Institutions liturgiques (page 42)
Nous trouverait-on amer contre les nouvelles Liturgies? Mais si elles sont pour la plupart l'œuvre de mains jansénistes, pourquoi devrions-nous respecter les fruits, quand il nous est enjoint de maudire l'arbre? Parce que le XVIII° siècle les a produites pour la plupart, devrons-nous leur sacrifier sans résistance le recueil des chants chrétiens, centonisé par saint Grégoire, et devenu l'expression de la foi et de la piété depuis mille ans, dans toute la chrétienté occidentale ? Et encore quelle critique plus sanglante pourrions-nous faire d'une œuvre tout humaine, entachée d'esprit de parti, de prétention nationale, et surtout d'esprit presbytérien, que celle qu'on a osé faire de la Liturgie romaine, lorsqu'on l'a mutilée, parodiée, expulsée enfin de nos églises, comme si elle n'eût pas eu pour elle l'antiquité et l'autorité que donne la tradition ? S'il a pu être permis de refaire à neuf les prières séculaires de la chrétienté, et de donner cet attentat comme un progrès sublime de la chose religieuse, il nous sera bien permis sans doute d'environner de notre amour ces antiques formes de la piété de nos pères, qui sont encore celles de la religion de toute l'Église latine, de les défendre sans faiblesse, et de peser au poids du sanctuaire ce qu'on leur a substitué.
Au reste, dans cette lutte laborieuse, nous ne paraîtrons pas seul. De nobles champions, à la tête desquels on verra
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briller l'illustre Languet, archevêque de Sens, le marteau du jansénisme, entreront avec nous dans la lice, et pas une parole ne sortira de notre bouche qui ne soit l'écho des doctrines expresses de ces vaillants antagonistes de l'hérésie antiliturgiste, au dernier siècle.
Enfin, si notre accent est quelquefois sévère, c'est encore parce que nous ne saurions nous résoudre à contempler de sang-froid les ravages que les changements liturgiques de ces derniers temps ont faits dans les habitudes delà piété catholique, en France ; l'altération des offices divins, l'oubli du symbolisme des cérémonies, la destruction des chants antiques, le refroidissement de la dévotion à la sainte Vierge et aux saints; et, ce qui met le comble à tout, l'intelligence des mystères, si ample et à la fois si facile par la Liturgie, ravalée pour la plupart des fidèles à la mesure de ces innombrables petits livres qui inondent de plus en plus la librairie religieuse.
Mais, diront quelques-uns, pourquoi révéler au grand jour une telle situation ? Pourquoi ? afin d'aider à y mettre un terme; afin d'empêcher, en si faible mesure que ce soit, qu'elle ne s'aggrave encore. Au reste, dans cette histoire, c'est à des morts surtout que nous avons affaire, et si nous avons cru devoir relever quelques faits contemporains, nous ne l'avons fait qu'en écartant soigneusement les noms des personnes. Toutes les fois aussi que la marche de notre narration nous a mis à même de raconter le bien qui s'est fait, et se fait encore, de constater les indices consolants et déjà si nombreux d'un retour aux anciennes formes de
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la prière et du culte divin, nous nous sommes étendu avec complaisance sur ces récits, nous en avons fait ressortir avec joie toute la portée.
