L'Année liturgique — Le Temps Pascal (t. 7-9) (page 17)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 7-9, éd. 1911 (OCR) · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

I. Rom. vni, 26. — 2. Gai. iv, 6. — ?. Rom. vni,

4^0 Le Temps Pascal.

soutient, il la dirige, en sorte qu'à son tour elle n'a plus qu'à coopérer à ce qu'il fait en elle et par elle. A cette action commune de l'Esprit et du chrétien, le Père céleste reconnaît ceux qui lui appartiennent, et c'est pour cela que l'Apôtre nous dit encore que « ceux« là sont les entants de Dieu qui sont conduits « par l'Esprit de Dieu '. » Heureuse société qui mène le chrétien à la vie éternelle, qui fait triompher Jésus en lui, Jésus dont l'Esprit-Saint imprime les traits dans sa créature, ahn qu'elle soit un membre digne d'être uni à son Chef !

Mais, hélas! cette société fortunée peut se dissoudre. Notre liberté, qui ne se transforme qu'au ciel, peut amener et amène trop souvent la rupture entre l'Esprit sanctificateur et l'homme sanctifié. Le désir malheureux de l'indépendance, les passions que l'homme aurait le moyen de régler s'il était docile à l'Esprit, ouvrent le cœur imprudent à la convoitise de ce qui est au-dessous de lui. Satan, jaloux du règne de l'Esprit, ose faire briller aux yeux de^ l'homme la trompeuse image d'un^bonheur ou d'un contentement hors de Dieu. Le monde, qui est aussi un esprit maudit, ose rivaliser avec l'Esprit du Père et du Fils. Subtil, audacieux, actif, il excelle à séduire, et nul ne pourrait compter les naufrages qu'il a causés. Il est cependant dénoncé aux chrétiens par Jésus lui-même qui nous a déclaré qu'il ne prierait pas pour lui 2, et par l'Apôtre qui nous avertit « que ce n'est

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« pas l'esprit du monde que nous avons reçu, « mais bien l'Esprit qui est de Dieu ^. »

Néanmoins un cruel divorce s'opère fréquemment entre l'homme et son hôte divin. Il est précédé pour l'ordinaire par un refroidissement qui se manifeste du côté de la créature envers son bienfaiteur. Un manque d'égards, une légère désobéissance, sont les préludes de la rupture. C'est alors qu'a lieu chez le divin Esprit ce froissement qui montre si clairement l'amour qu'il porte à l'âme, et que l'Apôtre nous rend d'une manière expressive, lorsqu'il nous recommande de ne pas contrister l'Èsprit-Saint qui nous marqua de son sceau au jour où la rédemption venait à nous 2. Parole remplie d'un sentiment profond, et qui nous révèle la responsabilité qu'entraîne après lui le péché véniel. L'habitation de l'Esprit-Saint dans l'âme devient pour lui une cause d'amertume, une séparation esta craindre; et si, comme l'enseigne saint Augustin, « il n'abandonne pas qu'il ne « soit abandonné, » si la grâce sanctifiante demeure encore, les grâces actuelles deviennent plus rares et moins pressantes.

Mais le comble du malheur est dans la rupture du pacte sacré qui unissait l'âme et l'Esprit divin dans une si étroite alliance. Le péché mortel est l'acte d'une souveraine audace et d'une cruelle ingratitude. Cet Esprit si rempli de douceur se voit expulsé de l'asile qu'il s'était choisi, et qu'il avait embelli en tant de manières. C'est le comble de l'outrage, et l'on n'a pas droit de s'étonner

I. I Cor. II, 12. — 2. Eph. IV, 3o.

de l'indignation de l'Apôtre quand il s'écrie : « Quel supplice ne mérite-t-il pas celui qui « a foulé aux pieds le Fils de Dieu, méprisé « le sang de l'alliance, et fait une telle injure « à l'Esprit de grâce ' ? »

Cependant cette situation désolante du chrétien infidèle au Saint-Esprit peut encore exciter la compassion de celui qui, étant Dieu, a été envoyé vers nous pour être notre hôte plein de mansuétude. Il est si triste l'état de celui qui, en chassant l'Esprit divin, a perdu l'âme de son âme, qui a vu s'éteindre au même moment le flambeau de la grâce sanctifiante, et s'anéantir tous les mérites dont elle s'était accrue. Chose admirable et digne d'une reconnaissance éternelle ! L'Esprlt-Saint expulsé du cœur de l'homme aspire à y rentrer. Telle est l'étendue de la mission qu'a reçue du Père et du Fils celui qui est amour, et qui par amour ne veut pas abandonner à sa perte le chétif et ingrat vermisseau qu'il avait voulu élever jusqu'à la participation de la nature divine -,

On le verra donc, avec une abnégation sublime dont l'amour seul a le secret, faire le siège de cette âme, jusqu'à ce Qti'il ait pu s'en emparer de nouveau. Il l'effrayera par les terreurs de la justice divine, il lui fera sentir la honte et le malheur où se précipite celui qui a perdu la vie de son âme. Il le détache ainsi du mal par ces premières atteintes que le saint Concile de Trente appelle « les impulsions de l'Esprit-Saint qui « meut l'âme au dehors, sans l'habiter enI. Heb. X, 29. — 2. II Petr. I, 4.

