Institutions liturgiques (page 95)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il nous avait semblé que sur un si grand nombre de témoignages, il était permis de rapporter le Bréviaire d'Orléans à Le Brun Desmarettes comme à son auteur, et véritablement, malgré les dénégations de notre adversaire, il nous semble impossible, sans renverser toutes les bases de la certitude historique, de tirer une autre conclusion

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de toutes ces autorités. Nous sommes donc obligé de maintenir notre assertion, sans en rien retrancher. Quant aux faits de la persistance de Le Brun Desmarettes dans son appel de la bulle Unigenitus, et de sa mort dans l'impénitence, Mgr Fayet n'a pas songé à les contester; nous n'avons donc pas à y revenir.

Vient maintenant la question de la coopération de M. Fleuriau d'Armenonville, prélat très vigilant contre le jansénisme et qui fut même placé à Orléans, comme le reconnaît Mgr Fayet, pour réparer les maux qu'avait causés au diocèse la fatale administration du cardinal de Coislin. Comment se fait-il qu'un évêque si orthodoxe ait, mis entre les mains de son clergé un Bréviaire dont la rédaction était d'une main plus que suspecte ? Cette question se présenta à nous, lorsque nous écrivîmes les pages contre lesquelles s'est élevé Mgr Fayet, et il nous fut impossible de ne pas voir dans un fait si regrettable une nouvelle preuve de l'engouement dont avaient été saisis tout à coup, pour l'innovation liturgique, plusieurs prélats dont la mémoire est demeurée pure, sous les autres rapports. Au fond, il n'y a pas plus lieu de s'étonner de voir M. Fleuriau d'Armenonville publier le Bréviaire de Le Brun Desmarettes, que de voir M. de Vintimille donner au diocèse de Paris celui de Vigier et de Mésenguy. M. de Vintimille était à Paris le fléau des jansénistes; leurs clameurs contre ce prélat remplissent les Nouvelles ecclésiastiques; mais leurs récriminations deviennent embarrassantes, lorsqu'ils osent lui reprocher, à M. de Vintimille, de recevoir un Bréviaire de la main de ceux mêmes qu'il persécute, de refuser à Coffin, dont il a accepté les hymnes, la sépulture ecclésiastique, qui fut refusée aussi plus tard à Boursier, auteur de la Préface de la Toussaint dans le Missel de M. de Vintimille, etc.

Nous   n'avions entre les mains   que  le Bréviaire  de M. Fleuriau d'Armenonville, lorsque nous donnâmes le

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deuxième volume des Institutions, et, ayant à rendre compte des doctrines sur la Liturgie, exposées dans la lettre pastorale du prélat, qu'on lit en tête de ce livre, nous ne dûmes pas dissimuler qu'elles étaient subversives de la tradition liturgique. C'était de l'histoire que nous écrivions, et l'une des nécessités de notre sujet. Il nous semblait bien un peu extraordinaire, il est vrai, que Le Brun Desmarettes, mort le 19 ou le 20 mars 1731, se trouvât être l'auteur d'un Bréviaire publié en 1731, quoique, cependant, la lettre pastorale en tête du Bréviaire porte la date du 1er novembre 1730. Néanmoins, à tout prendre, il n'y avait aucune impossibilité à ce que l'auteur du Bréviaire fût mort Tannée même où son travail recevait les honneurs de la publication. D'autre part, tous les témoignages que nous venons d'énumérer et qui sont postérieurs à la mort de Le Brun Desmarettes, affirmaient unanimement que ce personnage était l'auteur du Bréviaire d'Orléans. Nous devions donc lui attribuer ce livre liturgique, en attendant que de nouveaux renseignements vinssent mettre la question dans tout son jour.

