Institutions liturgiques (page 53)
Le prélat emploie une partie de ses trois mandements sur le Missel de Troyes, à signaler un grand nombre de passages de l'Écriture qu'on a présentés dans ce livre de manière à leur donner un sens favorable à l'hérésie janséniste. Nous n'insistons pas ici sur ces passages, attendu que le missel de Troyes n'a eu, comme livre, qu'une influence locale; nous préférons proposer à l'attention du lecteur la doctrine de l'Archevêque de Sens, sur les dangers que peut courir l'orthodoxie, du moment qu'il est permis aux hérétiques de populariser à leur gré tous
(1) An vero Misse illae recentiores cum allusionibus quae in eis inseruntur, et pro uniuscujusque autoris arbitrio aut ingenii fecunditate variantur, idem pondus, eamdem autoritatem, eamdem utilitatem habebunt ? Primo quidem in illis desiderabitur antiquitas, siquidem fabricatae sunt novo quodam instinctu quem nascentem vidit hoc seculum. Desiderabitur universalitatis autoritas ; siquidem Gallias solas afflavit haec novarum missarum fabricandarum prurigo. Solis dominatur in Galliis. Quin etiam hoc ipso in regno unumquodque missale ab aliis discrepat; unusquisque enim novarum missarum artifex vult aliquid dare de suo, minusque quod jam inventum est imitari, quam felicioribus allusionibus alios superare cogitat. (Ibidem, 1396.)
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les versets de l'Ecriture qu'ils jugent propres à inculquer leurs sentiments.
« N'est-ce pas, dit-il, une licence très-dangereuse et digne d'être soigneusement réprimée par les premiers pasteurs, que de remettre aux mains des fidèles les armes mêmes avec lesquelles les novateurs combattent les dogmes catholiques ; que d'accoutumer les peuples à réciter et à chanter des textes qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils comprennent mal, et qui peuvent devenir une source de disputes, ou peut-être d'erreurs ? L'Église s'est-elle donc conduite ainsi jusqu'à présent ? Au temps des ariens, eût-on affecté de placer parmi les cantiques de la liturgie, cette phrase de l'Évangile : Pater major me est ? Au temps de Bérenger, qui niait la présence réelle, eût-on affecté de placer parmi les chants de la messe cette sentence de Jésus-Christ dont tous les hérétiques sacramentaires ont abusé : Verba quœ ego locutus sum vobis spiritus et vita sunt : caro non prodest quidquam (1) ? On veut justifier cette conduite susse pecte, et toute la justification consiste à expliquer, à exposer les témoignages bibliques dont nous reprochons l'emploi affecté. A quoi bon ce commentaire ? S'agit-il d'expliquer les passages en question ? Il n'est pas de théologien qui n'en puisse venir à bout facilement. Mais le peuple qui lira ces textes dans la messe, qui
(1) Nonne periculosissimœ et a primis Pastoribus sedulo refraenanda: licentiae est, permittere fidelium manibus illa arma quibus catholica dogmata a novatoribus impugnantur ; populosque assuefacere recitandis canendisque textibus quos aut nullatenus, aut perperam intelligent, et qui ipsis disputationum ac fortasse errorum seminarium existent ? Itane ergo hactenus se gessit Ecclesia ? Quis Arianorum temporibus affectasset, inter sacrae Liturgiœ Cantica proponere liane Evangelii sententiam : Pater major me est ? Quis Berengarii tempore qui prœsentiam realem negabat, affectasset Missas Canticis intertexere hanc Christi sententiam, quibus omnes hœretici Sacramentarii abusi sunt : Verba quœ ego locutus sum vobis, spiritus et vita sunt : caro non prodest quidquam? (Ibidem, pag. 1373.)
