Institutions liturgiques (page 43)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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« Le 12 novembre, Monseigneur de Tréguier a dit que le sieur Vitré, qui avait été chargé d'imprimer les Messes pontificales, dit qu'ayant été chez les libraires pourvoir s'il en trouverait assez pour en fournir tous les diocèses du royaume, en cas qu'on en eût besoin, il avait trouvé qu'il y en avait suffisamment, et qu'il faudra seulement en imprimer quelques feuilles pour les mettre dans  l’état que l'Assemblée désire qu'elles soient mises, par sa délibération; que cela serait d'une grande épargne pour le Clergé, et ferait même qu'il ne resterait plus de ces messes pontificales imprimées qui ne fussent corrigées. L'Assemblée a approuvé cet expédient, et a prié Monseigneur de Tréguier de tenir la main à ce que cela s'exécute ainsi (1). »

Ainsi fut décrétée l'altération d'un livre liturgique reçu dans toute l'Église latine ; ainsi le souverain pouvoir liturgique qui avait déjà reçu une première atteinte dans l'Assemblée de 1606, par l'irrégulière insertion du nom du roi au canon de la messe, en reçut une seconde bien plus violente dans les Assemblées de 165o, 1660 et 1670. Du moins, en 1606, on n'avait pas pris la peine de consulter le Siège apostolique avant de formuler un refus positif d'obéissance à ses prescriptions. On n'avait pas dit et inséré au procès-verbal des délibérations, qu'une mesure prise par l'autorité apostolique était d'une dangereuse conséquence ; qu'un des livres les plus vénérables, les plus sacrés qui soient dans l'Eglise, un livre garanti par le Saint-Siège, renfermait des nouveautés préjudiciables à l'autorité des évêques ; comme si l'Eglise romaine n'avait pas, dans tous les siècles, maintenu, pour le bien de la chrétienté, l'autorité inviolable de l'Épiscopat. Il est vrai que, depuis bien des siècles, de concert avec les évêques eux-mêmes, Rome avait cru  devoir assurer par des privilèges spéciaux les

(1) Procès-verbaux des Assemblées du clergé, tom. V, pag. 152 et 153.

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grands biens produits par les réguliers ; mais cette discipline étant universelle et promulguée par les canons des conciles  œcuméniques et par les  bulles  des papes, deux choses devaient nécessairement être considérées avant tout par ceux auxquels elle aurait déplu. La première, qu'une discipline revêtue d'une sanction aussi sacrée ne pouvait, en aucune façon, être contraire à la constitution essentielle de l'Eglise; autrement, il faudrait dire que l'Église aurait erré sur la discipline générale,  ce qui est hérétique.  La seconde, que l'exemption des réguliers étant une loi gêné, raie de l'Eglise, toutes les atteintes qui lui seraient portées par un pouvoir autre que le pouvoir universel du concile œcuménique ou du souverain pontife, seraient illicites et nulles de plein droit.

Il y a donc contradiction de principes toutes les fois que, dans une église particulière, il est porté atteinte à l'exemption des corps réguliers, et voilà pourquoi les gouvernements ennemis de l'Église ont toujours poussé le clergé qui leur est soumis à annuler, par des règlements spéciaux, l'existence exceptionnelle des réguliers, et ont même décrété, comme loi de l'État, la soumission des réguliers aux ordinaires. Rappelons-nous Joseph II en Allemagne, Léopold en Toscane, Ferdinand IV à Naples, les archevêques électeurs à Ems, les Cortès de 1822 en Espagne, Nicolas Ier en Pologne, les articles de Baden, en 1834, pour la Suisse, etc. Ceci demande une histoire à part, et nous n'avons ici à traiter cette question que dans ses seuls rapports avec l'incident liturgique qui nous occupe. Nous dirons seulement que cette altération du Pontifical coïncida avec la fameuse déclaration de l'Assemblée de 1645 sur les réguliers, déclaration dont l'effet avait été préparé dans l'opinion par le Petrus Aurelius, par le livre de Hallier, sur la hiérarchie, etc., et qui fut bientôt suivie de la censure du livre de Jacques Vernant par la Sorbonne, censure censurée elle-même par Alexandre VII dans une bulle

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doctrinale qui fut rejetée en France. Mais, sans entrer dans toutes ces questions qui sont d'un autre sujet, nous avons à noter ici un acte solennel par lequel les prélats français déclarent qu'ils ne sont point tellement obligés à suivre les livres liturgiques de Rome reçus par eux, qu'ils n'en puissent à l'occasion juger et modifier le texte, et ce, sans avoir besoin de l'autorisation apostolique.

