Institutions liturgiques (page 52)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quoi qu'il en soit, Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Troyes, ayant annoncé à son clergé et aux fidèles de son diocèse, la publication d'un nouveau missel, par un mandement du 20 septembre 1736, le Chapitre de la cathédrale assemblé, le 10 octobre suivant, résolut, à la majorité de dix-sept voix contre cinq, d'interjeter appel comme d'abus à l'archevêque de Sens, métropolitain. Le siège de l'illustre église de Sens était alors occupé par Jean-Joseph Languet de Gergy, prélat zélé, qui s'opposa comme un mur pour la maison d'Israël, et dont le nom fera à jamais la consolation de l'Église, en dépit des calomnies et des malédictions dont les jansénistes l'ont couvert. Déjà il avait eu occasion de paraître dans la lutte pour défendre les vrais principes de la Liturgie contre les novateurs, dans l'affaire de la récitation du Canon. Un ouvrage contre dom Claude de Vert, publié en 1715, et dont nous parlerons bientôt, avait témoigné de la pureté des sentiments de Languet sur cet article. Le scandale du Missel de Troyes anima donc au plus haut degré le zèle du prélat, et,en effet, il était difficile qu'un évêque aussi orthodoxe ne fût pas révolté de l'audace des novateurs qui avaient rédigé ce livre.

Le Missel de Troyes de 1736 portait, entre autres rubriques, que le Canon de la messe devait être récité, non secrètement, secreto, submissa voce, suivant les missels antérieurs, mais simplement submissiori voce, à voix plus basse que les autres parties de la messe. On n'avait pas osé placer les R/ qui avaient si mal réussi à Meaux ; d'autre part, il eût été trop hardi de formuler une rubrique entièrement franche. Le parti avait choisi les mots submissiori voce, pour submissa voce, et la pratique donnait l'interprétation à ceux qui n'auraient pas eu une connaissance suffisante de la grammaire pour démêler le sens de la rubrique.

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On avait supprimé, dans l'administration de la communion aux fidèles, l'usage déjà si ancien de réciter le Confiteor, les prières Misereatur et Indulgentiam, et même ces paroles du prêtre : Ecce Agnus Dei, et Domine, non sum dignus.

Contre l'usage actuel de l'Eglise, observé même dans là Messe pontificale, le Missel de Troyes abrogeait la rubrique qui prescrit au prêtre qui célèbre une messe solennelle, de réciter en particulier les prières et les lectures qui se font au chœur.

Une autre rubrique du missel de Troyes, plus scandaleuse que celles que nous venons de citer, témoignait le désir de voir abolir dans les églises du diocèse l'usage de placer une croix et des chandeliers sur l'autel; on devait se borner à y mettre ce qui est requis pour le sacrifice, c'est-à-dire le calice, la patène et l'hostie.

Enfin, à l'exemple du missel de Harlay, le missel de Bossuet, évêque de Troyes, supprimait toutes les pièces chantées qui n'étaient pas tirées de l'Écriture sainte, et,

, ce qui lui appartient en propre, les remplaçait par des textes choisis dans un but évidemment janséniste. D'autre part, ses innovations étaient dirigées dans l'intention évidente de diminuer le culte de la sainte Vierge et la vénération due à saint Pierre et au Siège apostolique.

Tel était le Missel de Troyes, bien digne, comme l'on voit, d'enflammer le zèle d'un aussi intègre gardien de l'orthodoxie que le parut toujours l'archevêque Languet. Il reçut avec joie l'appel du Chapitre de Troyes, et lui adressa un mandement plein de science et de vigueur qui fut bientôt suivi de deux autres, adressés en général au clergé soumis à la juridiction de l'archevêque de Sens. Ces trois pièces, pour la rédaction desquelles le prélat emprunta l'aide du P. de Tournemine, savant jésuite, avec lequel il était dans une étroite liaison, sont trop importantes et résument d'une manière trop précise les

