Institutions liturgiques (page 9)
« Domine Deus omnipotens, Pater dilecti ac benedicti Filii tui Jesu Christi, per quem tui notitiam accepimus; Deus Angelorum et virtutum, ac universae creaturae. totiusque justorum generis qui vivunt in conspectu tuo ; benedico te, quoniam me hac die atque hac hora dignatus es,
(1) Vid. la Note E.
60
ut partem caperem in numero martyrum tuorum, in calice Christi tui, ad resurrectionem vitae alternas, anima? et corporis, in incorruptione Spiritus sancti : inter quos utinam suscipiar hodie coram te, in sacrificio pingui et accepto, quemadmodum prœparasti et prœmonstrasti et adimplevisti, mendacii nescius ac verax Deus. Quapropter de omnibus laudo te, benedico te, glorifico te, cum sempiterno et cœlesti Jesu Christo, dilecto tuo Filio ; cum quo tibi et Spiritui sancto gloria, et nunc et in futura secula. Amen (1). »
Une autre source qu'on ne doit pas manquer de consulter pour connaître l'état de la Liturgie dans les trois premiers siècles, est le recueil de la discipline générale de cette époque. Nous placerons en tête les Canons apostoliques, si anciens qu'on ne peut faire remonter leur rédaction définitive au-dessous du second siècle.
On y lit, au canon troisième, la défense de placer sur l'autel du miel, du lait, ou tout autre objet que la matière même du Sacrifice du Seigneur ; après quoi il est ajouté : « Qu'il ne soit permis d'offrir à l'autel rien autre chose que l'huile pour le luminaire, et l'encens au temps de la sainte oblation (2). »
Ce canon est important, principalement pour constater l'antiquité de l'usage de brûler de l'encens à l'autel ; usage du reste, qui, ayant été pratiqué dans la loi mosaïque et dans toutes les religions, devait naturellement prendre place parmi les observances chrétiennes. Si nous avons vu plus haut Tertullien affirmer que les Chrétiens n'achetaient
(1) Epist. Eccles. Smyrnens., apud Ruinart.
(2) Si quis episcopus, vel presbyter Domini de sacrificio ordinationem, alia quaedam ad altare attulerit, mel vel lac, vel pro vino siceram, vel confecta, vel aves, vel aliqua animalia, vel legumina prœter ordinationem, leponatur, praeterquam nova legumina, tempore opportuno. Ne liceat mtem aliquid aliud ad altare offerre, quam oleum ad luminare, et incensum tempore sanctœ oblationis.
61
pas d'encens, il entendait dire par là que, ne s'en servant que dans la célébration du sacrifice, par la seule main du pontife, la consommation qu'ils en faisaient était de beaucoup moindre que celle qu'en faisaient les païens, chez lesquels les simples particuliers brûlaient eux-mêmes, à toute heure, l'encens devant les mille vains objets de leur idolâtrie.
Au canon septième, le jour de la fête de Pâques, centre de la Liturgie annuelle, est fixé de manière à empêcher la communauté de pratiques avec les Juifs (1).
Au canon huitième, il est enjoint à l'évêque, au prêtre, au diacre, à tout clerc, de communier à l'oblation, à moins de raison suffisante, et ce, sous peine d'être séparé du reste du peuple (2) ; et, dans le canon suivant, on prononce la même peine contre ceux des fidèles qui, étant entrés dans l'Église, et ayant entendu la lecture des Écritures qui forme ce qu'on appelle la Messe des Catéchumènes, ne resteraient pas pour prendre part aux prières et à la communion(3).
Le canon quarante-deuxième ordonne de séparer de la communion un sous-diacre, un lecteur, ou un chantre qui s'abandonnerait aux jeux de hasard. Ainsi l'Église avait dès lors des chantres pour les offices divins. Du reste, il en est parlé dans plusieurs endroits des Constitutions apostoliques (4).
(1) Si quis episcopus, vel presbyter, vel diaconus, sacri Paschae diem ante vernum œquinoctium cum Judaeis celebraverit deponatur. (Labb., tom. I, pag. 26.)
(2) Si quis episcopus, vel presbyter, vel diaconus, vel ex sacerdotali catalogo, facta oblatione non communicaverit, causam dicat: et si probabilis fuerit, veniam consequatur: sin vero minus segregetur, ut qui populo offensionis causa sit et suspicionem dederit adversus eum qui obtulit, tanquam non digne obtulerit.