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les chantera, qui les apprendra par cœur, qui bientôt peut-être les verra traduits en langue vulgaire, le peuple n'aura pas votre commentaire sous les yeux. Ce que ces passages renferment d'obscur et de difficile infectera l'esprit des fidèles de faux principes qui leur sembleront basés sur ces textes eux-mêmes, et lorsqu'il plaira à un novateur d'en abuser, pour répandre et confirmer ses erreurs, il trouvera les peuples déjà préparés et disposés à prêter l'oreille et à ajouter foi (1). »
Nous avons dit que le Missel de Troyes portait aussi atteinte au culte de la sainte Vierge, et que le prélat qui avait publié ce livre s'était empressé de suivre les errements de François de Harlay, dont l'œuvre a droit d'être considérée comme l'initiative de tous ces scandales. Écoutons l'archevêque Languet réclamer contre son suffragant les droits sacrés de la Mère de Dieu: « Dès les premiers siècles de l'Église, dit-il, le culte de la Mère de Dieu a été du plus grand prix pour le peuple fidèle. On en trouve la preuve dans les anciennes Liturgies des dite verses églises qui s'accordent toutes sur ce point, et concourent à honorer la Mère du Christ. Celui donc qui a composé la nouvelle Liturgie a dû, sans doute, cultiver avec grand soin tout ce qui a rapport à cette dévotion, conformément à l'intention et aux usages de la sainte Église; il a dû mettre tous ses soins, non-seulement
(1) Respondere igitur conatur,totaque ejus responsio consistit in explicatione atque expositione testimoniorum quorum usus ipsi exprobatur ; at quid ad rem facit commentarium hoc ? An igitur de expositione illorum textuum ? Enim vero sine ejus ope textus illos sensu catholico quo intelligi debent facile quisquis exposuisset Theologus. Sed populus qui eos textus in missa leget, qui cantabit, qui ediscet memoriter, qui eos cito fortasse vernaculo sermone redditos videbit, commentarium istud non habebit ob oculos. Quod in eis obscurum est et difficile, fidelium mentes inficiet falsis principiis quae his textibus stabiliri videntur, et cum novatori libuerit iisdem textibus abuti, quo errores suos spargere ac eonfirmare possit, populos paratos jam et instructos reperiet, ut ipsi aures fidemque praebeant. (Pag. 1374.)
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à la conserver, mais à l'accroître, à la rendre, tout à la fois, plus fervente et plus utile. Que s'il s'est trouvé à propos de changer quelque chose dans les anciens cantiques, ce changement, pour être louable, a dû se faire au moyen d'additions plutôt que de retranchcments. Celui-là dérogerait à la piété qui tenterait de diminuer les louanges par lesquelles l'Église célèbre la maternité de Marie, ou les honneurs dont elle aime à l'environner (1). »
Languet parcourt ensuite le Missel de Troyes et signale les diverses innovations qu'il présente, au détriment du culte de la sainte Vierge. Dans ce livre, on n'a pas osé, il est vrai, supprimer les fêtes de la Conception, de la Nativité, de la Présentation, de la Visitation et de l'Assomption de Marie; mais sa Purification et son Annonciation, restreintes désormais à la seule qualité de fêtes de Notre-Seigneur, n'offrent plus dans les prières du Missel que quelques mots de souvenir pour la Mère de Dieu. Le nom de Marie a même été retranché du titre de la fête de l'Annonciation; ce n'est plus que l’Annonciation du Seigneur. En vain, Pévêque de Troyes prétend-il que l'archevêque de Sens voudrait qu'on oubliât dans cette fête l'incarnation du Verbe, pour ne parler que de la sainte Vierge. Languet répond avec énergie: L'archevêque de Sens n'a d'autre désir que celui que lui inspire l'Église universelle: il ne réclame que ce que cette
(1) A primis Ecclesiae seculis cultus beatae Maria; Virginis plebi pretiosus fuit et commendabilis. Hujus probatio eruitur ab antiquioribus Liturgiis variarum Ecclesiarum quaa in hoc omnino conveniunt, et ad honorandam Christi matrem concurrunt. Qui novam Liturgiam adornavit, debuit cultum hunc omni observantia colere secundum Ecclesia; sanctas intentionem et usum ; curare omni sua opera ut, si fieri potest, non modo servetur, sed et crescat, fiatque devotior et utilior : et si aliquid in antiquis Canticis immutare conveniat, laudabilius forsan fuisset addere aliquid quam aliquid detrahere. Proinde pietati derogat qui et laudes quibus Ecclesia Mariae Maternitatem Divinam praedicat, et honores quibus illam colere solet, imminuere tentat. (Pag. 1262.)
