Institutions liturgiques (page 51)
NOTE A
NOTE B
NOTE C
NOTE D
NOTE E
NOTE F
NOTE G
NOTE H
Les atteintes portées à la Liturgie, durant la seconde moitié du XVII° siècle, doivent faire pressentir au lecteur les scandales qui l'attendent dans le cours de la période que nous venons d'ouvrir. La scène se passera exclusivement en France ; c'est le seul pays où l'on ait cru devoir protester contre l'unité liturgique du XVI° siècle. Toutes les autres églises d'Occident sont demeurées fidèles aux traditions du culte divin, et leur voix, unanime avec celle de Rome, leur mère et maîtresse, continue de faire retentir les nobles et mélodieux chants de l'Antiphonaire et du Responsorial grégoriens.
A l'entrée du XVIII° siècle, nous apercevons, victorieux et de plus en plus menaçant, le jansénisme que ses triomphes passés ont rendu comme invincible. On a contenu, exilé même ses principaux chefs; mais il est partout, et c'est pour cela qu'on a dû ménager les innombrables membres du parti. Ils ont la science de l'antiquité ecclésiastique, la gravité des mœurs (sauf certaines exceptions); en un mot, ils séduiraient les justes, si les justes,
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comme dit le Sauveur, pouvaient être séduits (1). Tous les remèdes employés contre un si grand mal sont rendus inutiles par les doctrines qu'on laisse circuler, ou plutôt qu'on oblige d'enseigner dans les écoles. Écoutez le cri du Siège apostolique, dans ces fortes paroles de Clément XI aux évêques de l'Assemblée de 1705 : « Nous voyons, vénérables Frères, et nous ne pouvons le dire sans une intime douleur de notre cœur paternel, que, chaque jour, des gens qui se professent catholiques publient des écrits tendant à diminuer et à renverser les droits du Saint-Siège, et, certes, pour ne rien dire de plus, avec une telle liberté et une telle licence que ce ne peut être qu'un sujet de joie aux hétérodoxes ennemis de l'Église, de scandale et de deuil pour les orthodoxes et les âmes pieuses, sans nul avantage, ni utilité pour personne (2). »
En effet, les constitutions d'Innocent X, d'Alexandre VII, de Clément IX, de Clément XI lui-même, n'ont rien guéri : les sectaires leur appliquent à toutes une fin de non-recevoir dans ce qu'ils appellent les maximes de l'Église de France. Et comment les évêques pourront-ils contraindre les fidèles à une adhésion antérieure d'esprit et de cœur aux jugements du Siège apostolique, quand ils enseignent eux-mêmes que les jugements du Pontife romain ne sont point irréformables par là même qu'il les a prononcés; quand ils jugent eux-mêmes après le Siège apostolique ? Que si l'on dit que le consentement des
(1) Matth. XXIV, 24.
(2) Videmus enim, venerabiles Fratres (quod non sine intimo paterni cordis nostri mœrore loqui compellimur), plurimos in dies ab iis qui se Catholicos profitentur, palam scribi minuendis, convellendisque hujus Sanctae Sedis, ea profecto, ut minimum dicamus, libertate ac licentia quae nonnisi heterodoxis Ecclesis hostibus gaudio, orthodoxis vero piisque acandalo ac luctui, nemini certe fructui ac utilitati esse possint. (Epistola Clementis XI, Archiepiscopis, Episcopis et aliis ecclesiasticis Viris Conventus anni 1705.)
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pasteurs unis à leur chef forme une définition irréfragable, ceci suffira sans doute pour le catholique fidèle; mais comment saisir, dans ses inextricables détours, l'hérésie qui fuira toujours, tant qu'on ne lui opposera pas une répression efficace ? Aujourd'hui, le jansénisme est mort; mais il faut convenir qu'on l'a laissé vivre tout ce qu'il avait de vie, et ses influences dans la longue durée de son règne ont été assez grandes et assez profondes pour laisser encore dans l'esprit et les mœurs des catholiques français des traces qui ne s'effaceront entièrement qu'après bien des années.