(3) Quicumque fidèles ingrediuntur, et Scripturas audiunt, in precatione autem et sacra communione non permanent, ut Ecclesiee confusionem afferentes, segregari oportet.
(4) Hypodiaconus, vel lector, vel cantor similia faciens, vel cessat vel segregetur.
62
Le soixante-onzième et le soixante-douzième canon, statuent de graves peines contre tout clerc et tout laïque qui oseraient soustraire de la sainte Eglise, soit de la cire ou de l'huile, soit un vase d'or ou d'argent, soit un voile consacré au culte (1).
Tels sont les principaux traits relatifs à la Liturgie que nous trouvons dans les Canons apostoliques. On voit qu'ils se rapportent parfaitement au genre de détails que nous avons signalés plus haut, d'après les monuments de cette époque.
Nous donnerons maintenant quelques canons du fameux Concile d'Elvire, qui fut tenu à la fin du troisième siècle, pour montrer que la Liturgie occupait, dès ce moment, une place importante dans les prescriptions ecclésiastiques, et continuer de peindre les mœurs de l'Eglise sous ce point de vue.
Au canon vingt-huitième, il est statué que l'Evêque ne recevra point l'offrande de celui qui ne communie pas (2).
Au canon vingt-neuvième, qu'on ne récitera point à l'autel, dans le temps de l'oblation, le nom d'un énergumène, et qu'on ne lui permettra point de servir de sa main dans l'église (3); en quoi les évêques d'Espagne étaient plus sévères que ceux d'Afrique, qui donnaient aux énergumènes le soin de balayer le pavé de l'église (4).
(1) Si quis clericus, vel laïcus a sancta Ecclesia ceram vel oleum auferat, segregetur.
Vas aureum, vel argentum, vel vlum sanctificatum nemo amplius in suum usum convertat; hoc fit enim praeter jus et contra leges. Si quis autem deprehensus fuerit, muletetur.
(2) Episcopos placuit ab eo qui non communicat munera accipere non debere. (Labb., tom. I, pag. 973.)
(3) Energumenus qui ab erratico spiritu exagitatur, hujus nomen neque ad altare, cum oblatione, recitandum, neque permittendum, ut sua manu in ecclesia ministret.
(4) Pavimenta domorum Dei energumeni verrant. (Concil. Carthagin. IV, can. XCI, pag. 1207, Labb., tom. II.)
63
Au canon trente-quatrième, il est défendu d'allumer, en plein jour, des cierges dans les cimetières, afin de ne pas inquiéter les esprits des Saints (1), c'est-à-dire pour ne pas troubler les fidèles qui y faisaient leurs prières.
Au canon quarante-troisième, il est dit qu'afin de réformer un abus, on célébrera la Pentecôte, suivant les Ecritures, cinquante et non quarante jours après Pâques ; que ceux qui ne se conformeront pas à cet usage seront notés comme induisant à une nouvelle hérésie (2).
On a beaucoup disserté sur le canon trente-sixième de ce même concile, qui porte ces paroles : « Il n'y aura point de peintures dans les églises, de peur que ce qui est servi et adoré ne demeure peint sur les murailles (3). » Certains auteurs protestants ont voulu voir ici la condamnation des saintes images ; mais les preuves que nous avons d'ailleurs de l'usage qu'avaient les Chrétiens de représenter, au moyen des arts delà peinture et de la sculpture, les objets de leur culte, obligent tout homme de bon sens à donner une autre interprétation au canon cité. Tertullien nous apprend, en effet, que les calices mêmes portaient l'image du bon Pasteur ; et le grand nombre d'objets conservés dans le Musée chrétien du Vatican, ou gravés par Bosio, Arringhi, Boldetti, Bottari, Buonarotti, ont mis les savants d'aujourd'hui à portée d'étudier, d'une manière même assez complète, l'art chrétien de cette époque. Peut-être le Concile d'Elvire ne défend-il ici les peintures sur les murailles, que parce qu'il y avait lieu de craindre que, ne pouvant être enlevées dans
(1) Cereos per diem placuit in caemeterio non incendi ; inquietandi enim spiritus sanctorum non sunt; qui haec non observaverint, arceantur ab Ecclesiae communione.