Postérieurement à la publication du volume, il nous fut possible de compléter nos idées sur le Bréviaire d'Orléans, par l'envoi qu'on voulut bien nous faire de celui que publia, en 1693, le cardinal de Coislin. Nous connaissions déjà ce dernier Bréviaire par l'éloge assez suspect qu'en fait Van Espen, et aussi par un autre éloge que contient un traité manuscrit de Horis canonicis, composé en 1730, par le janséniste Le Gros, et conservé jusqu'aujourd'hui dans les archives de l'archevêché d'Utrecht (1). Nous nous attendions d'après cela à rencontrer

(1) Voici le passage : « Quœritur an necesse est eamdem ubique esse divini officii formam ? — R. Ubique et semper eadem est in essentialibus... nunc vero quaedam diversitas est... praecipue in Gallia, ubi plures Episcopi antiquos Ecclesiarum suarum ritus diligentius conservarunt, et libros officiorum divinorum ex concilii Tridentini voto recognitos atque expurgatos edi curarunt : ex his praecipue commendantur Breviaria Aurelianense, Senonense (1), Trecense (2), quibus praeivit Cluniacense, accurante potissimum D. Le Tourneux. » (De Horis canonicis, page 5o3.)

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dans ce livre un corps complet de Liturgie, élaboré dans le goût et les intentions du Bréviaire de Cluny. Notre attente ne fut pas trompée; mais ce qui nous frappa bien plus encore, ce fut de reconnaître dans le Bréviaire de 1693 le même Bréviaire que celui qui fut publié en 1731 par M. Fleuriau d'Armenonville.. Cette dernière édition offrait bien quelques différences, dans l'arrangement du Psautier dont la précédente avait conservé la disposition romaine, dans les hymnes renouvelées en divers offices, dans certaines leçons des Pères remplacées par d'autres en plusieurs endroits, dans quelques additions inspirées par les sentiments catholiques du prélat qui siégeait à Orléans en 1731, telles que le rétablissement de la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Rome, supprimée dans le Bréviaire de 1693 ; mais, malgré ces modifications, ce dernier ne se trouvait pas moins reproduit par l'édition de 1731, dans la proportion des dix-neuf vingtièmes.

Bien plus, la lettre pastorale publiée sous le nom de M. Fleuriau d'Armenonville, en 1731, et dont nous avions cité un passage, se trouvait être la même que celle qui, sur le Bréviaire de 1693, portait en tête le nom du cardinal de Coislin. Seulement, quelques phrases totalement insignifiantes avaient été élaguées dans la seconde édition; mais celles en particulier que nous avions citées et qui contiennent tout le système des nouveaux liturgistes, se lisaient à la fois sur les deux. Rien de plus étrange assurément que de voir deux prélats successeurs l'un de l'autre, s'attribuer par acte solennel la publication du Bréviaire, dans les mêmes termes, avec la seule différence de leurs noms et de la date; mais une simple

(1) Publié par Fortin de la Hoguette, et composé par le janséniste Burluguay.

(2) Publié par l'indigne neveu de Bossuet.

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confrontation éclaircissait complètement la difficulté. Le Brun Desmarettes avait composé le Bréviaire d'Orléans pour le compte de M. de Coislin, et M. Fleuriau d'Armenonville donnait en 1731 une nouvelle édition de ce Bréviaire, modifiée en quelques détails qui laissaient subsister moralement en son entier l'œuvre du confident de M. de Coislin. Les auteurs postérieurs à la mort de Le Brun Desmarettes qui lui avaient unanimement attribué ce livre, avaient exprimé un fait conforme à la vérité, et en faisant nos remarques sur la lettre pastorale de M. Fleuriau d'Armenonville, nos critiques atteignaient principalement M. de Coislin auquel ce document appartient originairement, et dont la condescendance pour le jansénisme est un fait historique dont Mgr Fayet lui-même est convenu.

