes les heures du jour et de la nuit, même dans ses campagnes ; comment il chantait avec les clercs les divins cantiques, et ne dédaignait pas de remplir lui-même quelquefois l'office de chantre (2).

Parlerons-nous de cet autre brillant chevalier, Richard Cœur de Lion, qui remplit l'Orient et l'Occident du bruit de sa gloire? Les chroniques d'Angleterre nous disent comment il se levait chaque jour de grand matin pour chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice; comment il se rendait à l'Église et n'en sortait point qu'il n'eût entendu tout l'office ecclésiastique (3).

Henri III, l'un de ses successeurs, entendait tous les jours   trois messes en note, c'est-à-dire en plain-chant,

(1)  Quam devote ibidem se habuerit, quam solemniter et gloriose fecerit celebrari vesperas, matutinas, missam, et cetera, quae ad solemnitatem tam celebrem pertinebant, testes esse possunt, qui affuerunt, de quibus nonnulli attestari veraciter, sive edere potuerunt, quod postquam Filius Dei in eodem loco de gloriosa Virgine carnem assumpsit, nunquam tam solemne, tamque devotum Officium fuerit ibi factum. (S. Ludovici vita per Gaufridum de Bello loco,   cap. IV.)

(2)  Roderic. Toletan. De, Rebus Hispan.

(3)  Roger. Pag. 753.

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outre les messes basses auxquelles il avait assisté. Saint Louis l'ayant exhorté à employer au moins une partie de ce temps à écouter des prédications, le pieux roi d'Angleterre lui fit cette admirable réponse qui peint si bien la tendre piété du moyen âge : « J'aime encore mieux voir plus souvent celui que j'aime, que d'entendre seulement parler de lui (1). »

Tels étaient encore au XIIIe siècle les rois de la catholicité. Comment les peuples n'auraient-ils pas eu une ineffable intelligence des choses de la vie mystique, quand un Louis IX et un Richard Ier, par exemple, princes si différents d'ailleurs, se réunissaient dans l'amour passionné des chants et de la prière liturgique, et passaient chaque jour de longues heures à vivre d'une vie de foi et d'amour des choses célestes ? Mais, après le XIII° siècle, cette génération de princes qu'on appelait liturgistes, et dont la série commence à Pépin et à Charlemagne, se brise tout à coup. Philippe le Bel avait bien autre chose à faire que de chanter des répons : les Pierre Flotte et les Guillaume de Nogaret lui semblaient recrues plus avantageuses que les frères prêcheurs et les frères mineurs de son aïeul.

Le XIII° siècle fut le théâtre d'un événement liturgique d'une si haute portée, que, depuis, un semblable ne s'est pas encore reproduit. Nous voulons parler de l'institution de la fête du saint Sacrement ; car les fêtes universelles établies dans la suite par le Siège apostolique ne sont point d'un degré aussi élevé, n'ont point d'octave, et n'emportent point l'obligation de cesser les œuvres serviles. On peut donc dire que c'est à l'époque que nous racontons dans le présent chapitre, que l'année chrétienne a reçu son complément, au moins pour les grandes lignes du calendrier.

(1) Thomas de Walsingham, tom. II, pag.   67.

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Cette solennité, si chère à toute la catholicité, fut établie pour être un solennel témoignage de la foi de l'Église dans l'auguste mystère de l'Eucharistie. L'hérésie de Bérenger, dès le XI° siècle, avait rendu nécessaire une nouvelle protestation liturgique en faveur de l'antique croyance : le rite de l'élévation de l'hostie et du calice, pour être adorés par le peuple, immédiatement après la s consécration, avait été promptement institué et s'était répandu en tous lieux. Au XIII° siècle, de nouvelles attaques se préparaient contre ce dogme capital d'une religion fondée sur le mystère du Verbe incarné pour s'unir à la nature humaine. Déjà les précurseurs des sacramentaires avaient paru ; les Vaudois, les Albigeois, préparaient la voie à Wicleff, à Jean Huss, précurseurs eux-mêmes de Luther et de Calvin. Il était temps que l'Église fit entendre sa grande voix : la fête du saint Sacrement fut donc décrétée par Urbain IV, en 1264, avec des circonstances merveilleuses qui seront racontées ailleurs: et, non-seulement une solennité du premier ordre fut ajoutée aux anciennes fêtes instituées par les Apôtres, mais une procession splendide, dans laquelle on porterait le Corps du Seigneur, ne tarda pas à être adjointe aux antiques processions du dimanche des Rameaux et des Rogations.

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