A l'époque de l'Assemblée du clergé de 1705, Fénelon développait ainsi l'état de la France sous le rapport du jansénisme dans un Mémoire confidentiel, adressé à Clément XI : « Je n'encourrai pas sans doute le soupçon de ressentiment, si je découvre au seul Saint-Père, avec franchise, en présence de Dieu et dans l'extrême péril de la religion, des choses qui sont publiques dans les rues et dans les carrefours. M. le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, se trouve formellement envahi par certains chefs de la faction, sous couleur de piété et de discipline plus stricte, que, depuis dix ans, il est devenu impossible de le tirer des filets des jansénistes. Il n'écoute rien, ne voit rien, n'approuve rien que ce que lui suggèrent M. Boileau, M. Dugué, le P. de La Tour, général de l'Oratoire, M. Le Noir, l'abbé Renaudot, et plusieurs autres que tout le monde connaît pour être imbus du jansénisme. Bien plus, on sait généralement que les principaux d'entre les quarante docteurs (signataires du fameux cas de conscience) lui ont reproché publiquement de les avoir contraints à donner leur adhésion.On le croira facilement, pour peu qu'on lise le mandement dans lequel l'évêque de Châlons, après s'être entendu avec son frère le cardinal, enseigne qu'on satisfait aux constitutions par le silence respectueux. En
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outre, le cardinal archevêque se déclare l'adversaire déclaré de tous les théologiens opposés au jansénisme, et les poursuit avec rigueur.
« M. le cardinal de Coislin, grand aumônier de France, homme bienfaisant, pieux, digne d'être. aimé de tout le monde, se conduit avec plus de douceur et de précaution; mais manquant lui-même de science, il a, jusqu'ici, laissé toute l'administration du diocèse aux seuls docteurs jansénistes, lesquels font l'objet de son admiration.
« Quoique M. le cardinal Le Camus ait écrit, dans une lettre familière à un ami, certaines choses qui diriment expressément la question du fait, néanmoins il conste de beaucoup d'autres arguments que la doctrine et lafaction jansénistes lui ont toujours souri. Les archevêques de Reims et de Rouen ne sont pas moins déclarés pour l'une et pour l'autre. L'un, proviseur de Sorbonne, l'autre, collateur d'un grand nombre de cures dans la ville de Paris; tous deux riches en biens tant d'église que de famille,rpréposés à de vastes diocèses et à des provinces considérables.
« A ces chefs se joignent un grand nombre d'évêques; par exemple, en Languedoc, ceux de Rieux et de SaintPons, celui de Montpellier, frère de M. de Torcy, celui de Mirepoix; dans la province de Lyon, celui de ChâIon ; dans celle de Sens, celui d'Auxerre ; dans celle de Reims, celui de Châlons-sur-Marne; dans celle de Rouen, celui de Séez; dans celle de Tours, ceux de Nantes et de Rennes; dans notre province (de Cambrai), celui de Tournay qui a donné sa démission, et auquel je vois avec joie qu'on a donné un successeur excellent. Dans notre province encore, l'évêque d'Arrasest pieux, à la vérité, et sincèrement attaché au Siège apostolique, mais par le conseil et l'habileté des docteurs auxquels il a livré en entier et sa personne et ses affaires, il s'est
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laissé entraîner dans le parti, séduit qu'il est par le rigorisme.
« La plupart des autres, incertains, flottants, se précipitent aveuglément du côté vers lequel incline le roi; et cela n'a rien d'étonnant. Ils ne connaissent que le roi, aux bontés duquel ils doivent leur dignité, leur autorité et leur fortune. Dans l'état présent des choses, ils n'ont rien à craindre ni à espérer du Siège apostolique : ils voient toute la discipline entre les mains du roi, et ils répètent qu'on ne peut ni établir, ni condamner les doctrines que d'après les influences de la cour.
« Il est cependant de pieux évêques qui suffiraient à confirmer le plus grand nombre dans la voie droite, si la multitude ne se trouvait entraînée dans le mauvais parti par ses chefs mal disposés (1). »
Telle fut l'influence de cet état de choses que l'opinion des catholiques dut nécessairement se modifier, se fausser même, en présence des contradictions sans nombre qui se montraient en tous lieux. Nous ne parlons pas ici des diocèses gouvernés par des prélats qui affichaient le Jansénisme ; les catholiques devaient y être dans l'oppression; mais n'est-il pas vrai que dans les diocèses dont les évêques avaient accepté les bulles et faisaient signer le formulaire, n'est-il pas vrai que les opposants aux constitutions apostoliques étaient admis à célébrer la messe dans les églises, bien qu'on ne leur permît pas d'entendre les confessions ? N'est-il pas vrai que les ouvrages du parti censurés à Rome (2) circulaient librement entre les mains du clergé et des fidèles ? N'est-il pas vrai que les fauteurs de doctrines condamnées, s'ils avaient du talent, ou s'ils
(1) Vid. la note A.