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« core au dedans i. » L'âme inquiète et mécontente d'elle-même finit par aspirer à la réconciliation; elle rompt les liens de son esclavage, et bientôt le sacrement de Pénitence va répandre en elle l'amour qui ranime la vie, en consommant la justification. Qui pourrait exprimer le charme et le triomphe de la rentrée du divin Esprit dans son domaine chéri ! Le Père et le Fils reviennent vers cette demeure souillée naguère, et peutêtre depuis longtemps. Tout revit dans l'âme renouvelée ; la grâce sanctifiante y renaît telle qu'elle était au moment où l'âme sortit de la fontaine baptismale. Les mérites acquis en avaient développé la puissance, mais nous les avons vus tristement sombrer dans la tempête ; ils sont restitués en leur entier, et l'Esprit de vie se réjouit de ce que son pouvoir est égal à son amour.

Un changement si merveilleux n'a pas lieu une fois dans un siècle; chaque jour, chaque heure le voient s'accomplir. Telle est la mission de l'Esprit divin. Il est descendu pour sanctifier l'homme, il faut qu'il le sanctifie. Le Fils de Dieu est venu; il s'est donné à nous. Nous ayant trouvés en proie à Satan, il nous a rachetés au prix de son sang ; il a tout disposé pour nous conduire â lui et à son Père; et s'il a dû remonter aux cieux pour nous y préparer notre place, bientôt il a fait descendre sur nous son propre Esprit, afin qu'il soit notre second Consolateur jusqu'à son retour. Voici donc à l'œuvre ce divin auxiliaire. Eblouis de la magnificence de ses

464 Le Temps Pascal.

opérations, célébrons avec effusion l'amour avec lequel il nous traite, la puissance et la sagesse qu'il développe dans l'accomplissesement de sa mission. Qu'il soit donc béni, qu'il soit glorifié, qu'il soit connu en ce monde qui lui doit tout, dans l'Eglise dont il est l'âme, et dans ces millions de cœurs qu'il désire habiter pour les sauver et les rendre heureux à jamais !

Ce jour est consacré au jeûne comme celui du mercredi précédent. L'Ordination des prêtres et des ministres sacrés aura lieu demain. Il importe de faire une plus vive instance auprès de Dieu pour obtenir que l'effusion de la grâce soit aussi abondante que sera durable et auguste le caractère que l'Esprit-Saint imprimera sur les membres de la tribu sainte qui lui seront présentés.

A Rome, la Station est aujourd'hui dans la basilique des Douze- Apôtres, où reposent les corps de saint Philippe et de saint Jacquesle-Mineur. Ce souvenir donné aux habitants du Cénacle ne saurait être plus à propos en ces jours où l'Eglise entière les salue comme les premiers hôtes de l'Esprit- Saint.

T ES beaux chants de l'Eglise arniénienne ^ nous aideront encore aujourd'hui à glorifier la venue du divin Paraclet. Nous inserons ici les strophes qui se rapportent à cette jourLe Vendredi de la Pentecôte. 465

Tu es, ô Esprit-Saint, le calice rempli dans les cieux et qui rend immortel, dans lequel a bu au Cénacle le chœur des saints Apôtres : tu es béni, ô Esprit-Saint, tu es plein de vérité.

Tu t'es répandu sur nous avec abondance, ô flamme vivante; car les Apôtres, après s'être désaltérés en toi, ont désaltéré toute la terre : tu es béni, ô Esprit-Saint, tu es plein de vérité.

Aujourd'hui les Eglises de la gentilité se livrent au transport de la joie ; tu es le principe de cette allégresse, calice vivifiant : tu es béni, ô Esprit-Saint, tu es plein de vérité.

Toi qui procèdes de la vérité du Père, source de lumière, tu as réjoui de tes rayons les xVpôtres et tu les as remplis de ta splendeur : par leurs prières aie pitié de nous.

Tu as dévoilé ton essence en te montrant sous la forme d'un feu merveilleux ; c'est la lumière divine dont tu as rempli les Apôtres en les rendant heureux : par leurs prières aie pitié de nous.

Toi qui, au commencement, as changé en lumière les ténèbres qui enveloppaient le monde, tu as aujourd'hui

T.MMORTALEM efficicns

1 calix effuse de cœlis,

Sancte Spiritus , quem biberunt in cœnaculo chori sanctorum Apostolorum : benedictus es, Sancte Spiritus, tu vere. Large diffusus es in nobis, ignis vivus ; nam potati Apostoli, potarunt etiam terrarum orbem : benedictus es, Sancte Spiritus, tu vere.

Hodie magnopere exsultant Ecclesiœ gentilium, oblectati gaudio ex te, vivifice calix ; benedictus es, Sancte Spiritus, tu vere.

Qui a Paterna veritate procedens fons luminis, radios vibrante lumine oblectans replevisti Apostolos : precibus horum miserere.

Qui essentiam tuam igneis mire ostendisti, eo ipso intelligibili divino lumine delectans, implevisti Apostolos : precibus horum miserere.

Qui mundum ambiantes tenebras initio in lucem permutasti , hodie mirabili atque divino

lumine tuo delectans implevisti Apostolos : precibus horum miserere.

Qui ignem vibrantibus, ac alas pandentibus insides, hodie in chorum humanorum ineffabili amore effusus es de cœ- lis : benedictus es , Sancte Spiritus Deus.

Qui ab igneis linguis trisagio agiologaris, hodie in iabia humanorum igniflue etîusus es de cœlis : benedictus es, Sancte Spiritus Deus.