(2) Pravam institutionem emendari placuit, juxta auctoritatem Scripturarum, ut cuncti diem Pentecostes post Pacha celebremus, non Quadragesimam,nisi Quinquagesimam. Qui non fecerit, novam haeresim induxisse notetur.
(3) Placuit picturas in Ecclesia esse non debere, ne quod colitur et adoratur in parietibus depingatur.
64
les moments de persécution, elles ne fussent profanées par les infidèles. On trouve encore une objection du même genre dans un passage de Minutius Félix, dans lequel Fauteur semble convenir que les Chrétiens n'avaient point de temples pour le culte de leur Dieu ; à quoi il est facile de répondre que Fauteur entend par là montrer la différence du christianisme au paganisme, l'un tellement esclave de la matière, que les objets de son culte étant détruits, il est lui-même atteint dans sa substance vitale, tandis que l'autre, éminemment spirituel, survit à la ruine d'édifices qui ne peuvent contenir la majesté du Dieu qu'il adore. En effet, ces quelques phrases d'un opuscule philosophique ne sauraient détruire les innombrables témoignages de l'histoire des trois premiers siècles, qui nous entretient sans cesse des églises et lieux de réunion des fidèles.
Si les Conciles, durant la période que nous décrivons, ont dû s'occuper, et se sont, en effet, occupés de règlements concernant la Liturgie, la sollicitude du Siège Apostolique, à cette même époque, ne devait pas s'étendre avec moins de zèle à régler et satisfaire ce premier besoin de toutes les églises. La Providence a permis que l'un des actes les plus caractéristiques de l'autorité pontificale durant les trois premiers siècles, fût en même temps un exercice souverain du pouvoir romain sur les choses de la Liturgie. Au second siècle, les Églises d'Asie suivaient une pratique différente de celle de l'Eglise romaine dans la célébration de la Pâque. Au lieu de la fêter au dimanche, qui est le jour de la création de la lumière, de la résurrection du Christ et de la descente de l'Esprit-Saint,.elles suivaient l'usage judaïque de la solenniser le 14 de la lune de mars. Cette divergence, dans le mode de célébrer le principal événement du christianisme, offensait gravement l'unité du culte, qui est la première conséquence de l'unité de foi. Cette persistance, au sein de la société chrétienne, des usages de la Synagogue, ensevelie à jamais sous les ruines
65
de son temple, attaquait d'une manière dangereuse la valeur complète des rites chrétiens ; enfin la prudence obligeait l'Eglise à prendre tous les moyens de s'isoler de la secte judaïque, devenue comme sans retour l'objet de l'exécration du genre humain. Toutes ces graves raisons portèrent le pape saint Victor à faire une tentative énergique pour ramener l'unité sur un point si important. Il ordonna donc de tenir des conciles par toute l'Église, au sujet de cette question, et ayant été à même de juger que la pratique romaine de célébrer la Pâque au dimanche était admise presque universellement, il crut devoir agir sévèrement à l'égard des églises de la province d'Asie, qui paraissaient vouloir persister dans la coutume opposée. Il alla jusqu'à les retrancher de la communion ecclésiastique; peine sévère, sans doute, et si sévère, qu'elle fut plus tard révoquée; mais les évêques, et notamment saint Irénée, qui crurent devoir faire, à ce sujet, des représentations au Pape, ne lui reprochèrent point d'avoir, en ceci, outrepassé les limites de son autorité apostolique; ils se contentèrent de le prier de ne pas mettre ainsi dans un état de séparation tant d'Églises attachées d'ailleurs aux plus saines traditions(1). La longanimité du Siège apostolique produisit bientôt le rétablissement de la paix, mais cet acte important resta comme une manifestation du pouvoir incontesté de l'Église romaine sur les matières liturgiques, et comme un prélude des efforts qu'elle devait faire dans la suite des temps, pour réunir toutes les Églises dans la communion des mêmes rites et des mêmes prières.
Le règlement du pape saint Victor, sur la Pâque, n'est pas lç seul que les Pontifes romains aient rendu pendant les trois premiers siècles. L'importance des matières liturgiques, jointe à la souveraine dignité de leur siège, auquel nous voyons, par Eusèbe, saint Cypxien et saint Irénée,
(1) Euseb., Hist. eccles., lib. V, cap. XXIII et seq.
