Institutions liturgiques (page 94)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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pas directement contraires, il devenait indispensable d'examiner préalablement la valeur de ces livres modernes, en tant qu'éléments et objet de la science sur laquelle nous nous proposions de publier des Institutions. De là, la nécessité de faire l'historique de l'innovation, et de montrer en quoi elle s'est écartée des principes admis de tous temps dans l'Église sur la Liturgie. Dans ce travail, nous avons dû faire appel à un grand nombre de principes puisés aux sources mêmes de la Théologie, qui a un rapport si immédiat avec la Liturgie. Nous n'avions point à prouver ces principes ; nous les supposions admis sans contestation par tout le monde, et c'est en cela que nous nous sommes trompé.

Il nous a donc fallu soutenir une polémique pour défendre des propositions dont plusieurs sont la base de l'enseignement catholique. Au reste, ces luttes pacifiques n'ont pas été sans résultat pour le triomphe de la Liturgie Romaine; mais elles ont eu une autre arène que celle où nous avions pensé les soutenir. Notre projet annoncé était de répondre dans la préface des volumes suivants aux attaques dont nous aurions été l'objet; nous avons dû modifier ce plan, tant à cause de l'étendue que prenait la discussion, que de la gravité des personnages auprès desquels nous étions appelé à nous expliquer. De là donc est advenue la nécessité de publier jusqu'à deux Défenses. La dernière de ces Défenses est demeurée jusqu'ici incomplète. Les circonstances, en effet, nous firent un devoir de suspendre une polémique dans laquelle nous avions adopté la forme de Lettres, du moment que notre illustre adversaire avait été inopinément retiré de ce monde. Sans cette mort trop prompte qui priva le diocèse d'Orléans de son pasteur, nous devions ajouter encore deux Lettres aux trois que nous avions déjà publiées. Ce complément à notre seconde Défense ne verra donc pas le jour, et si nous ne sentions l'indispensable besoin de nous justifier

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de certaines imputations graves que nous ne devons pas laisser planer sur nous plus longtemps, nous n'eussions pas même songé à revenir sur des attaques déjà anciennes. Mais ces attaques ont été répétées par d'autres personnes, et nous ne devons pas laisser de nuages sur l'orthodoxie de notre doctrine, ni sur la probité de nos intentions. Nous serons bref, et à Dieu ne plaise qu'en voulant nous défendre d'accusations, selon nous mal fondées, nous paraissions vouloir troubler la cendre des morts.

Mgr Fayet avait cru devoir remonter aux premiers principes pour défendre plus sûrement les Liturgies modernes et, afin d'atténuer l'inconvénient qu'elles ont amené, il lui avait semblé qu'il était nécessaire de  diminuer le  plus possible l'importance de la Liturgie en elle-même. Ainsi, sa doctrine était que « la Religion est une vertu morale qui ne produit par elle-même que des actes intérieurs d'adoration, de louange, de sacrifice, etc., et qui n'a, par conte séquent, rien à démêler avec la Liturgie » (1); que « la Liturgie proprement dite n'a aucun rapport  nécessaire avec la vertu de Religion »   (2) ; qu'il « faut  laisser la Liturgie dans son domaine, et le Culte divin  dans le sien » (3) ; enfin que « par l'exercice public de la Liturgie, l'Église se met plutôt en communication avec  les hommes qu'avec Dieu » (4).

Il n'est personne qui, à la réflexion, ne saisisse le danger d'une telle doctrine dont les conséquences mèneraient directement au déisme, et franchement c'eut été acheter trop cher le droit de refaire à neuf la Liturgie que de sacrifier ainsi les bases de la religion révélée. Il nous fut aisé d'établir dans notre première Lettre au prélat, que la Religion n'est pas complète sans le Culte extérieur, et

(1)  Examen des Institutions Liturgiques. Page 40,

(2)  Ibid. Pag. 36.

(3)  Ibid. Pag. 35.