Nous ne relèverons pas ici les paroles plus que sévères avec lesquelles ce prélat qualifie, dans l'Examen, notre assertion relative au fait de la coopération de Le Brun Desmarettes au Bréviaire d'Orléans, et notre jugement sur une pièce qui, en fin de compte, se trouve avoir été rédigée par unévêque janséniste; nous en avons dit assez pour démontrer la bonne foi de notre récit. Nous avions écrit, sans avoir à notre disposition tous les renseignements dont nous sommes aujourd'hui en possession ; mais ces renseignements n'auront servi qu'à mettre dans une lumière plus éclatante les faits que nous avions signalés. L'identité du Bréviaire de 1731 avec celui de 1693 étant une fois reconnue, tout s'explique ; mais il est cependant un fait dont nous ne nous rendons pas compte. Si Mgr Fayet a connu cette identité, comment lui a-t-il été possible d'argumenter contre nous avec tant d'assurance ? Or, il est de fait qu'il ne l'a pas ignorée. Voici ce que nous lisons dans l'Introduction à l’Examen : « Parmi les faits les plus saillants qui avaient passé sous mes yeux, il ne me fut pas difficile de distinguer une histoire

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prétendue du Bréviaire d'Orléans, réimprimé en 1731 par ordre de M. Fleuriau d'Armenonville, l'un des plus grands et des plus saints évêques qui aient gouverné ce diocèse (1).» Du moment que le prélat savait déjà,comme nous le savons maintenant, que l'édition de 1731 n'était qu'une réimpression, il n'ignorait donc pas que nos réclamations contre le livre et contre les principes de la lettre pastorale atteignaient directement l'auteur et l'éditeur de ce Bréviaire en 1693. Nous sommes heureux de rendre pleine justice au zèle de M. Fleuriau d'Armenonville contre le jansénisme : mais il n'est point en notre pouvoir défaire que le Bréviaire qu'il réimprima en 1731, avec quelques améliorations, parmi lesquelles nous ne comptons pas cependant l'altération de la division romaine du Psautier, que ce Bréviaire, disons-nous, n'ait pas eu Le Brun Desmarettes pour auteur. De même tout homme impartial devra convenir qu'un évêque orthodoxe succédant à un prélat suspect dans la foi, s'il s'empare d'une lettre pastorale de celui-ci, à la seule réserve de changer le nom en tête et la date à la fin, et aussi de retrancher quelques phrases sans portée, s'expose à être considéré comme le seul auteur de cette pièce, par tous ceux qui ont l'inconvénient d'ignorer qu'elle est l'œuvre d'un autre.

Nous nous devions à nous-même cette sorte d'apologie, pour rétablir la franchise de nos intentions et la loyauté avec laquelle nous avons procédé dans nos recherches. Aujourd'hui, nous serions en mesure de fortifier et de compléter largement notre histoire de la révolution liturgique du XVIII° siècle ; des faits nombreux, des documents authentiques que nous ignorions il y a dix ans, nous sont parvenus, à l'aide desquels il nous serait facile de remplir les intervalles que nous avons laissés, et de

(1) Examen. Introduction, pag. II.

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présenter un tableau pour ainsi dire complet de l'Église de France, sous le rapport liturgique, à cette époque déjà si loin de nous. En recueillant tous ces renseignements que nous mettrons en œuvre plus tard, nous avons eu du moins la satisfaction de voir que notre introduction historique aux Institutions, quoique très imparfaite comme tout livre dans la composition duquel l'auteur est réduit à se frayer une route inexplorée avant lui, ne renfermait aucune inexactitude sérieuse qu'on eût droit de nous reprocher (1).

Notre intention était, si nous eussions continué la publication de nos Lettres, d'en consacrer une à la discussion d'un grand nombre d'imputations lancées contre nous sur le ton de la légèreté et d'une plaisanterie plus ou moins fine, et dans le but avoué de faire passer l'auteur des Institutions pour un homme ignorant les premiers principes de toute chose, mais principalement les éléments de la grammaire. Nous ne regrettons pas assurément d'avoir manqué l'occasion de renvoyer tous ces traits que notre spirituel adversaire nous lançait de si bonne grâce. Il est cependant une de ces attaques légères à laquelle nous croyons devoir répondre, non parce qu'elle atteste dans son auteur le défaut d'une connaissance quelconque des origines liturgiques, mais parce que le ton d'assurance avec lequel elle est produite pourrait induire en erreur, sur un point important de la science, plusieurs des lecteurs de l’Examen. Il s'agit d'un texte de Walafrid Strabon que nous sommes accusé d'avoir traduit avec une négligence qui ne serait pas pardonnable à un élève de sixième.