Qui ab igniformibus in fulgentissimis flammis semper videris, hodie terris ignigustus calix effusus es de cœlis : benedictus es , Sancte Spiritus Deus.

rempli les Apôtres de ta lumière admirable et divine, en les rendant heureux : par leurs prières aie pitié de nous.

loi qui es assis sur ceux qui lancent des rayons enflammés et se balancent sur leurs ailes, lu as été aujourd'hui répandu du haut des cieux par un ineffable amour sur la race humaine : tu es béni , ô Esprit-Saint , ô Dieu 1

Toi qui fais chanter le trisagion par des langues de feu, tu as été répandu des cieux aujourd'hui comme une flamme sur les lèvres des humains : tu es béni, ô Esprit-Saint, ô Dieu !

Toi que les Esprits dont la nature est la flamme contemplent éternellement au milieu de tes feux éblouissants, aujourd'hui tu as été répandu des cieux sur la terre comme une coupe remplie d'une liqueur embrasée : tu es béni, ô Esprit-Saint, ô Dieu !

Nous empruntons au Missel mozarabe cette allocution que le pontife adresse au peuple fidèle dans la Messe du jour de la Pentecôte, pour l'exhorter à faire un religieux accueil au divin Esprit qui s'apprête à descendre dans les âmes.

Le Vendredi de la Pentecôte. 467

C'est aujourd'hui , Frères très chers , qu'il nous faut célébrer l'arrivée des dons de l'Esprit-Saint qui nous a été promis par le Fils de Dieu ; aujourd'hui que nous devons employer à l'accomplissement de ce devoir tout ce que nous avons de foi, d'ardeur et d'allégresse. Unissons à nos louanges les sentiments de la piété, joignons-y l'humilité et la pureté, et ouvrons l'intérieur de nos âmes au transport que fait naître un tel événement. Que les cœurs des croyants soient purifiés, que leurs esprits soient ouverts, que le plus intime de leurs âmes se prépare ; car une étroite poitrine serait insuffisante pour célébrer la louange et l'avènement de celui qui est sans mesure. Il est en effet le consubstantiel du Père et du Fils, le troisième dans l'ordre des personnes, mais le même dans la gloire. Celui que le royaume du ciel ne peut contenir, qui n'est renfermé par aucune limite, descend aujourd'hui dans l'humble asile de notre cœur pour y prendre l'hospitalité. Qui d'entre nous. Frères très chers, pourrait se croire digne d'un tel hôte ? (^ui serait en état de lui fournir à son arriOUANTA possumus,'fra trescharissimi, fide, intentione, virtute, gaudio, exsultatione, praeco nio, devotione, obsequio, puritate, promissa nobis per Filium Dei, Sancti Spiritus munera hodie transmissa praedicemus. Reseretur nostrorum

compago viscerum. Purgentur corda credentium, et pateant omnes sensus, atque recessus animorum. Quia nequaquam immensi laudem atque adventum, pectora angusta narrare sufficiunt. Ille etenim consors Patris, et Filii, unius ejusdemque substantiaî tertius in persona, sed unus in gloria. Quem cœlorum régna non capiunt, quia non eum circumscribunt neque claudunt. hodie ad angustum cordis nostri descendit hospitium. Et quis nostrum , fratres dilectissimi, tali se dignum hospite recognoscit ? Quis condigna advenienti exhibeat alimenta ? Quum et Angelorum et Archangelorum, et omnium Virtutum cœ- lestium ipse est vita. Et ideo quia nos impares tali habitatore cognosci468 Le Vendredi de la Pentecôte.

mus, ut in nobis locum habitaculi sibimet praep a r e t suppliceinus. Amen.

vée un festin digne de lui ? C'est par lui que vivent les Anges et les Archanges, et toutes les Vertus célestes. Reconnaissons-nous donc incapables de recevoir en nous un tel hôte, et supplions-le de préparer lui-même son habitation dans nos âmes. Amen.

r^ E sixième Don de l'Esprit-Saint fait entrer ^ l'âme dans une voie supérieure à celle où elle sest exercée jusqu'ici. Les cinq premiers Dons tendenttous à l'action. La Crainte de Dieu remet l'homme à sa place en l'humiliant, la Piété ouvre son cœur aux affections divines, la Science lui fait discerner la voie du salut de la voie de perdition, la Force l'arme pour le combat, le Conseil le dirige dans ses pensées et dans ses œuvres ; il peut donc agir maintenant, et poursuivre sa route avec l'espoir d'arriver au terme. Mais la bonté du divin Esprit lui réserve encore d'autres faveurs. Il a résolu de le faire jouir dès ce monde d'un avant-goût de la félicité qu'il lui réserve dans l'autre'vie. Ce sera le moyen d'affermir sa marche, d'animer son courage et de récompenser ses efforts. La voie de la contemplation lui sera donc désormais ouverte, et le divin Esprit l'y introduira au moyen de l'Intelligence.

A ce mot de contemplation, plusieurs personnes s'inquiéteront peut-être, persuadées à tort que l'élément qu'il signifie ne saurait se

Le Don d'Intelligence.

46 g rencontrer que dans les conditions rares d'une vie passée dans la retraite et loin du commerce des hommes. C'est une grave et dangereuse erreur, et qui arrête trop souvent l'essor des âmes. La contemplation est l'état auquel est appelée, dans une certaine mesure, toute âme qui cherche Dieu. Elle ne consiste pas dans les phénomènes qu'il plaît à l'Esprit-Saint de manifester en certaines personnes privilégiées, et qu'il destine à prouver la réalité de la vie surnaturelle. Elle est simplement cette relation plus intime qui s'établit entre Dieu et l'âme qui lui est fidèle dans l'action ; â cette âme, si elle n'y met obstacle, sont réservées deux faveurs, dont la première est le don d'Intelligence qui consiste dans l'illumination de l'esprit éclairé désormais d'une lumière supérieure.