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même Église a établi, institué, observé depuis tant de siècles. Elle n'oublie point, dans la messe grégorienne, ni Jésus-Christ, ni son incarnation; mais elle veut que nous honorions la Mère avec le Fils, que nous allions au Fils par la Mère, de même que par la Mère le Fils est venu à nous. En cela, rien n'est enlevé au Fils, puisque ce sont seulement ses dons divins que nous honorons dans sa Mère. Etait-ce donc à l'Église de Troyes de réformer l'Église universelle (1) ? »
Languet signale successivement les divers attentats du Missel de Troyes contre le culte de la sainte Vierge. On y a changé la messe de la Circoncision qui, dans le Missel romain et les anciens sacramentaires, a pour objet non moins spécial la vénération de la Mère de Dieu. Le Missel de Troyes, dans la messe de la Visitation, parle beaucoup plus de saint Jean-Baptiste que de la sainte Vierge. Les messes de la Conception et de la Nativité sont muettes sur les louanges, et même sur le nom de cette Reine du ciel. Les messes votives de Beata, pareillement fabriquées de textes de l'Écriture, taisent profondément les louanges de Marie, célébrées avec tant d'amour et de poésie dans les introït, graduels, offertoires, etc., qu'on a supprimés. En faut-il davantage pour convaincre l'auteur du Missel de Troyes d'être entré dans la conspiration formée par un certain parti, contre le culte de la sainte Vierge si exagéré par ses dévots indiscrets ?
(1) Hoc loco respondet autor documenti : Velletne D. Archiepiscopus Senonensis, ita in beata Virgine defixam fuisse compositoris cogitationem, ut Incarnationem Christi omnino oblitus videretur ? Nihil aliud vult Archiepiscopus Senonensis quam, quod ipsi inspirat universa Ecclesia, quam quod fecit, quod instituit, quod tot a seculis observavit. Nec illa Christum, nec Incarnationem ejus in Missa Gregoriana obliviscitur ; sed vult ut Matrem una cura Filio honoremus, ut per Matrem eamus ad Filium, quemadmodum per Matrem ad nos venit Filius. Nihil Christo detrahitur, siquidem Divina tantum ejus dona in Maria honorantur. An vero Ecclesiae Trecensis erat universam Ecclesiam reformare ? (Pag. 1383.)
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Venant ensuite aux atteintes portées dans le Missel à l'autorité du Siège apostolique, l'archevêque de Sens déplore que dans un diocèse dont la cathédrale est sous l'invocation du Prince des apôtres, il se soit rencontré un évêque qui ait retranché dans les messes de la Chaire de saint Pierre, de la fête même de ce grand apôtre, les versets populaires et grégoriens : Tu es Petrus et super hanc petram, etc.; Quodcumque ligaveris, etc.; Petre, diligis me, etc., pour les remplacer par des passages de l'Écriture qui ne peuvent avoir qu'un sens accommodatice, et cela sous le prétexte affecté que ces paroles se trouvent déjà dans l'évangile de la fête. « Cependant, dit Languet, saint Grégoire et les autres souverains pontifes ont jugé que ces textes déjà récités dans l'évangile du jour devaient encore en être extrajîs pour être mis en chant et proposés au peuple de cette seconde manière, afin qu'ils se gravassent plus avant dans sa mémoire. Que dans l'évangile même ils aient un caractère plus authentique, j'en conviens; mais on les retiendra moins, si on ne les voit que là. Au contraire, ils seront plus souvent dans la bouche et dans le souvenir des fidèles, quand les fidèles auront appris à les répéter parmi les chants de la messe. Tel était le but de saint Grégoire, but approuvé par l'Église universelle, qui pendant douze siècles a observé cet usage, et l'observe encore aujourd'hui en tous lieux (1).
« Les fidèles du diocèse de Troyes trouveront-ils
(1) Sed dicimus S. Gregorium aliosque summos Pontifices judicassa eos in evangelio jam recitatos in quo continebantur, ex eo mutuandos esse ut inter cantica populis proponerentur, et sic in eorum animis altius defigerentur. Magis authentici sunt in evangelio. Esto sane. At minus memoria tenebuntur, cran hic duntaxat reperientur ; sed frequentius in fidelium ore ac memoria versabuntur, cum fideles eos in canticis missae canere ac repetere didicerint. Hoc erat quod volebat S. Gregorius, quod universa probavit Ecclesia, quod duodecim a seculis constanter observavit, et etiamnum ubique observat. (Pag. 1381.)
