Institutions liturgiques (page 92)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(1) Necessarium duxit tantus vir, his adminiculis Liturgiam sacram in Ecclesia Meldensi puram-putam praestare ; sed vix admotis huic rei ac sedulo instantibus, quos eidem Ecclesia; innutritos ipse informaverat, sacerdotibus, docto labori immoritur.

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comme on l'a vu, à tout ce que ceux-ci, et Ledieu particulièrement, devaient faire après sa mort. Néanmoins nous avons vu que non seulement celui-ci, mais Chastelain lui-même, convenaient qu'ils n'eussent pas entraîné cet illustre évêque dans leurs voies, comme ils y poussèrent si tristement Henri de Bissy.

Les réformes de l'abbé Ledieu sont annoncées en termes pompeux dans sa Lettre pastorale. « Nous n'avons pas négligé dans notre missel, fait-il dire à l'évêque de Meaux, les usages de l'ancienne discipline de l'Église, selon que l'occasion s'en est offerte; ils y sont en petit nombre, amenés avec réserve, mais dignes de vénération; les gens instruits les y découvriront aisément. Dans une matière si sainte, nous n'avons voulu admettre que ce qui est pur et digne de Dieu, que ce qui est exprimé par la parole même du Seigneur, dont le texte a été maintenu sincère et sans alliage. Nous avons pris soin de repousser toutes les choses vaines, profanes ou contraires à une véritable religion, comme parle le saint concile (1). »

On sait ce que signifient, dans le langage de l'abbé Ledieu, les usages de l'ancienne discipline; cela veut dire le renversement de la Liturgie antique et autorisée. L'Église de Meaux avait son missel ad Romani formam, publié en 1642 par Dominique Séguier; tous les usages repoussés par Ledieu sont pratiqués dans toute l'Église, et on n'est pas en peine, grâces à Dieu, de les défendre au nom de l'antiquité. Quant à ce qu'il dit que tout son missel n'est que

(1) Nec praetermissa sunt quas ad veterem Ecclesiae disciplinam spectant, ubi occasio se dédit. Pauca illa quidem ac sobria, sed veneranda : uti doctus quisque facile deprehendet. Scilicet in re tam sancta, nihil nisi sincerum ac Deo dignum, ipso etiam verbo Domini expressum, admisceri sustinuimus : sacro textu integro stante ac germano : vana omnia ac profana, ceu a vera religione aliéna, ut sancta edixit Synodus, arcenda curavimus.

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la pure parole du Seigneur, il oublie le nombre immense d'oraisons qu'il contient, et qui ont été composées par des hommes; nous avons même vu plus haut qu'il se vantait d'y avoir mis du sien; ce n'était assurément pas de l'Écriture sainte. Quant aux choses vaines, profanes et contraires à une véritable Religion, qu'il a expulsées, il faut mettre du nombre le submissa voce du canon ; les proses Victimae Paschali; Veni,  Sancte Spiritus ; Lauda, Sion, etc. Mais, encore une fois, c'était l'esprit du temps, et à tel point, que lorsque Henri de Bissy eut fait droit aux réclamations sur le silence du canon, et rétabli les quatre proses, au moyen d'un appendice à la fin du missel, ce livre continua de servir à l'autel jusqu'à nos jours, et il se range de lui-même parmi les missels du siècle dernier, desquels il ne diffère que dans des détails d'une importance secondaire.

« 25 octobre. Dieu soit loué; voici l'ouvrage de notre missel enfin au jour. Tout étant bien corrigé, je l'ai fait relier; et je viens, ce vendredi 25 octobre 1709, d'en présenter le  premier  exemplaire relié à Mgr  le cardinal de Noailles, archevêque  de Paris, avec une lettre de Mgr l'évêque de Meaux pour son Eminence. Ce cardinal m'a très bien reçu et fort écouté, et surtout notre petite épître dédicatoire qu'il a aussi approuvée,  et quelques choses principales; et, entre autres, notre conformité avec le missel de Paris, notre métropole, que je lui ai bien fait valoir comme étant le premier dessein de cette édition, de l'esprit de feu M. de Meaux, et dans lequel M. de Meaux d'aujourd'hui est parfaitement entré ; que saint Denys, notre premier évêque commun,  tant de Paris que de Meaux, nous attachait encore plus à la métropole que les autres églises de la même province; qu'en mon particulier, j'étais bienheureux d'avoir cette occasion de donner ce témoignage public de mon attachement et de ma soumission aux ordres de feu M. de Meaux, même après sa