(2) Outre le Missel de Voisin, le Nouveau Testament de Mons, le Rituel d'Alet, on pourrait citer plus de trente autres ouvrages du parti condamnés par brefs apostoliques, décrets du Saint-Office, ou de l'Index.
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pouvaient être utiles, étaient favorisés, employés, considérés; que leur influence était subie et qu'on acceptait même quelquefois les services qu'ils pouvaient rendre en leur qualité d'hommes de parti ? Voici ce qu'écrivait Bossuet à son neveu, dans l'affaire du quiétisme, au sujet d'un des examinateurs de la doctrine de Fénelon : « J'ai appris qu'il y a deux nouveaux consulteurs, dont l'un est M. l'archevêque de Chieti, et l'autre le sacriste de Sa Sainteté. On dit que ce dernier est habile homme et fort porté au jansénisme (1). Il y a vingt traits semblables dans la correspondance de Bossuet. Au reste, il suffit de connaître la biographie des principaux- personnages ou fauteurs de la secte (si l'on en excepte toujours les coryphées proprement dits comme Arnauld, Quesnel, Gourlin, etc.), pour voir comment ils ont été l'objet, presque continuel des faveurs et de la considération. Nous avons déjà montré, au chapitre précédent, la haute distinction qu'avait accordée François de Harlay à Sainte-Beuve, Chastelain, Le Tourneux, Santeul, etc., dans la correction de la Liturgie parisienne. Nous verrons la suite de ce scandale au XVIII° siècle, et nous nous rappellerons alors la parole du Christ : A fructibus eorum cognoscetis eos. Mais il est temps d'ouvrir notre récit.
Nous trouvons d'abord ce grand fait dont retentit le XVIII° siècle tout entier : la publication des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, par le P. Pasquier Quesnel de l'Oratoire. Il était impossible que ce manifeste de la secte ne renfermât pas des principes dont l'application dût rejaillir sur la Liturgie. On y retrouvait en effet les doctrines d'Antoine Arnauld sur la lecture de l'Écriture sainte, doctrines qui avaient déjà produit directement la traduction du Nouveau Testament dit de Mons, et celles du missel par de Voisin, et du
(1) Œuvres de Bossuet. Tom. XLI, page 24,
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bréviaire par Le Tourneux; et indirectement le projet audacieux de remplacer dans la Liturgie, par des passages de la Bible, toutes les formules traditionnelles destinées à être chantées. Voici les propositions condamnées dans la Bulle Unigenitus :
Propositio 79. Utile et necessarium est omni tempore, omni loco et omnipersonarum generi, studere et cognoscere spiritum, pietatem et mysteria sacrœ Scripturœ.
Propositio 80. Lectio sacrœ Scripturœ est pro omnibus.
Propositio 81. Obscuritas sancti Verbi Dei non est laïcis ratio dispensandi seipsos ab ejus lectione.
Propositio 82. Dies dominicus a christianis debet sanctificari lectionibus pietatis et super omnia sanctarum Scripturarum. Damnosum est velle christianum ab hac lectione retrahere.
Propositio 83. Est illusio sibi persuadere quod notitia mysteriorum religionis non debeat communicari feminis lectione sacrorum librorum. Non ex feminarum simplicitate, sed ex superba virornm scientia ortus est Scripturarum abusus et natœ sunt hœreses.
Propositio 84. Abripere e christianorum manibus Novum Testamentum, seu eis illud clausum tenere, auferendo eis modum illud intelligendi, est illis Christi os obturare.
Propositio 85. Interdicere christianis lectionem sacrœ Scripturœ, prœsertim Evangelii, est interdicere usum luminis filiis lucis, et facere ut patiantur speciem quamdam excommunicationis.
Il suit de ces propositions, si chères à la secte, que l’Écriture sainte étant pour tous, et son obscurité ne devant point dispenser les laïques de la lire, on ne saurait trop encourager les traductions de la Bible en langue vulgaire ; que la Liturgie étant aussi un enseignement dogmatique, on doit la mettre, par une version, à la portée du peuple;
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inductions justifiées par la publication du Nouveau Testament de Mons, et la traduction du Missel et du Bréviaire romains, condamnées l'une et l'autre par le Saint-Siège.
