Institutions liturgiques (page 8)
Pour célébrer ainsi les louanges de Dieu, les Chrétiens se réunissaient aux heures que nous venons de marquer; mais : c'était principalement à celle qui précédait le lever de la lumière. Ils veillaient dans la psalmodie, et, tournés vers l'Orient, ils se tenaient prêts à saluer de leurs chants le divin Soleil de justice, dont le soleil visible a toujours été l'image dans les monuments de la Liturgie universelle.
Dès l'an 104, Pline le jeune, écrivant à Trajan pour le consulter sur la conduite à tenir à l'égard des Chrétiens, atteste que les réunions religieuses de cette nouvelle secte
(1) Vid. la note B.
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avaient lieu avant le lever du jour, et qu'on y chantait des hymnes au Christ comme à un Dieu (1). Tertullien appelle fréquemment les assemblées des Chrétiens : Antelucani cœtus. Toutefois on les tenait aussi à d'autres heures; car saint Cyprien atteste que l'on faisait l'offrande eucharistique dans l'après-midi aussi bien que le matin, quoiqu'il estime meilleur de la faire le matin (2).
Les jours de fête observés durant les trois premiers siècles, étaient, outre la Commémoration de la Passion, de la Résurrection et de l'Ascension de Jésus-Christ, et la Descente du Saint-Esprit, jours que nous avons mentionnés dans le chapitre précédent : la Nativité du Sauveur, le vingt-cinquième jour du neuvième mois, et son Epiphanie, le sixième jour du dixième mois (3) ; à quoi il faut ajouter l'anniversaire du trépas glorieux des Martyrs. On notait avec le plus grand soin le jour auquel ils avaient souffert, et ce jour devenait annuellement un jour de fête et de réunion religieuse, auquel on offrait des oblations et des sacrifices, ainsi que l'atteste très-clairement saint Cyprien (4).
(1) Affirmabant autem hanc fuisse summam vel culpa; suae vel erroris, quod essent soliti stato die ante lucem convenire, carmenque Christo, quasi Deo, dicere secum invicem. (C. Plinii Secundi Bithyniœ Proprœtoris ad Trajan. Relatio).
(2) S. Cyprian. Epist. LXIII.
(3) Dies festos observate, fratres ; ac primum quidem diem Domini Natalem , qui a vobis celebretur vigesima quinta noni mensis. Post hune diem, dies Epiphaniee sit vobis maxime honorabilis, in quo Dominus nobis divinitatem suam patefecit ; is autem agatur sexta decimi mensis. (Constit. Apost., lib. V, cap. XIII.)
(4) Denique et dies eorum quibus excedunt annotate, ut commemorationes eorum inter memorias martyrum celebrare possimus : quamquam Tertullus fidelissimus et devotissimus frater noster, pro caetera sollicitudine et cura sua quam fratribus in omni obsequio operationis impertit, qui nec illi circa curam corporum deest, scripserit et scribat, ac significet mihi dies quibus in carcere beati fratres nostri ad immortalitatem gloriosa; mortis exitu transeunt. Et celebrentur hic a nobis oblationes et sacrificia ob commemorationes eorum, quae cito vobiscum, Domino protegente, celebrabimus. (Epist. XII, pag. 188.)
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Longtemps avant lui, l'Église de Smyrne, dans sa mémorable lettre sur le martyre de son évêque saint Polycarpe, avait pratiqué cet usage, disant qu'elle espère, par le secours du Seigneur, célébrer annuellement le jour Natal de son martyre (1). On voit avec quel soin elle remarque non-seulement le mois, mais le jour, mais l'heure de cette glorieuse confession (2). Ainsi le calendrier de l'Église chrétienne allait s'enrichissant de jour en jour, au moyen des fêtes commémoratives des mystères du salut du monde, et aussi par l'accession des nouveaux triomphes remportés par ses enfants.
Les lieux de réunion étaient, dans les moments de persécution, les Cimetières ou Catacombes dans lesquels reposaient les Martyrs ; mais, dans les intervalles de paix, ces sombres asiles recevaient encore la prière des Chrétiens aux jours anniversaires de la mort des soldats du Christ (3). On s'assemblait également dans des maisons particulières, consacrées par leurs possesseurs au nouveau culte, comme à Rome, par exemple, la maison du sénateur Pudens. On peut voir, dans le dialogue de Lucien intitulé Philopatris, que les salles dans lesquelles se réunissaient les fidèles étaient quelquefois somptueusement décorées (4). Mais les Chrétiens
(1) Quo etiam loci nobis ut fieri poterit congregatis, in exsultatione ac gaudio, prabebit Dominus natalem martyrii ejus diem celebrare, tum in memoriam eorum qui certamina pertulerunt, tum in venturorum hominum exercitationem et alacritatem. (Epist. Eccles. Smyrnens.,apud Ruinart, Acta sincera martyrum.)
