Institutions liturgiques (page 93)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Comme l'on commence à se servir du nouveau bréviaire en particulier, et que plusieurs s'en sont pourvus, ou par la curiosité de le lire, chacun y remarquant ce nombre étonnant de fautes qui sautent aux yeux, on ne peut se tenir d'en parler, et de s'en plaindre comme d'un scandale public dans l'office divin. Le bruit en est revenu aux oreilles du principal auteur et des commissaires, qui sont bien honteux de voir leurs âneries connues, et qui ne craignent rien tant que de les entendre relever. Ils voudraient bien qu'elles demeurassent dans l'oubli, et ils ne peuvent se résoudre à faire un errata général et exact, pour avertir du moins les plus ignorants des corrections nécessaires. Ainsi, c'est un mauvais ouvrage abandonné : et, pour Je sieur Treuvé, il dit qu'il ne veut pas en entendre parler, et qu'on l'a tellement pressé, qu'il n'a pu y donner plus de soins. Il parle toujours comme un mercenaire, qui n'aurait plus rien à gagner, quelque peine qu'il prît pour la correction de ses fautes. »

Nous arrêterons ici nos extraits du journal de Ledieu sur la nouvelle Liturgie de Meaux ; le reste n'a plus rapport qu'aux contestations qui eurent lieu entre l'évêque et le libraire, pour le privilège. Il va sans dire que Ledieu ne ménage pas Henri de Bissy ; au reste, on est accoutumé à

760

son ton qui seulement devient plus aigre, à partir du moment où Fauteur du missel a perdu l'espoir de rédiger par lui-même le bréviaire.

On a dû remarquer, dans l'article qui précède, l'aveu que laisse échapper, avec un certain dépit, l'abbé Ledieu, quand il prévoit que, dans un siècle, le goût des nouveautés liturgiques pourrait bien être passé. Cette fièvre, en effet, ne devait pas se prolonger au delà d'une certaine durée. Le jansénisme qui l'avait occasionnée a fait son temps ; la prétention gallicane à avoir des livres liturgiques rédigés dans le goût français, prétention qui, grâce à l'esprit mobile et entreprenant de notre nation, n'a pu cependant produire un bréviaire et un missel à l'usage de toutes les Églises de France; cette prétention, disons-nous, s'est calmée de nos jours. Nous avons vu composer quatre bréviaires, et déjà,deux de ces bréviaires, ceux de Quimper et de Nîmes, sont remplacés par le romain, avant même que la première édition ait eu le temps de s'épuiser. Celui de Meaux dont nous venons de raconter l'histoire a été, il y a vingt ans, remplacé par un autre qui, assurément, ne durera pas autant que celui qui l'a précédé.

Le sens catholique, chez nous, comprend assez généralement aujourd'hui que, du moment où l'Église a publié un bréviaire et un missel, ce sont ceux-là qu'il faut adopter, et qu'il y a un inconvénient réel à morceler par diocèses, dans une des grandes provinces de l'Église, l'élément de la prière publique dont se contentent les autres régions de la catholicité. L'abbé Ledieu vaincu par l'abbé Treuvé et se promettant en revanche de l'épluchera propos de son bréviaire ; un évêque dupé avec scandale, pour avoir publié un missel rempli de nouveautés dont il ne soupçonne pas l'importance ; ce sont choses que nous ne reverrons plus. Nous avons raconté ailleurs comment et dans quelles circonstances de pareils abus devinrent possibles. La tendance de nos jours est tout entière à l'unité et à la conformité

761

avec Rome ; la valeur de la Liturgie, comme confession de foi séculaire, est de plus en plus appréciée; la gravité des moindres changements dans ce qui la concerne et les inconvénients de l'arbitraire dans le service divin se révèlent de plus en plus ; l'étude sérieuse des textes de la Liturgie romaine si peu compris aujourd'hui, parce qu'on avait suspendu la lecture des Pères et de l'antiquité ecclésiastique, achèvera d'éclairer ceux qui hésitent encore, et, tôt ou tard, au lieu de se glorifier d'une Liturgie particulière qui ne représente que les idées d'un individu et d'une époque, on sentira mieux l'avantage d'être en communion avec tous les temps et tous les lieux, au moyen de ces formules sacrées que chaque siècle est venu enrichir et compléter par l'expression simple et forte de sa foi et de sa piété.