(4)  Ibid. Pag. 43.

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que la Liturgie n'est autre chose que le Culte extérieur rendu à Dieu par l'Église.

Dans la seconde Lettre, nous nous attachâmes à prouver que la Liturgie est selon la doctrine de saint Augustin, de Bossuet et de tous les théologiens, le principal instrument de la Tradition de l'Église. Notre illustre adversaire était allé jusqu'à lui refuser le caractère dogmatique (1), prétendant qu'elle « ne pouvait jamais devenir la matière d'un jugement doctrinal, » et qu'enfin « l’erreur liturgique ne pouvait jamais violer que les lois de la discipline » (2). La thèse était facile à résoudre, mais la nécessité de l'éclaircir devant un public catholique, que certains journaux prétendaient épris des théories du prélat, ne démontrait que plus clairement le péril où s'engageait le défenseur des nouvelles Liturgies, qui ne trouvait pas de meilleur moyen d'en démontrer l'innocence et même la légitimité, qu'en privant l'Église du principal dépôt dans lequel se conserve sa foi.

A côté de ces principes si dangereux sur la doctrine, l'Examen des Institutions Liturgiques en émettait d'autres dont l'application n'était pas moins difficile à concilier avec les maximes essentielles de la discipline de l'Église, lorsque, parlant de l'innovation liturgique du siècle dernier, il disait que « ces changements n'intéressaient tout au plus que les règlements généraux ou particuliers que l'Église a faits sur cette matière » (3); en sorte qu'il se jugeait fondé à conclure « que le meilleur Bréviaire était celui qu'on disait le mieux » (4).

Après avoir pris la défense du dogme ébranlé par les deux théories que nous avons rappelées ci-dessus, il nous fallut entreprendre celle de la discipline ecclésiastique que

(1)  Examen des Institutions Liturgiques. Pag. 2.

(2)  Ibid. Pag. 229.

(3) Ibid. Préface, pag. IX.

(4)  Ibid. Pag. XLIX.

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le troisième système renversait de fond en comble. Toute subordination dans l'Église  était désormais abolie, du moment que l'on pouvait regarder comme légitime un ordre de choses qui avait contre lui ni plus ni moins que les  règlements généraux ou particuliers de  l'Église sur la matière; du moment que les particuliers se trouvaient affranchis des lois qui prescrivent telle forme dans l'accomplissement d'un devoir, à la seule condition d'accomplir ce devoir convenablement, à leur guise. C'était purement et simplement l'anarchie qu'on nous proposait, comme moyen de venir en aide à la légitimité des nouvelles Liturgies. Nous dûmes nous attacher à faire voir le lien intime qui relie la discipline à la foi, à rappeler les droits de la discipline générale contre laquelle les tentatives isolées sont toujours nulles, enfin, l'existence d'une réserve apostolique qui fait de la Liturgie une chose papale et non une chose diocésaine.

Assurément, nous nous fussions bien gardé d'entrer dans cette polémique à l'égard d'un livre écrit par un prélat en réputation, si toutes ces thèses n'eussent été dirigées contre nous, et dans le but de persuader au public que nos écrits ne jouissaient pas d'une pleine orthodoXI°. Nos évêques étaient là pour veiller d'office à la pureté de la doctrine, et d'ailleurs, il n'y avait pas à craindre aujourd'hui que les maximes soutenues dans l'Examen des Institutions, prissent racine et se développassent dans les Églises de France. Mais nous avions notre foi à venger, et ce fut un devoir pour nous de peser dans une Défense publique la valeur des théories qu'on nous opposait.