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maintenant dans les versets qu'on a si ingénieusement accommodés à la louange du Prince des apôtres, y trouveront-ils des armes toujours prêtes pour combattre les hérétiques qui chercheront à les séparer de la chaire d'unité? Ils les trouveraient, ces armes, dans les textes supprimés dans les nouvelles messes, et principalement dans cette sentence : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. Pourra-t-on réfuter avec avantage et, solidité un hérétique, quand, à la place de ce témoignage, on lui opposera en faveur du Siège apostolique, ce texte d'Isaïe dont on a formé l’introït de la fête de saint Pierre : Vocabo servum meum et dabo ei clavem David, et le reste; toutes choses qui s'entendent de Jésus-Christ et n'ont d'autre rapport à saint Pierre que celui d'un sens accommodatice, produit d'un génie tout humain (1).
« C'est dans le même esprit et avec une perfidie semblable, dit ailleurs le courageux prélat, qu'on a omis aux messes fériales d'indiquer l'oraison d'usage pour le souverain Pontife. Elle est marquée au Missel romain, comme troisième oraison, dans les endroits convenables, Ce missel a aussi une messe pro eligendo Pontifice, sede Romana vacante, et cette messe se trouvait pareillement dans l'ancien Missel de Troyes. Â peine rencontre-t-on dans le nouveau une oraison pour le Pape, à savoir, parmi les oraisons communes, à la fin du
(1) Et sane num populus in eis versiculis ingeniose accommodatis Apostolorum principi, semper parata tela reperiet quibus debellare possit hœreticos qui eum a Cathedra unitatis divellere conarentur ? Quod reperiret in illis textibus qui novis in missis neglecti sunt, ac praesertim in hac sententia : Tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. Nunquid belle et solide revincetur hœreticus, cum ei in hujus testimonii locum, pro Sede apostolica opponetur Isaïae textus unde formatus est Introïtus festi S. Petri : Vocabo servum meum, et dabo ei clavem David ; et caetera quae ad litteram de Jesu Christo intelliguntur, et ad S. Petrum non pertinent, nisi ope accommodatinis quae humani fœtus est ingenii ? (Ibid. pag. 1382.)
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missel. De pareilles nouveautés serviront-elles beaucoup à la piété des fidèles et à l'édification des peuples (1) ? »
Après avoir relaté tous les scandales du Missel de Troyes, l'archevêque de Sens terminait ainsi son premier mandement : « A quoi aboutiront de pareilles nouveautés ? quel en sera le fruit ? C'est en tremblant pour vous, Nos très-chers Frères, et pour l'Église, que Nous osons envisager l'avenir. Déjà, parmi vous, un grand nombre ce méprise les décrets du Saint-Siège; il est des gens qui vous apprennent à gémir sur les erreurs du souverain ce Pontife,et sur les ténèbres qui couvrent l'Église universelle. On nous dénonce comme livré à l'erreur le Siège ce apostolique, centre nécessaire de la communion catholique; on vous prêche que les évêques qui concourent ce avec lui pour la publication de ses décrets s'écartent de la foi et la trahissent. Certes, ce n'est pas sans horreur ce que Nous avons appris par nos yeux que les livres liturgiques de l'Église romaine sont appelés chez vous des livres étrangers, comme si l'Église mère pouvait être réputée étrangère pour quelqu'un des chrétiens; comme si le trône où siège le Père commun des fidèles pouvais être réputé étranger pour quelqu'un des enfants de son ce immense famille.
« Mais c'est en vain que Nous voulons rappeler à des Fils qui ignorent ou repoussent leur Père commun, ces célèbres promesses par lesquelles Jésus-Christ s'est engagé au corps des premiers Pasteurs, lui promettant
(1) Eodem animo et sane doloso omissa fuit in missis pro feriis indicari solita oratio pro summo Pontifice. Haec indicatur in missali Romano pro oratione tertia ubi opus est. Ibidem legitur missa pro eligendo Pontifice, sede Romana vacante : haec legebatur in antiquo missali Trecensi. Vix in novo reperitur alicubi juna oratio pro summo Pontifice, in collectione scilicet orationum ad calcem Missalis. Numquid novitates illas ad pietatem fidelium et ad populorum aedificationem possunt conferre ? (Ibid. pag. 1261.)
