Institutions liturgiques (page 55)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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ruisseau couler, qui empêche qu'à l'occasion de ce ruisseau qui coule, on ne s'applique à considérer la fragilité des choses humaines, et qu'on ne fasse attention que nos années s'écoulent sans retour comme ces eaux ? Cette idée ne se présente-t-elle pas d'elle-même à l'esprit ? Et cette pensée si nécessaire et si utile, n'est-ce elle pas fondée sur des rapports très-justes de cet effet physique avec ce qu'il nous représente? Enfin l'Ecriture ne fait-elle pas elle-même la comparaison de l'un à l'autre ? Il n'y a donc qu'à en demeurer là; et pourvu qu'on convienne de la cause naturelle de cet effet, qu'on ne la perde point de vue, qu'on la suppose, qu'on la regarde comme une pure cause occasionnelle de nos réflexions qui les renferme par un simple rapport allégorique;et qu'enfin on n'aille pas jusques à dire que ces eaux ne coulent que pour nous représenter et nous faire envisager cette fragilité ; tout est bon, et il est permis d'en tirer toute l’instruction qu'on pourra (1). »

On peut dire que ces quelques lignes contiennent toute la doctrine de Dom de Vert, doctrine d'autant plus dangereuse qu'elle paraît plus innocente, au premier abord. Ainsi, l'Eglise, instituant les cérémonies, n'a point eu pour but l'instruction et l'édification des fidèles ; les raisons mystiques ne sont admissibles que dans l’usage de ces cérémonies et comme par surabondance. Ces raisons mystiques ne doivent pas être rejetées, quoique arbitraires en elles-mêmes ; mais l'essentiel est d'avoir dans l'esprit la cause naturelle de chaque rite sacré, et de se garder bien d'aller jusqu'à dire que ces rites ne sont accomplis que pour nous représenter des pensées morales ou mystiques. Voilà donc, encore une fois, l'Église ravalée au-dessous du judaïsme, et convaincue de ne pas savoir, ou de ne pas vouloir enseigner les fidèles par les formes

(1)   Pages 3 et suiv.

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extérieures qui, cependant, ont été, de tout temps, si puissantes pour opérer l'initiation aux mystères.

La comparaison tirée du ruisseau dont l'aspect rappelle des pensées graves est  bien maladroite. D'abord,  il est incontestable   pour   tout  être   raisonnable,   éclairé  des lumières de  la révélation,  que ce monde visible  n'est qu'une forme du monde invisible, et que chaque partie de la nature sensible a reçu la mission de nous introduire à la connaissance d'un  rayon  des  perfections  divines. L'Écriture, en cent endroits, nous révèle cette vérité, et les  saints  Pères, les théologiens, dans l'explication de l'œuvre des six jours, et dans tout leur enseignement en général, n'ont cessé  de  nous  l'inculquer.  Nous dirons donc à dom de Vert: Oui,  ce ruisseau a été créé par l'auteur de toutes choses à l'intention expresse de fournir à l'homme   une  occasion  de  s'élever,  par  son   simple aspect, aux choses célestes. Si le firmament, par ordre de Dieu, raconte à l'homme la gloire du Créateur, pourquoi le cours d'un ruisseau ne serait-il  pas aussi,   par ordre de Dieu, une leçon pour l'homme de se défier des moments qui passent et ne reviennent plus, et de s'élever vers la seule chose qui dure ? Or l'Église est en possession de la divine Sagesse ; pourquoi agirait-elle matériellement dans l'institution de ses  cérémonies, sans avoir la force d'agir à la fois matériellement et spirituellement ? Pourquoi ses institutions ne seraient-elles vivifiées par l'Esprit que dans un acte second, qui leur laisserait toute l'imperfection d'une conception grossière et charnelle?

Mais ce n'est point ici que nous devons traiter de la symbolique en matière de Liturgie ; une des divisions de cet ouvrage est exclusivement consacrée à ce magnifique objet. Nous arrêterons donc ici ces considérations qui ne perdent rien de leur force par les minces objections de détail que D. de Vert et ses partisans voudraient y opposer, et nous reprendrons le fil de notre histoire.