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mort. M. Ballard, l'imprimeur, était aussi présent, et il a eu sa part des gracieusetés du cardinal. »

« Ce mardi, 29 octobre, tous mes missels pour Meaux sont prêts. Arrêt de compte avec M. Ballard ; il me fait présent de deux missels, un en maroquin pour ma chapelle, et un en veau pour mon cabinet. Il m'en donne aussi un en deux parties, relié en maroquin, pour la cathédrale. Il se charge d'en donner à M. l'évêque de Meaux et à ses grands vicaires. J'en ai fait relier un autre en deux parties, en maroquin, pour chanter les épîtres et les évangiles dans la cathédrale; et aussi un en maroquin, où sont seulement les messes pontificales, que je veux présenter à M. l'évêque de Meaux. Tout cela est fait, très propre et même magnifique. Je les emporte tous avec moi ; et voilà, Dieu merci, une affaire finie.  »

« Mercredi, 3o octobre. Départ de Paris, et arrivée heureuse à Meaux par le carrosse de voiture, où il y avait quantité d'honnêtes gens. »

« 31 octobre. M. de Meaux arrive de Germigny à Meaux, pour dîner, dans l'intention de faire l'office pontifical de la Toussaint. Je l'ai été voir en même temps, et lui ai présenté le missel contenant seulement les messes pontificales, bien relié en maroquin de Levant pour servir à son trône, qu'il a reçu fort gracieusement; et l'on a fort affecté de beaucoup louer le nouveau missel : ce que j'apprends que M. de Meaux avait déjà fait à Germigny pendant plusieurs jours, dès qu'il en avait reçu le premier exemplaire. Ce prélat a fait l'office pontifical aux premières vêpres de la Toussaint, et à toutes les Heures du jour de la fête, moi lui servant de prêtre assistant. Grand régal à dîner. »

« Distribution du missel, chacun fort content d'en recevoir le présent. Je diffère de porter au Chapitre les deux exemplaires en deux parties chacun, pour le grand autel, pour chanter l'épître  et l'évangile,  que je fais relier en

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maroquin de Levant, avec une dorure magnifique; et j'attends exprès un Chapitre où il y ait moins d'affaires, afin de parler de ce missel. »

Ainsi, le changement de la Liturgie, quant au missel, était consommé dans le diocèse de Meaux, le triomphe de l'abbé Ledieu était complet, sauf la part de gloire qui revenait à l'abbé Chastelain, arbitre de la Liturgie à cette époque. Un seul homme était à plaindre dans toute cette affaire : l'évêque de Meaux dont l'abbé Ledieu avait si cruellement exploité la facilité. Henri de Bissy avait eu le malheur d'oublier que la Liturgie est un bien commun dans l'Église de Dieu, et qu'elle ne peut pas être livrée à la volonté d'un prélat particulier; il en avait méconnu l'importance dans l'économie de la religion; il avait agi, en un mot, avec une confiance illimitée dans un homme qui allait le compromettre gravement aux yeux de l'Église entière, et le mettre dans la nécessité de publier un mandement solennel contre ce missel même qu'un autre mandement signé du prélat venait de recommander comme une œuvre sainte et irréprochable.