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de l'assister dans son enseignement, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles ; c'est-à-dire, sans interruption et sans fin. C'est en vain que nous cherchons à exciter la confiance des fidèles envers cette Église qui est la mère des autres, parce qu'elle les a enfantées; leur maîtresse, parce qu'elle les instruit. C'est en vain que nous leur alléguons ce passage de l'Évangile, dans lequel Jésus-Christ atteste qu'il a prié pour Pierre afin que sa foi ne défaille point, et le précepte donné au même apôtre de confirmer ses frères. Ces paroles sacrées qui ont été dans tous les siècles le principe d'une humble et tendre confiance de la part des fidèles pour leurs pasteurs, et principalement pour le premier et le prince d'entre eux; ces vérités ne sont plus de mise, et c'est à peine si on les entend. Chacun s'en tient à ses préjugés, et se prescrit à soi-même sa foi et sa règle de foi. Pendant ce temps-là, au sein même de cette confusion d'opinions et de disputes, on vient vous présenter des singularités, des nouveautés dans le culte extérieur; singularités qui tendent à la division, et la rendent sensible et palpable dans les formes du service divin; singularités qui offensent la piété d'un grand nombre de fidèles, excitent leur indignation et ouvriront quelque jour la porte du schisme.
« Vous isolant ainsi de l'Église mère, et vous détournant à la fois de sa Liturgie et de ses décrets, où prétendent-ils vous entraîner, ces nouveaux chefs? Les protestants qui vivent encore au milieu de nous applaudissent à ces nouveautés; ils espèrent que ceux qui déjà professent des dogmes condamnés par l'Église et voisins des erreurs calvinistes se joindront bientôt à leur communion, au moyen des changements introduits dans l'extérieur du culte. Déjà, plus d'une fois, ils ont déclaré n'avoir point d'autres principes, ni d'autres dogmes que les jansénistes sur la grâce, la liberté, le mérite des bonnes
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œuvres, la prédestination, la réprobation et les devoirs de la charité. Qu'arrivera-t-il, si déjà rapprochés de ces hérétiques par les dogmes, ils s'en rapprochent encore par le mépris du Saint-Siège et par les changements dans le culte extérieur ? Si, comme les protestants, ils se constituent arbitres de leur foi, soumettant à leur examen privé les jugements du souverain Pontife et des évêques, les confrontant, d'après leur propre lumière, avec l'Écriture et avec les prières d'une Liturgie nouvelle (1) ? »
Ainsi ce grand évêque appréciait dans toute leur étendue et signalait sans faiblesse les périls de l'orthodoxie au milieu des embûches tendues par les nouvelles liturgies ; ainsi il en dénonçait les auteurs et les intentions. Il terminait son mandement par une sentence juridique contre le Missel de Troyes, qu'il s'abstenait néanmoins, disait-il, de proscrire, par égard pour la personne de l'évêque dont ce livre portait en tête le nom, et défendait sous peine de suspense à tous les prêtres de sa juridiction d'employer les rites nouveaux du Missel de Troyes dans la célébration des saints mystères, ou même de réciter les nouvelles messes que ce livre renfermait. Le mandement et la sentence portaient la date du 20 avril 1737.
Languet, avant d'effectuer la publication de son mandement, l'avait soumis à plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat. Il en reçut les adhésions les plus expressives, et en particulier de Pierre de Tencin, archevêque d'Embrun, depuis cardinal ; de Charles de Saint-Albin, archevêque de Cambrai ; de Jean-Baptiste de Brancas, archevêque d'Aix; de François Madot, évêque de Chalon-sur-Saône ; de Jacques-Charles-Alexandre L'Allemand, évêque de Séez, et de Hardouin de Châlons, évêque de Lescar. Nous citerons, en particulier, la lettre de
( 1 ) Vid. la Note E.