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Dans sa préface, D.  de Vert exprime la plus grande confiance de voir son système accélérer le retour des protestants à la foi de l'Église, par ce motif que désormais les cérémonies leur paraîtront sans mystères.  C'est par une raison du même genre que le clergé de France, peu d'années après avoir sollicité d'Alexandre VII une condamnation solennelle de la traduction du missel par de Voisin, répandit lui-même de nombreux exemplaires du Canon de la messe traduit littéralement en français, entre les mains des nouveaux catholiques.  Sans doute, il faut reconnaître dans de telles mesures une intention du zèle pastoral ; mais la contradiction n'y est pas moins palpable.   Au  reste,  si   les huguenots du  XVII° siècle   ne revenaient à la vraie Église que lorsqu'on avait pu les convaincre que les  formes du   culte catholique étaient sans mystères,   aujourd'hui, les protestants d'Angleterre et  ceux  de  l'Amérique  du Nord y rentrent par une autre   voie.   Les   lettres  des missionnaires nous   répètent sans cesse, ainsi que nous l'avons rappelé ailleurs, que rien   n'est plus efficace  pour ramener ces  victimes de l'erreur,  que  de leur faire comprendre  l'esprit qui vivifie  chacune  des actions du prêtre  catholique,   qui anime   des détails  en  apparence les plus matériels du culte.   Que conclure de  cette différence, sinon que les nouveaux   convertis  du  XVII°  et du  XVIII°   siècle,   tout en abjurant le rationalisme  de la réforme, en voulaient retrouver encore  quelque trace  dans les mœurs  de la nouvelle société qui les recevait, tandis que, dans notre "temps,  les âmes fatiguées de la  sécheresse du protestantisme viennent, avides de foi et d'amour, demander à l'Église qu'elle veuille bien les initier aux secrets du monde invisible,  caché sous les  harmonies du monde extérieur ?

La Lettre de   D. Claude de  Vert à Jurieu obtint  un grand succès dans l'école à laquelle appartenait ce

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personnage (1). Outre l'approbation de Henri-Félix de Tassy, évêque de Chalon-sur-Saône,  elle  est décorée de celles de plusieurs docteurs de Paris, parmi lesquels on remarque sans étonnement Lamet, curé de Saint-Eustache, l'un des commissaires du Bréviaire de François de Harlay ; Hideux, curé des Saints-Innocents, le même qui donna, en 1695, son approbation au livre du sieur Baillet sur la dévotion à la sainte Vierge, dont Bayle a dit qu'il était écrit aussi raisonnablement qu'une personne de sa profession le puisse faire; Ellies  Dupin, que Ton a toujours trouvé disposé à se mettre en avant dans toutes les occasions scandaleuses ; Phelippeaux, grand vicaire de  Bos-suet, si  connu par  sa violence   contre la  personne de Fénelon dans l'affaire du  Quiétisme, etc;  Il est remarquable, au  reste, que l'approbation donnée à la Lettre de D. de Vert, à l'évêché  de  Meaux, ne porte point  la signature de Bossuet. Il semble qu'il ait craint de se compromettre par une sympathie trop éclatante. Cette approbation est signée simplement de l'abbé Phelippeaux, dont nous venons de parler, et d'un chanoine de la cathédrale. Néanmoins, on sait que Bossuet portait une estime toute particulière  à  D. Claude de Vert, et qu'il l'encouragea dans la composition de son grand ouvrage sur les cérémonies.   Feu   M. Bossuet, évêque de Meaux, dit D. de Vert (et chacun sait quelle idée de savoir, d'éloquence, de beauté de génie et de zèle pour l'Église, ce seul nom nous présente), m'a souvent fait l'honneur de me presser de vive voix et par écrit, d'expliquer et de développer

(1) Nous ne pensons pas faire tort à D. de Vert en le comptant au nombre des jansénistes. Ses relations personnelles, ses œuvres, ses systèmes, tout trahit ses doctrines. Voici comme il s'exprime dans la préface du premier tome de son trop fameux ouvrage sur l'abbé de Saint-Cyran, Barcos, hérétique non moins déclaré que son oncle Duvergier de Hauranne : « Cet auteur, profond théologien d'ailleurs et très-versé dans la science de l'Église, était en même temps grand spirituel et grand mystique.  »