FIN DU SECOND VOLUME

III - PRÉFACE

INSTITUTIONS LITURGIQUES

PAR LE R. P. DOM PROSPER GUÉRANGER

ABBÉ DE SOLESMES

Sanas  Pontificii Juris  et sacras  Liturgiae

traditiones labescentes confovere.

DEUXIÈME ÉDITION

TOME TROISIÈME

SUIVI   DE LA   LETTRE  A  MONSEIGNEUR   L'ARCHEVÊQUE   DE   REIMS SUR  LE  DROIT   DE  LA  LITURGIE

PARIS SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE

Victor PALMÉ, éditeur des Bollandistes, directeur général

76, rue des Saints-Pères, 76

BRUXELLES

J. ALBANEL, direct, de la succurs.

12,  rite des Paroissiens,  12

GENEVE

H.TREMBLEY, direct, de la succurs.

4, rue Corraterie, 4

1883

PRÉFACE

Lorsque, il y a dix ans, nous donnions au public le deuxième volume des Institutions Liturgiques, nous étions loin de prévoir l'heureux retour qui, durant cet intervalle, s’est opéré de toutes parts vers l'unité romaine du service divin. Tant de lettres pastorales, tant d'ordonnances épiscopales, plusieurs conciles provinciaux, exprimant d'une manière efficace la volonté la plus ferme et la plus solennelle de réunir nos Églises à la prière universelle, signaleront aux yeux de la postérité cette période comme une des plus remarquables et des plus fortement empreintes de l'esprit de régénération qui, de temps en temps, vient ranimer et sauver les provinces de la chrétienté.

Déjà nous pouvons saluer l'aurore du jour où, selon la doctrine apostolique du grand pape Clément VIII, dans l'Église répandue par tout l'univers, les fidèles du Christ invoqueront et loueront Dieu par les seuls et mêmes rites de chants et de prières (1). » Le temps approche où toutes les Églises de France étant successivement rentrées, par les moyens de la prudence et de la vigueur de leurs prélats, dans les traditions vénérables de l'antique Liturgie, attesteront plus hautement encore que celles qui ne s'en écartèrent jamais, l'importance de l'unité dans les formes d'une religion établie sur l'unité delà croyance et du régime.

(1) Constitution Cum in Ecclesia, du 10 mai 1602.

II

Trois grandes circonstances de l'histoire  nous mettent à même de reconnaître le lien qui unit le sort de la Liturgie aux  premiers intérêts de l'Église   et de   la   société. Lorsque Dieu voulut enfin mettre un terme à  l'anarchie des races barbares et constituer l'Europe, il donna Charlemagne au monde. Or, ce grand prince ne crut pas avoir assuré la solidité de l'Empire chrétien, tant qu'il n'eut pas appliqué à toutes les provinces la règle  romaine de la Liturgie. Plus tard, le Charlemagne de l'Église, saint Grégoire VII, luttant jusqu'à la mort contre la  barbarie qu'avaient enfantée les désordres du Xe siècle, et poussant avec autant d'intelligence que d'énergie l'œuvre d'épuration qui sauva l'Église et le monde, faisait appel au principe de l'unité liturgique, et soumettait l'Espagne  â  la prière romaine, en même temps qu'il faisait reculer devant elle, en Bohême, la Liturgie slave qui s'avançait vers l'Occident. Enfin, lorsque l'Église eut besoin de recueillir toutes ses forces pour surmonter l'affreuse  tempête du XVI° siècle, et serrer d'un lien plus étroit que jamais les provinces qui lui étaient demeurées fidèles, ne vit-on pas le  saint concile de   Trente, principal moyen de   cette sublime réaction, après avoir préparé  le   retour  à  une Liturgie  universelle,   remettre   aux   mains du   Pontife Romain cette œuvre d'unité que saint Pie  V accomplit avec tant de gloire ?