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l'archevêque de Cambrai, dans laquelle ce digne successeur de Fénelon, en exprimant ses sympathies à Languet, atteste, non moins clairement que lui, l'existence et la nature d'une conspiration janséniste contre l'orthodoxie, au moyen des innovations liturgiques. Voici cette lettre précieuse, écrite sous la date du 15 avril 1737 :
« Monseigneur, je vous retourne votre mandement contre le Nouveau Missel de Troyes. J'ai lu cet ouvrage avec l'attention que méritait la matière, avec l'avidité que j'éprouve pour toutes les productions de votre plume. Cet ouvrage m'a plu infiniment ; car non-seulement il prouve, mais il démontre jusqu'à l'évidence que1 ce missel est rempli tout entier de nouveautés condamnables. Vos savantes recherches sur les antiquités ecclésiastiques ont rendu manifeste que l'auteur de ce missel, sous le faux prétexte de rétablir l'antiquité, a abandonné et même cherché à abolir l'usage constant de l'Église dans la célébration des divins offices. Pour ce qui est du dogme catholique, vous avez dévoilé les artifices dont l'auteur s'est servi dans le choix, la distribution, le rapprochement des textes de l'Écriture, dans un sens contraire à celui qui est reçu, et à la doctrine de l'Église, afin de favoriser par là les erreur des novateurs de ce siècle. Le zèle qui vous anime à la défense de la foi, et qui, dans toutes les occasions, brille dans vos écrits, me semble digne de tous les éloges.
« Il n'est pas d'art, ni d'entreprise, qu'on emploie aujourd'hui pour attaquer notre sainte religion; mais il n'est pas pour cet effet de moyen plus efficace que celui qu'a employé l'auteur du Nouveau Missel; il n'en est pas de plus dangereux. Jusqu'à présent, c'est-à-dire depuis un siècle entier, les novateurs, méprisant l'Église mère et maîtresse, ont cherché à se faire des disciples, par leurs déclamations contre le Saint-Siège, contre les
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souverains Pontifes qui y président, contre les évêques unis à leur chef; mais ils étaient en trop petit nombre et trop faibles pour tenter quelque chose de plus hardi. Dans le secret, ils préparaient les moyens d'opposer, dans la sainte Église, l'autel de Baal à l'autel de Jésus-Christ. Maintenant leur dessein éclate au grand jour et reçoit un commencement d'exécution. Déjà, contrairement aux lois de l'Église, au mandement de l'archevêque, ils se sont mis à honorer, à Paris, un nouveau saint de leur secte. Ils ont fait des miracles pour appuyer la sainteté d'un homme qui, à leur rapport, est mort dans la révolte contre le Saint-Siège. Enfin, pour accroître le petit troupeau des élus, ils ont fait prophétiser à des femmes fanatiques, au milieu de leurs convulsions, que les juifs sont sur le point de se convertir et de s'adjoindre à eux ; tandis que, dans le but de s'isoler de l'assemblée profane des catholiques, ils imaginent un culte nouveau, de nouveaux rites, des cérémonies nouvelles, au mépris des rites de l'Église romaine qu'ils ne craignent pas d'appeler rites étrangers. Ainsi, le peuple illettré qui, jusqu'ici, était garanti d'erreur par la simplicité de sa foi et par l'ignorance des disputes sera entraîné au parti des novateurs par ces innovations ce dans la Liturgie, et bientôt, à l'occasion d'un culte particulier, il ne craindra pas de prendre une nouvelle religion. C'est là ce qui nous oblige d'être attentifs et vigilants à l'égard de toutes les entreprises des novateurs. Et plût à Dieu qu'il s'agît ici de vaines terreurs ! etc. (1). »
Le mandement de l'archevêque de Sens porta coup. L'évêque de Troyes, blessé au vif, emprunta pour se défendre la plume d'un des plus zélés écrivains de la secte, un de ceux qui avaient travaillé au Missel. Nicolas Petit-
(1) Vid. la Note F.
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pied, docteur de Sorbonne, fameux par son exil dans l'affaire du Cas de conscience, par plusieurs mandements qu'il avait déjà fabriqués sous le nom de divers éveques favorables au jansénisme (1), mais surtout par les innovations liturgiques qu'il avait implantées dans la paroisse d'Asnières, près Paris, ainsi que nous le raconterons tout à l'heure, composa, dans le style le plus violent, trois mandements au nom de l'évêque de Troyes, sous la date du 8 septembre 1737, 28 du même mois et 1er mai 1738. L'archevêque de Sens répliqua aux factums de son suffragant ; plusieurs traits de cette controverse sont d'un trop haut intérêt, à notre point de vue, pour que nous les passions sous silence.
L'évêque de Troyes s'était défendu sur les chefs d'accusation élevés par Languet, et, dans sa défense, il n'avait fait pour l'ordinaire que soutenir avec audace les principes de son missel et leurs applications ; son adversaire répondit en fortifiant par de nouveaux arguments la doctrine orthodoxe dont nous avons présenté une analyse au lecteur. Voici d'autres assertions de l'évêque de Troyes qui survinrent, dans la chaleur de la dispute. Il se retrancha tout d'abord sur ce principe, que les évêques jouissent du dirait de disposer les offices et de régler les cérémonies et les rites, dans leur diocèse, de l’avis et du consentement du clergé (2).