(2) Martyrium autem passus est beatus Polycarpus Xanthici mensis ineuntis die secundo, ante septimum kalendas maias, magno sabbato, hora octava. (Ibidem.)
(3) Nous nous proposons de donner dans nos Origines de l'Eglise Romaine, aux tomes II et suivants, tout ce qui a rapport aux Catacombes et aux usages religieux auxquels les premiers Chrétiens les firent servir. Nous sommes contraint d'abréger considérablement cette histoire rapide de la Liturgie et de ses formes, et d'indiquer les notions plutôt que de les épuiser.
(4) On peut voir le passage de Lucien au premier volume de nos Origines de l'Église Romaine, page 273, Nous traitons à cet endroit cette importante question d'une manière assez spéciale; mais nous nous proposons de la suivre dans toute son étendue et dans tous ses détails dans les volumes suivants du même ouvrage.
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avaient aussi des temples proprement dits pour l'accomplissement de leurs pratiques liturgiques. Eusèbe nous apprend que les édits de Dioclétien portaient injonction de les détruire par tout l'empire : ils existaient donc. Bien plus, nous savons par Origène que l'un des effets de la persécution de Maximin, laquelle commença en 236, fut l'incendie des églises (1), que Je même auteur dit ailleurs avoir dès lors existé dans toute l'étendue de l'Empire (2).
Il serait impossible aujourd'hui d'assigner, d'une manière précise, la forme de ces sanctuaires primitifs. Sauf certaines salles des Catacombes, ornées de peintures et de mosaïques, dont plusieurs remontent aux deuxième et troisième siècles, il n'est rien resté de ces lieux saints, témoins des assemblées religieuses des Chrétiens du premier âge ; mais on peut conjecturer, avec une apparence de raison, que les premiers temples qu'on éleva à la paix de l'Église, et dont la description si pompeuse est parvenue jusqu'à nous, durent s'élever sur le modèle de ceux qui les avaient précédés. La conversion des empereurs au Christianisme n'avait pu amener d'autres habitudes liturgiques, et la forme qui semblait la meilleure pour ces édifices, sous Dioclétien et Galerius, devait certainement encore
(1) Scimus autem et apud nos terras motum factum in locis quibusdam et factas fuisse quasdam ruinas, ita ut qui erant impii extra fidem, causam terras motus dicerent Christianos, propter quod et persecutiones passas sunt Ecclesias et incensas sunt. (Origen., Tractat. XXVIII in Matthaeum.)
(2) Olim quidem in uno Hierosolymas loco unum erat torcular ubi coacti preces emittebant, cujus meminit Esaias his verbis : Et œdificavi turrim et protorcular fodi in illa. Turris vero templum significat, protorcular autem altare. Verum quoniam illa se destructurum comminatus est, et re vera destruxit, pro uno postea multa constituit torcularia, Ecclesias nempe per totum orbem conditas. (Origen., in Psal., pag. 81. Hexapl. tom. I.)
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être convenable vingt ans après, sous le règne de Constantin.
La munificence des empereurs enrichit et décora somptueusement les églises du quatrième siècle ; celles des siècles précédents n'avaient pas été négligées par les fidèles. Non-seulement nous voyons qu'elles étaient dotées de revenus fixes, souvent enviés, tantôt par les proconsuls, tantôt par les clercs simoniaques ; mais d'incontestables monuments nous apprennent que les objets qui servaient au culte annonçaient une véritable opulence. Il suffit de se rappeler les Actes de saint Laurent, archidiacre de Rome(1), et aussi l'inventaire des meubles sacrés de l'église de Carthage, tel qu'il est rapporté au procès-verbal d'une enquête faite par ordre des empereurs sur l'origine du schisme des Donatistes (2).