Mais il était nécessaire que nous entrassions tout d'abord avec franchise dans la question des causes de la révolution ; liturgique du siècle dernier, et que nous montrassions la véritable raison des changements à l'aide desquels il se fait que nos églises se présentent aujourd'hui tout aussi modernisées sous le rapport des prières qu'on y récite et des cantiques qu'on y chante, que sous celui de leur architecture, de leur décoration et de leur ameublement. Il fallait prendre les devants sur les hommes de la science laïque et même profane qui s'apprêtaient à se lancer, au -nom de la poésie et des origines nationales, sur le champ de la Liturgie, comme ils ont déjà, au nom de l'art du moyen âge, envahi nos édifices sacrés. Mieux valait donc convenir sincèrement des aberrations d'un siècle que personne n'ose plus défendre, et montrer dès l'abord, que nous, hommes d'Eglise, n'avons pas besoin d'un secours étranger pour interpréter nos livres, ni des leçons d'autrui pour reconnaître ce qui reste à faire, en notre temps, quand on voudra aussi restaurer ces livres et y rétablir les droits de l'antiquité, et les glorieux avantages de l'universalité. N'était-il pas urgent de montrer que cette déviation malheureuse n'est point notre ouvrage; que si nous sommes réduits à en subir les conséquences, la faute en est, pour la plus grande partie, dans les obstacles matériels que nous avons hérités d'un autre âge, et, pour le reste,
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dans ces préjugés de Liturgie perfectionnée qui nous ont bien été imposés avec l'éducation, mais qui s'effacent de jour en jour, comme tant d'autres, pour faire place à une appréciation plus large des institutions catholiques. Oui, nous le disons avec sincérité, nous penserons avoir rendu un service, si, en nous jetant ainsi dans ces questions de l'histoire et de la forme liturgiques, nous parvenons à occuper la place, et à prévenir l'invasion de ces littérateurs, historiens, poètes, artistes, et autres, dont le demi-savoir et l'incompétence produisent journellement tant d'inconvénients dans les publications, périodiques ou non, qu'un zèle, souvent très louable en lui-même, leur fait entreprendre.
Toutefois, nous éprouvons le besoin de protester contre un abus dans lequel, malgré nous, la lecture de notre livre pourrait peut-être entraîner quelques personnes. Il ne serait pas impossible que certains ecclésiastiques, apprenant par nos récits l'origine peu honorable de tel ou tel livre liturgique en usage dans leur diocèse depuis un siècle, crussent faire une œuvre agréable à Dieu en renonçant avec éclat à l'usage de ces livres. Notre but n'est certainement pas d'encourager de pareils actes, qui n'auraient guère d'autre résultat final que de scandaliser le peuple fidèle, et d'énerver le lien sacré de la subordination cléricale. Pour produire un bien médiocre, on s'exposerait à opérer un mal considérable. Nous désavouons donc à l'avance toutes démonstrations imprudentes et téméraires, propres seulement à compromettre une cause qui n'est
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pas mûre encore. Sans doute, notre intention est d'aider à l'instruction de cette cause, et nous la voudrions voir jugée déjà et gagnée par la tradition contre la nouveauté ; mais une si grande révolution ne s'accomplira qu'à l'aide du temps, et la main de nos évêques devra intervenir, afin que toutes choses soient comme elles doivent être dans cette Église de Dieu qu'il leur appartient de régir.
Tel est notre avis que nous déposons ici pour la décharge de notre conscience, nous souvenant de notre qualité de membre indigne du clergé régulier, lequel a dans tous les temps témoigné de son attachement inviolable à Tordre hiérarchique, sans croire par là porter atteinte aux privilèges dont la discipline générale de l'Église l'a investi; tandis qu'on a vu constamment les docteurs du presbytérianisme, guidés par un secret instinct, confondre dans une même aversion la prérogative divine de l'épiscopat et les droits concédés aux corps privilégiés. Nous en appelons, sur ce point, à l'histoire des controverses qui s'agitèrent, en France, au XVII° et XVIII° siècles, sur la hiérarchie et ses applications. Ce qui nous perd aujourd'hui, c'est l'ignorance de ce passé, sans lequel, pourtant, on espérerait en vain comprendre et terminer les questions présentes.
Il ne sera peut-être pas inutile de répéter ici ce que nous avons déjà dit ailleurs, savoir que, dans cette Introduction historique, nous touchons un grand nombre de questions, sur lesquelles nous sommes amené à prendre un parti, sans que la marche du récit nous permette de nous arrêter assez pour motiver notre avis. Si quelquefois
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le lecteur avait peine à se rendre compte des raisons qui nous déterminent pour telle ou telle conclusion, nous le prierions d'attendre le développement même de l'ouvrage; il n'est pas une seule des questions soulevées dans l'Introduction, qui ne doive être discutée dans la partie didactique de notre travail. On peut revoir le plan de l'ouvrage entier dans la préface du premier volume.