(1) L'auteur signalait ici deux omissions importantes concernant le Bréviaire de Vienne de 1676 et la réforme de celui de Meaux, commencée par Bossuet et achevée sous son successeur. Nous avons reporté dans le second volume les additions au moyen desquelles l'auteur a comblé ces lacunes.

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Quiconque tient à savoir tant soit peu ce que c'est que la Liturgie,doit avoir une idée des Sacramentaires qui sont la source de notre Missel d'aujourd'hui. Ces Sacramentaires ont été publiés sur les meilleurs manuscrits, et servent de base à tous les travaux qui ont été entrepris sur la Liturgie de la Messe, notamment par le Père Le Brun, auteur assez répandu en France. Or, les liturgistes ne laissent ignorer à personne que le pape saint Gélase, à la fin du V° siècle, compila, pour l'usage de l'Église romaine, le Sacramentaire qui porte son nom, et qui a été édité par le B. cardinal Tommasi. Ce Sacramentaire eut cours non seulement à Rome, mais dans un grand nombre d'Églises de l'Occident.

Saint Grégoire vint ensuite qui, à la fin du VI° siècle, donna aussi son Sacramentaire, en retranchant un grand nombre d'oraisons et de préfaces qui se trouvaient dans la compilation que saint Gélase avait formée, réunissant en trois livres les formules liturgiques usitées sous ses prédécesseurs. L'un et l'autre Sacramentaire, le Gélasien et le Grégorien, eurent cours dans les Églises occidentales; mais le Grégorien, plus concis et mieux ordonné, outre qu'il était celui pour lequel se déclara définitivement l'Église romaine, tendait à s'établir partout sur les ruines du Gélasien. Ce dernier s'était de bonne heure répandu en France, et c'est même sur un manuscrit français du VIII°siècle, que le B. Tommasi en a donné la seule édition que nous ayons. La Liturgie gallicane, qui tendait à s'absorber dans la romaine, bien avant Pépin et Charlemagne, fit de nombreux emprunts au Sacramentaire Gélasien, en sorte que ces deux grands princes ayant, sur les instances des Pontifes romains, établi la Liturgie romaine dans leurs États, l'introduction du Sacramentaire Grégorien ne fit point cesser totalement l'usage du Gélasien dont saint Grégoire l'avait principalement extrait. On vit le savant liturgiste Alcuin compiler un Sacramentaire

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partie Gélasien et partie Grégorien. Le docte abbé Gerbert, dans sa Liturgia Alemannica, nous a donné des extraits de divers Sacramentaires de la Germanie, dont ce mélange forme un des traits caractéristiques. Les Églises qui usaient de ces livres ainsi mélangés, ne pensaient pas aller directement contre le règlement universel qui assujétissait tous les États soumis aux princes Carlovingiens à la Liturgie romaine, attendu, disait-on, que toutes ces pièces étaient venues de Rome ; néanmoins, passé le X° siècle, ces variétés qui ne paraissent pas s'être étendues à un grand nombre d'Églises, finissent par disparaître.