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toute cette matière à fond; jusqu'à désirer que je lui fisse part de mes vues et de mes recherches. Ce que j'exécutai quelque temps avant sa mort, en deux ou trois conférences qu'il voulut bien m'accorder, et dans lesquelles il eut la bonté de se prêter tout entier à moi, me faisant ses objections, me donnant ses avis et me communiquant ses lumières sur les endroits les plus difficiles et les plus délicats. Et je me souviendrai toujours qu'il m'exhorta à ne point m'élever contre les auteurs mystiques, ni contre leurs raisons ; disant qu'il n'y avait qu'à poser les faits et les bien établir, et qu'aussitôt la vérité se ferait sentir d'elle-même (1). »

Au reste, si dom de Vert sut mériter des approbations semblables, il n'obtint pas du moins celle de l'illustre père Mabillon. « Lorsque M. de Vert vint me voir la première fois, dit dom Martène, dans une lettre au P. Le Brun (2), le P. Mabillon vint lui-même m'avertir qu'il me demandait, et m'avertit en même temps que c'était un homme hardi et qu'il fallait lui résister ; qu'il savait quelque chose ; mais qu'il n'était pas si savant qu'on s'imaginait. »

L'ouvrage tant désiré parut enfin dans les premières années du XVIII° siècle. Les deux premiers volumes virent le jour en 1706 et 1707, sous ce titre: Explication simple, littérale et historique des cérémonies de l'Église. Les deux derniers tomes ne furent imprimés qu'en 1713, après la mort de l'auteur. On ne peut nier que l'ouvrage, quoique rédigé sans ordre et sans goût, ne renfermât une foule d'observations curieuses et n'annonçât dans son auteur une rare érudition ; mais on doit convenir que le scandale y était porté à son comble par l'audace et le cynisme des interprétations. Le lecteur en jugera tout à l'heure.

(1)  Explication des cérémonies de l'Eglise, tom. I, Préface, pag. V.

(2)  Explication de la Messe, XVe Dissertation, tom. IV, pag. 351.

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Les principes étaient les mêmes que nous venons de signaler dans la Lettre à Jurieu ; mais du moins, dans cette Lettre, D. de Vert gardait encore quelque mesure. Il ne dissimulait plus rien dans son grand ouvrage. On prétendit même qu'il avait attendu la mort de Bossuet pour publier le premier volume, parce qu'il craignait que ce grand éveque, tout en partageant ses théories, ne trouvât qu'il avait outre-passé les bornes légitimes dans les applications.

Quoi qu'il en soit, D. de Vert s'en allait interprétant avec son système tout l'ensemble de la Liturgie, et matérialisant par les vues les plus ignobles tout ce qu'il y a de plus spirituel et de plus relevé dans les rites du catholicisme. S'agissait-il, par exemple, d'expliquer l'usage de l'encens à l'autel, D. de Vert n'attribuait cette institution qu'à la nécessité de corriger l'insalubrité de l'air dans les assemblées souterraines de la primitive Église. Préoccupé de sa découverte, il oubliait l'encens du tabernacle mosaïque, du temple de Jérusalem, l'encens que toutes les religions ont brûlé devant la Divinité en signe de prière et d'adoration, et non pour corriger l'air corrompu des temples. Cette seule assertion suffirait sans doute pour caractériser l'ouvrage de D. de Vert. Nous irons plus loin, et nous dévoilerons sans pitié les turpitudes dans lesquelles l'amour du naturalisme dans les choses sacrées peut faire descendre une âme d'ailleurs honnête et religieuse à sa manière.

Nous dirons donc qu'aux yeux du trésorier de Cluny, « l'immersion du baptême prend son origine dans la coutume de laver les enfants, au moment de leur naissance, pour des raisons physiques; que les vues spirituelles et symboliques de saint Paul, qui ont pour objet de représenter l'ensevelissement du fidèle avec Jésus-Christ comme signifié par l'immersion, ne sont point la cause et le principe de cette immersion, ne paraissant point

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qu'elles soient en effet entrées dans le dessein de son institution ; mais c'est au contraire l'immersion qui a donné lieu à ces idées (1).   »