On nous a prié de caractériser la nature et l’étendue de la réaction liturgique du XVIII° siècle; c'était déjà notre intention, et nous croyons même que rien ne sera plus utile, quand, d'une manière précise, nous en viendrons à l'explication détaillée des offices divins, que de placer jour par jour, en regard des formules de l'antiquité, les innombrables pièces nouvelles qu'on y a substituées, en France. La science liturgique, comme toute science de faits, avance principalement par la réunion et la comparaison des données positives; c'est ce qui nous a porté à ne rien négliger pour procurer à notre ouvrage les compléments dont il a besoin pour être, autant que nos forces nous le permettront, une Somme liturgique. Ainsi nous n'interrogerons point seulement les anciennes Liturgies de l'Orient et de l'Occident; mais nous étudierons, dans le plus grand détail, les produits de notre fécondité nationale en ce genre, à partir du Bréviaire de Cluny, de 1686, jusqu'aux récents bréviaires que notre siècle a vus paraître.
Nous avons déjà dit et nous répétons ici volontiers que nous nous ferons un devoir de répondre franchement aux observations ou réclamations qui nous seraient adressées ;
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la préface du volume suivant contiendrait nos éclaircissements sur les points contestés, ou même, s'il y avait lieu, les rectifications qu'une plus ample instruction de la matière nous mettrait à même de fournir.
Jusqu'ici du moins, nous le disons en toute simplicité, nons n'avons recueilli que des suffrages bienveillants. Pour ne parler que de la France, les encouragements directs que nous ont transmis plusieurs de nos archevêques et de nos évêques, la sympathie que d'autres prélats nous ont fait témoigner, l'assentiment d'un nombre très considérable des membres les plus éclairés du clergé du second ordre, toutes ces choses sont pour nous le motif d'une consolation d'autant plus grande, que nous n'avons fait aucune démarche pour nous attirer ces honorables témoignages de satisfaction. Nous ne formons maintenant d'autre voeu que celui de nous en rendre digne de plus en plus.
Le public laïque a accueilli les Institutions Liturgiques avec un empressement, sur lequel, nous le répétons, nous étions loin de compter. La presse catholique s'est exprimée avec la plus précieuse et la plus rare unanimité en faveur du retour aux anciennes et véritables traditions du service divin, et nos faibles efforts vers ce but ont été récompensés à l'excès, par les articles qu'ont bien voulu consacrer à notre livre les Annales de Philosophie chrétienne, l’Université catholique, l’Ami de la religion, l’Univers, etc.
Mais ce qui nous a semblé encore plus digne de remarque, a été de voir notre livre et ses doctrines devenir,
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dans un journal anglican, l'objet non seulement d'une attention sérieuse, mais d'une sympathie presque catholique. Le British Critic, organe solennel et véritablement grave du clergé de l’Église-établie, dans le N° d'octobre 1841, après avoir développé les plus hautes considérations sur l'importance de la forme religieuse, conclut ainsi le long et bienveillant article qu'il a consacré à notre premier volume :
« Toutes formes donc, autant qu'elles sont religieuses, étant des symboles des choses spirituelles, l'uniformité, comme nous le rappelle l'Abbé, en doit être la condition, et par là même le gage de l’unité de l’Esprit (1). En effet, pour employer les propres paroles de l'archidiacre Manning, n'est-il pas certain que l'uniformité est le langage symbolique et silencieux de l’unité ? Y a-t-il quelque loi dans l'œuvre de Dieu qui n'ait sa propre forme invariable ? Qu'est-ce que la variété de la nature, sinon l'expression uniforme d'une variété de lois, et non pas l'expression variée d'une seule loi ? Là où il n'y a qu'un cœur, il n'y aura aussi qu'une voie, a dit Jérémie (2). En conséquence, l'Abbé condamne la variété des rites dans l'Église ; il la poursuit comme un manque d'appréciation de l'importance de l'unité chrétienne, et il propose de surmonter la difficulté en prenant Rome pour centre. Ici, il ouvre une question dans laquelle nos lecteurs nous pardonneront certainement
(1) Eph., IV, 3.
(2) Jerem., XXXII, 3o.
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de ne pas nous engager, à la fin d'un long article. Nous nous bornerons donc, pour le présent, à dire que, quant aux vues de l'Abbé sur l'importance de l'unité religieuse, et sur la futilité de tous les efforts dépensés à procurer cette unité sans l'uniformité, il peut, si cela lui est de quelque consolation, être assuré de la franche sympathie de plus d'un cœur anglais.