66
qu'on recourait dans toutes les circonstances graves, ont dû les mettre souvent à même de rendre soit des décrets, soit des réponses sur les rites sacrés. Le texte de ces règlements s'est perdu par l'injure des temps. Il ne nous en reste plus qu'une trace demi-effacée dans les trop courtes notices du Liber pontificalis, chronique dont nous avons déjà établi l'autorité dans nos Origines de l'Église romaine. Dans la suite de cet ouvrage, on trouvera aussi une ample histoire de l'affaire du pape saint Victor avec les Asiatiques, et la discussion sérieuse des décrets dont la teneur suit.
Saint Lin ordonna que les femmes entreraient dans l'église la tête voilée (1).
Saint Anaclet construisit la mémoire ou tombeau de saint Pierre, et fixa le lieu de la sépulture des évêques de Rome.
Saint Évariste divisa, entre les prêtres, les titres ou églises de Rome, et régla que l’évêque, annonçant la parole de Dieu, serait assisté de sept diacres.
Saint Alexandre ordonna qu'on insérerait la mémoire de la Passion du Seigneur dans les prières du sacrifice, et que l'on bénirait l'eau avec le sel pour en arroser la demeure des hommes.
Saint Sixte Ier statua que les vases sacrés ne seraient touchés que par les ministres, et confirma l'usage de chanter durant l'Action cette hymne : Sanctus, Sanctus, etc.
Saint Télesphore établit que la nuit de la Naissance du Seigneur, on célébrerait le sacrifice; ce qui, aux autres jours, ne devait point avoir lieu avant l'heure de tierce ; qu'au commencement du même sacrifice, on chanterait l'hymne angélique: Gloria in excelsis Deo.
Saint Anicet défendit aux clercs de nourrir leur chevelure.
Saint Pie, à la prière de la vierge Praxède, dédia en église
(1) Liber pontificalis, ad Linum, Anacletum, etc.
67
les Thermes de Novat, in Vico Patricio ; il fit de riches offrandes à ce nouveau sanctuaire ; il y offrit souvent le sacrifice au Seigneur, il y fit construire une fontaine baptismale, et y baptisa de sa main, au nom de la sainte Trinité, de nombreux catéchumènes.
Saint Soter défendit aux diaconesses de toucher les pâlies sacrées, et de mettre l'encens dans l'encensoir.
Saint Zéphyrin statua que l'ordination des prêtres, des diacres, et même des simples clercs, aurait lieu en présence du clergé et des fidèles.
Saint Callixte fixa le jeûne du samedi, quatre fois l'an, au quatrième, au cinquième, au septième et au dixième mois. Il dédia la basilique de Sainte-Marie trans Tiberim ; agrandit et décora sur la voie Appienne, le fameux cimetière qui porte son nom.
Saint Urbain fit faire d'argent les vases sacrés, et offrit vingt-cinq patènes du même métal.
Saint Fabien fit faire beaucoup de constructions dans les cimetières.
Saint Corneille leva les corps de saint Pierre et de saint Paul du lieu où ils reposaient dans les Catacombes, et les replaça, l'un dans les plaines du Vatican, l'autre sur le chemin d'Ostie.
Saint Etienne défendit aux prêtres et aux diacres de se servir, dans l'usage commun, des habits dont ils usaient à l'autel.
Saint Félix Ier recommanda la célébration du sacrifice sur les mémoires des martyrs, et dédia une basilique sur la voie Aurélia.
Saint Eutychien établit qu'on ne bénirait à l'autel que les seules prémices des fèves et des raisins. Il ensevelit les martyrs de ses propres mains, et ordonna aux fidèles de couvrir de riches vêtements les corps de ces courageux athlètes du Christ, lorsqu'ils les rendraient à la terre.
Nous arrêterons ici cette énumération, du reste fort
68
incomplète, des lois des premiers pontifes romains en matière de Liturgie, et nous nous contenterons de remarquer, ainsi que nous l'avons fait ailleurs, que ces règlements doivent être considérés, les uns comme des ordonnances pour la seule Eglise de Rome, les autres comme le renouvellement de canons plus anciens, d'autres enfin comme des lois adressées, ainsi que le décret de saint Victor sur la Pâque, à toutes les Églises.