Si le chrétien baptisé reçoit l'onction du chrême en sortant de l'eau, D. de Vert nous dit « que cette onction n'était point une pratique particulière à l'Église. On sait que chez toutes les nations, surtout parmi les Juifs et les Orientaux, comme après s'être lavé et baigné, l'eau dessèche et ride la peau, on avait soin de frotter d'huile les parties qui avaient été mouillées, d'où vient que l'onction est presque toujours jointe aux bains dans l'Écriture. C'est pour ce sujet que les femmes en plusieurs lieux, après avoir fait la lessive, se frottent aussitôt les mains et les bras d'huile, pour empêcher, disent-elles, que la peau ne se ride (2). »

Tout le monde sait que les nouveaux baptisés étaient, pendant huit jours, revêtus de robes blanches, et qu'il est resté encore un vestige de cet usage dans les rites actuels du baptême. Voici, suivant D. de Vert, l'origine présumée de ce rite : « Il y a quelque apparence que le linge dont on s'enveloppait pour s'essuyer, se tourna bientôt en un vrai vêtement blanc (3). » Le cierge qu'on mettait et qu'on met encore dans la main du baptisé, « ne servait d'abord, selon toutes les apparences, qu'à éclairer les néophytes pour aller des fonts à l'autel (4). » Le cierge pascal lui-même n'a été établi que pour éclairer physiquement, et, si on l'ôte enfin tout à fait à l'Ascension, c'est qu'il ne peut pas toujours durer, et que le mot assumptus, par où finit l'évangile de ce jour, détermine à a enlever alors cette lumière et à la retirer (5). »

(1)  Tome II, page XVI.

(2)  Ibid., p. 386.

(3)  Ibid., p. 379.

(4)  Ibid., p. 399.

(5)  Ibid., p. 34.

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Dom de Vert veut-il expliquer la cérémonie de l'onction dans la consécration d'un évêque, il fait dériver les formes rituelles les plus graves de la nécessité de mettre les gestes d'accord avec les paroles. A l'endroit de ces mots : Comple in sacerdote tuo ministerii tui summam et ornamentis totius glorifications instructum, cœlestis unguenti  rore sanctifica,   on fait  à  l'évêque  élu des  onctions sur la tête.......  C'est-à-dire,   suivant   notre système et notre idée, que pour rendre encore plus sensible et plus palpable la signification du mot unguenti,. et l'exprimer par l'action même, on aura fait une onction à l'évêque; et on la lui aura faite à la tête, à l'occasion de ces autres paroles : Hoc copiose in caput ejus influat. A ces autres paroles : Unguentum in capite quod descendit in barbam, etc., on lui a oint les mains, vraisemblablement à cause du mot descendit qui aura déterminé à faire descendre et découler sur les mains l'huile d'abord répandue sur la tête (1). »

Les rites sacramentels de l'extrême-onction sont soumis au même système d'explication rationaliste. « Comme en priant pour les malades, dit D. de Vert, on demandait toujours de l'adoucissement à leurs maux, aussi ne manquait-on guère d'employer en même temps des lénitifs, et d'adoucir en effet les parties malades par des onctions d'huiles; ce qui provenait de l'ancienne tradition des Juifs, qui souvent aussi joignaient- les actions aux paroles. Bien plus, les prières de l'extrême-onction, telles qu'elles se trouvent dans les plus anciens rituels ou sacramentaires, tendant au soulagement du corps aussi bien qu'à la guérison de l'âme, attiraient aussi par conséquent des onctions sur toutes les parties malades, réduites communément dans la suite aux organes des  cinq sens, et encore aux pieds et aux reins (2). »

(1) Tome II, pag. 156-159

(2) Ibid. 66-68

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Mais comment notre auteur eût-il consenti à reconnaître du mystère dans l'institution primitive des rites sacramentels, quand les actions même de Jésus-Christ, les plus miraculeuses, et en même temps les plus mystiques, ne lui donnent que des idées grossières dignes des docteurs protestants d'outre-Rhin? Dom de Vert traite-t-il du miracle de la guérison du sourd-muet et de l'aveugle-né, que l'Église a toujours considérée comme un des grands symboles de l'Évangile, voici les explications simples, littérales et historiques qu'il en donne : « On sait qu'un peu de terre détrempée avec de la salive était une manière d'onguent ou cataplasme que les anciens appliquaient sur les parties malades ; c'était, au rapport de Plutarque, un de leurs cathartiques. Surtout ils regardaient la salive comme ayant d'excellentes qualités et une vertu spécifique, ainsi que nous l'apprend Pline, au livre XXVIII de son Histoire naturelle, chap. IV. Le Fils de Dieu se servit donc apparemment, dans la guérison du soud-muet et de l'aveugle-né, de salive, comme d'une espèce de médicament qui pouvait être usité alors pour les maladies des yeux, des oreilles et de la langue (1). »