Cette lumière n'enlève pas la foi, mais elle éclaircit l'œil de l'âme en la fortifiant, et lui donne une vue plus étendue sur les choses divines. Beaucoup de nuages s'effacent, qui provenaient de la faiblesse et de la grossièreté de l'âme non initiée encore. La beauté pleine de charme des mystères que l'on ne sentait que vaguement se révèle, d'ineffables harmonies que l'on ne soupçonnait pas apparaissent. Ce n'est pas la vue face à face réservée pour le jour éternel ; mais ce n'est déjà plus cette faible lueur qui dirigeait les pas. Un ensemble d'analogies, de convenances, qui se montrent successivement à l'oeil de l'esprit, apportent une certitude pleine de douceur. L'ame se dilate à ces clartés qui enrichissent la foi, accroissent l'espérance et développent l'amour. Tout lui semble nouveau; et quand

47 0 Le Vendredi de la Pentecôte.

elle regarde derrière elle, elle compare et voit clairement que la vérité, toujours la même, est maintenant saisie par elle d'une manière incomparablement plus complète.

Le récit des Evangiles l'impressionne davantage; elle trouve une saveur inconnue pour elle jusqu'alors dans les paroles du Sauveur. Elle comprend mieux le but qu'il s'estproposé dans l'institution de ses Sacrements. La sainte Liturgie l'émeut par ses formules si augustes et ses rites si profonds. La lecture de la Vie des Saints l'attire, rien ne Tétonne dans leurs sentiments et leurs actes ; elle goûte leurs écrits plus que tous les autres, et elle ressent un accroissement de bien-être spirituel en traitant avec ces amis de Dieu. Entourée de devoirs de toute nature, le flambeau divin la guide pour satisfaire à chacun. Les vertus si diverses qu'elle doit pratiquer se concilient dans sa conduite ; l'une n'est jamais sacrifiée à l'autre, parce qu'elle voit l'harmonie qui doit régner entre elles. Elle est loin du scrupule commedurelàchement, et toujours attentive à réparer aussitôt les pertes qu'elle a pu faire. Quelquefois même le divin Esprit l'instruit par une parole intérieure que son âme entend, et qui éclaire sa situation d'un nouveau jour.

Désormais le monde et ses vaines erreurs sont appréciés par elle pour ce qu'ils sont, et l'âme se purifie du reste d'attache et de complaisance qu'elle pouvait encore conserver pour eux. Ce qui n'a de grandeur et de beautés que selon la nature, paraît chétif et misérable à cet œil que l'Esprit-Saint a ouvert aux grandeurs et aux beautés divines et éterLe Don d'Intelligence. 47 1

nelles. Un seul côté rachète à ses yeux ce monde extérieur qui fait illusion à l'homme charnel : c'est que la créature visible, qui porte la trace de la beauté de Dieu, est susceptible de servir à la gloire de son auteur. L'âme apprend à user d'elle avec action de grâces, la rendant surnaturelle,' glorifiant avec le Roi-Prophète celui qui a empreint les traits de sa beauté dans cette multitude d'êtres qui servent si souvent à la perte de rhomme, tandis qu'ils sont appelés à devenir les degrés qui le conduiraient à Dieu.

Le don d'Intelligence répand aussi dans l'âme la connaissance de sa propre voie. Il lui fait comprendre combien ont été sages et miséricordieux les desseins d'en haut qui l'ont parfois brisée et transportée là où elle ne comptait pas aller. Elle voit que si elle eût été maîtresse de disposer elle-même son existence, elle eût manqué son but, et que Dieu l'a fait arriver, en lui cachant d'abord les desseins de sa paternelle Sagesse. Maintenant elle est heureuse, car elle jouit de la paix, et son cœur n'a pas assez d'actions de grâces pour remercier Dieu qui l'a conduite au terme sans la consulter. S'il arrive qu'elle soit appelée à donner des conseils, à exercer une direction par devoir ou par le motif de la charité, on peut se confier en elle ; le don d'Intelligence l'éclairé pour les autres comme pour elle-"même. Elle ne s'ingère pas cependant à poursuivre de ses leçons ceux qui ne les lui demandent pas; mais si elle est interrogée, elle répond, et ses réponses sont lumineuses comme le flambeau qui l'éclairé.

Tel est le don d'Intelligence, véritable illu472 Le Vendredi de la Pentecôte.

mination de l'àme chrétienne, et qui se fai' sentir à elle en proportion de sa fidélité à user des autres dons. Celui-ci se conserve par l'humilité, la modération des désirs et le recueillement intérieur. Une conduite dissipée en arrêterait le développement et pourrait môme l'étouffer. Dans une vie occupée et remplie par des devoirs, au sein même de distractions obligées auxquelles l'àme se prête sans s'y livrer, cette âme fidèle peut se conserver recueillie. Qu'elle soit donc simple, qu'elle soit petite à ses propres yeux, et ce que Dieu cache aux superbes et révèle aux petits 1 lui sera manifesté et demeurera en elle.