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divers points de la controverse catholique contre les anti-liturgistes, pour que nous puissions nous dispenser d'en placer une analyse dans cette histoire de la Liturgie. On verra que si nous mettons une grande importance à certaines choses, nous n'exagérons rien, et que nous avons pour nous, dans notre lutte contre les innovations qui ont désolé nos sanctuaires, non-seulement l'autorité des pontifes romains, mais encore celle d'un des plus grands prélats que l'Église gallicane ait possédés dans les temps modernes.   Les mandements originaux de l'archevêque Languet sont devenus fort difficiles à trouver aujourd'hui: heureusement qu'il eut l'idée de pourvoir à cet inconvénient en les faisant traduire en latin et les publiant, en 2 volumes in-folio, sous ce titre : J. J. Languet, archiepiscopi Senonensis, antea episcopi Suessionensis, opéra omnia  pro   defensione    Constitutionis   Unigenitus   et adversus ab ea appellantes successive edita,  in latinam linguam conversa a variis Doctoribus Parisiensibus, et ab auctore recognita et emendata (1). C'est dans cette collection qui jouit d'une si grande estime que nous puiserons les paroles de l'archevêque de Sens ; nous placerons dans les notes le texte latin des morceaux que nous aurons traduits.

Le prélat commence par signaler avec sagacité la double tendance des novateurs en matière de Liturgie : « Il y en a, dit-il, et c'est une chose déplorable, qui osent introduire des changements dans les rites sacrés, tantôt pour faire revivre, disent-ils, les usages de l'antiquité, tantôt pour donner une plus grande perfection à des usages  nouveaux (2).   »   En effet, toute l'innovation

(1)  Sens, 1752.

(2)   Sunt   tamen   identidem ( et  hoc dolendum ) qui hos Sacros ritug immutare  audent ;  modo   ut  antiquitatis usus, ut aiunt, reviviscant modo ut novelli ad majorem perfectionem adducantur. ( J. J. Languet opera,  tom.  II Mandatum   et   Pastoralis   institutio  de  novo  Missali Trecensi, pag. 1218.)

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liturgique des XVII° et XVIII° siècles repose sur cette double et contradictoire prétention, et c'est déjà l'avoir réfutée que de l'avoir signalée.

Languet reproche ensuite à l'auteur du Missel d'avoir introduit de nouveaux rites sans le consentement de l'église métropolitaine, à laquelle, dit-il, d'après les conciles, toutes celles de la province doivent se conformer dans les divins offices (1). Le lecteur trouvera sans doute que le centre d'unité auquel l'archevêque rappelle son suffragant, est d'une autorité bien minime, surtout quand on se souvient que toutes les églises d'Occident ont joui des bienfaits de l'unité romaine dans la Liturgie ; mais, plut à Dieu que nos diocèses de France, partagés comme ils le sont entre tant de Liturgies diverses, s'accordassent du moins dans celle qu'ils ont choisie, avec leur église métropolitaine ! Mais on ne s'arrête pas où l'on veut.

Venant ensuite à la rubrique du Missel de Troyes qui favorise la récitation du Canon à haute voix, l'archevêque de Sens s'exprime ainsi : « On ne peut mettre en doute que l'auteur du Missel n'ait eu l'intention d'introduire la récitation, à haute voix, du Canon et des oraisons appelées secrètes. S'il ne l'a pas proféré ouvertement, il s'est efforcé d'insinuer subtilement et avec adresse cette pratique qui, depuis environ quarante ans, semble avoir été introduite dans nos églises par certains prêtres sans mission et sans autorité, et qu'affectent spécialement ceux-là mêmes qui se sont montrés indociles et désobéissants aux Constitutions apostoliques (2).  » Le

(1)   Pag. 1219 et seq.

(2)  In dubium revocari non potest quin auctor Missalis recitationem Canonis et Orationes qua: Secretae vocantur, alta et intelligibili voce inducere tentaverit. Si id aperte non pronuntiat, subtiliter et callide instillare conatus est praxim hanc quae a quadraginta circiter annis in nostras Ecclesias introducta videtur a nonnullis Sacerdotibus sine missione et autoritate, et speciatim ab iis aftectatur qui Constitutionibus apostolicis indociles se et inobedientes praebuerunt. (Pag. 1229.)

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prélat, après avoir fait ressortir la mauvaise tendance de ces mots submissiori voce, et dénoncé le fait d'un grand nombre de prêtres du diocèse de Troyes qui prenaient occasion de cette rubrique pour réciter le Canon à haute voix, combat avec vigueur les principes des jansénistes sur cette matière (1) : mais nous ne devons pas nous y arrêter ici.