Dom de Vert convient, cependant, que Jésus-Christ fortifia ce prétendu remède appliqué à un sourd-muet et à un aveugle-né,  de la vertu de sa toute-puissance ; mais il ne lui vient même pas en pensée que ce collyre usitée il est vrai, chez les anciens, et hors de toute proportion avec les effets qu'on en attendait, pouvait bien déjà renfermer un symbole, antérieurement à l'application qu'en fit le Sauveur. Le lecteur doit sentir qu'il nous est impossible de réfuter ici ces étranges interprétations ; le développement de la doctrine des Pères sur le symbolisme demanderait trop de place, et d'ailleurs nous aurons à y

(1) Tome II, pag. 46 et 47.

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revenir. Citons encore quelques-unes des découvertes de l'école rationaliste, dans l'Église de France, au XVIII° siècle. Il faut avouer qu'aujourd'hui, nous catholiques français, nous valons mieux sous ce rapport que nos pères. Si nous ignorons beaucoup, du moins nous ne blasphémons pas ce que nous ignorons.

L'insufflation et l'imposition des mains, ces deux rites évangéliques qui tiennent à ce qu'il y a de plus profond dans l'économie du christianisme, ne sont pas traités avec plus de respect et d'intelligence par D. de Vert. « L'insufflation, dit-il, n'est qu'un pur geste déterminé par le terme aspira, ou spiritus ; c'est-à-dire, une action qui n'a d'autre effet que d'accompagner certaines paroles, dont la lettre est l'expression même de cette action. Tel est le souffle que le Fils de Dieu répandit sur ses disciples, en leur donnant le Saint-Esprit (1). » Quant à l'imposition des mains, voici comment l'explique notre auteur : « Toute prière qui se fait sur quelque créature présente, demande naturellement d'être accompagnée de l'imposition des mains, comme pour désigner et marquer en même temps, par ce geste et cet attouchement, de quelle personne on parle, et que c'est de celle-là même qu'on touche : que c'est elle qu'on a dessein de bénir, et pour qui, en effet, on prie, et non pour une autre ; en un mot, pour déterminer et fixer palpablement et sensiblement, et, si j'ose hasarder ce mot, individualiser le sujet (2). »

Nous ne finirions pas, si nous voulions approfondir les étranges interprétations par lesquelles le trésorier de Cluny semble avoir pris à tâche de déshonorer les cérémonies de la religion. Nous répugnons à raconter en détail comment il ose avancer que Jacob, consacrant avec l'huile la pierre  qui devait servir de   monument de la

(1)  Tome II, pag.  125-126.

(2)  Ibid., p. 13o.

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vision céleste dont il avait été favorisé, n'avait point d'autre intention, en accomplissant ce rite, que de reconnaître le lieu de la vision quand il repasserait par là (1) ; que s'il est permis de manger de la viande le jour de Noël, quelque jour que tombe cette fête, c'est par allusion à l'Incarnation du Verbe qui s'est fait chair (2); que si on se prosterne, durant la lecture de la Passion, à l'endroit où il est dit que le Sauveur expira, c'est qu'on se laisse aller à terre, et on incline et baisse la tête, à la manière de ceux qui expirent et qui tombent morts (3) ; que si on se met à genoux, au mot, ou plutôt, après le mot descendit du Credo, il est aisé de s'apercevoir que cette cérémonie n'est que l'effet de l'impression du son et de la lettre du mot descendit, car c'est en quelque sorte descendre que de s'agenouiller (4); que si le prêtre, se revêtant des habits sacrés pour célébrer le saint sacrifice, croise l'étole sur sa poitrine, c'est afin que les deux bandes, venant à se rencontrer vers le haut de la poitrine, pussent couvrir l'aube, à l'endroit où l'ouverture de la chasuble laisse un vide, et qu'ainsi tout fût de même parure (5); que si on place le pape sur l'autel, dans la cérémonie de son exaltation, c'est afin que ses pieds, étant ainsi à une hauteur raisonnable, se trouvent par conséquent plus à portée d'être commodément baisés par ceux qui vont à l'adoration (6); que si, à la fin de chaque nocturne, le choeur, qui était assis pendant les leçons, se lève au Gloria Patri du dernier répons, ce n'est point, comme dit saint Benoît dans sa règle, ob reverentiam sanctissimœ Trinitatis ; mais on se lève ainsi pour s'en aller et sortir du chœur,