Pendant que les Assemblées du clergé, si zélées d'ailleurs contre les nouveautés, donnaient ainsi le fatal exemple d'une atteinte portée à la Liturgie universelle, la secte janséniste poursuivait, avec une audace toujours croissante-, ses plans ténébreux. Elle marchait à son but en attaquant les principes de l'Église sur la Liturgie. Son coup d'essai public, en ce genre, fut la publication d'une traduction française du Missel romain.

Nous avons, dans notre chapitre XIV° assigné comme le huitième caractère de l'hérésie antiliturgiste, la haine pour tout ce qui est mystérieux dans le culte, et spécialement pour l'emploi d'une langue sacrée inconnue au peuple. Les réformateurs du XVI° siècle, ancêtres naturels des jansénistes, avaient inauguré les traductions de l'Écriture sainte en langue vulgaire, comme le plus puissant moyen d'en finir avec la tradition, et d'affranchir l'intelligence des peuples du joug de Rome ; en même temps, ils réclamèrent l'emploi exclusif de la même langue vulgaire dans la Liturgie. Par là le culte se trouvait purgé de toute tendance mystique, et le dernier des fidèles devenait à même de juger de sa croyance, et conséquemment de sa pratique. Les novateurs français du XVII° siècle n'avaient garde de s'écarter d'une ligne de conduite si éprouvée, et, en attendant le Nouveau Testament de Mons, que Port-Royal publia en 1666, et qui excita de si grands troubles dans l'Église, dès 1660, le sieur Joseph de Voisin, docteur de Sorbonne, faisait paraître, avec l'approbation des vicaires généraux de Paris, un ouvrage en cinq volumes,

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intitulé : Le Missel romain, selon le règlement du concile de   Trente, traduit en français,  avec l'explication  de toutes les messes, etc. Dans leur permission, les vicaires généraux s'étayaient d'une approbation  de la Sorbonne qui se trouva être supposée, ainsi qu'il constate d'une déclaration donnée l'année suivante par la même Faculté, et dans laquelle  les docteurs attestent  d'abord qu'ils n'ont point donné la prétendue approbation ; qu'à la vérité on les avait consultés sur un ouvrage, mais qu'on  ne leur avait parlé que d'une explication des messes de l'année, et non d'une traduction du Missel en langue française ; qu'elle ne pourrait donc s'empêcher d'improuver l'approbation   qui,   dit-on,  aurait   été   donnée   par   quelques membres de son corps, puisque déjà elle   s'est vue dans le cas, en 1655, de refuser son autorisation à une traduction française du Bréviaire romain, et  en   1649,   à une version du Nouveau Testament en langue vulgaire. La Sorbonne rappelle  ensuite sa fameuse censure de 1527, contre les propositions d'Érasme, dont une, entre autres, exprimait le désir de voir les saintes Écritures traduites en toutes les langues (1).

L'Assemblée du clergé de 1660, se montra fidèle, dans cette occasion, à ces vénérables traditions qui n'auraient jamais dû périr chez nous. Elle condamna la traduction du Missel en langue vulgaire par le sieur de Voisin, et pour qu'il ne manquât rien à la solennelle réprobation de l'attentat qui venait d'être commis contre le mystère sacré de la Liturgie, un bref d'Alexandre VII, du 12 janvier 1661, vint joindre son autorité irréfragable à la sentence qu'avaient, en première instance, rendue les évêques de l'Assemblée. Le Pontife s'exprime ainsi. « Il est venu à nos oreilles et nous avons appris avec une grande douleur que, dans le royaume de France, certains fils de perdition, curieux