Lorsqu'un événement funèbre vint suspendre la suite de notre apologie qui s'adressait directement au prélat, il nous restait encore à répondre à l'une des principales attaques que l'Examen portait contre nous. On nous accusait d'avoir qualifié d'hérésie tous les  changements

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opérés dans la Liturgie, par cela seul qu'ils étaient des changements. Une telle accusation n'a pas été sans causer quelque scandale à ceux qui, n'ayant jamais lu les Institutions, empruntaient à autrui l'opinion qu'ils s'en formaient. Il est donc à propos que nous levions ce scandale, en remettant en lumière notre doctrine, et en montrant qu'elle n'a pas le plus léger rapport avec celle qu'on nous a imputée.

Nous transcrirons d'abord les paroles du prélat : « Il importe peu, dit Mgr Fayet, qu'on n'ait jamais entendu parler de l'hérésie antiliturgique, et que ce soit une création du génie fécond du P. Abbé de Solesmes. Quand on est venu à créer des symboles et des confessions de foi qui n'existaient pas auparavant, il est bien permis de les protéger par des anathèmes, et de décerner le titre d'hérétique à ceux qui voudraient les attaquer. L'hérésie antiliturgique est donc une conséquence de la position dogmatique que D. Guéranger a faite aux formules de la Liturgie, et voici son raisonnement. Les formules sacrées admises par l'Église romaine font partie essentielle du dépôt de la révélation : vous ne pouvez donc toucher à ces formules sans toucher au dépôt de la révélation; mais toucher au dépôt de la révélation, c'est tomber dans l'hérésie : donc, toucher aux formules liturgiques, c'est tomber dans l'hérésie antiliturgique (1). »

Ce prétendu résumé de notre doctrine sur l'hérésie antiliturgique a pour premier inconvénient de n'avoir pas le moindre rapport avec les principes que nous avons soutenus; aussi, son auteur qui nous cite à chaque page dans tout le cours de l'Examen a-t-il négligé d'alléguer l'endroit où nous étalons ce beau raisonnement. Néanmoins, fort de sa découverte, il s'avance rapidement dans

(1) Examen des Institutions Liturgiques, Chap. XVI, pag. 228.

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la voie des conséquences, et bientôt il se met à prouver, en vertu de son étonnant syllogisme, qui heureusement ne nous appartient en aucune façon, que les pontifes romains qui ont remanié les livres de la Liturgie sont tombés, selon nous, dans l'hérésie antiliturgique (1).

Il eut été, on l'avouera, par trop étrange que, dans une introduction historique où nous avons cherché à réunir l'ensemble des faits relatifs à la formation et aux diverses modifications des livres liturgiques, où nous avons montré avec tant de complaisance les plus saints pontifes, les plus grands docteurs dans toutes les Églises, s'occupant à disposer, à perfectionner, à corriger   la Liturgie, nous eussions prétendu signaler dans leurs travaux un principe hérétique, comme si les formules liturgiques eussent été révélées de Dieu au commencement, en sorte qu'il ne fût plus possible à la main de l'homme d'y toucher en quoi que ce soit. Une telle manière de comprendre la Liturgie eût été neuve assurément; mais s'il existe un livre au monde à l'aide duquel il serait facile de la réfuter par les faits, ce livre serait, à coup sûr, les Institutions. L'auteur de l’Examen,   lorsqu'il  nous adressait ce reproche, ne se rappelait déjà plus les assertions qu'il nous a tant reprochées sur les symboles de foi, à la teneur desquels il ne reconnaissait pas à l'Église le pouvoir de rien ajouter, tandis que nous, nous n'avons cessé de signaler un développement successif dans ces formules sacrées. L'évidence même prouve que nous n'avons pu imputer à hérésie des travaux de remaniement et de complément dont nous avons loué les avantages,  et fait ressortir l'importance comme développement des Confessions de foi; il faut donc de toute nécessité qu'en parlant de l'hérésie antiliturgique, nous ayons eu en vue un système qui peut s'exercer sans doute, et qui s'est exercé en effet, sur certains livres

(1) Voir les chapitres XVI et XVIII de l’Examen.