Or, si jamais le péril général a semblé réclamer, pour le salut de l'Église, le retour vers ces formes antiques et universelles qui nous relient aux âges de foi, et fendent visible l'homogénéité du christianisme, n'est-ce pas aujourd'hui où la religion de Jésus-Christ est à la veille d'essuyer et de livrer les plus violents combats ? L'heure n'est-elle pas venue de discipliner l'armée, de faire appel à tous les genres de force, d'effacer tout ce qui rappelle de malheureux souvenirs, d'arborer partout les couleurs du Chef contre lequel les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir?

III

La querelle n'est plus seulement entre l'hérésie et l'orthodoxie ; quiconque tient encore pour la famille, l'autorité, la propriété, est ou doit être catholique ; quiconque aspire à renverser ces bases sacrées de toute société  humaine, est ou doit être sectateur de l'impie réforme du XVI° siècle. Cela étant, c'est aux catholiques de comprendre  que leur drapeau est celui de Rome, et que le moindre  défaut de conformité avec Rome ne saurait que les énerver. Portons haut l'étendard sur lequel brillent la tiare et les clefs du Vatican ; nous vaincrons par ce signe.

Il y a huit ans, nous écrivions ces paroles : « Les moments sont graves; l'heure à laquelle nous vivons est solennelle; déjà, nous  sommes remués,  et nous  le serons plus profondément encore. L'unité seule, acceptée dans toutes ses applications, fera notre force et assurera notre triomphe. La question catholique ne sera pas toujours agitée  dans l'enceinte  des États particuliers; elle deviendra tôt ou tard la question  européenne.  Le jour approche où le cri doit se faire entendre  :  Dieu le veut! C'est alors que l'unité déformes assurant l'unité de vues et d'efforts, l'Église se débarrassera des entraves nationales qui la meurtrissent si cruellement, et  respirera librement sur le plus glorieux des champs de bataille (1). »

Ces temps sont arrivés, et, de toutes parts, l'Église par qui Dieu sauvera le monde, ressent les effets de cette miséricorde qui veut enfin l'affranchir de tant de chaînes de nationalité qui captivaient son action. Les vastes États soumis à l'Autriche ont vu avec étonnement la main même du souverain délier les fers qui garrottaient depuis si longtemps l'Épouse du Christ; l'Église en France retrouve une liberté qu'elle ne connaissait plus depuis des siècles, et ses Pontifes, dans la plupart de leurs conciles, cherchant

(1) Défense des Institutions Liturgiques, 1844, Préface, page VIII.

IV

le remède aux maux du passé, proclament la nécessité de s'unir dans la prière à cette Rome dont nous avons reçu les enseignements de la foi. Qui ne sentirait à un tel spectacle qu'un travail intérieur, dirigé par la divine Providence, s'opère dans la chrétienté ? Tandis que l'anglicanisme aux abois voit, à chaque heure, se détacher de lui les cœurs les plus généreux et les plus nobles intelligences ; tandis que l'Allemagne, guérie pour jamais des utopies schismatiques de Febronius et des sacrilèges prétentions du congrès d'Ems, s'unit, à Wurtzbourg comme à Vienne, pour proclamer sans détour la monarchie du Pontife Romain (1), la France se sent emportée par une force irrésistible vers le droit commun dont elle ne s'était écartée qu'au détriment de la liberté religieuse, et qu'en sacrifiant la fécondité de son apostolat.