Il signale aussi avec zèle l'audace du Missel de Troyes dans la suppression des prières qui accompagnent l'administration de la communion aux fidèles, et la défense qui y est faite de donner la communion hors le temps de la messe. « Ainsi, dit-il, le peuple récitera désormais la messe avec le prêtre ; il participera avec lui, et de la même manière, au sacrifice ; il recevra la communion, comme les calvinistes prennent la cène dans leurs assemblées (2) ! » L'archevêque de Sens allègue ensuite tous les missels en usage aujourd'hui dans l'Église latine, et le pontifical romain lui-même qui prescrit la récitation du Confiteor dans l'administration de la communion à tous les ordinands, sauf les prêtres qui viennent de concélébrer avec l'évêque. Il montre que cet usage de confesser ses péchés par une formule liturgique, avant de recevoir la communion, bien qu'il ne soit pas de la première antiquité, a été suggéré, du moins quant à l'esprit, par Origène et saint Jean Chrysostome, et que, dans tous les cas, dès qu'un usage est établi et gardé universellement dans l'Église, un catholique ne saurait se dispenser de le considérer comme institué dans le Saint-Esprit (3). S'il fallait supprimer les choses de la Liturgie qui ne sont pas de la première antiquité, on devrait donc abolir la récitation

(1) Pages 1229-1244, 1304-1317.

(2)  Plebs infima missam cum sacerdote recitabit ; et cura eo, et eodem modo sacrificio participabit, communionem accipiet sicut ccena porrigitur in Calvinianorum coetu. (Pag. 1222.)

(3)   Page 1226.

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du Gloria in excelsis, qui, au temps de saint Grégoire, n'était récité que par l'évêque seul; supprimer l'usage du Symbole de Constantinople qui n'a été introduit dans l'Église romaine que sous le Pape Benoît VIII; célébrer la messe à l'heure du souper, comme au temps des apôtres ; ramener la messe au rite que décrit saint Justin dans sa seconde Apologie, etc. (1) ?

Languet passe à cette autre rubrique du Missel de Troyes qui supprime l'usage déjà ancien dans l'Église latine, par lequel le célébrant de la messe solennelle est obligé de lire à l'autel, en son particulier, les prières et lectures qui se font au chœur. Il se plaint de l'esprit d'innovation audacieuse qui a produit cette nouvelle dérogation aux usages reçus, et après avoir montré combien est futile cette prétention à retracer les usages de l'antiquité, quand on est si éloigné soi-même de l'esprit des temps primitifs du christianisme, il conclut ainsi : « C'est faire illusion à un peuple simple par ce non d'antiquité, que de se borner à l'invoquer pour autoriser le prêtre à s'abstenir de lire les choses qui sont chantées ; pour supprimer des prières qui ont été prescrites par un motif d'édification dans l'administration de la communion ; pour faire réciter, dans la messe, à voix haute, des prières que l'Église ordonne de réciter secrètement (2). »

Venant ensuite à la coupable entreprise du Missel de Troyes tendant à supprimer l'usage de la croix et des chandeliers sur l'autel pendant la messe, Languet dénonce

(1)  Page 1227.

(2)  Sub nomine antiquitatis populo simpliei illuditur, cum tam venerandum nomen ad nihil aliud adhibetur, nisi ut sacerdos a legendo ea quae cantantur, abstineat ; ut preces quae in communione ad aedificationem praescriptae sunt, tollantur ; ut clara voce in missa recitentur quae secreto recitanda Ecclesia praecipit. Hœc enim sub antiquitatis nomine tentare, est ipsi venerandae derogare, et illam contemptui exponere. (Page 1247.)

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les instincts calvinistes qui se traduisent si maladroitement dans cette rubrique. « Déjà, dit-il, plusieurs églises se sont réduites à cette rustique nudité que cherche à inspirer l'auteur de l'innovation. Ce sont celles qui ont pour pasteurs quelques-uns de ces prêtres qui sont aujourd'hui en lutte avec le souverain Pontife pour la constitution apostolique, et qui, en même temps qu'ils affectent une doctrine singulière, ont entrepris de se donner un culte singulier ; c'est là le scandale dont nous gémissons, le péril qui nous fait craindre. Le schisme qui doit son origine à une désobéissance aux décrets apostoliques, se consommera par les variations du culte extérieur (1). »