La hardiesse de Ledieu à insinuer l'esprit janséniste dans son missel, en introduisant des R/ rouges avant les Amen du canon, pour obliger le prêtre à en réciter les oraisons à haute voix, et en supprimant le mot secreto dans les rubriques qui prescrivent le mode de récitation pour cette prière sacrée; cette hardiesse, disons-nous, excita une vive indignation chez un grand nombre de personnes fidèles à l'esprit de l'Eglise. Dès le 9 novembre, Henri de Bissy, ému du scandale que causait le missel, écrivait pour demander des explications à l'homme qui n'avait cependant rien fait que dans le nom du prélat, et qui ne pouvait être responsable qu'après celui dont le nom, les armes, la lettre pastorale, la signature étaient visibles à tout le monde sur ce livre.

Écoutons de nouveau l'abbé Ledieu :

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« M. de Meaux retourne à Germigny; et ce 9 novembre, du matin, je reçois une lettre de lui, où il me prie de lui mander pour quelle raison on a mis des R/ R/  rouges dans le canon de la messe, avant l’ Amen qui est après chaque oraison du canon ; que l'on a remarqué que dans la rubrique avant la consécration, on ôte le mot secreto, qui est à Paris même, et qu'un R/ rouge y a été mis aussi avec un Amen ; ensuite, que tout cela semble dire que le canon doit être dit à haute voix contre l'usage de l'Église qui est de le dire à voix basse. « Y a-t-il sur cela, ajoute M. de Meaux, quelque usage particulier de notre Eglise? Je vous prie de m'en informer. »

Il était temps de s'informer, en effet, si par hasard l’Église de Meaux n'avait pas quelque privilège pour prononcer le canon à haute voix. Henri de Bissy oubliait que Ledieu avait obtenu son consentement pour cette énorme innovation. Le manuscrit de Ledieu ne donne pas la réponse de celui-ci au prélat, et présente même à cet endroit une lacune considérable. Nous avons raconté ailleurs les événements qui s'ensuivirent. L'évêque de Meaux qui tenait à passer pour un prélat orthodoxe, et qui l'était en effet, ne put s'en tirer autrement qu'en fulminant un mandement énergique contre son propre missel. Il défendit la lecture de la Lettre apologétique que Ledieu avait publiée pour expliquer sa conduite, et ce dernier fut désavoué par le Chapitre, dans une délibération imprimée (1). Mais il ne vint dans l'esprit de personne, ni a Meaux, ni ailleurs, que l'arbitraire et l'absence de toute correction supérieure exposaient la Liturgie, et par elle la foi de l'Église, à tous les hasards, et que la réserve apostolique qui régnait dans tout le reste de la chrétienté pour les textes liturgiques, était la seule sauvegarde de l'orthodoxie, et une protection efficace pour l'honneur de l'épiscopat.

(1) Institutions liturgiques. Tome II, page 137 et suivantes.

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Les livres liturgiques composés par de simples particuliers et acceptés par les évêques se multiplièrent plus que jamais, et vingt-sept ans après, on voyait un archevêque de Paris, après avoir publié aussi un bréviaire par lettre pastorale, imposer de nombreux cartons à un texte déjà répandu dans son diocèse, sous sa garantie ; ce qui montre d'abord qu'il l'avait publié sans l'avoir lu. Encore une fois, Rome, avec toutes les prétendues entraves de la Congrégation des Rites, est de beaucoup préférable à cette liberté dont nous avons été si fiers.

Le mauvais succès du Missel de Meaux qu'il avait fallu amender, pour le rendre orthodoxe, n'arrêta pas la manie des innovations liturgiques dans ce' diocèse.On eut encore le courage de songer à un nouveau bréviaire, et d'ailleurs il devenait nécessaire d'en fabriquer un, du moment que le missel, moyennant les corrections,se trouvait maintenu. Toutefois, l'abbé Ledieu avait perdu la confiance de l'évêque, et ce ne fut pas lui, mais l'abbé Treuvé, théologal de l'Église de Meaux, auquel Henri de Bissy confia cette œuvre importante. Nous trouvons cependant encore quelques traits curieux dans le journal de Ledieu sur cette affaire et nous allons les mettre sous les yeux du lecteur. Il y est question pour la première fois du bréviaire, au printemps de l'année 1710.