(1) D'Argentré. Collectio Judiciorum, tom. III, pag. 81

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de nouveautés pour la perte des âmes, au mépris des règlements et de la pratique de l'Église, en sont venus à ce point d'audace que de traduire en langue française le Missel romain, écrit jusqu'ici en langue latine,  suivant  l'usage  approuvé dans  l'Église depuis  tant  de siècles ; qu'après l'avoir traduit, ils ont osé le publier par la presse, le mettant ainsi à la portée des personnes de tout rang et de tout sexe, et, par là, qu'ils ont tenté, par un téméraire effort, de dégrader les rites  les plus sacrés,   en   abaissant   la  majesté que   leur   donne la langue latine, et exposant aux yeux du vulgaire  la dignité des mystères divins. Nous qui, quoique indigne, avons reçu le soin de la vigne du Seigneur des armées, plantée par le Christ notre  Sauveur, et arrosée de son précieux sang, voulant ôter les épines qui   la couvriraient si on les laissait croître, et même en couper juste qu'aux racines,  autant  que Nous le  pouvons  par  le secours de Dieu, détestant et abhorrant cette nouveauté qui déformerait l'éternelle beauté de l'Église et qui engendrerait   facilement   la désobéissance,   la   témérité, l'audace, la sédition,  le schisme,  et plusieurs   autres et malheurs ;   de   notre   propre   mouvement,  de   notre science certaine et mûre délibération, Nous condamnons et réprouvons le susdit Missel traduit en français, en défendant à tous  les fidèles du Christ de l'imprimer, lire ou retenir, sous peine d'excommunication, mandant à iceux de remettre aux ordinaires ou aux inquisiteurs les exemplaires qu'ils ont ou pourraient avoir dans la suite, afin que ceux-ci les fassent immédiatement jeter ce au feu (1). »

Tout catholique verra, sans doute, à la gravité du langage du Pontife romain, qu'il s'agissait dans cette occasion d'une   affaire majeure ; mais plus   d'un   de nos lecteurs

(1) Vid. la Note A.

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s'étonnera, peut-être, après ce que nous venons de rapporter, de l'insensibilité avec laquelle on considère aujourd'hui un abus qui excitait à un si haut degré le zèle d'Alexandre VII. Aujourd'hui, tous les fidèles de France, pour peu qu'ils sachent lire, sont à même de scruter ce qu'il y a de plus mystérieux dans le canon de la messe, grâce aux innombrables traductions qui en sont répandues en tous lieux ; la Bible, en langue vulgaire est, de toutes parts, mise à leur disposition : que doit-on penser de cet état de choses ? Certes, ce n'est pas à Rome que nous le demanderons : bien des fois, depuis Alexandre VII, elle s'est exprimée de manière à ne nous laisser aucun doute; mais nous dirons avec tous les conciles des trois derniers siècles, que l'usage des traductions de l'Écriture sainte, tant qu'elles ne sont pas accompagnées d'une glose ou de notes tirées des saints Pères et des enseignements de la tradition, sont illicites, et, avec l'autorité du Saint-Siège et du clergé de France, nous assimilerons aux versions de l'Écriture prohibées, toute traduction du canon de la messe qui serait pas accompagnée d'un commentaire qui prévienne les difficultés. D'autre part, nous confessons avec tous les catholiques qu'il y a un pouvoir de dispense dans l'Église, et il n'est pas le moins du monde dans notre sujet d'en rechercher les règles d'application. Nous poursuivrons donc notre récit.

L'Assemblée du clergé de France de 1660 sentit si parfaitement la portée que pouvait avoir la traduction du Missel, comme fait liturgique, et le rapport intime qui règne entre l'Écriture sainte et la Liturgie, qu'elle décréta qu'il serait publié au nom du clergé une collection de tous les passages des auteurs graves qui ont traité, soit ex professo, soit en passant, de l'inconvénient des traductions de l'Écriture et de la Liturgie en langue vulgaire. Cette collection parut en 1661, chez Vitré, in-4°. Malheureusement, une de ces inconséquences dont l'histoire