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liturgiques, mais qui préexistait à ces livres, et n'a rien de commun avec les changements qu'une autorité légitime et orthodoxe introduit de temps en temps dans les formules du service divin.

Or, le système que nous avons appelé antiliturgique, nous l'avons défini, l’hérésie qui se porte l'ennemie des formes du service divin (1). Il nous a semblé que ce terme dont l'équivalent, misoliturgique, a été employé dans le même sens par un des plus savants hommes du XVIII° siècle (2), exprimait assez bien cette tendance hostile au service divin dans laquelle se sont réunis de siècle en siècle les Gnostiques, Vigilance, les diverses branches du Manichéisme occidental du XI° au XII° siècle, Wiclef, Jean Hus, Luther et Calvin. Il est bien clair que le déisme qui est l'antiliturgisme par excellence, fait le fond de tous ces systèmes, dont plusieurs même ne semblent affecter une sorte de mysticisme que pour entraîner plus sûrement leurs adeptes vers le rationalisme. Nous avons décrit l'histoire de cette secte dangereuse dont les influences n'ont cessé de réagir contre les formes liturgiques et contre la Liturgie elle-même, et afin de mieux préciser son action, nous avons résumé douze traits principaux de tout son plan d'attaque, que nous avons montrés en action dans les œuvres du calvinisme relatives au service divin.

Dans tout cela, pas le moindre trait qui puisse s'appliquer directement ni indirectement aux modifications opérées dans les livres liturgiques dont se sert l'Église catholique, tant que ces modifications sont appliquées par l'autorité compétente, et qu'elles n'ont pour but que de mettre dans un meilleur ordre, de compléter, d'amender, de perfectionner l'ensemble des formules saintes que nous

(1) Institutions Liturgiques. Tom. I, pag. 390.

(2) Robert Sala. Comment, in libros de  Rebus Liturgicis,  Joan. Card, Bona. Tom. I, pag. 34.

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a léguées la tradition. La correction liturgique accomplie dans des conditions orthodoxes et conformes à la sagesse de l'Église n'a rien de commun avec ce système de destruction tantôt sourde, tantôt violente, que nous avons signalé et dont nous avons tracé les caractères; système qui n'a d'autre raison d'être que le désir de substituer de nouveaux dogmes aux dogmes anciens, en détruisant en même temps les formes religieuses qui expriment la foi et la religion positive envers Dieu, pour établir le pur déisme. Or, nous ne pensons pas qu'aucun observateur clairvoyant songe à nous contester que le déisme ne soit le dernier mot du protestantisme.

Mais, nous dira-t-on, n'avez-vous pas, dans la suite de votre ouvrage, appliqué  à  certaines particularités  des Liturgies nouvelles la qualification d’antiliturgiques ? — Nous n'avons garde de nous en défendre. A qui, en effet, devons-nous ces reconstructions des livres de la prière sur un nouveau plan, si ce n'est, la plupart du temps, à des hommes infectés de l'hérésie jansénienne ? Or, est-il permis d'oublier que le dogme janséniste et le  dogme calviniste sont identiques au fond ? La secte qui a décimé l'Église en France, durant cent cinquante ans, qui a livré la hiérarchie aux entreprises de la puissance temporelle, éloigné les fidèles de la participation   aux  sacrements, glacé la piété dans les cœurs, préparé les voies au rationalisme, devons-nous donc tant nous étonner de retrouver chez elle les instincts de l'hérésie antiliturgique ? On la laissait   maîtresse   de   refaire   à  neuf les   livres  de la prière;  est-il   si  surprenant   qu'elle   en ait  profité, et que l'on reconnaisse l'arbre à ses fruits? Nous avons raconté assez au long les intrigues à l'aide desquelles elle parvint à s'emparer de la rédaction des nouveaux livres, et l'impudeur avec laquelle elle s'est félicitée de ce triomphe dans ses pamphlets et ses journaux ; a-t-on le droit après cela de trouver étrange qu'elle ait mis ses soins à

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faire prévaloir dans son œuvre des principes qui faisaient le fond de sa pensée ?