(1)  Tome II, pag. 64.

(2)  Ibid., p. 11.

(3)  Ibid., p. 22.

(4)  Tome I, p. 155.

(5)  Tome II, p.  384.

(6)  Ibid., p. 187.

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parce qu'on en sortait autrefois à la fin de chaque nocturne, etc., etc., etc.

Qu'on s'imagine l'effet que dut produire l'apparition d'un pareil ouvrage dans les premières années du siècle rationaliste. Il en fut tiré plusieurs éditions, et bien qu'il ne fût- lui-même que le résultat des doctrines de l'école française du  XVII° siècle,  il  influa  comme   cause   sur l'époque qui le vit paraître au jour. Désormais, on ne pouvait plus faire attention au symbolisme de la Liturgie,  sans courir le risque de passer pour vide de science ou pour un homme attaché aux imaginations mystiques des bas siècles. Les livres liturgiques, refaits de toutes parts d'après un type conçu par ces hommes sans tradition ni symbolisme, n'avaient plus en effet de mystères à garder ; les cérémonies, devenues de simples usages tout humains, n'avaient bientôt plus d'autre importance dans l'Eglise qu'elles n'en ont dans les cours et les assemblées séculières; l'Église catholique, se vidant peu à peu de ses mystères,  tendait à  ne plus devenir qu'un temple où, comme nous allons voir tout à l'heure, on n'entendrait plus une langue sacrée. En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer comment il advint que la France,  pays où la science liturgique avait été cultivée encore avec tant d'éclat dans la seconde moitié  du XVII° siècle, vit cette science pâlir et s'éteindre dans le siècle suivant. Si quelques écrivains doivent encore se montrer à nous comme les dignes anneaux de la grande chaîne que nous avons déroulée    jusqu'ici   avec   tant   de   complaisance,   nous aurons le bonheur de pouvoir signaler en eux le zèle de la maison de Dieu, et une généreuse opposition aux scandales de leur temps. Parmi eux, nous désignerons tout d'abord comme adversaires de D. Claude de Vert et du naturalisme dont il fut l'apôtre, l'illustre prélat Joseph Languet, et le P. Pierre Le Brun, de l'Oratoire, dans son excellente Explication de la messe.

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Languet n'était point encore monté sur le siège de Sens, du haut duquel nous l'avons vu foudroyer, avec tant de zèle et de doctrine, les innovations du Missel de Troyes, lorsqu'il dénonça aux catholiques les honteuses et sacrilèges  tendances  du système  de dom  de Vert.  Ce  fut en 1715, au moment même où il allait être appelé par Louis XIV au siège de Soissons, qu'il déposa ses réclamations en faveur des traditions liturgiques, dans un ouvrage assez court, mais substantiel, intitulé : Du véritable esprit de l'Église dans l'usage de ses cérémonies, ou Réfutation du Traité de dom de Vert. Ce livre est écrit avec chaleur, comme il convenait au sujet et aux périls que courait la doctrine. C'était bien là le cas de répéter ce que  Bossuet avait dit avec raison dans une autre circonstance, qu'il ne s'agissait de rien moins que de la Religion tout entière. C'était « une de ces occasions, dit Languet, dans sa préface, où le lévite doit s'armer, sans égard, pour défendre le sanctuaire du Seigneur qu'on a entrepris de dépouiller de sa beauté, en défigurant ses mystères !  On ne pouce vait se borner à une réfutation froide et à des preuves languissantes, en écrivant contre un homme qui impose par son air décisif, par les applaudissements qu'il donne à ses frivoles conjectures, et par le ridicule qu'il semble vouloir répandre sur ce que nos cérémonies ont de plus respectable. Le monde, d'ailleurs, est plein d'esprits forts qui, ennemis du mystère, autant que du prodige, et de tout ce qui peut en quelque manière captiver la raison, reçoivent avec avidité les maximes qui paraissent favoriser  leur  incrédulité. Le mépris des allusions pieuses des rubricaires réjouit ces  incrédules.