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ecclésiastique de France présente un grand nombre d'exemples au XVII° siècle, vient encore se présenter sous notre plume. Louis XIV, ayant jugé à propos de révoquer l’Édit de Nantes et un grand nombre d'abjurations ayant suivi cet acte fameux, on jugea nécessaire de prévenir les nouveaux convertis contre le retour de leurs anciens préjugés, et pour cela, on leur mit en main des traductions de la messe. C'est ce que nous apprend assez familièrement Bossuet dans sa correspondance, si importante à consulter pour quiconque tient à connaître l'histoire de l'Église de France à cette époque. « Le bref contre le Missel de Voisin, donné par Alexandre VII, dit Bossuet, n'a jamais été porté au parlement, ni les lettres patentes vues. On n'a eu, en France, aucun égard à ce bref, et l'on fut obligé, pour l'instruction des nouveaux catholiques, de répandre des milliers d'exemplaires delà messe en français (1). »

Voilà, certes, beaucoup de chemin fait en peu de temps. En 1660, une Assemblée du clergé défère un livre au Saint-Siège, après l'avoir elle-même censuré ; le souverain pontife répond à la consultation du clergé par un bref dans le sens de l'Assemblée : la cause paraît finie, et trente ans après un évêque d'un si grand poids nous révèle que ce bref n'a été jugé d'aucune valeur, par le motif qu'il n'a jamais été porté au parlement, et que les évêques ont cru pouvoir, nonobstant un jugement si solennel, enfreindre les plus formelles défenses qu'ils avaient eux-mêmes provoquées. Il est vrai que les évêques de l'Assemblée de 1660 avaient pris l'alarme, voyant la Liturgie ébranlée dans ses bases, et devinant le vœu secret des novateurs qui, par leur prétention d'initier les fidèles à l'intelligence des mystères sacrés, au moyen des traductions en langue vulgaire, ne faisaient autre chose que continuer le plan de leurs prédécesseurs ;   tandis que les évêques des quinze

(1) Correspondance de Bossuet, tom. XLII, pag. 474.

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dernières années du XVII° siècle n'avaient en vue que de dissiper les préjugés des protestants nouvellement convertis. Mais n'y avait-il pas d'autre mesure qu'une traduction pure et simple du canon de la messe ? fallait-il compter pour rien les prescriptions du  Saint-Siège, du concile de Trente, lorsqu'on avait le moyen si facile et mis en usage en tous lieux, excepté en France, de joindre au texte un commentaire qui arrête les objections, une glose qui ne permet pas que l'œil du lecteur profane et illettré perce des ombres qui garantissent les mystères contre sa curiosité. Du moment que le peuple peut lire en sa langue, mot pour mot, ce que le prêtre récite à l'autel, pourquoi ce dernier use-t-il d'une langue étrangère  qui dès lors ne cache plus rien ? pourquoi récite-t-il à voix basse ce que la dernière servante, le plus grossier manœuvre suivent de l'œil et peuvent connaître aussi bien que lui ? Deux conséquences terribles que nos docteurs antiliturgistes ne manqueront pas   de tirer avec toute leur audace, ainsi qu'on le verra dans la suite de ce récit.

A peine les foudres de l'Église avaient cessé de retentir contre la traduction du Missel,   que la Sorbonne, encore fidèle  à une orthodoxie dont  elle devait plus tard se départir honteusement, signalait une nouvelle entreprise de l'esprit de secte, voilée sous des formes liturgiques. Cette fois encore, le piège était dirigé contre les simples fidèles. Un sieur de Laval avait publié, à Paris, un livre intitulé : Prières pour faire en commun, le matin et le soir, dans une famille chrétienne, tirées des prières de l’Église; et ce livre était   arrivé jusqu'à la cinquième édition.   La Faculté qui avait pris l'éveil à l'occasion  du Missel de Voisin, examina ce livre en même temps, et le signala, dans la déclaration de 1661, que nous avons déjà citée, comme renfermant d'infidèles traductions des prières de l'Église, des choses fausses, ambiguës, sentant l'hérésie et y induisant, sur la matière des sacrements, et renouvelant