Il suit encore de ces propositions que, puisque le dimanche doit être sanctifié par les chrétiens, au moyen de la lecture des saintes Ecritures, et que interdire, même aux simples femmes, l'usage de cette lecture, c'est faire souffrir aux enfants de lumière une sorte d'excommunication, il est à propos de retrancher du corps des offices divins, qui sont la principale lecture des fidèles, les jours de dimanche et de fêtes, d'en retrancher toutes ces formules composées d'une parole humaine qu'on appelle Tradition, et de les remplacer par des passages de l'Écriture choisis avec intention, et dont les fidèles auront l'intelligence au moyen de traductions qu'on fera à leur usage.
Mais comme ces traductions n'obtiendraient qu'imparfaitement leur but, et que le texte latin des offices divins est le seul qui puisse jusqu'ici retentir chanté dans les églises, Quesnel émet la proposition suivante:
Propositio 86. Eripere simplici populo hoc solatium jungendi vocem suam voci totius Ecclesiœ, est usus contrarius praxi apostolicœ et intentioni Dei.
Peut-être jusqu'ici le lecteur avait-il peine à saisir la liaison des sept propositions que nous venons de citer avec la Liturgie; peut-être trouvait-il nos conclusions un peu forcées, et blâmait-il la sévérité par laquelle nous semblions vouloir, à tout prix, trouver un coupable. Nous aurions pu, pour le rassurer, faire appel à l'histoire et aux faits qui nous montrent le jansénisme en action dans toute l'innovation liturgique du XVIII° siècle; le P. Quesnel nous épargne lui-même la peine d'anticiper ainsi sur les événements. Voilà le but avoué de ses insinuations au sujet de l'Écriture sainte. Il veut demander
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compte à l'Église des motifs qui la portent à exclure la langue vulgaire de ses offices ; il se plaint qu'on arrache au peuple la consolation de joindre sa voix à celle de toute l'Église, et cela contrairement à la pratique apostolique et à l'intention de Dieu même.
C'est là, sans doute, un des points nombreux sur lesquels le jansénisme s'accorde avec son père le calvinisme; mais toutes les assertions de la secte n'ont pas d'autre issue. Seulement, comme cette hérésie est destinée à agir dans l'intérieur de l'Église, elle a différents degrés d'initiation, ainsi que nous l'avons dit au chapitre précédent. Les uns savent où ils vont : elle amuse les autres en flattant, soit leur amour-propre national, soit leur faible pour les nouveautés, et les destine à former, dans leur innocente docilité, les degrés où elle établira bientôt son trône. Plusieurs des évêques qui publièrent les nouveaux bréviaires et missels du XVIII° siècle avaient condamné l'appel de la bulle Unigenitus; mais les faiseurs de ces missels et de ces bréviaires, hommes à la fois prudents et passionnés, regardaient les Réflexions morales de Quesnel comme un livre d'or, adhéraient à sa doctrine, et dans le fond de leur cœur, et dans leur conduite. Naturellement, tout leur soin devait être de faire pénétrer dans leurs compositions tout ce qu'ils y pourraient glisser du venin de la secte. Nous verrons comment ils s'y prirent.
En attendant, la secte antiliturgiste avait imaginé un moyen assez efficace, si l'autorité des évêques orthodoxes n'en eût arrêté l'usage ; un moyen assez efficace, disons-nous, de porter les peuples à désirer l'emploi de la langue vulgaire dans les offices divins : ce moyen était de ne plus observer le secret des mystères, mais d'introduire la récitation du Canon à haute voix. Ce fait, peu grave aux yeux des gens légers et non accoutumés à voir l'importance de la Liturgie, renfermait le germe d'une révolution
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tout entière. Si on lisait le Canon à haute voix, le peuple demanderait qu'on le lût en français ; si la Liturgie et l'Écriture sainte se lisaient en langue vulgaire, le peuple deviendrait juge de l'enseignement de la foi sur les matières controversées; si le peuple avait à prononcer entre Rome et Jansénius, les disciples de l'évêque d'Ypres comptaient bien agir en faveur de sa doctrine par leur influence, leurs prédications, leurs sophismes. Luther, Calvin et leurs premiers disciples n'avaient pas suivi une autre tactique, et l'on voit qu'elle leur avait grandement réussi sur les masses. Aussi le concile de Trente avait-il jugé à propos de prémunir les fidèles contre la séduction, par un double anathème lancé à la fois contre les partisans de la langue vulgaire dans les offices divins, et contre ceux de la récitation du Canon à haute voix (1).