La pompe des cérémonies devait être aussi grandement rehaussée par la présence du nombreux clergé qui se réunissait autour de l'évêque dans les grandes villes. A Rome, par exemple, au temps du Pape saint Corneille, c'est-à-dire au milieu du troisième siècle, il n'y avait pas moins de quarante-six prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes, et cinquante-deux tant exorcistes que lecteurs et portiers (3).
(1) Hunc esse vestris orgiis
Moremque et artem proditum est,
Hanc disciplinant foederis
Libent auro ut antistites.
Argenteis scyphis ferunt
Fumare sacrum sanguinem
Auroque nocturnis sacris
Adstare fixos cereos.
(Prudent. Peristephanon, in S. Laurent.)
(2) Calices duo aurei, item calices sex argentei, urceola sex argentea cucumellum argenteum, lucernas argenteas septem, cereofala duo, can delas brèves aeneas cum lucernis suis septem, item lucernas oeneas unde cim cum catenis suis, etc. (Baluz., Miscellan., tom. II, pag..93.)
(3) Ignorabat (Novatianus) unum episcopum esse oportere in Ecclesia Catholica, in qua tamen sciebat presbyteros quidem esse quatuor et quadraginta, septem autem diaconos, totidemque subdiaconos, acolythos duos et quadraginta, exorcistas et lectores cum ostiariis duos quinquaginta. (S. Cornel., Epist. ad Fabium Antiochen., n° 3, col. 150, apud Constant.)
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Lorsque la plupart de ces ministres entouraient l'autel, il devait sans doute paraître environné de quelque majesté : aussi voyons-nous saint Cyprien employer fréquemment ce terme d'autel, comme nous ferions aujourd'hui : jusque-là que, parlant de la consécration de l'huile sainte, il dit clairement que, pour opérer ce rite sacré, il est besoin à la fois et d'un autel et d'une église (1). Et ailleurs: « Parce qu'il plaît à Novatien, dit-il, d'ériger un autel et d'offrir des sacrifices illicites, nous faudra-t-il nous passer d'autel et de sacrifices, pour ne point avoir l'air de célébrer les mêmes mystères que lui (2) ? » Dans la même épître, qui est adressée à Jubaien, le saint Évêque de Carthage parle avec emphase de la Chaire de l’Evêque, siège inaliénable établi dans chaque église, au centre de l'abside, et sur laquelle l'élu de l'Esprit-Saint pouvait seul s'asseoir. On a trouvé de ces chaires au fond même des Catacombes ; on y a gardé jusqu'à nos jours celle sur laquelle fut massacré le Pape saint Etienne, et qui portait encore les traces de son sang. La basilique de Saint-Pierre conserve encore aujourd'hui la Chaire du prince des Apôtres. Mais ce genre de détails appartient à nos Origines de l'Église romaine.
Sur cet autel dont nous venons de parler, s'offrait le Sacrifice des Chrétiens; car la Fraction du pain est désormais désignée sous ce nom, dans les écrits des Pères qui succèdent aux écrivains apostoliques. Tertullien est
(1) Porro autem Eucharistia est unde baptizati unguntur, oleum in altari sanctifcatum. Sanctificare autem non potuit olei creaturam qui nec Altare habuit, nec Eçclesiam. (Epist. LXX, pag. 301.)
(2) Aut quis Novatianus altare collocare, et sacrificia offerre contra fas lititur, ab altari et sacrifiais cessare nos oportet, ne paria et similia cum illo celebrare videamur ? (Epist. ad Jubaianum de hœreticis baptizandis.)
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formel (1) ; saint Cyprien ne l'est pas moins (2) ; il explique même, avec profondeur et éloquence, comment le Christ, préfiguré par Melchisédech, a offert une hostie dont l'oblation se continue dans l'Eglise (3), et il affirme que, de son temps, les prêtres offraient chaque jour le sacrifice à Dieu (4). Sans doute, nous regarderions comme une chose précieuse un recueil liturgique qui renfermerait la forme exacte du sacrifice, des sacrements et sacramentaux à l'usage des trois premiers siècles : mais, comme ce recueil n'existe pas pour nous autrement que dans l'ensemble des formules essentielles, qui n'ont pu changer, parce qu'elles sont universelles et, partant, divines ou du moins apostoliques, nous nous contenterons de produire ici certaines particularités racontées par les écrivains du second et du troisième siècle.
Commençons par la description des assemblées chrétiennes au jour du dimanche, telle qu'elle est présentée aux empereurs par l'Apologiste saint Justin, au second siècle du Christianisme. L'extrême réserve gardée dans ce récit laisse sans doute beaucoup à désirer, mais l'ensemble qu'il offre n'en sera pas moins agréable et utile au lecteur.