A cette grave sentence, l'archevêque de Sens répliqua : Il est vrai que les éveques ont un droit incontestable sur les rites et les cérémonies de leur diocèse, mais ce droit est-il donc sans limites ? n'est-il soumis à aucune mesure, à aucune règle? Ce qu'un usage antique et
(1) Picot. Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique du XVIII° siècle, tome IV, pag. 207.
(2) Episcopi jure gaudent ac fruuntur officia disponendi, et ordinandi caeremonias ac ritus in sua diœcesi, ex cleri sententia atque consensu. (Pag. 1276.)
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universel, ce que la coutume de toute l'Église a approuvé, et, pour ainsi dire, consacré et prescrit, sera-t-il laissé à l'arbitraire de chaque évêque ? Chaque évêque pourrat-il, à sa volonté, le changer dans son diocèse? Pourrat-il, par exemple, changer les prières du Canon de la messe, ou supprimer une partie considérable des offices publics, faire chanter vêpres le matin, et la messe à huit heures du soir ? Pourra-t-il abolir la loi de comte munier sous une seule espèce, ou celle qui prescrit d'être à jeun pour approcher de la sainte table , faire que l'on puisse communier après souper, comme au temps de saint Paul ? Quel que soit, et si grand que soit le pouvoir d'un évêque dans son diocèse, ces usages sont de telle nature par leur antiquité et leur universalité, qu'ils nous semblent supérieurs à l'autorité de tout évêque. Or, parmi ces usages, il en est qui appartiennent à la classe des rites et des cérémonies. Maintenant, si ces rites, ces cérémonies, à raison de leur antiquité et de leur universalité, sont au-dessus du pouvoir d'un évêque particulier, comment d'autres rites et cérémonies confirmés par une égale antiquité et universalité, ne seront-ils pas également sacrés et inviolables ?
« Et quand bien même on accorderait qu'un évêque a ce pouvoir, il faudrait du moins avouer que l'usage en devrait être tempéré par la prudence: Omnia mihi licent, disait l'apôtre, sed non omnia expediunt. Si un évêque, pour faire éclater à la fois son pouvoir et son zèle pour la vénérable antiquité, osait supprimer à la messe l'hymne angélique Gloria in excelsis, et le symbole ; à matines, l'hymne Te Deum laudamus ; à vêpres, le cantique Magnificat, n'abuserait-il pas de son autorité ? Assurément, celui-là n'outrepasserait pas moins les limites de son pouvoir, et, qui plus est, de la prudence, qui détruirait des rites d'un usage universel, supprimerait
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des choses dont le but est d'exciter la piété, et en place des prières usitées, en substituerait d'autres dont le sens rappellerait en quelque chose le génie des erreurs présentes (1). »
L'évêque de Troyes, pour asseoir son droit sur les changements dans la Liturgie, avait voulu s'appuyer sur un canon du concile de Sens, en 1528, qui prescrivait aux évêques de corriger et réformer les bréviaires et les missels. « Rien de plus sage que cette ordonnance, lui répond Languet ; la prudence doit en effet faire disparaître les abus que la licence ou l'ignorance ont introduits. Mais le concile pouvait-il supposer qu'il arriverait un jour que des choses appuyées sur l'usage le plus ancien et le plus universel seraient assimilées, à Troyes, aux choses superflues et disconvenantes à la dignité de l'Église (2) que le concile enjoint d'abolir ? L'intention du concile a-t-elle donc été que chaque évêque, sous prétexte d'agir plus sagement que l'Église universelle, dût bouleverser toutes les parties de la messe, violer par des nouveautés suspectes l'uniformité de la Liturgie, consacrée par la coutume ancienne et constante durant tant de siècles ? Le concile eût-il rendu cette loi, s'il eût prévu qu'un jour à venir, sous couleur de la réforme qu'il prescrivait, on en viendrait jusqu'à substituer à ces anciens cantiques qui remontent à l'antiquité la plus reculée, des textes de l'Écriture sainte mutilés, altérés, détournés à des sens étrangers, au grand détriment de la saine doctrine (3) ? »