« Certes, il n'est pas un cœur catholique (1) qui ne soupire ardemment vers une règle plus forte, vers une plus grande unité d'action, et non seulement en Angleterre, mais par toute la chrétienté. Nous sympathisons du fond de nos cœurs avec l'auteur dont nous venons d'examiner l'ouvrage, en ce qu'il dit contre l'esprit de nationalité en religion. Nous ne pouvons ressentir le moindre attrait pour le parti gallican, en tant qu'il s'oppose à l'école ultramontaine. Les théories nationales, y compris même la théorie gallicane, qui, par le fait, est plus ou moins la théorie actuelle des divers pays de la communion romaine, nous paraissent receler un subtil érastianisme, et témoigner en même temps d'une véritable insouciance pour la plénitude et pour la liberté de l'Évangile. C'est en émettant cette profession de sympathie que nous prenons congé de l'Abbé, lui souhaitant de cœur la santé et une longue vie, pour mener à terme l'ouvrage de si haute importance et de si ardue difficulté dont ce volume n'est que le premier gage (2). »
(1) Le mot catholique est pris ici dans le sens de l'anglicanisme, qui l'étend à ses propres membres.
(2) British Critic. Number LX. October M DCCCXLI, pag. 464 et 465.
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Et nous, nous demandons au Père des lumières qu'il lui plaise de se révéler de plus en plus à ces frères séparés, auxquels il a déjà donné de comprendre la nécessité de l'unité dans la doctrine et dans la forme ; afin que leur coeur acceptant, par le secours de la divine grâce, la vérité déjà manifestée à l'intelligence, la confession publique de la vraie foi, la participation aux divins sacrements, la soumission filiale à la seule vraie hiérarchie, consomment bientôt dans l'unité de l'amour ceux qu'un lamentable isolement en avait arrachés.
II - CHAPITRE XVII
INSTITUTIONS LITURGIQUES
PREMIÈRE PARTIE
(Suite.)
CHAPITRE XVII : DE LA LITURGIE DURANT LA SECONDE MOITIE DU XVII° SIECLE. COMMENCEMENT DE LA DEVIATION LITURGIQUE EN FRANCE. — AFFAIRE DU PONTIFICAL ROMAIN. — TRADUCTION FRANÇAISE DU MISSEL. — RITUEL D'ALET. — BREVIAIRE PARISIEN DE HARLAY. — BRÉVIAIRE DE CLUNY. — HYMNES DE SANTEUIL. — CARACTÈRE DES CHANTS NOUVEAUX. — TRAVAUX DES PAPES SUR LES LIVRES ROMAINS. — AUTEURS LITURGIQUES DE CETTE ÉPOQUE.
Nous entrons dans la partie la plus pénible et la plus délicate du récit que nous nous sommes imposé. Pendant que l'Église latine tout entière reste fidèle aux formes liturgiques établies par saint Pie V, suivant le vœu du concile de Trente, confirmé par les divers conciles provinciaux qui l'ont suivi, une révolution se
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prépare dans l'Eglise de France. En moins d'un siècle, nous allons voir les plus graves changements s'introduire dans la lettre des offices divins, et l'unité romaine, que proclamait si nettement encore l'Assemblée de 16o5, disparaître en peu d'années.
Pour mettre dans tout leur jour les causes de ce changement, il serait nécessaire de faire en détail l'histoire de France pendant le XVII° siècle. Peu de gens aujourd'hui la connaissent, et pourtant elle renferme seule la clef de tous les événements religieux accomplis dans le cours des deux siècles suivants. C'est à cette époque qui montre encore de si magnifiques débris des anciennes mœurs catholiques, et qui vit s'élever tant de pieuses institutions, que les germes du protestantisme, sourdement implantés dans les moeurs françaises, percèrent la terre et produisirent ces doctrines d'isolement dont les unes, formellement hétérodoxes, furent honteusement flétries du nom de jansénisme, les autres, moins hardies, moins caractérisées, plus difficiles à démêler dans leur portée, se groupèrent successivement en forme de système national du christianisme, et ont été dans la suite comprises sous la dénomination plus ou moins juste de gallicanisme.