Walafrid Strabon qui écrivit vers 840, constate le fait que nous venons d'exposer, et c'est sur son texte cité par nous que Mgr Fayet a prétendu nous prendre en défaut. Voici le passage de l'abbé de Reichenau : « Nam et Gelasius Papa, in ordine LI, ita tam a se, quam ab aliis compositas preces, dicitur ordinasse, et Galliarum  Ecclesiae suis orationibus utebantur, quae adhuc a multis habentur. Et quia tam incertis auctoribus multa videbantur incerta, et sensus integritatem non habentia, curavit Beatus Gregorius rationabilia quœque coadunare, et seclusis hisquae vel nimia vel inconcinna videbantur, composuit librum qui dicitur Sacramentorum (1). » Nous avions traduit : « Gélase, le cinquante-unième Pape, mit en ordre les prières, tant celles qu'il avait composées que celles que d'autres avaient rédigées avant lui; les Églises des Gaules se servirent de ses oraisons, et elles y sont encore employées par plusieurs. Mais comme beaucoup de ces formules semblaient appartenir à des auteurs incertains, ou ne présentaient pas un sens clair et complet, le bienheureux Grégoire prit soin de réunir tout ce qui était conforme à la pureté originale du texte, et, ayant retranché les

(1) Walafrid. Strabo., de Rebus ecclesiasticis,cap. XXII.

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choses trop longues, et celles qui avaient été rédigées sans goût, il composa le livre qui est appelé des Sacrements. »

Mgr Fayet nous accuse d'être tombé ici dans un contresens. Il regrette d'être obligé de descendre aux premières leçons de la grammaire pour redresser nos traductions, attendu, dit-il, que « le bonhomme Lhomond professe gravement que le pronom possessif, après un seul verbe, s'exprime par suus, sua, suum, quand il se rapporte au nominatif de ce verbe » (1). Selon le prélat, le texte de Walafrid Strabon ne veut donc pas dire : Les Églises des Gaules se servaient des oraisons de Gélase, et elles y sont encore employées par plusieurs, ainsi que nous avions traduit; mais bien : Les Églises des Gaules se servaient de leurs prières; en sorte que, selon Mgr Fayet, « le texte de Walafrid Strabon démontre qu'après l'abolition du rite gallican par Pépin et par Charlemagne, un grand nombre d'Églises dans les Gaules avaient conserve ce rite et continuaient à le suivre » (2).

Il est bien évident que Mgr Fayet peu familier avec la science liturgique jusqu'au jour où il se mit à écrire Montré nous, a complètement ignoré le fait de ce mélange des Sacramentaires Gélasien et Grégorien dans un certain nombre d'Églises, au IX° siècle. Nous avions négligé d'en parler dans notre premier volume, nous réservant d'y revenir longuement dans le cours de l'ouvrage, et franchement nous ne nous doutions pas qu'il fût possible de contester un fait reconnu par tous les auteurs qui ont traité des Sacramentaires, et appuyé sur des manuscrits encore subsistants.

L'incorrection grammaticale dans laquelle est tombé Walafrid Strabon, en employant le pronom suis autrement que selon les règles du bonhomme Lhomond,  ne

(1) Examen, pag. 119.

(2) Ibid., 120.

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devait pas nous arrêter ; cette incorrection, si c'en est une, fourmille dans tous les écrits delà basse latinité; et, chose étrange, un savant grammairien a mis à notre disposition une liste de passages des classiques latins, dans lesquels le même pronom était employé après un seul verbe, sans qu'il se rapporte au nominatif de ce verbe. Il serait puéril d'entrer dans de plus longs détails sur la manière dont un écrivain du IX° siècle écrivait en latin ; mais, si Mgr Fayet eût voulu traduire les Saintes Écritures sur la Vulgate, selon la règle du bonhomme Lhomond, il nous sera permis de craindre que le prélat n'eût commis plus d'un contresens. Rien n'est plus fréquent dans la Vulgate tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, que l'emploi du pronom suus dans un sens contraire à la règle de Lhomond. Cela peut être quelquefois plus ou moins embarrassant pour le traducteur, mais c'est à lui de s'aider du bon sens pour saisir l'intention de l'auteur qu'il traduit.