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les opinions récemment condamnées sur la grâce, le libre arbitre et les actes humains (1). »

Mais quelque chose de bien autrement grave se préparait dans les arsenaux de la secte qui avait formé l'odieux projet d'atteindre le dogme et la morale chrétienne par la Liturgie. On avait eu en vue les simples fidèles dans la traduction du Missel et dans les Heures du sieur de Laval; on songea à atteindre le clergé dans un livre qui fût spécialement à son usage. Il n'y avait pas moyen encore de songer au bréviaire et au Missel : le Rituel parut être un véhicule favorable aux doctrines qu'on voulait faire prévaloir. Ce livre, qu'un usage déjà ancien en France avait rendu le répertoire de l'instruction pratique du saint ministère, aussi bien que le recueil des formules de l'administration des sacrements, parut le plus propre à servir les desseins du parti. Un de ses chefs les plus zélés, Pavillon, évêque d'Alet, osa insérer, dans le Rituel qu'il publia en 1667 pour son diocèse, plusieurs des maximes de Saint-Cyran et d'Arnauld, sur là pratique des sacrements. Le travail fut même revu par Arnauld lui-même, qui avait succédé à Saint-Cyran dans la dictature du parti.

Ceux qui savent l'histoire et la tactique du jansénisme, connaissent l'art avec lequel ses adeptes étaient parvenus à recouvrir leurs dogmes monstrueux du vernis menteur d'une morale plus sévère que celle de l'Église, dont ils proclamaient le relâchement. Ils voulaient, disaient-ils, ramener les institutions des premiers siècles, qui seuls avaient connu la vraie doctrine. Sans nier encore la vertu des sacrements, ils venaient à bout de les anéantir quant à l'usage, en enseignant que l'Eucharistie est la récompense d'une piété avancée et non d'une vertu commençante ; que les confessions fréquentes nuisent d'ordinaire plus qu'elles ne servent; que l'absolution ne doit régulièrement

(1) D'Argentré. Collectio Judiciorum, tom, III. Ibid.

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être donnée qu'après l'accomplissement de la pénitence; qu'il est à propos de rétablir les pénitences publiques, etc. Chacun sait qu'avec de pareilles maximes, les religieuses de Port-Royal, le fameux diacre Paris, et mille autres, en étaient venus à conclure que la communion pascale, supposant une familiarité par trop grande avec Dieu, la perfection était de l'omettre entièrement. Dans la suite, on alla plus loin, et on passa de l'isolement à l'égard des choses saintes au blasphème et à l'apostasie. Quant aux effets que produisit sur les catholiques de France ce rigorisme, qui se glissa, du moins en grande partie, dans les livres et l'enseignement de plusieurs théologiens orthodoxes d'ailleurs, on peut dire qu'il porta un coup funeste aux moeurs chrétiennes, en rendant plus rare l'usage des sacrements devenus, pour ainsi dire, inabordables. On sait que le parti n'épargna rien pour décréditer et opprimer le clergé régulier et la Compagnie des Jésuites surtout, parce qu'il savait et la popularité dont jouissaient les membres de ces corporations, et leur éloignement énergique pour une morale aussi opposée à celle de Jésus-Christ.

Or les maximes que nous venons de citer se trouvaient professées et appliquées dans cent endroits du Rituel d'Alet : quoiqu'on eût cherché avec un soin extrême à ne pas employer des termes trop forts, pour ne pas donner d'ombrage au Siège apostolique, qui déjà avait foudroyé le livre de la fréquente Communion du docteur Arnauld, et plusieurs autres productions analogues du parti. Rome n'en vit pas moins tout le venin dont les ennemis de la vraie foi avaient su empoisonner une des sources les plus sacrées de la Liturgie.