Le lien liturgique avec la Mère des Eglises a donc été reconnu, depuis dix ans surtout, comme une des conditions principales de la vitalité des provinces du christianisme et ce mouvement qui entraîne les diocèses de France vers la prière romaine ne se ralentira pas. A Dieu ne plaise que nous prétendions assigner à notre livre une part plus grande que celle qui lui revient par le fait dans cette salutaire réaction! Ce livre n'a eu d'autre mérite que de venir en son temps, et nous avouerons avec franchise que nous avons été plus étonné qu'un autre à la vue des événements qui se sont succédé sans interruption, en France, dans l'ordre de la Liturgie, depuis 1841. L'Esprit divin qui conduit l'Église est intervenu trop directement pour qu'il soit possible aujourd'hui de méconnaître son action. Que Ton se rappelle l'accueil que reçurent les

(1) L'auteur fait ici allusion à deux célèbres assemblées des évêques allemands à Wurtzbourg en 1848,et des évêques autrichiens à Vienne en 1849, dans lesquelles les droits de l'Eglise furent revendiqués et l'autorité du Souverain Pontife affirmée avec une force et une solennité, auxquelles on n'était plus accoutumé dans ces contrées. Note de l'éditeur.

V

Institutions Liturgiques, le déchaînement, les démonstrations qu'elles provoquèrent, et que l'on jette ensuite les yeux sur la carte de la France ecclésiastique. Depuis dix ans le nombre de nos diocèses demeurés fidèles à la Liturgie Romaine qui s'élevait à peine à douze, s'est accru de trente au moins, entre lesquels les uns sont déjà en possession de cette Liturgie, et les autres se préparent à l'embrasser. A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris (1).

L'histoire d'une révolution si sainte et si pacifique sera l'une des plus belles pages des annales de nos églises. Nous avions songé à en commencer dès aujourd'hui le récit; mais il nous a semblé que les temps n'étaient pas venus encore. Les années qui vont suivre développeront plus encore les plans de la Sagesse divine ; l'esprit d'unité fait, pour ainsi dire, à chaque heure de nouveaux progrès, et, bientôt les dernières traces de l'innovation qu'avait implantée le XVIII° siècle, seront au moment de disparaître du milieu de nous. Il est donc juste d'attendre encore, avant d'enregistrer tant de faits précieux qui se sont accomplis sous nos yeux, et qui témoignent avec éclat de cette influence céleste qui est descendue sur nos Églises, et par laquelle de toutes parts on se fait gloire d'adorer ce qu'on avait brûlé, et de brûler ce qu'on avait adoré.

Le nouveau volume des Institutions Liturgiques que nous donnons en ce moment au public s'est fait attendre longtemps (2); cependant, nous croyons pouvoir dire que dans l'intervalle qui s'est écoulé depuis la publication du tome qui l'a précédé, nous n'avons pas perdu de vue la grande cause à laquelle nous avons consacré nos faibles efforts. Notre Lettre à Mgr l'archevêque de Reims, sur

(1)  Psalm. CXVII, 23.

(2)  Ce volume fut donné au public en 1851.

VI

le droit de la Liturgie, nos deux Défenses, notre Histoire même de sainte Cécile, nous ont fourni l'occasion de corroborer et d'appliquer les principes professés dans notre grand ouvrage. Les terribles événements qui sont venus fondre sur le pays, et qui ont suspendu tant de travaux, ont aussi retardé l'apparition de ce volume dont l'impression était déjà fort avancée il y a cinq ans. Le lecteur trouvera dans cette dernière particularité la raison de diverses allusions qui ne sont plus actuelles, en ce moment, mais qui l'étaient alors. Plusieurs questions sur lesquelles nous appelions l’attention de Nosseigneurs les évêques ont été l'objet de précieux règlements dans quelques-uns des derniers conciles provinciaux, et nous avons vu avec joie dans ces décrets salutaires la confirmation des désirs que nous avons osé émettre.

Nous n'apprendrions rien de nouveau à nos lecteurs, en disant que les deux premiers volumes des Institutions ont été l'objet de vives récriminations; mais nous avouerons que ces attaques, plus que compensées assurément par d'augustes et nombreux suffrages, nous causèrent un certain étonnement, Il nous semblait n'avoir eu en vue que le service de l'Église et le maintien des principes éternels sur la doctrine liturgique ; dans l'ordre des faits, nous marchions appuyé des monuments et des témoignages les plus sûrs; et quant à l'opportunité, la suite a montré que nous n'avions pas trop mal préjugé du sentiment catholique dans notre pays, en appelant l'attention sur un état de choses qui n'était que le résultat des circonstances malheureuses d'un temps déjà loin de nous.