A l'époque de la réforme du XVI° siècle, il se trouva des docteurs qui, partie par amour des nouveautés, partie par cette espérance aveugle et trop commune de ramener les hérétiques en amoindrissant la doctrine ou les usages catholiques, crurent arrêter les effets de l'audace des réformateurs, en blâmant la coutume vénérable de réciter en secret le Canon de la messe. Ce furent Gérard Lorichius et George Cassander : le premier, dans son traité intitulé de Missa publica proroganda, publié en 1536; le second, dans son livre que nous avons cité ailleurs sous ce titre: Liturgica de ritu et ordine Dominicœ Coenœ (Cologne, 1561). Ce que ces deux docteurs avaient imaginé dans un but louable, sans doute, mais peu éclairé, fut exhumé au XVIII° siècle et choisi par la secte janséniste pour servir à la fois de moyen d'attaque
(1) Si quis dixerit Ecclesiae Romanae ritum quo submissa voce pars Canonis et verba consecrationis proferuntur, damnandum esse; aut lingua tantum vulgari Missam celebrari debere, anathema sit. Conc. Trid. Sess. XXII. Can. .
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extérieure contre l'autorité de la Liturgie, et de signe de ralliement entre les adeptes.
Dans le courant du XVII° siècle, plusieurs savants, traitant du sacrifice de la Messe, avaient eu occasion, sans blâmer la pratique de l'Église, de faire la remarque qu'à leur avis, l'usage de réciter le Canon à voix inintelligible n'était pas de la première antiquité et ne s'était pas introduit dans l'Église avant l'an 1000. Le cardinal Bona affirme ce sentiment (1), et Bossuet l'insinue à propos du mot secreta qu'il cherche à expliquer dans le sens de séparation plutôt que dans celui d'oraison secrète (2). Nous avons dit plus haut que tel avait été aussi le sentiment de Nicolas Le Tourneux. Nous ne voyons pas que, dans le cours du XVII° siècle, les jansénistes aient fait déjà de grandes démonstrations sur cet article; cependant il semblerait que la question pratique aurait été dès lors débattue dans un certain degré, puisque nous trouvons, sous la date du 16 mai 1698, un mandement de Mathurin Savary, évêque de Séez, qui défend, sous peine de suspense, de prononcer le Canon de la messe autrement qu'à voix basse. Nous avons cité plus haut, dans la bibliothèque liturgique du XVII° siècle, un ouvrage rempli d'une certaine couleur polémique et composé par le docteur Robbes, sous ce titre : Dissertation sur la manière dont on doit prononcer le Canon et quelques antres parties de la Messe. (Neufchâteau, 1670.) L'auteur se prononce pour la pratique des missels.
Dès les premières années du XVIII° siècle, la question revint sur le tapis et se formula promptement en question de parti. Nous retrouvons encore ici dom Claude de Vert, le grand promoteur du trop fameux Bréviaire de Cluny. Dans son livre intitulé: Explication simple,
(1) Rerum Liturgicarum, lib. II, cap. XIII, § I.
(2) Explication de quelques difficultés sur la Messe, page 503.
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littérale et historique des cérémonies de l’Église, il se prononce en faveur de la récitation du Canon à haute voix, comme plus conforme à l'antiquité; mais cependant, nous devons le dire, il reconnaît, quant à la pratique, que la rubrique des missels est trop claire pour qu'on puisse s'y méprendre, et trop expresse pour qu'on puisse licitement s'en écarter.