L'infatigable prélat attaque ensuite les changements faits par l'évêque de Troyes au Missel romain, la suppression des formules grégoriennes, et la substitution arbitraire ou malveillante de certains passages de l'Écriture sainte aux antiennes formées des paroles de la tradition, ou même empruntées, dès la plus haute antiquité, à l'Écriture elle-même. C'est ici que nous n'avons plus à combattre, nous seul, contre les audacieuses réformes de François de Harlay, de Nicolas Le Tourneux et de dom Claude de Vert. L'illustre archevêque descend avec nous dans la lice, et démasque l'esprit novateur qui a déjà produit en plusieurs lieux le scandaleux abandon des saints cantiques grégoriens, et qui se prépare à inonder la France de bréviaires et de missels dressés sur le même plan. Ce ne sera

(1) Jam quasdam ecclesias reperies quae ad illam rusticam nuditatem quam innovator inspirat, rediguntur. Sunt autem illae quibus praesident sacerdotes qui hodie cum summo Pontifice de Constitutione pugnant, sibique suam fidem fingunt, et similiter suum peculiarem cultum sibi quoque fingere aggrediuntur, singularitatem in cultu sicut in doctrina affectantes. Hoc dolemus propter scandalum, hoc timemus propter periculum. Schisma quod per inobedientiam circa decretum Apostolicum oriri cœpit, per cultus exterioris diversitatem consummabitur. (Pag. 1249.)

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plus seulement un pape, saint Pie V, qui protestera contre ces Liturgies particulières, fabriquées sans autorité, et qui déchireront la communion des prières catholiques, discerpere communionem (1); c'est un des plus grands prélats de l'Église de France dont nous ne ferons plus, pour ainsi dire, que répéter la doctrine et proclamer le jugement.

« Cette vénérable antiquité,dit-il, que l'auteur du Nouveau Missel se glorifie d'imiter, il la foule aux pieds dans la composition des nouvelles messes qu'il substitue aux anciennes : ce qui prouve que cet auteur, dans les nouveautés qu'il a voulu introduire, a choisi l'antiquité pour prétexte et non pour règle. En effet, les   introït,  graduels, offertoires, etc., que l'on chante, depuis tant de siècles, dans l'Église romaine, sont tellement changés dans le nouveau Missel, qu'à peine en trouve-t-on un très-petit nombre qui appartiennent aux livres liturgiques de saint Grégoire, d'où ils ont passé, comme d'une source pure,  dans le missel romain, et ont été employés par presque  toutes   les   églises   particulières. Notre nouveau faiseur (fabricator novus) n'a pas épargné davantage les oraisons et les collectes qu'il n'avait fait les introït et les graduels. Confiant à l'excès dans son génie, se jugeant plus docte et plus prudent  que l'Église entière, il a supprimé des choses qui étaient consacrées par une si grande antiquité et universalité, pour leur substituer ses inventions et ses idées, sous le seul et frivole prétexte qu'il n'employait que le pur texte de l'Écriture. Je dis avec assurance que les innovations du missel n'ont point d'autre source que les idées et les inventions propres de leur auteur ; car c'est lui-même qui,  dans   la composition   de   la  nouvelle Liturgie, employant certains textes de l'Écriture, les a

(1) Vid. tome I, page 5o2.

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adaptés aux dimanches et aux diverses fêtes, suivant son gré et sa volonté, et quelquefois même contre le sens véritable et original des Livres saints. Cette composition, imaginée par un simple particulier, a-t-elle donc dû être préférée et subrogée à des formules que l'Église universelle a approuvées par son usage durant tant de siècles ? Il n'a pas même fait grâce aux fêtes les plus solennelles, ni à ces jours, du carême par exemple, dans lesquels l'office public est plus assidûment fréquenté par les fidèles. Il a changé presque en totalité les messes de Pâques, de Noël, de l'Avent, ou du Carême.

« Il n'a pas compris, cet auteur, quelle confirmation la foi orthodoxe retire de l'antiquité et de l'universalité de nos Liturgies sacrées. Cependant, les Liturgies qui dès les premiers siècles de l'Eglise, même longtemps u. avant saint Grégoire, se lisent dans toute l'Église, sont autant de monuments précieux de la tradition qui étayent et confirment notre croyance. C'est leur témoignage que la foi catholique emploie comme une arme contre les novateurs ; cette foi qui est une, perpétuelle et universelle. Si donc une église particulière supprime ces monuments sacrés, elle dépose les armes qui lui servaient à combattre les novateurs, elle les enlève des mains des fidèles. Que notre faiseur orne, tant qu'il voudra, ses Liturgies nouvelles de cantiques élégamment composés, de textes de l'Écriture sainte ingénieusement trouvés, habilement adaptés aux fêtes et aux solennités ; que sont toutes ces choses ingénieuses et élégantes, quelle est leur autorité, si on les compare aux formules qui, employées et chantées par tout l'univers, depuis quinze siècles au moins, sont pour les fidèles un enseignement de la même foi ? Le dernier laïque, en quelque lieu du monde que ce soit, prêtant l'oreille aux chants qui se font entendre dans l'église