Clément IX, pontife dont la secte a plus d'une fois vanté la tolérance, mais qui fut seulement Un fidèle et prudent administrateur du troupeau du Seigneur, Clément IX, dès l'apparition du Rituel d'Alet, signala son zèle

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apostolique par une condamnation solennelle de ce livre pernicieux. Dans son fameux bref du 9 avril 1668, il s'exprime en ces termes :

« Le devoir de la sollicitude de toutes les Églises qui Nous a été divinement confiée exige de Nous que, veillant continuellement  pour  la garde   de la discipline ecclésiastique dont le Seigneur Nous a établi conservateur, Nous Nous efforcions avec toute sorte de soin et de vigilance à prévenir l'invasion cachée des choses qui pourraient troubler cette discipline, s'écarter des  rites ordonnés et ouvrir une voie aux erreurs. Comme donc, ainsi que Nous l'avons appris, il a paru l'année dernière, à Paris, un livre  publié en langue française, sous ce titre :   Rituel romain du pape Paul V, à l'usage du diocèse d'Alet, avec les instructions et les rubriques en françois; dans lequel sont contenues non-seulement plusieurs choses contraires au rituel romain publié par ordre de notre prédécesseur Paul V d'heureuse mémoire, mais encore certaines doctrines et propositions fausses, singulières, périlleuses dans la pratique, erronées, opposées et répugnantes à la coutume reçue communément dans l'Église  et aux  constitutions ecclésiastiques; par l'usage et lecture desquelles les fidèles du Christ pourraient insensiblement être induits dans des erreurs déjà condamnées et infectés  d'opinions   perverses.   Nous, voulant apporter à ce mal un remède opportun, de notre propre mouvement, science certaine et mûre délibération, par l'autorité apostolique, Nous condamnons par la teneur des présentes, le livre français intitulé Rituel; Nous le réprouvons et  interdisons, voulons qu'il soit tenu pour condamné, réprouvé et interdit, et défendons sous peine d'excommunication latœ sententiœ encourue par le seul fait, la lecture, la rétention et l'usage d'icelui, à tous et chacun des fidèles de l'un et l'autre sexe, principalement ceux de la ville et diocèse  d'Alet, de

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quelque degré, condition, dignité et prééminence qu'ils soient, quand bien même il devrait être fait d'eux mention spéciale et individuelle. Mandant à iceux qu'ils aient à exhiber, livrer et consigner réellement et sur-le-champ les exemplaires qu'ils ont ou qu'ils auraient dans la suite, aux ordinaires des lieux, ou aux inquisiteurs, et ceux qui sont soumis à notre vénérable frère l’évêque d'Alet, au métropolitain, ou à un des évêques les plus voisins; lesquels, sans retard, livreront, ou feront livrer aux flammes les exemplaires qu'on leur aura remis, nonobstant toutes choses à ce contraires (1).  »

On aurait dû  s'attendre qu'après  un  jugement aussi solennel, le Rituel d'Alet n'aurait plus trouvé de défenseurs dans l'Église de France; mais, hélas! la plaie était déjà si grande et si envenimée, que tout le zèle du médecin était devenu presque stérile. Sans parler de l’évêque d'Alet lui-même, qui jusqu'à la fin de sa vie maintint le Rituel dans son diocèse, et trouva encore, au moment de sa mort, le triste courage d'écrire au Pape, à ce sujet, une lettre de soumission en termes ambigus, on vit le crédit du parti s'élever jusqu'à faire rejeter, par les influences de l’épiscopat et de la magistrature,  ce bref et celui que Clément IX venait de donner en même  temps contre le Nouveau Testament de Mons, par le motif qu'ils contenaient des clauses de chancellerie contraires  aux libertés de l'Église gallicane. De pareils faits sont   lamentables, sans doute ; mais ce qui l'est bien plus encore, c'est l'adhésion expresse que donnèrent vingt-neuf évêques au Rituel condamné, après la notification du bref faite par le Nonce à tous les prélats de l'Église  de France.   De  Péréfixe, archevêque de Paris, si nous en croyons Ellies Dupin (2), aurait témoigné sa  sympathie pour le Rituel d'Alet dès qu'il parut ; mais nous ne chargerons point la mémoire de

(1)   Vid. la Note B.

(2)  Histoire ecclésiastique du XVII° siècle, tom. III, pag. 244.