Un grand scandale ne tarda pas à éclater sur ce sujet, dans l'église de Meaux. François Ledieu, chanoine de la cathédrale et autrefois secrétaire intime de Bossuet, sur lequel il a laissé des mémoires d'un grand intérêt, ayant été chargé de diriger l'impressiondu Nouveau Missel de Meaux, qui parut en 1709,0sa, de son autorité privée, trancher la question par la plus criante des innovations. Au mépris de l'intégrité de la Liturgie, il introduisit des Amen précédés d'un R/ rouge à la suite des formules de la consécration et de la communion, et plaça le même signe avant chacun des Amen qui se trouvaient déjà dans le Canon. Son but, comme il est aisé de le voir, était de contraindre le prêtre à réciter le Canon à voix haute, pour que le peuple, ou du moins les clercs, pussent répondre Amen dans les endroits désignés par ce R/. On reconnaît à ces moyens subtils et ingénieux l'astuce du parti dont François Ledieu était alors l'organe plus ou moins intelligent. Il fit en même temps paraître une Lettre sur les Amen du Nouveau Missel de Meaux. Cependant ces Amen firent un bruit terrible dans toute l'Église de France; mais Dieu avait placé sur le siège de Meaux un pasteur orthodoxe qui ne tarda pas à désavouer avec éclat l'œuvre audacieuse à laquelle on avait voulu associer son nom. Henri de Thyard de Bissy, successeur immédiat de Bossuet, et qui se montra toujours ferme dans la lutte contre le jansénisme, rendit, en date du 22 janvier 1710, un mandement vigoureux dans lequel il interdisait, sous peine de suspense, l'usage du Nouveau Missel publié sous son nom, jusqu'à ce que des corrections par
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lui indiquées eussent fait disparaître les dernières traces des scandaleuses innovations dont ce livre avait été souillé. Il signalait ces innovations comme contraires à l'usage immémorial, non-seulement du diocèse de Meaux et de tous ceux de la métropole (de Paris), mais encore de toute l’Église, et comme tendantes à favoriser la pratique de dire le Canon de la sainte Messe à voix haute et intelligible aux assistants ; et finissait par défendre la lecture de la Lettre de l'abbé Ledieu.
De son côté, le Chapitre de la cathédrale de Meaux s'assembla extraordinairement, et rédigea la déclaration suivante qui fut imprimée à la suite du mandement de l'évêque de Meaux :« Messieurs assemblés extraordinairement........déclarent par la présente que, dans les principaux changements rapportés et approuvés en termes généraux par ladite conclusion, il n'a été question que de quelques rites et cérémonies particulières à l'église de Meaux, et non point du mot Amen, précédé d'un R/ rouge aux paroles de la consécration et de la communion du Prêtre, ni d'un autre R/ rouge avant tous les Amen qui sont à la fin des oraisons de l'ordre de la Messe et du Canon ; non plus que des paroles submissa voce expliquées par celle-ci : id est sine cantu, dans les rubriques qui traitent de la Messe haute ; ledit sieur Ledieu n'en ayant jamais parlé au Chapitre, dont Messieurs ont marqué leur surprise à Monseigneur l'évêque et à leurs députés, aussitôt qu'ils ont eu connaissance de ces changements et additions par l'impression du Nouveau Missel de Meaux (1). »
Telle fut la fin de cette triste affaire dans le diocèse de Meaux. On dit que François Ledieu fut tellement affecté
(1) Le P. Le Brun. Dissertation sur l'usage de réciter en silence une partie des prières de la Messe dans toutes les églises et dans tous les siècles. Dans l'Avertissement, page iij et suivantes.
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du déplaisir que lui causa l'humiliante issue de son entreprise, qu'il en mourut de chagrin (1).
Mais ni la mort de François Ledieu, ni l'énergique conduite de l'évêque de Meaux, ne ralentirent l'ardeur de la secte à demander la récitation du Canon à haute voix. Une polémique très-vive s'engagea entre les deux camps qui partageaient alors le clergé en France. Les droits de l'orthodoxie furent d'abord soutenus par Pierre Le Lorrain, plus connu sous le nom de l'abbé de Vallemont. Dans un ouvrage assez mal rédigé, mais toutefois remarquable par la science incontestable dont l'auteur y faisait preuve, il démontra jusqu'à l'évidence la témérité des novateurs qui voulaient faire prévaloir leur système contre une des règles les plus antiques et les plus vénérables de l'Eglise. Son livre, qui est intitulé: Du secret des mystères, ou l'Apologie de la rubrique des missels (2), fut vivement combattu par un chanoine de Laval, nommé Baudouin, qui publia des Remarques critiques sur le livre de l'abbé de Vallemont, ou apologie de D. Claude de Vert (3).
Le trop fameux Ellies Dupin n'avait pas non plus fait défaut dans cette grave circonstance. Il avait donné une Lettre sur l'ancienne discipline de l'Église touchant la célébration de la Messe (4), dans laquelle il se prononçait avec son audace ordinaire pour la prétendue antiquité, contre la rubrique des missels. Nous trouvons, plusieurs années après, une brochure intitulée : L'Esprit de l'Église
(1) Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIII° siècle. Tome IV, page 56.