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a qu'il fréquente, connaît, sans aucun effort, qu'en tous lieux et toujours, les mêmes mystères et les mêmes jours de fête ont été et sont encore célébrés ; que le monde entier professe unanimement, et a constamment professé par la tradition la plus ancienne, cette même foi, ces vérités capitales qui sont exprimées dans les Liturgies. Ce qu'on voudrait introduire de nouveau, dans une église particulière, au mépris de l'antiquité et de l'universalité, ne peut avoir d'autre autorité que celle d'un prélat particulier, homme sujet à l'erreur, et d'autant plus sujet à erreur qu'il est seul, qu'il introduit des choses nouvelles, qu'il méprise l'antiquité et l'universalité. Or une chose consacrée par l'usage antique et universel, est gardée d'erreur par les promesses mêmes de Jésus-Christ, est fondée sur l'autorité même de Jésus-Christ, qui assiste toujours son épouse et lui garantit la foi par sa propre vérité, et la sagesse du gouvernement par sa propre prudence.

« Mais voici quelque chose qui n'est pas moins grave. Celui qui a introduit tant d'innovations dans sa Liturgie, changeant et effaçant des choses qui avaient été imitées et empruntées de la Liturgie de l'Église romaine, paraît n'avoir pas du tout compris l'intention qu'eurent nos pères dans cette imitation de la Liturgie romaine. Par honneur pour |le premier siège, et pour resserrer l'union sainte avec lui, ils crurent en devoir adopter les rites, après avoir renoncé à l'antique Liturgie nationale. Il est advenu de là que l'ancien rite de l'Église gallicane, le mozarabique en Espagne, l'ambrosien en Italie, ont presque entièrement péri. Nos pères savaient que l'unité dans la vraie foi dépend totalement de l'union avec le Saint-Siège et avec le vicaire de Jésus-Christ et que les églises qui sont d'accord avec l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les églises et centre commun,  sont garanties de  toute séduction

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d'erreur et de schisme. Or cette union se forme et se conserve par l'usage d'une même Liturgie, et le lien entre tant de nations isolées les unes des autres, et souvent même en guerre entre elles, paraît toujours dans l'unité des prières, des fêtes et du culte public (1). »

Languet rappelle la sollicitude de Pépin et de Charle-magne pour établir la Liturgie romaine en France, et le zèle de saint Grégoire VII pour la faire prévaloir en Espagne; après quoi il ajoute: « Alors, on mettait du prix à garder l'unité avec l'Église romaine, et chacun concourait avee joie aux moyens de la corroborer en toute manière; car tous sentaient l'utilité et la nécessite de cette union. On ne portait point envie à la supériorité de cette Église mère; on n'avait pas honte de lui être soumis et de lui obéir ; que dis-je ? on s'en faisait gloire et on sentait que cette obéissance était le moyen de maintenir et de fortifier l'unité. On jugeait nécessaire de réunir le rameau au tronc, de ramener le ruisseau à la source, et comme la gloire et la solidité de l'Église consistent dans son unité, on pensait que cette unité devait être produite et confirmée par une légitime subordination. Ainsi pensèrent nos pères, ceux-là mêmes  par lesquels la foi est venue jusqu'à nous.  Ils ont bien d'autres idées, ceux qui aujourd'hui n'ont pas de honte d'appeler l'Église romaine une église étrangère, et d'affirmer que l'usage des livres liturgiques de cette Église n'a été introduit que par tolérance dans le diocèse de Troyes. Ainsi, sous le voile d'une Liturgie plus élégante, on cache le mépris de la Liturgie romaine; ainsi on affaiblit la sainte et précieuse unité ; ainsi les liens qui nous unissaient à la Mère-Église se brisent peu à à peu; ainsi on prépare de loin les peuples à la séparation.

(1) Vid. la Note B.