La Liturgie devait ressentir le contre-coup de ce mouvement. On peut dire qu'elle est l'expression de l'Église; du moment donc que des variations s'introduisaient dans la chose religieuse en France, on ne pouvait plus espérer que l'unité liturgique pût dès lors exister entre Rome et la France. S'il est une assertion d'une rigueur mathématique, c'est assurément celle que nous énonçons en ce moment. — Mais, dira-t-on, voulez-vous nous faire croire que les changements introduits au bréviaire et au missel sont le résultat de principes hétérodoxes et suspects, ou encore qu'ils ont eu pour auteurs et promoteurs des hommes qui n'étaient pas purs dans la foi ? A cela nous répondons simplement: Lisez notre récit, et jugez; prouvez
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que les faits que nous racontons ne sont pas exacts, que les principes que nous soutenons ne sont pas sûrs. Nous n'entendons pas, certes, envelopper, en masse, dans une odieuse conspiration contre l'orthodoxie les générations qui nous .ont précédés; mais on ne saurait non plus nier l'histoire et les monuments.
Semblable en beaucoup de choses aux sectes gnostiques et manichéennes que nous avons signalées au chapitre XIV°, essentiellement antiliturgique comme elles, le jansénisme eut pour caractère de s'infiltrer au sein du peuple fidèle, en pénétrant de son esprit, à des degrés divers, la société qu'il venait corrompre. A ceux qui étaient assez forts, il prêcha un calvinisme véritable qui, au XVIII° siècle, se transforma en le gnosticisme le plus honteux, par les convulsions et le secourisme, en attendant qu'à la fin du même siècle, on vît ses adeptes passer, de plain-pied, de la doctrine de Saint-Cyran et de Montgeron, à l'athéisme et au culte de la raison. A ceux au contraire qu'un attachement énergique à l'ensemble des dogmes, un éloignement prononcé pour une révolte contre les décisions évidentes de l'Eglise,garantissait de pareils excès, le jansénisme chercha à inspirer une défiance, un mépris, un éloignement même pour les formes extérieures du catholicisme, pour les croyances qui paraissent ne tenir au symbole que d'une manière éloignée.
S'il n'osa révéler à ces derniers que l'Eglise avait cessé d'être visible, il se plut du moins à la leur montrer comme déchue de la perfection des premiers siècles, encombrée de superfétations que l'ignorance des bas siècles avait entassées autour d'elle, et surtout moins pure à Rome et dans les pays de la vieille catholicité qu'en France, où la science de l'antiquité, la critique, et surtout un zèle éclairé pour de saintes et précieuses libertés, avaient ménagé d'efficaces moyens de retour à la pureté primitive. Dans cette doctrine, le lecteur reconnaît sans doute, non-seulement Jansénius, Saint-Cyran et Arnauld, mais Letourneux,
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Ellies Dupin, Tillemont, Launoy, Thiers, Baillet, de Vert, Fleury, Duguet, Mésenguy, Coffin, Rondet, etc.; or ce qui nous reste à faire voir, c'est que ces législateurs du dogme et de la discipline en France, ces réformateurs des mœurs chrétiennes, ont été, directement ou indirectement, les promoteurs des énormes changements introduits dans la Liturgie de nos églises.
Avant d'offrir au lecteur le tableau de leurs opérations sur le culte et l'office divin, nous ouvrirons notre récit par 1 un incident liturgique qui signala le commencement de la période dont nous traçons l'histoire dans ce chapitre.
En 1645, Urbain VIII ayant, ainsi que nous l'avons dit, donné une nouvelle édition du Pontifical romain, dans ; laquelle il avait, d'autorité apostolique, introduit plusieurs modifications et additions, il se trouva qu'une de ces modifications avait rapport à la promesse d'obéissance à ; l'évêque que doivent émettre les prêtres dans la cérémonie 1 de leur ordination. Le Siège apostolique avait jugé à propos de prescrire que l'évêque, conférant l'ordination, exigerait cette promesse de la part des réguliers, non pour lui-même, mais pour leur supérieur, en ces termes : Promittis prœlato ordinario tuo pro tempore existenti reverentiam et obedientiam ? En effet, du moment que l'existence des corporations régulières est admise par l'Église, il n'est nullement extraordinaire que cette partie du droit reçoive aussi ses applications dans les formes ecclésiastiques : c'est le contraire qui devrait surprendre. Clément VIII, il est vrai, dans la première édition du Pontifical, avait omis cette particularité ; mais l'autorité de son successeur Urbain VIII, qui répara cette omission, était égale à la sienne, et le motif qui faisait agir ce dernier pontife ne pouvait être plus rationnel. Le but de la promesse d'obéissance exigée des prêtres dans leur ordination, est, sans doute, de les lier à un centre ecclésiastique quelconque. Ce centre naturel est l'évêque pour ceux qui
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doivent exercer le sacerdoce dans un diocèse en particulier; mais, comme il est évident que les individus faisant partie des corps réguliers doivent se transporter non-seulement d'un diocèse à l'autre, mais d'un royaume, ou même d'une partie du monde à l'autre, il suit de là que la promesse d'obéissance émise par l'ordinand régulier à l'évêque qui célèbre l'ordination deviendrait le plus souvent illusoire, et que, par conséquent, la véritable dépendance à constater, en ce moment, est celle qu'il doit avoir à l'égard de son supérieur de droit et de fait.