Le plan liturgique des réformateurs du xvr9 siècle fut, ainsi que les faits le démontrent, de repousser les prières traditionnelles et de les remplacer par des lectures de la Bible, d'élaguer tout ce que les livres antérieurs renfermaient de favorable aux croyances de l'Église contre lesquelles ils se déclaraient, de substituer des formules de leur façon destinées à exprimer les nouveaux dogmes, de faire disparaître du service divin ce qui gêne, ce qui assujétit, de remplacer les antiques prières où respiraient la confiance et la simplicité de la foi et de l'amour par d'autres où l'on tient un langage froid et guindé, d'anéantir le culte de la sainte Vierge et des Saints, d'effacer jusqu'aux dernières traces de la religion envers le Siège Apostolique, etc.

Les livres des églises luthérienne, calviniste, anglicane, sont là pour montrer l'application de ce système dans toute son étendue ; on ne pourrait le contester; mais on ne peut pas nier non plus que le jansénisme n'ait eu pour but, dans toutes ses manœuvres, d'amener graduellement les mêmes résultats. Les Réflexions morales de Quesnel et l'Institution chrétienne de Calvin, sont deux livres de la même famille. Seulement, le premier est plus prudent, parce que l'auteur et ses adeptes ont jugé à propos de garder le lien extérieur de communion avec l'Église, tout en ayant une foi différente de la sienne.

Il est inutile de reproduire ici tous les travaux d'analyse que nous avons donnés ailleurs sur l'œuvre des nouvelles liturgies. Habemus confitentes reos. Les jansénistes se sont vantés dans leurs écrits imprimés d'avoir dirigé l'œuvre qui leur fut si malheureusement confiée, dans un but favorable à leur plan; ils s'en sont glorifiés dans les Hexaples de la Constitution, dans les Nouvelles ecclésiastiques, et jusqu'en 1843, dans leur Revue ecclésiastique.

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Nous devrions les croire sur parole, quand les faits ne seraient pas aussi patents qu'ils le sont. Or, n'est-il pas naturel que cette secte antiliturgique ait mis son cachet aux livres dont elle a eu le monopole ? c'est le contraire qui devrait nous surprendre.

Il est vraiment incompréhensible que Mgr Fayet nous ait imputé d'avoir qualifié d’ antiliturgiques toutes les modifications que peut subir la Liturgie, tandis que cette qualification n'a été imputée par nous qu'à certaines œuvres accomplies dans un esprit d'opposition déclarée aux doctrines et aux habitudes du passé de la Liturgie. Nous ne voulons point accuser ici les intentions du prélat; mais il suffit de feuilleter les Institutions pour voir combien son imputation est dépourvue de fondement. Si l'Église aujourd'hui jugeait à propos de renouveler en entier le corps de la Liturgie, ce qu'elle n'a jamais fait, ayant toujours eu soin de procéder par voie d'addition, ou de simple correction ; on peut être assuré à l'avance que les nouveaux livres seraient rédigés dans l'esprit des anciens, et que la religion y serait exprimée d'une manière si complètement analogue aux traditions de la foi et de la piété, que le clergé et le peuple fidèle sentiraient tout d'abord que rien n'est changé quant au fond. Chez nous, au XVIII° siècle, il en fut tout autrement. Des particuliers, de simples prêtres, s'avisèrent de publier des projets de Bréviaire; ils firent imprimer des plans, des offices, enfin des Bréviaires entiers, à l'usage des Églises qui désiraient goûter de la nouvelle Liturgie. D'autres, comme le P. Vigier, en avaient en portefeuille et les offraient à qui voulait les accepter. Tout cela était assurément inouï dans l'Église, qui jusqu'alors avait toujours considéré le passé de la Liturgie comme digne de tous les égards, et qui n'avait jamais vu des hommes sans autorité et sans mission s'en venir offrir aux Pasteurs un corps entier de Liturgie dont l'adoption ne pouvait que briser, avec le lien de

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l'unité dans la prière, la chaîne de la tradition des mêmes lûtes et des mêmes formules.