Après avoir ainsi donné, dans les lois et les canons des trois premiers siècles en matière liturgique, la physionomie générale de l'Église sous cet important rapport, il nous reste encore à parcourir les divers écrivains de cette époque, sous le point de vue des ressources et des éclaircissements qu'on en peut tirer quant à la Liturgie.
Saint Clément de Rome, s'il était réellement l'auteur ou le compilateur de l'importante collection intitulée : Constitutions apostoliques, mériterait d'être placé à la tête des liturgistes du premier âge de l'Église, comme il est digne de figurer le premier sur la liste des écrivains ecclésiastiques. En effet, les Constitutions apostoliques contiennent, au livre huitième, une Liturgie du Sacrifice si complète et si remplie en même temps de majesté et d'onction, que Grancolas n'a pu s'empêcher de la qualifier une des plus belles et une des plus grandes qui se trouvent dans l'antiquité (1) : mais nous n'avons aucune preuve à fournir à l'appui du sentiment qui en attribuerait la rédaction à saint Clément. Quoi qu'il en soit, elle a dû être composée avant la paix de l'Église, puisque la compilation dont elle fait partie remonte elle-même jusqu'aux temps que nous décrivons, non-seulement d'après le sentiment des docteurs catholiques (2), mais même d'après celui de plusieurs
(1) Anciennes Liturgies, pag. 96.
(2) Fronto,Praenotationes ad Kal. Rom., § 5; Morin, De Sacris Ordinat., part. III, pag. 20; De Marca, Concord., lib. III, cap. 11 ; Bona, Rerum Liturgicarum, lib. I, cap. VIII, § 4; Schelestrate, Antiq. illustr., part. II, dissert. II, cap. II; Pagi, Critic. Baron, ad annum 100, n° 10; Lebrun, Explication de la Messe, tom. II.
69
savants protestants (1). Nous l'enregistrerons donc ici comme un monument de l'époque que nous racontons, sans vouloir précisément en assigner l'auteur.
Nous avons cité la plus grande partie de ce que saint Justin rapporte dans sa première Apologie sur le sacrifice des chrétiens, qu'il avait à justifier des calomnies grossières à l'aide desquelles on l'avait travesti. Il explique aussi le baptême au même endroit, mais nous avons préféré citer quelques traits de Tertullien sur le même sacrement, comme exprimant les usages chrétiens avec plus de détail que ne le pouvait faire saint Justin dans un livre destiné aux païens.
Méliton, évêque de Sardes, qui vivait en 170, écrivit un traité sur la célébration de la Pâque. Nous ne connaissons plus ce traité que par un fragment d'un autre livre sur la Pâque, écrit par Clément d'Alexandrie, et également perdu, sauf un passage dans lequel est cité Méliton : ce passage nous a été conservé par Eusèbe (2). Méliton y dit avoir écrit son livre du temps que Servilius Paulus était proconsul d'Asie ; que Sagatis, évêque de Laodicée, souffrit le martyre, et qu'une grande controverse s'éleva dans cette ville, au sujet de la solennité pascale. Cette controverse, antérieure à celle qui eut lieu sous saint Victor, est remarquable. Méliton avait en outre laissé sur le jour du Dimanche un traité qui est également perdu.
Le grand Clément d'Alexandrie tient rang parmi les auteurs liturgistes des trois premiers siècles. Ainsi que nous venons de le voir, il avait aussi écrit sur l'importante question de la Pâque. Il est, de plus, auteur d'un livre du Jeûne qui a pareillement péri; mais nous possédons encore de
(1) Henri Hammond, Cave, Thomas Brett, Collectio prœcipuarum Liturgiarum Ecclesiae christianœ.
(2) Hist. eccles., lib. IV, cap. XXVI.
70
lui une hymne admirable au Sauveur, placée à la suite de son Pédagogue. Cette hymne est la plus ancienne qui soit parvenue jusqu'à nous : c'est un des cantiques spirituels dans le genre de ceux dont parle l'Apôtre ; nous essayerons d'en rendre ici la ravissante mélodie.