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«De la différence des rites naîtra peut-être le mépris, et même la haine qui finit souvent par le schisme. Qui ne serait saisi de crainte en considérant le schisme des Grecs, et en se rappelant qu'un des motifs de cette funeste séparation fut que l'Église romaine ne chantait pas alleluia durant le Carême : ce que les Grecs reprochaient comme un grand crime au pontife romain et aux évêques d'Occident (1). »

L'archevêque de Sens mentionne ensuite la condamnation du Bréviaire du cardinal Quignonez, et de ceux de Soissons et d'Orléans, par la Sorbonne, au xv1° siècle, condamnation motivée, ainsi que nous l'avons raconté en son lieu (2), sur la nouveauté et la témérité qui paraissaient dans ces bréviaires, sur le scandale que le peuple ne manquerait pas d'y prendre, sur le schisme que pouvaient amener de semblables innovations ; puis il continue en ces termes : « Tel était le jugement qu'on portait autrefois sur les innovations dans la Liturgie, même quand elles n'avaient lieu que dans cette partie des offices qui, étant plus spécialement entre les mains des prêtres, est moins familière aux laïques. Quel jugement auraient porté ces graves et très-sages maîtres, s'ils eussent découvert des innovations importantes jusque dans la célébration de la messe et dans l'administration de la communion aux fidèles ? S'ils eussent vu les introït et les graduels de l'antique missel entièrement changés, la vénérable antiquité foulée aux pieds, pour mettre en place les idées singulières et les inventions d'un particulier (3) ? »

(1)   Vid. la Note C.

(2)  Tome I, chap. XV, pag. 364 et 439.

(3)  Tale olim ferebatur judicium de qualibet innovatione circa Liturgiam, etiam in Officiorum parte quœ Sacerdotes spectatpraecipue, quaeque laïcorum manibus minus teritur. Quid judicassent graves illi et sapientissimi magistri, si majoris momenti innovationes deprehendissent in ipsius  Missœ celebratione,   et  communione  fidelibus  distribuenda ?  Si vidissent Missalis antiqui Introitus, et Gradualia omnino immutata, atque antiquitatem venerandam conculcatam, ut eis substituerentur singulares ideae et hominis particularis inventa. (Ibidem, page 1255.)

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Dans un autre mandement sur le Missel de Troyes, l'archevêque discute avec une grande sagacité le prétexte qu'on  a mis en avant pour justifier tant  d'innovations scandaleuses : « On n'a voulu, dit-on, rien admettre dans les prières de la messe qui n'ait été emprunté, de mot à mot, aux saintes Écritures. » « Mais d'abord, répond Languet, cela est impossible , autrement,  il faudrait changer toutes les oraisons, de même qu'on a changé tous les introït et tous les graduels. En effet, ces antiques oraisons qui, presque toutes, sont extraites du Sacramentaire de saint Grégoire, ne sont point compote sées de textes de l'Écriture. D'après le même principe, on devrait aussi changer le Gloria in excelsis, le Credo, le Confiteor, et nombre d'autres prières consacrées par leur antiquité. L'auteur du Nouveau Missel n'a pas osé aller jusque-là ; mais cela seul aurait dû faire comprendre la fausseté de cette  règle imaginaire  qui, n'étant appuyée  sur aucun fondement   solide,  est  tellement impraticable qu'on est obligé de s'en écarter dans un grand nombre d'occasions. »

« En second lieu, qui a prescrit cette règle ? Est-ce un i concile, ou quelque autre monument de la vénérable antiquité ? N'est-il pas manifeste, au contraire, que la plus respectable des prières de l'Église, le Canon de la messe, n'a pas été tirée des paroles de l'Écriture? » Le prélat cite ensuite le canon du quatrième concile de Tolède, en 633, que nous avons rapporté ailleurs, et montre combien cette sainte et savante assemblée, présidée par saint Isidore, mettait d'importance à conserver les formules traditionnelles de la Liturgie. Puis il continue ainsi :

« En troisième lieu, pourquoi, au nom de cette prétendue

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règle, tous les anciens introït, graduels, etc., ont-ils été changés ? N'est-ce pas de l'Écriture sainte qu'a été tirée la plus grande partie des introït, des graduels et des autres chants de la messe contenus dans l'Antiphonaire de saint Grégoire ? Pourtant on les a remplacés, sous prétexte d'un plus grand bien, et ce bien consistait à insérer frauduleusement des nouveautés dans le missel.