Nul doute qu'un tel don ne soit d'un secours immense pour le salut et la sanctification de l'âme. Nous devons donc l'implorer du divin Esprit avec toute l'ardeur de nos désirs, en demeurant convaincus que nous l'atteindrons plus sûrement par l'élan de notre cœur que par l'effort de notre esprit. C'est dans l'intelligence, il est vrai, que se répand la lumière dtvine qui est l'objet de ce don ; mais son effusion provient surtout de la volonté échauffée du feu de la charité, selon la parole d'îsaïe : « Croyez , et vous aurez l'intclli« gence 2. » Adressons-nous à l'Esprit-Saint, et nous servant des paroles de David, disonslui : « Ouvrez nos yeux, et nous contemple« rons les merveilles de vos préceptes; don•c nez-nous l'intelligence, et nous aurons la

I. Luc. X. 21. — 2. IsAi. VI. 9, cité ainsi par les

Pères grecs et latins d'après les Septante.

« vie 1 » . Instruits par l'Apôtre, nous exposerons notre demande d'une manière plus pressante encore, en nous appropriant la prière qu'il adresse au Père céleste en faveur des fidèles d'Ephèse, lorsqu'il implore pour eux « l'Esprit de Sagesse et de révélation par « lequel on connaît Dieu, les yeux illuminés « du cœur qui découvrent l'objet de notre « espérance et les richesses du glorieux héri« taçe que Dieu s'est préparé dans ses « saints 2. »

V reple tuorum corda fidelium. et tiii amoris in cis ignem accende.

VENEZ, Esprit-Saint ; remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour.

lous avons admiré avec une tendre reconnaissance le dévouement ineffable, la constance toute divine, avec lesquels l'Esprit-Saint accomplit sa mission dans les âmes; il nous reste encore quelques traits à ajouter, pour compléter, bien imparfaitement sans doute, l'idée des merveilles de puissance et d'amour qu'opère cet hôte divin dans l'homme qui ne ferme pas son cœur à ses influences. Mais avant d'aller plus loin nous éprouvons le besoin de rassurer ceux qui, au récit des prodiges de bonté que fait en notre faveur le divin Esprit, et du mystère sublime de sa présence continue au milieu de nous, en viendraient à craindre que celui qui est descendu pour nous consoler de l'absence de notre Rédempteur ne prenne place dans nos affections aux dépens de celui qui « étant de « la substance divine, et pouvant sans usur« pation se donner pour l'égal de Dieu, s'est « anéanti lui-même, prenant la forme de « l'esclave et se rendant semblable aux homI. Philip. Il, 6-7.

Le Samedi de la Pentecôte 4j5

La faiblesse de rinstruciion chrétienne chez un grand nombre de hdèles en notre temps est cause que le dogme du Saint-Esprit n'est guère connu d'eux que d'une manière vague, et qu'ils ignorent pour ainsi dire son action spéciale dans l'Eglise et dans les âmes. Ces mêmes fidèles connaissent et honorent avec la plus louable dévotion les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption du Fils de Dieu notre Seigneur; mais on dirait qu'ils attendent l'éternité pour savoir en quoi ils sont redevables au Saint-Esprit.

Nous leur dirons donc ici que la mission de ce divin Esprit est si loin de faire oublier ce que nous devons à notre Sauveur, que sa présence au milieu de nous et en nous est le don suprême de la tendresse de celui qui a daigné nous racheter sur la croix. Le souvenir si touchant et si efficace que nous entretenons de ses mystères, par qui est-il produit et conservé dans nos cœurs, si ce n'est par l'Esprit-Saint ? Et le but de toutes ses sollicitudes dans nos âmes, quel est-il, sinon de former en nous le Christ, l'homme nouveau, afin que nous puissions lui être incorporés éternellement en qualité de ses membres ? L'amour que nous portons à Jésus est donc inséparable de celui que nous devons à l'Esprit-Saint, de même que le culte fervent de ce divin Esprit nous unit étroitement au Fils de Dieu dont il procède et qui nous l'a donné. Nous sommes remués et attendris à. la penséedes douleurs de Jésus, et il en doit être aijisi; mais il serait indigne de rester insensible aux résistances, aux mépris et aux trahisons auxquels l'Esprit-Saint demeure

47^ L^ Temps Pascal.

exposé dans les âmes et qu'il y recueille sans cesse- Nous sommes les enfants du Père céleste : mais puissions-nous comprendre dès ce monde que nous en sommes redevables au dévouement des deux divines personnes c^ui nous auront servi aux dépens de leur gloire !

Après cette digression qui nous a semblé utile, nous continuons à décrire respectueusement les opérations de l'Esprit-Saint dans l'âme de l'homme. Ainsi que nous venons de le dire, le but de ses efforts est de former en nous Jésus-Christ par l'imitation de ses sentiments et de ses actes Qui mieux que ce divin Esprit connaît les dispositions de Jésus dont il a produit l'humanité bienheureuse au sein de Marie, de Jésus qu'il a rempli et habité dans une plénitude au-dessus de tout, qu'il a assisté et dirigé en tout par une grâce proEortionnée à la dignité de cette nature umaine personnellement unie à la divinité? Son vœu est d'en reproduire la fidèle copie, autant que la faiblesse et l'exiguïté de notre humble personnalité, lésée déjà par la chute originelle, le lui pourra permettre.