« Frein des jeunes coursiers indomptés, aile des oiseaux qui point ne s'égarent, gouvernail assuré de l'enfance, pasteur des agneaux du roi ; tes simples enfants, rassemble-les, pour louer saintement, chanter avec candeur d'une bouche innocente, le chef des enfants, le Christ.
« O Roi des saints, Verbe, triomphateur suprême, dispensateur de la sapience du Père, du Très-Haut ; toi, l'appui dans les peines, heureux de toute éternité, Sauveur de la race mortelle, Jésus !
« Pasteur, agriculteur, frein, gouvernail, aile céleste du très-saint troupeau ; pêcheur des hommes rachetés, amorçant à l'éternelle vie l'innocent poisson arraché à l'onde ennemie de la mer du vice.
« Sois leur guide, ô pasteur des brebis spirituelles ! ô saint! sois leur guide. Roi des enfants sans tache! les vestiges du Christ sont la voie du ciel.
« Parole incessante, éternité sans bornes, lumière sans fin, source de miséricorde, auteur de toute vertu, vie irréprochable de ceux qui louent Dieu.
« O Christ! ô Jésus! nous qui, de nos tendres bouches, suçons le lait céleste exprimé des douces mamelles de ta sagesse, la grâce des grâces ; petits enfants, abreuvés de la rosée de l'esprit qui découle de ta parole nourrissante, chantons ensemble des louanges ingénues, des hymnes sincères à Jésus-Christ Roi.
« Chantons les saintes récompenses de la doctrine de vie. Chantons avec simplesse l'Enfant tout-puissant. Chœur pacifique, enfants du Christ, troupe innocente, chantons ensemble le Dieu de la paix (1). »
(1) Clément. Alexandr. Opera. Edit. Potter. Oxon, tom. I, pag. 267.
71
Tertullien offre les plus grandes ressources pour l'étude des usages liturgiques de l'Église de son temps. Les traits que nous avons cités dans ce chapitre, l'énumération des pratiques chrétiennes qu'on remarque dans le passage cité ci-dessus au chapitre ni (1), ne donnent qu'une faible idée de l'abondante moisson que les amateurs de la science des rites sacrés peuvent glaner dans tout l'ensemble de ses écrits. Nous leur recommandons principalement les traités de Jejuniis, de Virginibus pelandis, de Cultu feminarum, et celui ad Uxorem.
Dans ce dernier livre, parlant des graves inconvénients de la situation d'une femme chrétienne mariée à un païen, il donne ces détails remarquables sur les mœurs de l'Église du troisième siècle :
« Si elle doit se rendre à l'église pour la Station, le mari lui donnera rendez-vous au bain plus tôt qu'à l'ordinaire; s'il faut jeûner, il se trouvera qu'il donne à manger le même jour ; s'il faut sortir, jamais les domestiques n'auront été plus occupés. Souffrira-t-il que sa femme aille de rue en rue visiter les frères, et même dans les plus pauvres réduits ? qu'elle se lève d'auprès de lui pour assister aux assemblées de la nuit ? souffrira-t-il tranquillement qu'elle découche à la solennité de Pâques ? la laissera-t-il sans soupçon aller à la table du Seigneur, si décriée parmi les païens? trouvera-t-il bon qu'elle se glisse dans les prisons pour baiser les chaînes des martyrs ?................ Et quand même il se rencontrerait un mari qui souffrît toutes ces choses, c'est encore un mal de faire confidence de nos pratiques aux Gentils... Vous cacherez-vous de lui, lorsque vous faites le signe de la croix sur votre lit ou sur votre corps; lorsque vous soufflez pour chasser quelque chose d'immonde, lorsque vous vous levez la nuit pour prier? ne sera-t-il pas tenté
72
de voir en tout ceci des opérations magiques ? ne saura-t-il point ce que vous goûtez, en secret, avant toute nourriture ? et s'il sait que c'est du pain, ne croira-t-il pas qu'il est tel qu'on le dit (1) ? »
Plus loin, parlant de la félicité du mariage chrétien, il nous apprend qu'il se contractait dès lors en présence de l'Église, au pied de l'autel : « Comment suffirons-nous à raconter le bonheur de ce mariage dont l'Église forme l'alliance, que l'oblation confirme, que scelle la bénédiction, que les Anges rapportent au Père céleste qui le ratifie (2) ? »