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ce prélat sur la seule assertion d'un écrivain qui aimait le scandale; nous nous contenterons de citer le document officiel qu'on trouve en tête de la plupart des éditions du Rituel d'Alet. Vingt-neuf signatures le suivent, et elles sont de l'année 1669, à l'exception des deux dernières, qui sont de 1676. Ceux qui les ont données avaient reçu, en son temps, le bref de Clément IX. Voici en quels termes ils rassurent l’évêque d'Alet contre la flétrissure que venait d'infliger à son œuvre la condamnation du Saint-Siège :

« Nous avons lu avec beaucoup d'édification le rituel que Messire   Pavillon, évêque d'Alet, a composé pour l'usage de son diocèse, et nous louons Dieu de tout notre cœur de ce qu'il lui a plu d'inspirer à ce grand prélat la pensée de donner au public de si saintes instructions. Comme les évêques sont les vrais docteurs de l'Église, personne n'a droit de s'élever contre leur doctrine, à moins qu'ils ne soient tombés dans des erreurs manifestes, ou que l'Église n'ait condamné leurs sentiments, ce qu'elle n'a jamais fait qu'avec   beaucoup de circonspection ; et les ouvrages qu'ils publient portent leur approbation par le seul  nom de leurs auteurs. Mais, quand ils seraient sujets aux mêmes censures que les théologiens particuliers, tout le monde sait que nous pourrions dire à bon droit de Monsieur l’évêque d'Alet, ce que Célestin Ier disait autrefois de saint Augustin, en reprenant l'audacieuse témérité de ceux qui déclamaient contre ce docteur incomparable : Hunc nunquam sinistrae suspicionis saltem rumor aspersit. Et puisque ce Rituel n'est qu'un abrégé de ce que Monseigneur d'Alet a enseigné dans son diocèse depuis plus de trente ans qu'il le gouverne avec un soin infatigable, et que d'ailleurs il ne contient que les plus pures règles de l'Evangile, et les maximes les plus saintes que les canons nous ont proposées, nous ne pouvons assez en recommander la lecture et la pratique.

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C'est le sentiment que nous avons de cet excellent ouvrage, et nous avons cru être obligés d'en rendre un témoignage public, pour ne détenir pas la vérité dans l'injustice. »

Les noms des évêques qui eurent le malheur de signer cette pièce, appartiennent à l'histoire de la Liturgie en France : nous les donnerons ici. Ces prélats étaient : de Gondrin, archevêque de Sens ; Fouquet, archevêque de Narbonne ; Malliet, évêque de Troyes ; de Bertier, évêque de Montauban ; de Vialar, évêque de Châlons-sur-Marne ; de Grignan, évêque d'Uzès ; de Caulet, évêque de Pamiers ; de Choiseul, évêque de Comminges; Arnauld, évêque d'Angers ; de Péricard, évêque d'Angoulême; Jean, évêque d'Aulonne (1) ; Faure, évêque d'Amiens; de Harlay, évêque de Lodève; Choart, évêque de Beauvais; de Laval, évêque de La Rochelle; de Forbin de Janson, évêque de Marseille ; Bourlon, évêque de Soissons ; de Marmisse, évêque de Conserans ; de Clermont, évêque de Noyon; de Ventadour, évêque de Mirepoix ; de Ligny, évêque de Meaux ; Fouquet, évêque d'Agde ; Bertier, évêque de Rieux; de La Vieuville, évêque de Rennes ; de Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons; Joly,évêque d'Agen; de Bar, évêque d'Acqs; de Barillon, évêque de Luçon, et de Bassompierre, évêque de Saintes.

Pour achever ce qui nous reste à dire sur le Rituel d'Alet, nous remarquerons que ce livre, outre les maximes pernicieuses dont nous avons parlé, présentait encore une nouveauté jusqu'alors sans exemple. Les rubriques pour l'administration des sacrements avaient  été traduites en

(1) Ce personnage était [un récollet nommé Jean Malvaud, en religion le P. Chérubin, qui fut sacré en 1648, évêque in partibus d'Aulonne, ville de l'exarchat de Macédoine, pour faire les fonctions de suffragant de l'évêque de Clermont, Louis d'Estaing. Il remplit ensuite celles de vicaire général successivement dans plusieurs diocèses. Il était favorable au jansénisme et toujours prêt à approuver les livres du parti.