« Le jour du soleil, tous ceux qui habitent soit la ville,
(1) Quae oratio cum divortio sancti osculi integra... quale sacrificium est a quo sine pace receditur. (De oratione, cap. XIV.)
Nonne solemnior erit statio tua, si et ad aram steteris ? Accepta Corpore Domini, et reservato, utrumque saivurrr est, et participatio sacrifiai, et executio officii. (Ibidem.)
(2) Nam si Jesus Christus Dominus et Deus noster ipse est summus sacerdos Dei Patris, et sacrificium Patri seipsum primus obtulit, et hoc fieri in sui commemorationem praecepit ; utique ille sacerdos vice Christi vere fungitur, qui id quod Christus fecit, imitatur ; et sacrificium verum et plénum tune offert in Ecclesia Deo Patri, si sic incipiat offerre, secundum quod ipsum Christum videat obtulisse. (Epist. LXIII, pag. 28I.)
(3) Ibidem, pag. 277.
(4) Ut sacerdotes qui sacrificia Dei quotidie celebramus, hostias Deo et victimas praeparemus. (Epist. LVII, pag. 253.)
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soit la campagne, se rassemblent dans un même lieu, et là, on lit les Commentaires des Apôtres et les écrits des Prophètes, autant que l'heure le permet. Ensuite, quand le lecteur s'est arrêté, celui qui préside fait à l'assistance a une admonition et exhortation à imiter de si beaux exemples ; après quoi nous nous levons tous ensemble et nous faisons les prières. Ces prières étant finies, on apporte le pain et le vin mêlé d'eau. Alors celui qui préside fait entendre avec force les prières et les actions de grâces, et le peuple avec acclamation répond : Amen. On fait la distribution des choses sur lesquelles il a été rendu grâces, à chacun de ceux qui sont présents, et on les » envoie aux absents par les diacres. On fait ensuite une collecte : ceux qui sont riches donnent librement ce qu'ils veulent, et on dépose le tout aux mains de celui qui préside, et sa charge est de subvenir aux orphelins et aux veuves, à ceux qui sont dans le besoin pour maladie ou toute autre raison, à ceux qui sont dans les liens et aux voyageurs et pèlerins. Nous nous réunissons ainsi au jour du soleil, tant parce que c'est le premier jour, celui auquel Dieu ayant dissipé les ténèbres et remué la matière, créa le monde, que parce qu'en ce même jour, Jésus-Christ notre Sauveur est ressuscité d'entre les morts. La veille du jour de Saturne, ils le crucifièrent, et le lendemain de ce même jour, c'est-à-dire le jour du soleil, se manifestant à ses Apôtres et à ses Disciples, il enseigna les choses que nous venons de vous exposer (1). »
Dans un autre endroit de la même apologie, saint Justin donne d'autres détails qui complètent les précédents : parlant du Baptême et des rites qui l'accompagnent, il en achève la description par celle du divin sacrifice auquel assiste le néophyte.
« Lorsque nous avons ainsi lavé celui qui vient de rendre
(1) Vid. la Note D.
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témoignage de sa foi en notre doctrine, nous le conduisons vers ceux qui sont appelés frères, afin d'offrir des prières communes et pour nous-mêmes, et pour celui qui vient d'être illuminé, et pour tous les hommes, afin qu'arrivant à la connaissance de la vérité, ils deviennent dignes de participer à la même grâce. Quand les prières sont finies, nous nous saluons par le baiser. Ensuite on apporte à celui qui préside, le pain et la coupe de vin mêlé d'eau. Celui-ci les ayant reçus, rend gloire et louange au Père de toutes choses par le nom du Fils et du Saint-Esprit, et accomplit une longue Eucharistie, ou Action de Grâces, pour ces mêmes dons que nous avons reçus du Père. Quand il a achevé les prières de l'Eucharistie, tout le peuple crie : Amen. Or Amen en langue hébraïque équivaut à Fiat. Celui qui préside ayant terminé les prières, et le peuple ayant répondu, ceux que nous appelons diacres distribuent le pain, le vin et l'eau sur lesquels on a rendu grâces, afin que chacun de ceux qui sont présents y participent, et ils ont aussi le soin de les porter aux absents (1). »
Dans ce récit succinct, nous voyons clairement exposé tout l'ensemble du sacrifice eucharistique, tel qu'il est encore aujourd'hui. Le jour du dimanche est celui de l'assemblée générale ; la messe dite des Catéchumènes a lieu, comme aujourd'hui, par la lecture des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Vient ensuite l'Homélie, adressée à l'assistance par le pontife, en manière de commentaire sur les lectures que l'on vient défaire. Après l'Homélie, l'assistance se lève, et ont lieu les prières pour les besoins de l'Église et du monde entier, qui sont placées dans toutes les Liturgies avant la Consécration. La Consécration est, comme aujourd'hui, précédée de l'Action de Grâces, qui est une formule longue, prolixa, à laquelle appartient
(1) Vid. la Note D.