« (1710) Avril, mardi 29. On dit que le P. Doucin a bien triomphé de son succès contre le missel. Il sera encore plus grand contre le bréviaire ; certainement, il a augmenté l'audace de quelques esprits emportés. »

Ces paroles nous apprennent que, du moins, dans la pensée de Ledieu, le P. Doucin, jésuite, ami de l'évêque de Meaux, devait être regardé comme l'auteur de la rétractation qu'avait faite ce prélat, au sujet de son missel, et qu'il surveillait aussi la rédaction du futur bréviaire. On comprend également que les esprits emportés sont ici les catholiques  qui s'inquiétaient des progrès que  faisait

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l'innovation, et du triomphe prochain des jansénistes par la Liturgie.

« Ce jeudi, 1er mai. Le P. Doucin ayant vu le plan du nouveau bréviaire que M. de Meaux lui a fait donner, il s'est récrié à rencontre, disant que les chanoines seraient bien obligés de dire les dix-huit psaumes des matines du dimanche, et les douze psaumes des matines des fériés ; que l'on porterait au roi et jusqu'à Rome les plaintes contre leur nouveauté de ne mettre que neuf psaumes à toutes les matines, quelles qu'elles soient, et encore contre leur dessein de diviser tous les grands psaumes. On lui a fait voir ce dessein exécuté dans le bréviaire de Narbonne qui est de M. de la Berchère, ami de la Société et de sa doctrine; sans parler des autres nouveaux bréviaires d'Orléans, Sens et Lizieux, qui ont suivi le même plan. Il en est encore plus irrité, traitant tout cela de nouveautés, et menaçant de s'y opposer de toute sa force. Sur ce pied, ses espions Delpy et de Mouhy (Chanoines de Meaux) nous promettent un bréviaire tout différent du plan qu'on en avait pris, et qui, disent-ils, obligera de faire imprimer aussitôt après un nouveau missel, au plus tard dans deux ans ; c'est le terme qu'ils donnent au nouveau missel qu'ils se flattent de supprimer. »

Le moyen le plus efficace d'arrêter l'innovation liturgique, au XVIII° siècle, eût été, en effet, de tenir ferme pour le maintien de la division romaine du psautier. Sans doute l'esprit de secte avait fait naître un certain nombre de compositeurs liturgistes dans les rangs du parti janséniste ; mais ils ne pouvaient espérer de faire goûter leurs utopies à la masse du Clergé, qu'en offrant l'attrait d'un bréviaire plus court. Or, cette abréviation de la prière ecclésiastique ne pouvait avoir lieu qu'au moyen d'une nouvelle division du psautier, destinée à remplacer celle dont l'Église usait depuis les premiers siècles. C'est encore ici un des points sur lesquels le sens traditionnel de Bossuet

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eût tout sauvé. On a vu ci-dessus combien il tenait à maintenir pour chaque jour de la  semaine, aux petites Heures, le psaume CXVIII. Il n'en fallait pas davantage pour arrêter les systèmes modernes sur l'arrangement du psautier. C'est précisément parce qu'on avait besoin de soixante-douze nouveaux psaumes aux fériés, pour les petites Heures, du moment qu'on affectait au seul dimanche le psaume CXVIII, qu'il devenait nécessaire de ruiner de fond en comble l'ancienne division. Bossuet, selon le propre récit de Ledieu, voulait expressément maintenir le psaume CXVIII pour chaque jour de la semaine ; par cela seul, il arrêtait l'innovation dans sa source. Mais Bossuet venait de mourir, et l'oubli des vraies traditions, à une époque où l'on ne parlait que de ramener toutes choses à l'antiquité, ne permit pas de comprendre la gravité du pas qu'on allait franchir. Tout se tient dans les choses de la religion, et les changements qui ne sont pas exécutés par la puissance supérieure courent risque bien souvent d'enfanter l'anarchie. Dès qu'on eut laissé voir aux novateurs que la diminution de l'office divin pouvait séduire ceux mêmes qui ne partageaient pas leurs principes ,  ils  se sentirent forts ;  et une  fois maîtres des livres liturgiques, ils en firent, comme ils s'en sont vantés, un des principaux trophées de leur victoire.