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français. Cette innovation, qui ne rappelle que trop, dans un pareil livre et de la part de semblables auteurs, le système qui avait produit la traduction du missel, était très-significative, et occupa beaucoup le public. Quel autre motif, en effet, pouvait-on avoir eu de traduire en langue vulgaire des détails dont la connaissance est exclusivement réservée aux prêtres, sinon le désir de témoigner de la sympathie aux partisans de la langue vulgaire dans les offices ? Autrement, quelle insulte faite au clergé, de supposer nécessaire pour son usage la traduction des règles les plus familières ! quelle témérité inouïe d'exposer à la profanation les rites les plus vénérables, en soumettant aux yeux profanes la manière mystérieuse de procéder en les accomplissant ! Cette innovation renversait donc à plaisir tous les principes, et montrait ce qu'on pouvait attendre du parti. Nous le verrons bientôt franchir toutes les limites, et pousser à l'usage absolu de la langue vulgaire. Au reste, l'exemple du Rituel d'Alet ne tarda pas à être suivi dans plusieurs diocèses. Dès 1677, Le Tellier, i archevêque de Reims, donna un rituel à rubriques françaises : on en compte encore aujourd'hui, en France, un certain nombre (1).

Nous plaçons ici, en anticipant de quelques années, un fait qui rentre dans la même ligne que le Missel de Voisin, les Heures de Laval et le Rituel d'Alet ; c'est la publication de l'Année chrétienne, de Nicolas Letourneux. Cet ecclésiastique, étroitement lié avec Port-Royal, avança grandement les affaires du parti, en publiant certains ouvrages destinés à agir sur les fidèles dans le sens des principes dogmatiques et moraux de la secte. Il déposa cette semence dans son Catéchisme de la Pénitence, dans ses Principes et règles de la vie chrétienne; dans son

(1) Il ne faut pas compter parmi ceux-ci tous ceux dont les instructions sont en langue vulgaire; il ne s'agit ici que des rubriques pour l'administration des sacrements.

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Explication littérale et morale de l'Epître de saint Paul aux Romains. Cherchant aussi à agir par la Liturgie, il publia en 1685 un livre sous ce titre : La meilleure manière d'entendre la Messe. C'est là qu'il prétendit, quoique sous une forme simplement historique, que, durant les dix premiers siècles, on avait toujours célébré la Messe à voix haute. Bientôt nous allons voir la secte antiliturgiste s'emparer de cette assertion historiquement fausse, et transformer en droit ce prétendu fait. Letourneux, avançant toujours, après avoir composé des Instructions sur les sept sacrements de l'Église et les cérémonies de la Messe, prépara une traduction du Bréviaire romain en français; il paraît toutefois qu'il ne fut que le réviseur et non Fauteur même de la traduction, et il était déjà mort quand elle parut en 1688. Quoi qu'il en soit, sa connivence à cette œuvre n'en était pas moins la même. Le Bréviaire romain, traduit en français, fut censuré par sentence de l'official de Paris, en 1688, et, comme il était naturel, le docteur Antoine Arnauld en prit la défense.

Rome, toutefois, ne jugea pas à propos de fulminer contre cette traduction. Une version du bréviaire avait beaucoup moins d'inconvénients qu'une version du missel : il n'y avait plus là de mystères à révéler, et quoique le scandale fût grand de voir des hérétiques ou fauteurs d'hérétiques se faire les interprètes du langage de l'Église, ces derniers avaient mis assez de prudence dans leur opération pour que Rome ne se trouvât pas obligée de lancer ses foudres. Mais elles ne tardèrent pas à éclater bientôt après contre un autre ouvrage du même Letourneux, dans lequel, sous couleur d'explication de la Liturgie, cet auteur inoculait le venin de la secte. Il s'agit de l’Année chrétienne, dont les premiers volumes avaient paru dès 1677, et dont les derniers, qui sont du Flamand Ruth d'Ans, n'ont paru qu'après la mort de Letourneux, arrivée en 1686. Cet ouvrage fut censuré à Rome, le 17 septembre

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