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spécialement le nom d'Eucharistie : c'est le Canon. Les réponses du peuple par acclamation, le baiser de paix, la communion, le ministère des diacres, tout le sacrifice en un mot, se trouve exposé comme en abrégé dans cet admirable et touchant récit, malgré l'attention de l'Apologiste à ne pas révéler les mystères au-delà d'une certaine mesure qui lui a été permise.
Les Chrétiens de cette époque prenaient part aux prières de l'Église, en se tournant vers l'Orient, et tenant les mains étendues en forme de croix ; geste que l'Église latine a retenu pour le prêtre, durant la plus grande partie du sacrifice, et qui est si expressivement rendu sur les peintures des Catacombes romaines. Tertullien en explique le mystère en son livre de la Prière (1).
De même que nous avons emprunté à saint Justin la description du Sacrifice de l'Église primitive, nous rapporterons ici plusieurs des cérémonies qui accompagnaient le baptême à cette époque, d'après Tertullien que nous venons de citer. Voici quelques-uns des traits qu'il rapporte en passant :
Avant d'entrer au lieu où était l'eau, le Catéchumène, sous la main du pontife, protestait de sa renonciation au diable, à ses pompes et à ses anges. Ensuite il était plongé trois fois, et proférait les paroles qui appartiennent à la Tradition et non à l'Évangile. Étant levé des fonts, on lui donnait à goûter le lait et le miel, et à partir de ce jour, il devait s'abstenir du bain ordinaire, pendant toute une semaine (2). On se disposait au baptême par de fréquentes
(1) Nos vero non attollimus tantum manus, sed etiam expandimus e Dominica passione modulatum et orantes confitemurChristo. (De Oratione, cap. XII.)
(2) Ut a baptismate ingrediar, aquam adituri, ibidem, sed et aliquanto prius in Ecclesia, sub antistitis manu contestamur nos renuntiare diabolo, et pompœ. et angelis ejus. Dehinc ter mergitamur, amplius aliquid respondentes, quam Dominus in Evangelio determinavit. Inde suscepti, lactis et mellis concordiam praegustamus, exque ea die, lavacro quotidiano per totam hebdomadam abstinemus. (De corona militis, cap. in.)
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oraisons, par des jeûnes, des génuflexions, et par la confession secrète des péchés (1). Le temps d'administrer solennellement ce grand Sacrement était la fête de Pâques et celle de la Pentecôte (2). Enfin on ne finirait pas si l'on voulait rappeler ici tout ce que cet auteur énumère, dans ses divers écrits, de rites et d'observances relatives à l'administration de ce premier sacrement des Chrétiens.
Nous n'entreprendrons donc point de faire le dépouillement des richesses liturgiques dont sont remplis les écrits de Tertullien, ces écrits si énergiques dans lesquels on retrouve au naturel les mœurs de l'Église d'Afrique. Nous nous contenterons de dire ici un mot d'après lui sur l'important sujet des funérailles des Chrétiens. On voit par un passage très-précieux de son traité De Animâ, que le Chrétien de ces premiers temps allait à la sépulture, conduit par un prêtre, et que ce prêtre confiant cette dépouille mortelle à la terre, souhaitait, comme aujourd'hui, la paix à l'âme que la suprême volonté avait momentanément séparée du corps (3). Et tel était le zèle des Chrétiens à témoigner leur foi dans la résurrection des corps, qu'ils n'avaient
(1) Ingressuros Baptismum, orationibus crebris, jejuniis et geniculationibus, et pervigiliis orare oportet, et cum confessione omnium rétro delictorum.... nobis gratulandum est, si non publiée confitemur iniquitates aut turpitudines nostras. (De baptismo, cap. XX.)