Néanmoins le divin Esprit obtient dans cette œuvre digne d'un Dieu de nobles et glorieux résultats. Nous l'avons vu disputant au péché et à Satan l'héritage racheté du Fils de Dieu; considérons-le opérant avec succès dans la « consommation des saints », selon la magnifique expression de l'Apôtre*. Il les prend dans l'état de déchéance générale, il leur applique d'abord les moyens

Le Samedi de la Pentecôte. 4yj

ordinaires de sanctification, mais résolu à les pousser jusqu'à la limite possible pour eux du bien et de la vertu, il développe son œuvre avec un courage divin, La nature est devant lui: nature tombée, et infectée d'un virus qui donnerait la mort; mais nature qui garde encore quelque ressemblance avec son créateur, dont elle a retenu divers traits dans sa ruine, L'Esprit a donc à détruire la nature souillée et malsaine, en même temps qu'à relever, en la purifiant, celle qui n'a pas été atteinte mortellement par le poison II faut, dans cette œuvre si délicate et si laborieuse, qu'il emploie le fer et le feu, comme un habile médecin, et, chose admirable ! qu'il emprunte le secours du malade lui-même pour appliquer le remède qui seul peut le guérir. De même qu'il ne sauve pas le pécheur sans lui, il ne sanctifie pas le saint, sans être aidé de sa coopération. Mais il anime et soutient son courage par les mille soins de sa grâce, et insensiblement la mauvaise nature perdant toujours du terrain dans cette âme, ce qui était demeuré intact va se transformant dans le Christ, et la grâce arrive à régner dans l'homme tout entier.

Les vertus ne sont plus inertes ou faiblement développées dans ce chrétien : chaque jour leur voit prendre un nouvel essor. L'Esprit ne souffre pas qu'une seule reste en arrière; sans cesse il montre à son disciple le type qui est Jésus, en qui les vertus sont dans leur plénitude comme dans leur perfection. Parfois il fait sentir à l'âme son impuissance, afin qu'elle s'humilie; il la laisse exposée aux répugnances et aux tentations ;

4yS Le Temps Pascal.

mais c'est alors qu'il l'assiste avec plus de sollicitude. Il faut qu'elle agisse, comme il faut qu'elle souffre , mais l'Esprit l'aime avec tendresse, et ménage ses forces tout en l'exeryant. C'est un grand œuvre d'amener un être borné et déchu à reproduire ce qu'il y a de plus saint. Dans ce labeur, plus d'une fois le courage défaille, et un faux pas est toujours possible; mais, péché ou imperfection, rien ne résiste; l'amour que le divin Esprit entretient avec un soin particulier dans ce cœur a bientôt consumé ces scories, et la tiamme monte toujours.

La vie humaine s'est évanouie; c'est le Christ qui vit en cet homme nouveau, de même que cet homme vit dans le Christ ^ La prière est devenue son élément , car c'est en elle qu'il sent le lien qui l'unit à Jésus, et que ce lien se resserre de plus en plus L'Esprit ouvre à Vàx\:q des voies nouvelles pour lui faire trouver son souverain bien dans la prière II en a disposé les degrés comme une échelle divine qui monte de la terre et dont le sommet se perd dans les cieux. Qui pourrait raconter les faveurs de la divinité envers celui qui s'étant dégagé de l'estime et de l'amour de lui-même, n'aspire plus, dans l'unité et la simplicité de sa vie, qu'à voir et à goûter Dieu, qu'à se perdre en lui éternellement? La divine Trinité tout entière s'intéresse au chef-d'œuvre de l'Esprit-Saint. Le Père céleste fait sentir à cette âme les étreintes de sa tendresse paternelle, le Fils de Dieu ne contient plus les élans de l'amour

Le Samedi de la Pentecôte 4^ g

qu'il a pour elle, et l'Esprit l'inonde toujours davantage de ses lumières et de ses consolations.

La cour céleste qui demeure attentive à tout ce qui intéresse l'homme, au point qu'elle tressaille de bonheur à la vue d'un seul pécheur qui fait pénitence i, a vu ce beau spectacle, elle le suit avec un indicible amour, et rend honneur à l'Esprit divin qui sait opérer de tels prodiges au sein d'une nature disgraciée. Quelquefois Marie, dans sa joie maternelle, rend sa présence sensible à ce fils nouveau qui lui est né; les Anges se montrent aux regards de ce frère déjà digne de leur société, et les saints de la race humaine entretiennent une aimable familiarité avec celui dont ils attendent d'ici à peu de temps l'arrivée au séjour de la gloire Quoi d'étonnant que ce nourrisson de l'Esprit divin n'ait souvent qu'à étendre la main pour suspendre les lois de la nature, et consoler ses frères d'ici-bas dans leurs soutirances ou leurs besoins? Ne les aime-t-il pas d'un amour puisé à la source infinie de l'amour, d'un amour que n'enchaînent plus l'égoïsme et les tristes retours sur soi-même auxquels est sujet celui en qui Dieu ne règne pas r

Mais ne perdons pas de vue le point culminant de cette vie merveilleuse, moins rare aue ne le pensent les hommes profanes ou istraits. C'est ici qu'apparaît la puissance des mérites de Jésus et son amour pour sa créature, en même temps que la divine énergie de l'Esprït-Saint Cette âme est appelée

4^0 Le Temps Pascal.