Nos adversaires nous ont opposé tout d'abord le défaut de mission pour traiter une matière qui intéresse à un si haut point la discipline des Eglises de France, et ils ont essayé de nous appliquer comme fin de non-recevoir le manque de compétence dans les questions que nous avions posées. Cette manière de procéder à notre  endroit eût

VII

semblé vouloir dire que nul théologien, nul canoniste, nul historien ne pourrait désormais traiter aucune question ecclésiastique, à moins d'avoir l'intendance sur un grand nombre d'Églises. Par là on refuserait même à un évêque le droit d'écrire sur des matières dont la portée s'étendrait au delà des limites de son diocèse; puisqu'un simple évêque ne possède pas et n'exerce pas d'autorité sur les Églises qui sont hors de son territoire. Cette règle, il faut l'avouer, serait venue un peu tard, après tant de centaines d'excellents ouvrages publiés dans tous les siècles, par de simples évêques et par de simples docteurs, et qui cependant ont rendu les plus éminents services pour l'éclaircissement des principes et l'extirpation des abus.

On est en droit d'exiger d'un auteur catholique la pureté d'intention et l'orthodoxie dans la doctrine; quant au résultat de ses labeurs, il dépend de mille causes, mais on peut toujours dire que la vérité a ses droits contre lesquels rien ne prescrit. Si faible que puisse être une voix isolée, souvent elle est parvenue à se faire entendre; et, dans tous les cas, lorsque quelque auteur orthodoxe présente une thèse pratique dont l'application peut réclamer certains changements, il est toujours aisé de voir si ces changements sont dans l'esprit de l'Église. Or, assurément, personne n'osera nier que le retour à l'unité liturgique ne soit plus conforme à l'esprit de l'Église que la conservation des nouvelles Liturgies qui n'ont pour elles ni l'antiquité, ni une origine pure, ni la confirmation légitime. Le plus sage, peut-être, lorsque des questions de cette nature se présentent, serait de recourir à la maxime du prudent Gamaliel : Discedite ab hominibus istis, et sinite illos, quoniam si est ex hominibus consilium hoc aut opus, dissolvetur : si vero ex Deo est, non poteritis dissolvere illud, ne forte et Deo repugnare   inveniamini (1).

(1) Act. V, 38, 39.

VIII

Ainsi donc, dans toute cette affaire, il ne s'agissait que d'attendre ; et la suite devait montrer si les défenseurs de la Liturgie Romaine, si violemment sacrifiée au siècle dernier, s'étaient faits les avocats d'une cause schismatique et s'ils étaient animés d'un esprit d'hostilité contre les évêques. Ce que tout le monde voit aujourd'hui, c'est que la grande majorité de l’épiscopat français s'est déjà déclarée en faveur du retour désiré.

Maintenant, nous sera-t-il permis d'ajouter que, sans avoir besoin de recourir au droit qu'ont les écrivains catholiques de traiter, sous la correction des pasteurs, les matières de science ecclésiastique, nous possédions déjà une mission expressément définie pour nous livrer à la défense des saines traditions de la Liturgie et du Droit canonique ? Les Lettres Apostoliques de Grégoire XVI, en date du 1er septembre 1837, qui ont créé la Congrégation Bénédictine de France, lui confèrent en termes précis le droit et le devoir de diriger ses travaux dans le but de faire prévaloir ces mêmes traditions. Finis hujus Congregationis est... sanas Pontificii juris et sacrae Liturgies traditiones labescentes confovere. Nous avions reçu avec respect cette auguste direction, et nous avons conduit nos humbles efforts vers le but qu'elle nous montrait.