Ils  s'en autorisent dans les railleries qu'ils en font, et c'est avec joie qu'ils croient trouver de quoi justifier à eux-mêmes le peu de cas qu'ils ont coutume de faire de tout ce qu'on appelle mystique, ou symbole, qui ne sert qu'à nourrir la piété. Il faut les détromper, ou les confondre.

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Il faut arracher les armes à celui qui leur en a fourni, et faire sentir tout le ridicule de ses principes. Comment le peut-on faire sans employer cette vivacité de style qu'une juste indignation inspire, et qui ne sert qu'à donner plus de jour et de grâce à la vérité ? Si l'auteur te qu'on attaque est mort, son livre ne meurt point. Il vit entre les mains du public. Les hommes avides de la nouveauté en ont déjà épuisé deux éditions. Non-seulement les incrédules s'en autorisent, mais les hérétiques même et croient y trouver de quoi s'armer contre nous, et de quoi insulter à nos théologiens et à nos mystiques. Ce n'est pas avec une réfutation languissante qu'on vient à bout de détruire les préventions, de confondre les esprits forts, de désarmer les hérétiques, et de réveiller le zèle de ceux qui aiment la religion. »

La discussion de Languet est lumineuse et concluante; mais l'espace nous manque pour analyser son travail. Nous nous bornerons donc à relater ici quatre points principaux auxquels il ramène toute la question, et qu'il se propose, dans sa préface, comme l'objet de toute sa démonstration, savoir :

« Premièrement, que de tout temps l'esprit de toutes les religions du monde et en particulier celui de l'Église de Jésus-Christ, a été d'instituer des cérémonies par des raisons de culte et de symbole, et que c'est par cette vue que l'Église a institué la plupart des siennes.

« 2° Que si, dans l'administration des sacrements, ou dans la solennité des offices de l'Église, il y a quelques cérémonies qui ne doivent leur origine qu'à la nécessité, ou à la bienséance, il y en a du moins autant, et même encore plus, qui n'ont d'autres raisons d'institution que cet esprit allégorique et symbolique, que M. de Vert ne peut souffrir.

« 3° Que lorsque l'Église a retenu des cérémonies qui

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doivent leur première origine à la nécessité, elle ne l'a pas fait par hasard, ou par pure habitude, mais parce qu'elle a vu que les fidèles pourraient tirer du fruit des sens figurés et instructifs qu'elle y avait attachés.

« 4° Que plusieurs de ces sens allégoriques, ou symboliques, ne doivent point être regardés comme des idées pieuses de quelques mystiques; mais qu'ils sont adoptés par l'Église entière, par la tradition la plus ancienne, et confirmés par le langage de tous les auteurs ecclésiastiques. »

Telle est la synthèse de Languet sur le symbolisme ; on peut l'étendre sans doute à de plus vastes proportions ; mais telle qu'elle est, il eût été grandement à désirer que les Français, au XVIII° siècle, s'y fussent tenus. Ce n'est pas une médiocre gloire à Languet d'avoir élevé la voix dans cette circonstance, en faveur des antiques traditions de notre culte, qu'il devait bientôt défendre sur un autre terrain. Ce grand prélat vit d'un coup d'œil tous les plans de la secte janséniste, et ne se lassa jamais de dénoncer au peuple fidèle les manœuvres diverses qu'elle essaya ; que sa mémoire demeure donc à jamais en vénération à tous les vrais catholiques !