Aussi ne saurions-nous douter que si Mgr Fayet eût connu l'existence des Sacramentaires mélangés, il n'eût, comme nous et comme tous les auteurs qui nous ont précédé, entendu du pape Gélase le suis de Walafrid Strabon. Il eût pensé avec nous, que l'abbé de   Reichenau ne pouvait avoir en vue la Liturgie gallicane dans un passage où il a pour but de raconter l'origine des deux Sacramentaires romains de saint Gélase et de saint Grégoire ; qu'une digression à cet endroit sur la Liturgie gallicane n'eût été aucunement motivée, tandis que l'occasion de parler des emprunts faits au Sacramentaire de saint Gélase par certaines Églises de France, ne pouvait pas  être plus naturelle que dans l'endroit même où Walafrid Strabon décrit le Sacramentaire Gélasien, et s'apprête à parler immédiatement du Grégorien.

Quant à ce qu'a cru pouvoir avancer Mgr Fayet, que dans les bonnes éditions de Walafrid Strabon, le passage

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relatif aux Églises des Gaules commence un alinéa qui fait suite à celui où l'auteur parle du Sacramentaire de saint Gélase; cette circonstance typographique ne changerait rien au sens nécessaire de la proposition. Mais le malheur a voulu jusqu'ici que l'alinéa en question ne se soit encore rencontré sur aucune des éditions de Walafrid Strabon qui soient venues à la connaissance, soit de nous-même, soit de plusieurs bibliographes distingués (1). On pourrait même dire que le commencement d'un alinéa dans cet endroit n'aurait pu être assigné que par un typographe de très mauvais goût, puisque le passage relatif aux Eglises des Gaules ne tient guère qu'une ligne, et que tout aussitôt commence l'histoire du Sacramentaire Grégorien qui aurait bien plutôt réclamé ce genre de division d'avec ce qui précède. Quoi qu'il en soit des éditions auxquelles fait allusion Mgr Fayet, tout le monde est à même de vérifier qu'il n'y a pas la moindre trace d'alinéa dans tout le passage que nous avons cité, ni dans l'édition princeps de Walafrid Strabon, publiée à Mayence par Cochlée en 1549, dans son Speculum antiquœ devotionis circa Missam, réimprimée dans les mêmes conditions à Cologne en 1568, et à Rome en 1590; ni dans les diverses éditions de la collection liturgique d'Hittorp, donnée en 1568, Cologne; 1591, Rome; 1610, Paris; ni enfin dans les diverses éditions de la Bibliotheca veterum Patrum, 1624, Paris; 1644, Paris; 1654, Paris, 1677, Lyon. Nous avons donc beaucoup de peine à croire à l’alinéa, et parce qu'il ne serait pas motivé, et parce que les diverses éditions que nous venons de citer, notamment l'édition princeps, ne le portent pas.

On nous pardonnera de nous être étendu quelque peu sur cette singulière querelle. Toute pensée de représailles

(1) Voir en particulier l'excellent opuscule de M. Ph. Guignard, membre de la Société de l'École des Chartes, publié sous ce titre : Réflexions d'un laïque présentées à Mgr l'Évêque d'Orléans.

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envers un auteur qui n'est plus en état de répondre, est assurément fort loin de nous ; mais on avait tant compté sur le succès de cette petite histoire, Mgr Fayet avait si expressément recommandé à son lecteur de donner une attention particulière aux traductions de l'abbé de Solesmes (1), il était revenu tant de fois sur Walafrid Strabon et son traducteur, dans tout le cours de l'Examen, qu'il ne nous était pas libre de garder un complet silence sur une attaque dont l'effet avait été évidemment calculé. Nous arrêterons ici le cours de nos explications sur les passages de notre livre incriminés par Mgr Fayet, Notre seul but en publiant la Défense que nous venons d'achever dans ces pages, a été, nous le répétons, de mettre à couvert notre orthodoxie et notre loyauté. Quant au résultat de cette polémique, il a été trop favorable au développement du mouvement liturgique, pour que nous regrettions d'avoir été l'objet d'une poursuite qui nous a mis à même de développer un grand nombre de points que nous n'avons fait encore qu'indiquer dans nos deux premiers volumes.