Mais, c'est avec une souveraine injustice et contre l'évidence même des faits que l'on nous' a imputé d'avoir voulu l'atteindre en attaquant l'autorité des évêques. La meilleure réponse à cette accusation serait de faire remarquer que déjà la majorité des évêques de France a adopté par le fait le principe de l'unité liturgique ; ce principe n'a donc rien de contraire à l'autorité épiscopale. Rome ne cesse de féliciter et d'encourager ce mouvement de retour; or, Rome est la tutrice de l'autorité des évêques, et ne pourrait en aucune façon agréer une tendance qui serait contraire au privilège hiérarchique. Après avoir établi, dans nos divers écrits sur la matière,

IX

que le droit de la Liturgie est, dans l'Église, l'objet d'une Réserve au Siège Apostolique, et montré par l'histoire comment la France avait malheureusement dérogé en ce point à la discipline universelle ; nous a-t-on vu provoquer des éclats et des résistances de la part du clergé ? N'avons-nous pas, au contraire, enseigné constamment que les particuliers étaient incompétents pour opérer les changements désirables; qu'une situation périlleuse, comme l'appelle Grégoire XVI, dans son Bref à Mgr l'archevêque de Reims, ne pouvait s'améliorer qu'à l'aide du temps; enfin, qu'il appartenait aux seuls évêques de mettre la main à l'œuvre réparatrice dont nous avions essayé de montrer l'urgence et de faire naître le désir.

En outre, n'avions-nous pas écarté soigneusement des Institutions toute discussion relative à la question du droit sur la Liturgie, remettant à la fin de notre grand ouvrage de la traiter, lorsque les passions seraient calmées et la question de fait parfaitement comprise de tout le monde ? Si, néanmoins, à la demande d'un illustre prélat dont les désirs seront toujours pour nous des ordres, nous nous sommes laissé aller à traiter cette question de droit, ne l'avons-nous pas fait sans esprit de système, avec la gravité et l'impartialité que réclamait la matière? Nous y avons même posé le principe de la légitimité des Liturgies particulières ; mais était-ce notre faute, si ce principe ne se trouvait pas applicable à celles qui régnaient alors dans nos Églises ?

Enfin, quand nous nous sommes trouvé dans la nécessité, par la nature même du sujet que nous traitons dans les Institutions, de réunir les faits qui constituent l'histoire de la grande déviation que la Liturgie avait subie en France, tous ceux qui ont bien voulu nous lire savent que nous nous sommes fait une loi de ménager les vivants, en passant sous silence tous les noms que des œuvres malheureuses avaient compromis. Des Bréviaires, des Missels,

X

des Rituels, etc., ont été publiés depuis vingt ans et plus dans des conditions subversives de tous les principes de la Liturgie; nous nous fîmes une loi de n'en désigner aucun, bien qu'il eût semblé à propos de signaler certaines particularités de ces livres comme très propres à démontrer le péril que courait en France la tradition du   service divin. Nous n'aurions pu insister sur ces détails,   publics d'ailleurs, sans   avoir   l'air   d'attaquer   des   personnes vivantes   qui avaient droit à tous les  égards par leur auguste caractère et par leurs vertus ; nous nous sommes abstenu, nous bornant, quant à la partie de notre récit qui concerne le XIX° siècle, aux faits dont les acteurs ayant cessé de vivre, sont tombés par là même dans le domaine de l'histoire qui ne doit aux morts que la vérité.

Quant à l'apparente responsabilité que semblerait faire peser sur les pasteurs de nos Églises la conservation des livres liturgiques qui furent le  produit de   l'innovation, nous nous sommes efforcé en toutes manières de montrer que rien ne serait plus injuste que de s'en prévaloir dans un sens contraire au respect et à l'obéissance canoniques, puisqu'il est notoire que ces livres ont été, pour   la  plupart, légués par un siècle qui doit seul répondre de ses œuvres, et que, dans, beaucoup de diocèses, l'usage de ces livres ne pourrait être interrompu tout à coup, sans qu'il en résultât de graves inconvénients moraux et matériels. Telle est la manière dont nous avons procédé constamment dans ces questions délicates, et c'est avec confiance que nous faisons appel à tout ce  que  nous  avons  écrit, ainsi qu'à la bonne foi de nos lecteurs.