L'Assemblée du clergé de 165o témoigna néanmoins son déplaisir sur l'addition faite au Pontifical. « Le 17 août, l'évêque de Comminges représenta à l'Assemblée que, dans l'édition du Pontifical imprimé à Rome, en 1645, Ton avait ajouté un formulaire de serment particulier pour les prêtres réguliers, lequel n'était point dans les autres pontificaux, dans lesquels il n'y a qu'un même formulaire, tant pour les réguliers que pour les séculiers, lorsqu'ils sont promus à l'ordre de prêtrise; que le formulaire de serment des religieux, ajouté dans ledit Pontifical nouveau, porte : «Promittis prœlato ordinario tuo obedientiam, au lieu qu'à celui qui est pour les prêtres, il y a : Promittis pontifici ordinario tuo obedientiam, quand il n'est point son diocésain ; que par ce mot de prœlato mis dans le serment des réguliers, ils prétendent n'être entendu que la personne de leur supérieur, qu'ils qualifient du nom de prélat; et, ce faisant, qu'ils ne se soumettent point à l'évêque ; qu'il croyait à propos d'en écrire au Pape, POUR L’EN AVERTIR, et à Messeigneurs les Prélats DE NE PAS S’EN SERVIR. Ce qui ayant été trouvé raisonnable, Monseigneur de Comminges a été prié de faire les deux lettres.
« Le 20 septembre, Monseigneur de Comminges se mit au bureau et fit lecture des deux dites lettres qu'il avait été chargé de faire. Ayant été trouvées dans le sens de
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l'Assemblée, l'on ordonna de les envoyer, et les sieurs Agents furent chargés d'en prendre soin (1). »
Rien, sans doute, ne nous oblige à croire que l'Assemblée de 165o ne fût pas d'une parfaite bonne foi quand elle écrivait au Pape pour l'avertir des changements qu'on avait faits au Pontifical; bien qu'on doive trouver un peu extraordinaire la lettre écrite en même temps aux évêques du royaume pour leur donner avis de ne pas se servir de ce Pontifical ainsi modifié. Quoi qu'il en soit, comme l'édition du Pontifical de 1645 avait été publiée à Rome par autorité apostolique, et accompagnée d'un bref solennel d'Urbain VIII, qui déclarait ce livre, dans sa nouvelle forme, obligatoire par toute l'Église, il était difficile à croire que les changements ou additions qu'on y avait introduits n'eussent pas été introduits par le souverain Pontife lui-même. Innocent X, qui tenait alors la chaire de saint Pierre, reçut donc la lettre de l'Assemblée de 165o ; mais, ou il ne jugea pas à propos d'y répondre, ou il y fit telle réponse que le clergé n'eut pas lieu d'en être pleinement satisfait.
En effet, dix ans après, l'Assemblée de 1660 s'occupa encore de cette affaire, mais on ne saurait s'empêcher d'être effrayé des dispositions qu'elle fit paraître. « Le 12 août, Monseigneur l'évêque de Tulle dit que ceux qui doivent revoir le Pontifical qu'une compagnie d'imprimeurs de Paris veulent faire imprimer, le sont venus trouver et lui en ont donné quelques épreuves, dans lesquelles ils lui ont fait remarquer qu'à l'endroit où les prêtres font le serment à l'évêque lors de leur ordination, on y avait distingué celui que doivent faire les réguliers, comme s'ils ne devaient prêter le serment qu'à leur supérieur
(1) Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé, tom. III, pag. 610 et 611. Dans la même séance, l'évêque de Comminges se plaignit aussi de la formule du serment que doivent prêter, d'après le Pontifical de 1645, les abbesses exemptes, dans la cérémonie de leur bénédiction.