à des noces sublimes, et ces noces ne seront pas réservées pour l'éternité C'est dans le temps, sous l'horizon étroit de ce monde passager, qu'elles doivent s'accomplir, Jésus aspire à l'Epouse qu'il a rachetée de son sang, et l'Epouse n'est plus seulement son Eglise bicn-aimée. C'est aussi cette âme qui était encore dans le néant il y a peu d années, cette âme que les hommes ignorent, mais dont « il a convoité la beauté •. » Il est l'auteur de cette beauté qui est en même temps l'œuvre de l'Esprit; il n'aura pas de repos qu'il ne se la soit unie. Alors s'accomplit par le divin Esprit en faveur d'une âme individuelle ce que nous l'avons vu opérer pour l'Eglise elle-même. Il la prépare, il l'établit dans l'unité, il la consolide dans la vérité, il la consomme dans la sainteté ; alors « l'Esprit « et l'Epouse disent • Venez -. »

Il faudrait un livre entier pour décrire l'action du divin Esprit dans les Saints, et nous n'avons pu en tracer qu'une insuffisante et grossière ébauche. Toutefois cet essai si incomplet, outre qu'il était nécessaire pour achever de décrire, si en abrégé que ce soit, le caractère complet de la mission du SaintEsprit sur la terre d'après l'enseignement des divines Ecritures et la doctrine die la théologie dogmatique et mystic|ue, pourra servir à diriger le lecteur dans l'étude et dans l'intelligence de la vie des Saints. Dans le cours de cette Année liturgique, où les noms et les œuvres des amis àe Dieu sont si souvent rappelés et célébrés par l'Eglise elle-même,

l Psalm. XLiv. — 2. Apoc. xxii, 17.

Le Samedi de la Pentecôte. 481

il importait de proclamer la gloire de l'Esprit sanctificateur.

Mais nous ne saurions laisser s'achever cette journée, la dernière du Temps pascal en même temps qu'elle est la dernière de l'Octave de la Pentecôte, sans offrir à la Reine de tous les Saints l'hommage qui lui est dû, et sans rendre gloire au divin Esprit pour toutes les grandes choses qu'il a opérées en elle Après'l'humanité de notre Rédempteur ornée par lui de tous les dons qui pouvaient la rapprocher, autant qu'il était possible à une créature, de la nature divine à laquelle la divine incarnation l'avait unie, l'âme, la personne entière de Marie ont été favorisées dans l'ordre de la grâce au-dessus de toutes les autres créatures ensemble. Il n'en pouvait être autrement, et on le concevra pour peu que l'on essaye de sonder par la pensée l'abîme de grandeurs et de sainteté que représente la Mère d'un Dieu. Marie forme à elle seule un monde à part dans l'ordre de la grâce ; à elle seule, un moment, elle a été l'Eglise de Jésus. Pour elle seule d'abord l'Esprit a été envoyé, et il l'a remplie de la grâce dès l'instant même de sa conception immaculée. Cette grâce s'est développée en elle par l'action continue de l'Esprit jusqu'à la rendre digne, autant qu'une créature pouvait l'être, de concevoir et d'enfanter le propre Fils de Dieu qui est devenu aussi le sien. En ces jours de la Pentecôte, nous avons vu le divin Esprit l'enrichir encore de nouveaux dons, la préparer pour une mission nouvelle ; à la vue de tant de merveilles, notre cœur filial ne peut retenir l'élan de son ad4S2 Le Temys Pascal.

miration, ni celui de sa reconnaissance envers l'auguste Paraclet qui a daigné agir avec tant de muniticence à 1 "égard de la Mère des hommes.

Mais aussi nous ne pouvons nous empêcher de célébrer, dans un enthousiasme légitime, la complète fidélité de la bien-aimée de l'Esprit à toutes les grâces qu'il a répandues en elle. Pas une n'a été perdue, pas une n'est retournée à lui sans etfct, comme il arrive quelquefois pour les âmes les plus saintes. À son début, elle a été « semblable à l'aurore u qui se lève 1, » et l'astre de sa sainteté n'a cessé de monter vers ce midi qui pour elle ne devait pas avoir de couchant. L'Archange n'était pas encore venu vers elle pour lui annoncer qu'elle allait concevoir dans son chaste sein le Fils du Tout-Puissant, et déjà, comme nous l'enseignent les Pères, elle avait conçu dans son âme ce Verbe éternel. Il la possédait comme son épouse, avant de l'appeler à l'honneur d'être sa mère. Si Jésus a Eu dire en parlant d'une âme qui avait eu esoin de la régénération : « Celui qui me « cherche me trouvera dans le cœur de Ger« trude, » quelle a dû être l'identification des sentiments de Marie avec ceux du Fils de Dieu, et combien est étroite son union avec lui ! De cruelles épreuves l'attendaient en ce monde . elle a été plus forte que la tribulation; et lorsque le moment est arrivé où elle devait se sacrifier dans un même holocauste avec son fils, elle s'est trouvée prête. Après l'Ascension de Jésus, le