L'année 1846 avait été marquée par la publication de l’Examen de Mgr Fayet; l'année 1847 vit paraître un nouvel écrit dirigé contre nous, ou plutôt contre les doctrines romaines. Ce livre était intitulé : Humble Remontrance au R. P. Abbé de Solesmes, sur sa troisième Lettre à Mgr l'évêque d'Orléans. L'auteur, M. l'abbé Bernier, vicaire général d'Angers, réclamait contre les inductions que nous avions cru devoir tirer d'une phrase d'un de ses discours, dans laquelle il nous avait semblé formuler le plus dangereux gallicanisme. Il s'agissait de l'obéissance personnelle que tous les fidèles, clercs et laïques, doivent au pape, sans intermédiaire. M. l'abbé Bernier protestait contre les conséquences qui nous

( 1 ) Examen, pag. 121.

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semblaient dériver de sa doctrine, et d'autre part, il arrivait à soutenir avec plus de hardiesse encore des principes qui tendraient à faire de l'Église une vaste aristocratie, au sein de laquelle l'autorité monarchique ne paraîtrait que pour faire des lois dont l'efficacité et l'obligation dépendraient totalement de la volonté de ceux qui lui sont subordonnés. Une telle doctrine était trop contraire aux principes fondamentaux de la divine constitution de l'Église, pour ne pas encourir la réprobation du Siège Apostolique. Un décret de la Sacrée Congrégation de l'Index, du 27 juin 185o, a condamné l'Humble Remontrance, et signalé le danger des théories que l'auteur y professait.

Nous ne nous permettrons pas, après un si solennel avertissement donné aux derniers partisans des doctrines gallicanes, d'entrer avec M. l'abbé Bernier dans une discussion des faits et des principes exposés dans son livre. La cause est finie, et les maximes soutenues dans notre troisième Lettre à Mgr Fayet sont trop évidemment la contradictoire de celles de notre nouvel adversaire, pour que tout le monde ne soit pas à même de voir de quel côté sont les doctrines de Rome. Or, nous n'avons prétendu soutenir d'autres principes que ceux du Siège Apostolique; ce sont les seuls qui puissent avoir autorité dans l'Église, les seuls qui soient fondés sur la vérité, les seuls qui soient garantis par les promesses de Jésus-Christ. Nous nous bornerons donc ici à relever, dans un but tout pacifique, quelques jugements que M. l'abbé Bernier a formulés dans sa Remontrance, et qu'il nous semble à propos de ne pas laisser sans réplique.

Nous avions annoncé dans notre troisième Lettre que la prétention de n'admettre que les cinq premiers livres des Décrétales, de choisir entre les Canons du concile de Trente et de rejeter toutes les Constitutions Apostoliques depuis ce concile, sauf trois ou quatre, avait produit de

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terribles conséquences en France, au point de vue de la discipline. M. l'abbé Bernier doute que nous puissions citer une seule bulle dont l'exécution eût été nécessaire ou très salutaire en France, et qui ait été rejetée » (1). Nous répondrons par un seul fait.