Toutefois, les menées de l'abbé Ledieu n'eurent pas tout le résultat qu'il s'en promettait, quant au Bréviaire de Meaux ; le Psautier romain fut au moment d'être maintenu ; plus tard, il est vrai, on finit par l'altérer ; mais du moins, les hésitations de l’évêque assurèrent la conservation d'un grand nombre de détails de l'antique et romaine Liturgie. Parmi les bréviaires que cite Ledieu, et qui déjà avaient abandonné l'ancienne forme du psautier, c'est à tort qu'il compte le Bréviaire d'Orléans, puisque le cardinal de Coislin avait, du moins sur cet article, maintenu la tradition.

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Quant au projet de rédiger le Bréviaire de Meaux dans une forme qui rendît inutile le missel que l'on venait de publier, il n'eut pas de suite. Henri de Bissy ayant voulu conserver le calendrier de ce missel, la marche du bréviaire se trouvait fixée pour le Propre des Saints, qui est une partie si importante dans un livre liturgique.

Reprenons le journal de l'abbé Ledieu.

« 10 Juin. M. de Meaux a dit à M. de Saint-André, sur le dessein du bréviaire, que l'on s'attirait de nouvelles plaintes, que l'on avait pensé les porter au clergé de France, contre tous les nouveaux bréviaires qui ont fait de nouvelles divisions des psaumes et du psautier. C'est l'effet d'une lâche complaisance pour les jésuites, qui ne peuvent souffrir qu'on fasse de nouveaux bréviaires sans eux, voulant mettre leur nez partout, et tout gouverner à leur fantaisie. C'est donc un faux zèle qui les fait parler, et dont ils couvrent l'envie qu'ils ont de régenter les évêques mêmes et les Églises. Au reste, M. de Meaux n'a rien dit aux commissaires du bréviaire, ni parlé de leur rendre leur plan. Ainsi, voilà ce travail tombé. Et aussi faut-il bien attendre la nomination à l'archevêché de Reims et aux grands bénéfices vacants, et ne se point donner d'exclusion. »

Il y avait donc encore en ce moment, dans nos églises, un mouvement de réaction, si faible qu'il fût, en faveur des traditions liturgiques, et l'on doit vivement regretter que la cause n'ait pas été portée devant l'Assemblée du clergé, comme on vient de voir qu'il en fut question. Le nombre des diocèses qui avaient accepté l'innovation était encore très peu considérable ; dans plusieurs églises, comme à Paris, à Reims, à La Rochelle, les nouveaux livres contenaient encore la plus grande partie de la Liturgie romaine ; on pouvait donc encore remonter le courant. Vingt ans après il eût été trop tard, et telle modification contre laquelle se  révoltait le sentiment catholique

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en 1710, allait être bientôt regardée comme parfaitement licite, et même comme méritoire, après 1730.

Il est curieux de voir comment les jésuites qui rendent à l'évêque de Meaux le service de le retenir sur une pente contre laquelle il n'était pas assez en garde, sont accusés ici de vouloir régenter les évêques et les églises. Les jésuites parlent au nom de l'antiquité, de l'unité, de l'autorité ; il ne s'agit pas de leur œuvre, puisque enfin ils n'existaient pas encore au IV° siècle, époque à laquelle les anciens liturgistes reportent la division romaine du psautier ; n'importe : c'est un faux zèle qui les fait parler. Si Henri de Bissy voulait bien encore se faire régenter par Ledieu, tout serait le mieux du monde ; mais l'excellent évêque se rappelle les palinodies auxquelles sa déférence pour Ledieu l'a engagé. Il préfère écouter ceux qui cherchent à le prévenir contre les nouveautés, et à le garantir des influences qui déjà ont jeté l'amertume sur son épiscopat. On vient de voir aussi qu'après avoir exhalé sa bile contre les jésuites, Ledieu témoigne son mépris pour l'évêque de Meaux. Décidément, parce que le prélat ne veut pas qu'on touche à la division séculaire du psautier, cela veut dire qu'il convoite l'archevêché de Reims. Rien n'est curieux comme ce dépit d'un fabricateur de Liturgie mis à la réforme. Et nunc, intelligite.