(L'affaire du Missel de Meaux a paru si importante à dom Guéranger, à cause de la participation de Bossuet, qu'il y est revenu dans une note de plusieurs pages que nous reportons du tome III à la fin de celui-ci.)
(2) Trévoux, 1710. Trois vol. in-12.
(3) Bruxelles, 1712. In-12.
(4) Paris, 1710. In-12.
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dans la célébration de ses mystères, où l'on traite cette question : Doit-on lire le Canon submissa voce (1) ?
Tous ces écrits appelaient une réfutation complète, et l'on convenait que le livre de l'abbé de Vallemont était insuffisant pour terminer la controverse. Il est vrai qu'aux yeux des fidèles enfants de l'Église elle était terminée, il y avait déjà longtemps, et par le canon du concile de Trente, et par la rubrique expresse du Missel romain ; toutefois il était à propos qu'un bon livre fût composé sur une matière aussi importante. Déjà, on connaissait le sentiment des deux plus illustres liturgistes bénédictins de l'époque, dom Mabillon et dom Martène; on savait qu'ils flétrissaient le nouveau système de toute l'autorité de leur érudition si vaste sur la matière des rites sacrés. Le P. Le Brun, de l'Oratoire de France, personnage connu déjà par sa science liturgique et son irréprochable orthodoxie, entra dans la lice, et publia, en 1725, à la suite de son bel ouvrage sur la Messe, une dissertation de trois cents pages sur l'usage de réciter en silence une partie des prières de la Messe dans toutes les Églises et dans tous les siècles (2). Le docte oratorien traita la question sous toutes ses faces, examina dans le plus grand détail, et discuta de la manière la plus victorieuse les faits tirés de l'antiquité, sur lesquels on croyait pouvoir appuyer l'accusation de nouveauté intentée aux missels. Nous n'entrerons point ici dans le détail des arguments proposés de part et d'autre, puisque la question, vue dans ce détail, n'appartient point à l'histoire générale, mais bien à l'histoire spéciale de la Liturgie ; il nous suffira de dire pour le présent que l'ouvrage du P. Le Brun obtint, non-seulement le suffrage des savants, mais encore l'approbation de tout ce que l'Église de France renfermait alors de
(1) 1724. in-4°.
(2) Paris, 1725. In-8°.
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prêtres orthodoxes ; cependant, ni ce livre, ni le zèle de plusieurs prélats qui se joignirent aux évêques de Séez et de Meaux, pour interdire la récitation du Canon de la messe à haute voix, n'arrêtèrent l'audace des novateurs.
Parlons maintenant d'un fait capital qui se passa peu d'années après la publication du Missel de Meaux, et qui, s'il dut servir d'encouragement à l'audace des sectaires, dut aussi dévoiler aux yeux des moins prévenus la liaison intime qui réunissait dans l'esprit des jansénistes la récitation du Canon à haute voix avec les doctrines chères au parti. Nous venons de constater tout à l'heure les effets du zèle de l'ancien secrétaire et commensal de Bossuet; maintenant, c'est le neveu du grand homme que nous allons considérer à l'œuvre. En devra-t-on conclure la complicité de l'illustre évêque de Meaux ? Le lecteur sévère et impartial considérera peut-être avec quelque attention un fait aussi étrange ; s'il a lu la correspondance de Bossuet avec son neveu, s'il y a observé les ménagements gardés envers les jansénistes comme jansénistes, il plaindra le grand homme qui a eu le malheur d'attacher son nom aux opérations des assemblées de 1682 et de 1700. Il se rappellera, peut-être, ces paroles de Benoît XIV : « Si l'on s'est abstenu de proscrire la Défense de la déclaration du Clergé de France, ce n'a point été seulement par égard pour la mémoire de l'auteur qui, sur tant d'autres chefs, a bien mérité de la religion, mais encore par la juste crainte d'exciter de nouvelles dissensions (1). »
Si, au contraire, le lecteur est un de ceux qui persistent à voir dans Bossuet un Père de l'Église, il aura la ressource de dire que ce n'est pas la première fois que les sectaires
(1) Tandem conclusum fuit ut a proscriptione abstineretur, nedum ob memoriam auctoris, ex tot aliis capitibus de Religione bene meriti, sed ob justum novorum dissidiorum timorem. (Bened. XIV. Epist. ad supremum Hispanice Inquisitorem. Opp., tome XV, pag. 117.)
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ont cherché à cacher la malice de leurs innovations sous le manteau révéré des docteurs les plus orthodoxes.