Il n'est douteux pour personne que la société française ne soit en ce moment aux abois, que les plus extrêmes périls ne soient à craindre aujourd'hui pour tous les intérêts, religieux, moraux et politiques; maintenant, si nous demandons à M. l'abbé Bernier quelle est la cause qui a produit cette situation, il nous répondra sans aucun doute qu'elle est due tout entière aux doctrines irréligieuses qui furent enseignées au vm" siècle par ceux qu'on nommait les philosophes, et dont les écrits pestilentiels ont amené l'extinction de la foi et la corruption des mœurs. Nous insisterons, et nous demanderons encore à notre honorable adversaire si les Souverains Pontifes ont manqué à leur devoir au milieu d'un tel péril de l'Église et de la société, s'ils n'ont pas au contraire mis leur responsabilité à couvert en décrétant les mesures les plus salutaires. M. l'abbé Bernier sait comme nous que tous ces livres empoisonnés étaient proscrits par l'autorité du Saint-Siège, que défense était faite sous peine d'excommunication, non seulement de les lire, mais même de les retenir. Une telle prohibition sanctionnée par des peines si terribles suffisait à garantir tous les pays catholiques des fléaux sous lesquels nous gémissons maintenant; comment est-elle demeurée sans effet pour la France? pour une seule raison; parce qu'il nous a semblé bon de dire que nous ne recevions pas l’Index, ni ses censures. Nous avons donc eu, en place de l'Index, Monsieur le chancelier, qui répondait de tout, mais qui n'avait point d'accès dans les consciences, et qui plus d'une fois

(1) Humble Remontrance, pag. 71.

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a donné la main à l'impression et à la propagation furtive de tant de malheureuses productions dont nous recueillons aujourd'hui les fruits.

Plus d'une fois, sans doute, les assemblées du clergé, au XVIII° siècle, ont porté leurs doléances au pied du trône sur l'impunité dont jouissaient les propagateurs des mauvais livres ; ces remontrances ont pu obtenir quelques arrêts de parlement contre les plus pervers de ces écrits ; mais de telles protestations étaient et devaient être stériles. Ce n'était point aux tribunaux séculiers, déjà lancés dans une voie d'oppression à l'égard de l'Église, qu'il appartenait de subvenir efficacement à de semblables nécessités; c'était à la conscience des enfants de l'Église qu'il fallait s'adresser. A l'ouverture du XVIII° siècle, si la nation française, encore profondément attachée au catholicisme, eût connu que tout fidèle qui lit ou retient un livre flétri par le Saint-Siège, est par là même dans les liens de l'excommunication majeure réservée au pape, qu'il n'y a pour lui aucun espoir de participer aux sacrements tant qu'il n'a pas renoncé à cette lecture, à ce livre; si les ministres de l'Église eussent appliqué courageusement cette législation, au lieu de la regarder comme contraire aux libertés de l'Église gallicane , Voltaire, Rousseau, les Encyclopédistes, eussent été dispensés de se donner tant de mouvement pour corrompre notre patrie, au nom des progrès de l'esprit humain. Les Constitutions Apostoliques nous eussent préservés de la démoralisation universelle, des horreurs de la révolution française, enfin, de la dissolution dont nous sommes les témoins et les victimes, comme elles en préservèrent l'Italie et l'Espagne jusqu'au jour où notre influence, à la faveur des révolutions et des conquêtes, vint ouvrir une voie aux mauvaises doctrines dans ces malheureux pays.

Ayons donc la franchise de convenir que si les règlements inspirés par l'Esprit-Saint   au  Siège Apostolique

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eussent été, non pas dédaignés et repoussés, mais appuyés énergiquement par l'autorité spirituelle en France dès le commencement du siècle dernier, cette autorité eût-elle été réduite à ses seuls moyens d'action si puissants encore à cette époque, la religion et la société en eussent retiré une protection qui leur a fait défaut, et dont l'absence les a livrées sans défense à l'envahissement toujours croissant des doctrines qui flattent l'orgueil et les passions, Aujourd'hui que la voix de l'Église n'est plus écoutée, que ses sacrements ne sont plus fréquentés que par une minorité courageuse, de tels moyens n'ont malheureusement plus la même efficacité. Ils deviennent stériles chez un peuple, dès que ce peuple n'a plus la foi catholique pour loi fondamentale; mais à l'époque dont nous parlons, il en était autrement. Nous nous bornons à proposer à M. l'abbé Bernier ce seul exemple des dangers que peut courir une Église particulière en refusant d'exécuter les règlements salutaires que le Pontife romain, chargé par Jésus-Christ de paître le troupeau tout entier, impose à toutes les Églises.

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