« Mercredi, 16 septembre. M. de Meaux a fait venir à Germigny MM. Morin, chantre, Fouquet, chanoine, et Treuvé, théologal, députés du bréviaire pour leur rendre le plan, et leur donner un nouvel avis de Paris. Cet avis est contenu en un grand mémoire, où le plan des commissaires est réfuté, et se termine à dire que la division des psaumes, telle qu'elle est dans le bréviaire romain, étant reçue par toute l'Eglise, doit être aussi suivie dans nos bréviaires de Meaux, comme dans l'ancien ; de même que la division et lecture de la sainte Écriture, telle qu'elle s'y fait ; et enfin les antiennes propres, comme de saint Laurent,

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de saint Martin et semblables, qui sont tirées ou des Actes de Martyrs, ou des Vies des Saints ; que lui-même s'en tient à ce dernier avis pour deux raisons : 1° parce qu'il ne croit point avoir cette autorité, qui n'appartient, dit-il, qu'au concile de la province ; 2° parce que ce sera plus tôt fait, n'y ayant qu'à suivre le bréviaire d'aujourd'hui, en s'attachant néanmoins au calendrier du nouveau missel. »

« Lundi, 20 octobre. Tout le temps de la conférence a principalement roulé sur le plan du nouveau bréviaire, et sur le dessein de faire une nouvelle division du psautier et des longs psaumes, pour donner facilité, toutes les matines étant égales, de renvoyer toujours aux psaumes de la férié, et par ce moyen dire le psautier sans faute dans chaque semaine. A quoi ce prélat n'a pu consentir, et a permis seulement que l'on lui donnât par écrit les raisons de cette nouvelle distribution ; et le bureau travaille à ce mémoire. »

« Ce mardi, 9 décembre, sur le soir, l'assemblée des commissaires du bréviaire s'est réunie à l'évêché. M. le théologal y a lu sa réponse au mémoire de Paris; essayant de persuader le prélat de la bonne disposition du plan du nouveau bréviaire, conforme à tous ceux qui se sont imprimés depuis vingt ans, et qui s'impriment actuellement. Mais le prélat n'en a point été persuadé ; et il a demandé un peu plus de temps pour se déterminer, promettant de le faire incessamment. On croit qu'il écrit pour cela à son conseil de Paris ; comme si, en cette matière, il avait d'autre conseil que son Chapitre, suivant tous les conciles. »

« (1711). Le lundi, 5 janvier. Les commissaires du bréviaire sont demeurés d'accord de s'assembler deux fois par semaine, pour travailler au bréviaire nouveau sur le plan ci-devant proposé, et de l'agrément de M. l'évêque de Meaux, mais qui n'en a rien signé ; il s'est contenté de

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le dire verbalement à M. le théologal et non aux autres. Ce dessein de travailler sans discontinuer, pris au commencement de ce mois de janvier 1711, nous en verrons le progrès : ils doivent aller vite, car ils se proposent de garder bien des choses de l'ancien bréviaire, comme répons, etc. »

Durant cet intervalle, l'abbé Ledieu s'impatientait de ne rien faire ; son exclusion de l'œuvre du bréviaire lui était dure, et il cherchait à intervenir, au moins par voie indirecte ; ce fut en vain.