Nous insistons sur ces dernières paroles ; car, ainsi qu'il est arrivé plus d'une fois, les Institutions ont été attaquées, et même avec passion, par des personnes qui avouaient n'avoir pas jugé à propos de perdre leur temps à les lire. Aussi, à plusieurs reprises, nous a-t-on imputé des assertions qui non seulement ne nous

XI

appartenaient pas, mais étaient même  diamétralement opposées à nos thèses. Il eut été difficile cependant de nous en rendre responsable. Ainsi, c'est en vain que nous avons raconté l'histoire et prouvé la légitimité des Liturgies particulières autorisées ; on n'en a pas moins cherché à faire croire que nous donnions toutes ces Liturgies pour illicites, D'autres nous ont imputé des récits odieux,  des anecdotes étranges, dont nous n'avions pas dit le plus petit mot, D'autres ont crié au scandale, parce que nous avions cité les paroles   du savant  archéologue anglais Welby Pugin qui a remarqué que certaines chasubles françaises, à force d'être raides et échancrées dans la partie antérieure, se trouvaient ressembler par devant à des étuis de violon; comme  si cette   citation d'un écrivain catholique si hautement estimé des évêques et du clergé d'Angleterre,   pouvait   constituer   un   scandale.   Nous n'avions cependant d'autre but, en rappelant ce trait de critique, que de porter  l'attention  sur l'extrême   liberté avec laquelle les fabricants d'ornements travaillent dans leurs ateliers, et sur la déplorable docilité avec laquelle on accepte leurs caprices, sans s'inquiéter si la coupe des vêtements sacrés est déterminée ou non par des règles précises.

On nous a reproché aussi avec emportement d'avoir blâmé la forme étrange à laquelle était arrivé insensiblement le bonnet de chœur. Le rétablissement pour ainsi dire universel de la barrette romaine, est assurément la meilleure réponse que nous puissions faire à ceux qui ont trouvé mauvais que nous eussions signalé, dans le genre de coiffure qui l’a précédée, un défaut de convenance et de bon goût. Quant à la forme des chasubles et des autres ornements, déjà plusieurs de Nosseigneurs les évêques ont pris des mesures pour préparer le retour à une coupe mieux assortie à la tradition et la dignité de ces habits sacrés, et tout porte à espérer que le jour viendra où cette

XII

partie si importante de la Liturgie sera replacée sous la direction immédiate de l'autorité ecclésiastique, et enlevée à l'arbitraire de fabricants sans goût et sans contrôle.

Mais il n'en n'est pas moins vrai que beaucoup de ceux qui se sont montrés un moment si hostiles aux Institutions Liturgiques, mis en demeure de s'expliquer, n'avaient rien à objecter contre cet ouvrage, si ce n'est qu'il y était question d'étuis de violon et de bonnets pointus; cependant, il eût été difficile de fournir deux gros volumes sur une si mince donnée, et c'était vraiment abuser étrangement de deux phrases que d'y voir le but et la portée de tout l'ouvrage. Le public en a jugé autrement, puisque le livre, tiré à trois mille exemplaires, a été accueilli favorablement non seulement en France,  mais en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, et que l'édition en  sera prochainement épuisée. Les deux appréciations esthétiques que l'on nous reproche, et dont la première, après tout, n'est pas même de nous, ne tiennent pas déjà tant de place dans l'ouvrage pour qu'il doive être jugé comme s'il ne contenait pas autre chose. Mais il y a longtemps qu'on a remarqué  que  la passion et la légèreté, loin de s'exclure, se rencontrent bien souvent dans   les mêmes jugements.

Pour quiconque s'est donné la peine de lire avec une attention ordinaire les deux premiers volumes des Institutions, rien n'est plus clair, ni plus précisément annoncé que le but de l'auteur. Assurément, nous n'avons pu nous proposer de produire, par un si faible moyen, les heureux changements qui se sont opérés depuis dix ans : nous voulions seulement donner un livre sérieux sur la science liturgique. Or, comme la science de la Liturgie repose sur les livres du service divin, et que la plupart de ceux dont on usait alors en France étaient en dehors de toutes  les traditions,   quand ils n'y étaient

Tous les livres