« En quatrième lieu, la tradition n'est-elle donc pas aussi une sorte de parole de Dieu, une règle de foi ? Mais en quel monument nous apparaît plus sûrement et plus efficacement cette sainte tradition, que dans ces prières composées dans l'antiquité la plus reculée, employées par la coutume la plus universelle, conservées dans la plus constante uniformité ? Si ces prières ne sont pas formées des propres paroles de l'Ecriture, les fidèles ne leur doivent-ils pas la même révérence, proportion gardée, qu'à l'Écriture sainte ? Il est plusieurs dogmes de notre foi dont nous ne pouvons prendre la connaissance distincte que dans la tradition, et il n'y a pas de monuments à la fois plus précis et plus sûrs, pour défendre ces dogmes, que les prières mêmes de la messe. Trouve-t-on dans les Écritures saintes le dogme de la perpétuelle intégrité de la sainte Vierge, aussi clairement que dans les prières de l'Église et principalement dans ces paroles que nous lisons dans les livres liturgiques de saint Grégoire: Post partum, virgo, inviolata permansisti. N'est-ce pas dans la Liturgie qu'on trouve la preuve de la tradition de l'Église sur la canonicité des livres saints, et sur un grand nombre d'autres points?

« Au reste, et c'est là notre cinquième observation, ce sont le plus souvent les idées d'un esprit individuel qu'on a ainsi revêtues de l'apparence de textes de l’Ecriture, et subsituées aux antiques prières, A la vérité,  les

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paroles sont prises dans l'Écriture sainte; mais leur accommodation arbitraire à certaines fêtes, ou aux éloges de certains saints, est une production de l'esprit particulier. » Ici Languet cite en exemple plusieurs de ces fameux contre-sens bibliques que renfermait le Missel de Meaux, et dont regorgent avec tant de fierté nos nouveaux missels et bréviaires, et il reprend ainsi : « Quelque belles et ingénieuses que paraissent ces allusions, elles n'offrent pas le sens naturel des textes de l'Écriture, mais tout simplement le sens de l'auteur qui les a imaginées. Si cet auteur est moderne, sans nom, s'il n'a autorité que dans un seul diocèse, quelle force, quel poids pourra-t-il donner à ces productions de son propre génie ? Les prières de l'ancienne Liturgie, toutes simples et sans ornements qu'elles soient, n'auront-elles pas plus d'autorité, ne seront-elles pas plus utiles, bien qu'elles ne soient pas tirées des Écritures saintes ? »

« Ce n'est  pas  cependant que nous prétendions condamner ces accommodations et ces allusions ; l'exemple des saints Pères est là pour les défendre.|Mais nous prête tendons  que ce n'est  pas enrichir l'Église que de supprimer les chants antiques pour substituer en leur place des allusions d'une  invention récente ; c'est bien plutôt la   scandaliser que d'employer ces accommodations au moyen desquelles l'Écriture est détournée à  des  sens étrangers, quelquefois   suspects  et   dangereux dans la foi. Quelqu'un  ignore-t-il que, par le moyen de textes des   Écritures   mutilés et   cités   à faux,  il n'est pas d'erreur   qu'on   ne   puisse   insinuer  et   même enseigner par les propres paroles de la Bible. Il est inutile de rapporter des exemples :  chacun les trouvera aisément dans sa mémoire (1). »

Plus loin, Languet,qualifiant énergiquement la maladie

(1)  Vid. la Note D.

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de son siècle, s'exprime ainsi : « Ces messes modernés avec leurs allusions bibliques, variées au gré de leurs auteurs et suivant la fécondité de leur génie, auront-elles le même poids, la même autorité, la même utilité que les anciennes? D'abord, c'est en vain qu'on y cherche l'antiquité, puisqu'elles sont le produit d'une manie que le siècle où nous vivons a vue naître. En vain y cherchera-t-on aussi l'autorité que donne l'universalité; puisque cette démangeaison de fabriquer de nouvelles messes n'a affecté que la France: c'est chez nous seulement qu'elle règne. Que dis-je ? dans ce même royaume, les divers missels diffèrent les uns des autres. Chacun de ces faiseurs de messes nouvelles veut donner du sien, et beaucoup moins imiter ce qui existe déjà que de surpasser les autres par de plus heureuses allusions (1).»

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