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de religion, et non pas aux évêques qui les ordonnent; et que, comme l'Assemblée de 165o en avait fait plainte au pape Innocent X, et avait même envoyé une lettre circulaire à tous les évêques de France, pour les prier de ne pas vouloir se servir de ce Pontifical ainsi recorrigé, IL IMPORTAIT A PRESENT D'EMPÊCHER L'IMPRESSION DE CELUI-CI, s'il n'était conforme à celui que le pape Clément VIII avait fait imprimer à Rome, et dont on s'est toujours servi depuis. L'Assemblée a prié Monseigneur de Tulle et M. l'abbé de Colbert de voir lesdites épreuves et de mander ceux qui doivent les revoir, afin de voir par quel moyen on pourra empêcher cette impression, pour, après en avoir fait leur rapport à la compagnie, y être pris telle délibération qu'elle jugera nécessaire (1). »
Ainsi le prélat rapporteur jugeait que, du moment qu'on avait adressé des plaintes au Pape sur un acte de sa juridiction, et qu'on avait écrit à tous les évêques de France de n'avoir pas égard à cet acte, on était en droit de passer outre, sans avoir reçu décharge d'obéissance de la part du pouvoir auquel on s'était adressé. Avec de pareilles maximes quelle société pourrait subsister ? Quel moyen restait dès lors au clergé de parer les coups de la puissance séculière, quand lui-même, dans son propre sein, donnait l'exemple fatal d'un refus de subordination ?
Tout fut consommé en l'Assemblée de 1670. Voici les termes du procès-verbal : « Le 4 août, Monseigneur de Tréguier a pris le bureau et a rapporté que, dans le Pontifical romain qui a été imprimé en 1645 et 1664, il se trouve dés additions et des restrictions qui ne sont pas aux anciens pontificaux : et en ayant fait remarquer les endroits à la compagnie, l'Assemblée, après y avoir fait ses réflexions, a cru l'affaire d'assez grande importance pour être examinée par des commissaires, et pour cet
(1) Procès-verbaux du Clergé, tom. IV, pag. 793.
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effet, Monseigneur le président a nommé Messeigneurs les évêques de Montauban, de Tréguier et de La Rochelle, et Messieurs les abbés de Chavigny, de Valbelle et de Fromentières.
« Le 24 septembre, Monseigneur l'évêque de Montauban a dit qu'il avait rendu compte à la compagnie d'une commission qu'elle lui avait donnée, concernant le Pontifical romain, où, dans les nouvelles éditions, il a été changé quelques endroits ; ce qui semble avoir été fait dessein, afin que les réguliers paraissent être seulement soumis à leur supérieur dans les temps de l'ordination, et non pas à l'évêque ; ce qui étant d'une dangereuse conséquence, porta l'Assemblée de 165o d'en écrire au Pape ; mais comme depuis ON n'y a pas remédié, il estime qu'il serait à propos de le faire, en faisant réimprimer la Messe pontificale dont il n'y a plus d'exemplaires à vendre, et que l'impression fût conforme à l'ancienne manière de parler ; et en faire une lettre à tous Messeigneurs archevêques et évêques du royaume, pour leur en donner avis. Sur quoi Monseigneur le président a dit que ces expédients sont très-judicieux, et qu'il faudrait joindre à l'édition de la messe la cérémonie de la bénédiction des abbesses, conformément à l'ancien usage ; mais comme la compagnie n'était pas complète, elle a remis à y délibérer quand elle sera plus nombreuse.
« Le 14 octobre de relevée, Monseigneur de Montauban a dit qu'il avait examiné, avec Messeigneurs les commissaires, les articles qu'on avait insérés dans les nouvelles éditions du Pontifical romain, où ils ont trouvé des nouveautés préjudiciables à l'autorité des évêques; que le meilleur remède serait de faire imprimer de nouveau la Messe pontificale, selon les exemplaires anciens. Ce qui a été ordonné en même temps au sieur Vitré, suivant les mémoires qui lui seront donnés par Messeigneurs les commissaires. »