(2) Diem Baptismo solemniorem Pascha praestat; cum et Passio Domini in quam tingimur adimpleta est.....exinde Pentecoste ordinandis Iavacris latissimum spatium est..... caeterum omnis dies Domini est, omnis hora, omne tempus habile Baptismo, si de solemnitate interest, de gratia nihil refert. (Ibid., cap. XIX.)
(3) Scio feminam quamdam vernaculam Ecclesiae, forma et aetate intégra functam, post unicum et brève matrimonium cum in pace dormisset, et morante adhuc sepultura, intérim oratione presbyteri componeretur, ad primum halitum orationis, manus a lateribus dimotas in habitum supplicem conformasse, rursumque condita pace, situi suo reddidisse. (De Anima, cap. LI.)
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rien de précieux quand il s'agissait de la religion des tombeaux. « Si les Arabes, dit Tertullien au Sénat romain, si les Arabes se plaignent que nous n'achetons pas d'encens, les Sabéens, du moins, savent que la sépulture des Chrétiens consomme une plus grande quantité de leurs aromates, qu'il n'en est employé à faire fumer devant les dieux (1). »
Ce seul trait nous montre le zèle des Chrétiens pour les pratiques de leur culte, et nous révèle la splendeur de leurs cérémonies tant publiques que domestiques. Mais combien d'autres détails, combien de formules liturgiques précieuses n'aurions-nous pas encore aujourd'hui, si le secret dont furent environnés les mystères chrétiens à cette époque, eût permis leur manifestation dans des écrits publics ! Cette considération doit toujours être présente à quiconque veut écrire ou résumer quelque chose sur la Liturgie, non-seulement des trois premiers siècles, mais on pourrait même dire des trois ou quatre qui les ont suivis. Ce n'est pas ici le heu de donner les preuves de l'existence de ce secret auguste qui garda si fidèlement les traditions chrétiennes pures de tout contact profane. Les témoignages en sont trop abondants dans les écrits des Pères, soit avant, soit après la paix de l'Eglise, et personne, que nous sachions, ne conteste aujourd'hui un fait matériel aussi palpable. Seulement nous répéterons ce que nous disions tout à l'heure, savoir: que le premier résultat de ce secret pour les siècles où nous vivons, a été de rendre plus ou moins obscures certaines formes et certains accidents de la Liturgie primitive, bien qu'un assez grand nombre de parties soit encore resté en lumière, comme pour nous aider à suppléer le reste, au moyen de conjectures probables.
Toutefois, ainsi que nous l'avons dit dans le chapitre
(1) Thura plane non emimus. Si Arabise queruntur, scient Sabaei pluris et carioris suas merces Christianis sepeliendis profligari, quam diis fumigandis. (Apologet., cap. XLII.)
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précédent, nous sommes en droit strict de faire remonter à l'époque que nous décrivons en ce moment, sinon à celle même des Apôtres, le texte des Liturgies dites Apostoliques, le Canon de la Messe latine, les formules accompagnant l'administration des Sacrements ; en sorte que personne ne saurait nier raisonnablement que le style liturgique, tel qu'il est universellement exprimé dans tous ces monuments, et tel qu'il a été imité dans les siècles suivants, ne soit un produit du génie chrétien de l'époque primitive. Nous en donnerons ici une preuve qui n'a peut-être jamais été alléguée, mais qui n'en est pas moins incontestable.
Nous voyons dans les Actes des Martyrs, la plupart de ces généreux Confesseurs du Christ, au moment de consommer leur sacrifice, résumer dans une prière de style solennel leurs vœux et leurs adorations. Toutes ces formules se ressemblent, qu'elles soient proférées par des Évêques comme saint Ignace d'Antioche, par des laïques comme saint Théodote d'Ancyre, par de simples femmes, comme sainte Afra. Or rien de plus visible que l'identité du style de ces prières avec celles de l'Église dans la célébration des mystères. On pourrait donc légitimement, en s'appuyant sur l'analogie comme sur une règle de certitude, rapporter la rédaction de ces antiques formules à l'âge héroïque, à l'âge des martyrs. Mais nous nous devons de justifier notre assertion par des exemples. Nous citerons ici, dans le texte, la prière de saint Polycarpe ; le lecteur en trouvera plusieurs autres dans les Notes à la suite de ce chapitre (1). Voici cette prière :