Pendant que les jansénistes de France tendaient des pièges honteux à la simplicité des fidèles et inoculaient sourdement le génie du calvinisme par des changements dans l'antique Liturgie, par le mépris déversé sur l'élément mystique des cérémonies, par la récitation du canon à haute voix, en Hollande, ils tiraient plus hardiment les conséquences de leurs principes. On doit savoir que, trahissant les intérêts de la foi et du Saint-Siège, de Néercassel, évêque de Castorie et vicaire apostolique dans les Provinces-Unies, avait semé des doctrines hétérodoxes au milieu du troupeau qui lui était confié, et jeté ainsi les premiers fondements de cette société janséniste qui est devenue depuis la petite église d'Utrecht. Étant mort en

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1686, Codde, oratorien comme lui, fut choisi pour lui succéder, sous le titre d'archevêque de Sébaste, et parut tout aussitôt vouloir continuer le système de son prédécesseur. Il suffira de dire que ce prélat fut déposé par Clément XI, qui défendit aux catholiques de Hollande de prier pour lui après sa mort, arrivée en 1710. Entre autres innovations qui eurent lieu sous son gouvernement, l'une des principales fut l'emploi de la langue vulgaire dans l'administration des sacrements. Plusieurs prêtres hollandais se permirent cet énorme attentat, et toute la mission des Provinces-Unies retentit du scandale qu'il causa (1). Mais ce grand fait, qui est le couronnement des efforts de la secte, comprimé d'abord, prit bientôt de l'importance, et nous allons en marquer la suite dans cette histoire. De ce moment où nous l'enregistrons accompli, que le lecteur veuille bien le considérer comme le centre de toute l'innovation liturgique, centre désiré, cherché, rarement atteint; il aura la clef de notre histoire.

Pendant que les jansénistes de Hollande levaient ainsi le masque, en abdiquant la langue sacrée, la langue de Rome; moins libres qu'eux, mais non moins zélés pour l'avancement du calvinisme, des prêtres français, aux portes de Paris, prostituaient la Liturgie aux plus énormes innovations, sous les yeux du cardinal de Noailles, qui se gardait bien de fermer la bouche à ces prophètes d'un nouveau genre.

Le docteur Nicolas Petitpied, celui même qui devait plus tard prêter le secours de son savoir liturgique à Bossuet, évêque de Troyes, étant de retour de Hollande, où son opiniâtreté dans l'affaire du Cas de conscience l'avait fait exiler, vint établir son domicile dans le village d'Asnières, aux portes de Paris. Jacques Jubé, curé de cette paroisse, zélé janséniste, l'accueillit avec joie, et ils

(1) D'Avrigny.   Mémoires  chronologiques et dogmatiques pour servir à l'Histoire ecclésiastique, depuis 1600 jusqu'en 1716. Tom.IV, page 214.

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concertèrent ensemble le plan d'une nouvelle Liturgie qui, tout en conservant les avantages des livres de l'édition de Harlay, quant à l'isolement à l'égard de Rome, offrît un modèle vivant de la transformation qu'on projetait. Le Missel de Troyes que Petitpied rédigea depuis, n'était, comme on va le voir, qu'une initiation, pour ce diocèse, aux mystères de la Liturgie plus parfaite que l'église d'Asnières avait vu célébrer.

Un seul autel s'élevait dans cette église, décoré du nom d'autel dominical, parce qu'on n'y devait célébrer que les dimanches et fêtes. Hors le temps de la messe, cet autel était tout aussitôt dépouillé, comme ils le sont tous, dans l'Eglise latine, le jeudi saint, après l'office du matin. Au moment d'y célébrer les saints mystères, on le couvrait d'une nappe, et alors même il n'y avait ni cierges ni croix. Seulement, en marchant à l'autel, le prêtre était précédé d'une grande croix, la même qu'on portait aux processions et la seule qui fût dans l'église. Arrivé au pied de l'autel, il disait les prières d'ouverture auxquelles le peuple répondait à voix haute. Puis il allait s'asseoir dans un fauteuil, du côté de l'épître, et là il entonnait le Gloria in excelsis et le Credo, sans les réciter ni l'un ni l'autre, pas plus que l'épître ni l'évangile. Il disait seulement la collecte; mais, en général, il ne proférait aucune des formules que chantait le chœur. Le pain, le vin et l'eau étaient offerts au célébrant, en cérémonie ; en quoi il n'y avait rien de répréhensible, cet usage s'étant conservé jusqu'à cette époque, dans plusieurs églises de France ; mais, à cette offrande de la matière du sacrifice, on joignait celle des fruits de la saison, qu'on plaçait sur l'autel, malgré l'inconvenance de cette pratique.

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