Toutefois, nous ne demandons pas mieux que d'en convenir, ces livres nouveaux qui par le fait même de leur fabrication encouraient le reproche de témérité, il eut encore été possible de les rédiger dans un sens totalement •éloigné de toute tendance antiliturgique. Cette dernière circonstance a dépendu uniquement de l'esprit et des intentions des rédacteurs qui se sont mis à l'œuvre. Il n'y a donc rien de commun, à plus forte raison, entre les changements liturgiques considérés en eux-mêmes, et l'hérésie antiliturgique ; enfin, ni les principes que nous avons émis dans les Institutions, ni les conclusions tirées des faits que nous avons relatés, n'ont aucune relation avec la doctrine qu'on nous a gratuitement imputée.

Nous avions même évité d'entrer dans la question de savoir si la violation de telle loi liturgique n'entraînerait pas la note d'hérésie. Cette question, au reste, est très étendue et n'est pas de nature à être discutée dans une préface. Nous ne nous en occuperons donc pas. Qu'il soit seulement permis de faire observer qu'un livre liturgique dans lequel, par exemple, la forme des sacrements serait altérée, encourrait avec justice la note d'hérésie; que les Quartodécimains sont comptés entre les hérétiques, quoiqu'ils ne fussent en opposition avec l'Église que par leur refus de se soumettre à la prescription liturgique qui fixait la fête de Pâques au dimanche d'après le quatorzième jour de la lune de mars; que parmi les canons de doctrine du concile de Trente, il en est plusieurs qui lancent l'anathème contre les violateurs de la loi purement liturgique. Ainsi, dans la session VIe, de Sacramentis in genere, sont anathématisés ceux qui enseignent que les rites dont l'église accompagne l'administration solennelle des sacrements pourraient être changés au gré. des évêques particuliers (1);

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dans la session XXIIe de Sacrificio Missae, l'anathème est pareillement lancé contre ceux qui réprouvent l'usage de réciter le Canon à voix basse, ou qui prétendent que la Messe devrait être célébrée en langue vulgaire, etc. (2).

Ce n'est pas ici le lieu de préciser le sens théologique de ces diverses condamnations ; nous aurons ailleurs l'occasion d'y revenir; mais elles suffisent à montrer que l'Église a plus d'une fois placé les violateurs de la Liturgie à côté des hérétiques. Nous avons fait voir, dans notre troisième Lettre, le lien intime qui existe entre le dogme et la discipline, et l'on sait que la discipline liturgique est plus que toute autre en rapport direct avec les matières de la foi. Mais n'ayant pas eu occasion de traiter ces questions dans les Institutions, où nous n'avons signalé d'autre hérésie antiliturgique que celle qui s'oppose au culte divin, nous n'avons pas à nous étendre davantage sur cette matière.

Nous passerons maintenant à une autre accusation qui a rapport à l'histoire de l'innovation liturgique, et sur laquelle notre illustre adversaire paraît avoir beaucoup compté pour discréditer l'ensemble de faits que nous avons réunis dans les Institutions. Il s'agit de l'origine du Bréviaire d'Orléans (3). Nous avions attribué la première publication de ce livre liturgique à M. Fleuriau d'Armenonville, en 1731, parce que ce prélat, dans la lettre pastorale placée en tête, parlait comme s'il eût été réellement le premier à publier ce Bréviaire. Nous en avions attribué la rédaction à Le Brun Desmarettes, janséniste appelant, et cela, sur la foi de tous ceux qui, avant nous,

(1)  Canon XIII.

(2)  Canon IX.