« Octobre. Ayant appris dès le mois de septembre que le travail du bréviaire était prêt pour l'impression, j'ai fait un mémoire touchant la lecture de l'Écriture sainte dans l'Eglise, pour faire voir l'importance de la lire tout entière dans un an, suivant la tradition constante, et surtout pour démontrer qu'il n'est pas permis de la tronquer et mutiler, ni d'y faire des retranchements ou coupures. Cet écrit s'est trouvé prêt dès le mois de septembre que M. l'évêque de Meaux devait revenir à Meaux. M. de Saint-André l'a vu et l'a fait voir aux commissaires du bréviaire ; ils n'en ont tenu aucun compte, et ont dit qu'ils suivaient dans leurs retranchements les exemples de Cluny et de Sens ; et ils n’ont pas porté plus loin le mémoire qui me fut aussitôt rendu.

« J'ai cru devoir en parler à M. Gaudar, nouveau théologal, et même lui donner mon écrit à lire. Il est dans toutes mes raisons, trouvant l'écrit très bon, et il a même voulu le communiquer à M. Chevallier, archidiacre et grand vicaire, qui, de son côté, touché de ce mémoire, s'est chargé de savoir des commissaires mêmes en quoi consistent leurs retranchements et jusqu'où ils les portent. Quelques-uns d'eux en ont depuis parlé à M. Gaudar, théologal, pour en avoir son avis, se plaignant à lui, que tout passait aux désirs de M. Treuvé, sans un plus grand examen. Ainsi ce mémoire a fait en dernier lieu un peu

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plus d'impression, et peut-être y puisera-t-on encore davantage : c'est ce qu'il faudra suivre. »

L'année suivante, le bréviaire fut terminé. Voici en quels termes Ledieu rend compte de ses impressions :

« (1712). Octobre. Il y a un mandement imprimé de M. l'évêque de Meaux, du 6 novembre 1712, envoyé à tous les curés, pour leur ordonner de se servir du nouveau bréviaire de Meaux, le 1er dimanche de l'Avent, 27 novembre 1712, ou au plus tard le 1er janvier 1713 ; tout autre bréviaire demeurant interdit. Ce mandement est fort succinct. »

« C'est tout ce que j'ai vu du Bréviaire de Meaux; nous l'examinerons et l'éplucherons à loisir. Comme on l'a fait et imprimé fort vite, sans en rien voir au net, il est difficile qu'il ne se soit pas glissé bien des fautes dans un ouvrage si précipité. »

« (1713). Janvier. Le bréviaire du sieur Treuvé, autrement dit le nouveau Bréviaire de Meaux, devient ici commun, et plusieurs s'en pourvoient. Je n'en ai point encore à moi, et néanmoins je l'ai lu et parcouru tout entier. La disposition en paraît bonne, utile et édifiante : surtout la division des psaumes, qui est à peu près celle de Sens. Mais, dans l'exécution, il y a des défauts et des négligences insupportables, même aux choses importantes, et dans les saints du diocèse que l'on s'était proposé de faire connaître, dont néanmoins on a ignoré des faits notoires, comme le lieu où reposent leurs reliques, ce qui appartient toutefois au bréviaire et à l'histoire ecclésiastique du diocèse. Il n'y a point du tout de latinité, ni dans l'épître préliminaire, ni dans les légendes de la façon du sieur Treuvé. On remarque même en d'autres légendes d'une bonne latinité les additions qu'il y a faites, par le latin détestable qu'il y a fourré. Pour les fautes que l'on nomme errata, elles sont innombrables et indignes de gens de lettres : au grand mépris des  lecteurs de  l'office divin et  de Dieu

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même, puisqu'il s'agit ici précisément de son culte, et que c'est le cas de dire: maledictus qui facit opus Dei fraudulenter, i. e. negligenter. Au reste, ce M. Treuvé auteur, avait un marché fait, et il a reçu une récompense d'onze cents livres pour ce travail. Suivant la pratique des mercenaires, il devait rendre son ouvrage accompli, sinon perdre de son prix fait, à proportion de ses fautes. C'est une perte irréparable, qu'une Église, qu'un diocèse et tout un clergé soient si mal servis, en un temps où il était si aisé de faire un ouvrage parfait : car, à cause de la dépense, l'on n'y saurait revenir de près de cent ans : et alors on aura perdu ce goût. »

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