(3)  Dans la seconde édition du deuxième volume de cet ouvrage, nous avons tenu compte des observations que l'auteur fait lui-même sur son texte dans cette préface, V. t. II, p. 220, 242. Note de l'éditeur.

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s'étaient occupés de l'auteur du Bréviaire d'Orléans ; enfin, nous avions fait ressortir ce que renfermaient de dangereux et de subversif de la Liturgie certains principes de la lettre pastorale relatifs à la substitution systématique de l'Ecriture sainte, découpée en lambeaux par une autorité locale, aux prières séculaires qui sont l'instrument principal de la Tradition de l'Église elle-même.

Mgr Fayet s'élève avec vigueur dans l’Examen contre les faits racontés par nous et contre les inductions que nous avions cru devoir en tirer. L'argumentation du prélat repose sur deux chefs : 1° Il est faux, dit-il, que Le Brun Desmarettes soit l'auteur du Bréviaire d'Orléans ; 2° M. Fleuriau d'Armenonville était un prélat zélé contre le jansénisme; il ne peut donc avoir confié la rédaction du Bréviaire de son Église à l'un des plus ardents fauteurs de cette hérésie.

Nous répondrons d'abord sur le fait de l'auteur du Bréviaire d'Orléans. Mgr Fayet nous somme de citer un écrit quelconque, depuis 1731 jusqu'à 1841, dans lequel le Bréviaire publié en 1731 par M. Fleuriau d'Armenonville soit attribué à Le Brun Desmarettes; il nous faut satisfaire à l'exigence du prélat.

1° Les Nouvelles ecclésiastiques, à la date du 4 avril 1731, s'expriment en ces termes : « Le 19 mars, M. Desmarettes, acolythe, élève de Port-Royal..., mourut ici (à Orléans)... il est connu pour l’auteur des Bréviaires d'Orléans et de Nevers. »

2° L'ouvrage très rare intitulé : Discours sur le privilège des évêques d'Orléans, Orléans, in-8°, 1734, consulté par nous à la Bibliothèque publique d'Orléans, porte ce renseignement : « Deux savants hommes ont travaillé au Bréviaire d'Orléans : Raymond Florentin, parisien, chanoine et sous-doyen de l'église d'Orléans, et Jean-Baptiste Le Brun Desmarettes, natif de Rouen, mort le 20 mars-1731. »

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3° Le Dictionnaire historique de Chaudon, copié plus tard par Feller, contient ces paroles à l'article Le Brun Desmarettes : « On lui doit les Bréviaires d'Orléans et de Nevers. ».

4° Sabatier, dans Les trois siècles de la Littérature française, commence ainsi l'article qu'il consacre à Le Brun Desmarettes : « Ce n'est pas pour avoir fait les Bréviaires de Nevers et d'Orléans que nous le plaçons ici, mais pour avoir composé un ouvrage assez singulier, etc. »

5° La Bibliothèque historique de la France, édition de Fontette, tome IV; supplément du tome Ier, page 319 ; contient cette note : « Le Brun Desmarettes qui était de Rouen, a travaillé au Bréviaire d'Orléans, où il demeurait, et où il est mort en 1731. »

Les cinq témoignages qui précèdent sont empruntés au XVIII° siècle; voici maintenant ceux du XIX°.

6° La Biographie universelle, article Le Brun Desmarettes, rédigé par Beuchot, porte ces mots : « Il a eu beaucoup de part aux Bréviaires d'Orléans et de Nevers. »

7° M. Picot, dont tout le monde connaît l'exactitude dans ce genre de renseignements, a consacré une notice à Le Brun Desmarettes dans ses Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique du XVIII° siècle, tome IV. Il y parle ainsi : « Le Brun, dit Desmarettes, né à Rouen, fut élevé à Port-Royal et mourut à Orléans. Il resta simple acolythe et eut la confiance de Colbert, archevêque-ci de Rouen, et du cardinal de Coislin, à Orléans. Il est auteur des Bréviaires d'Orléans et de Nevers. »

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