Le Samedi de la Pentecôte 488

Consolateur est descendu sur elle; il a ouvert devant elle une nouvelle carrière; pour la parcourir il fallait que Marie acceptât un long exil de la patrie où régnait déjà le fruit de ses entrailles: elle n'a pas hésité, elle s'est montrée la servante du Seigneur, ne désirant autre chose qu'accomplir en tout sa volonté. Le triomphe de l'Esprit-Saint en Marie a donc été complet ; si magnifiques qu'aient été ses avances, elle a répondu à toutes. La qualité sublime de Mère de Dieu à laquelle elle était destinée appelait sur elle des grâces immenses; elle les a reçues et elles ont fructifié en elle. Dans l'œuvre de la « consommation des saints et de la construction du corps de Jésus-Christ i, « le divin Esprit a ménagé à Marie, en retour de sa fidélité et à cause de sa dignité incomparable, la noble place qui lui convenait. Nous savons que son divin Fils est la tête du corps immense des élus, qui se réunissent au-dessous de lui avec une harmonie parfaite. Dans cet ensemble prédestiné, notre auguste Reine, selon la tnéologie mariale, représente le cou qui est étroitement lié à la tête, et par lequel la tète communique à tout le reste du corps le mouvement et la vie. Elle n'est pas agent principal, mais c'est par elle que cet agent'influe sur chacun des membres. Son union, comme il était juste, est immédiate avec la tête, parce que nulle créature, si ce n'est elle, n'a eu et ne pourrait avoir une telle relation avec le Verbe incarné ; mais tout ce qui descend sur nous de grâces et de faveurs, tout ce qui nous illumine

484 Le Temps Pascal et nous vivifie, nous vient par elle de son Fils. . De là résulte l'action générale de Marie sur l'Eglise, et son action particulière sur chaque fidèle. Elle nous unit tous à son Filsqui nous unit tous à la divinité. Le Père nous a donné son Fils, le Fils s'est choisi une Mère parmi nous, et l'Esprit-Saint, en rendant féconde cette Mère virginale, a consommé la réunion de l'homme et de toute création avec Dieu. Cette réunion est le dernier terme que Dieu s'est proposé dans la création des êtres; et maintenant que le Fils est glorifié et que l'Esprit est venu, nous connaissons toute la pensée divine. Plus favorisés (que toutes les générations qui se sont succédé avant le jour de la Pentecôte, nous avons, non plus en promesse mais en réalité, un Frère que couronne le diadème de la divinité, un Consolateur qui demeure avec nous jusqu'à la fin des temps pour éclairer notre voie et nous y soutenir, une Mère dont l'intercession est toute-puissante, une Eglise, Mère aussi, par laquelle nous entrons'en partage de tous ces biens.

La Station, à Rome, est aujourd'hui dans la Basilique de Saint-Pierre. C'est dans cet auguste sanctuaire que les néophytes de la Pentecôte paraissaient pour la dernière fois couverts de leurs robes blanches, et qu'ils étaient présentés au Pontife comme les derniers agneaux de la Pàque qui expire en ce jour, "Présentement la journée est encore célèbre par la solennité de l'Ordination. Le jeûne et la prière que la sainte Eglise a imposés durant trois jours à ses enfants, ont dû rendre le ciel favorable, et nous devons espérer que

Le Samedi de la Pentecôte

l'Esprit-Saint qui va imprimer sur les nouveaux prêtres et sur les nouveaux ministres le sceau immortel du Sacrement, daignera agir dans toute la plénitude de sa bonté comme de son pouvoir ; car il ne s'agit pas seulement en ce jour de l'initiation de ceux qui vont recevoir un si sublime caractère, mais encore du salut de tant d'âmes qui seront confiées à leurs soins.

A LA louange du divin Esprit, nous emprun^ tons à la Liturgie arménienne ces dernières strophes dont elle use en ce jour où se conclut la solennité de la Pentecôte.

TOI qui, assis sur les ailes agiles des Séraphins qui dans leur vol spirituel lancent l'éclair de leurs feux, prends soin de toute créature dans ta providence : Esprit-Saint, tout ce que tu as créé te bénit.

Toi qui es éternellement célébré avec le Père et le Fils dans un concert sublime d'une harmonie merveilleuse, et qui daignes abaisser ton regard sur les créatures : Esprit-Saint, tout ce que tu as créé te bénit.

Aujourd'hui, par la bonté divine, tu fais retentir le Cénacle du bruit de la tempête, tu enivres les Apôtres de tes feux, et tu te distribues aux

QUI in pennis agilibus immaterialium volantium ac ignem vibrantium Seraphim supcrsedens, in providentia curam geris creaturarum, Spiritus tu Sancte, benedictus es a creaturis tuis.

Qui praeclarissima ac miroplena voce cum Pâtre et Filio semper glorificaris, ac bénigne respicis ad creaturas , Spiritus tu Sancte, benedictus es a creaturis tuis.

Hodie divina Providentia in cœnaculo personans ventoso sonore, atque Apostolos inebrians distributus es in

creaturis ; Spiritus tu Sancte, benedictus es a creaturis tuis.

créatures : Esprit-Saint, tout ce que tu as créé te bénit.

Le répertoire des Séquences d'Adam de Saint-Victor nous fournira cette dernière qui est aussi d'une grande beauté, et par laquelle nous terminerons la série des hommages de la sainte Liturgie à l'Esprit du Père et du Fils.

VENI, summe Consolator, Spes salutis, vitae

dator, Adsit tua gratia ! Dulcis ardor, ros divine, Bonitatis germine Eadem substantia.

Ab utroque derivatus. Et a neutre separatus. Ad utrumque colligatus

Sempiterno fœdere ; Ros et vapor utriusque, Donet Pater Filiusque Quod effluas ad nos usque

Largifluo munere.

Rorem audis et vaporcm, Crede simul et odorem Quo Deus discernitur. Rorem istum quem emittit Qui plus gustat, magis sitit,

Nec ardor reprimitur.

VIENS, ô Consolateur suprême, espoir du salut, auteur de la vie; viens avec ta grâce ! Douce ardeur, rosée divine, en l'unique et divine substance tu es le principe de bonté.

Procédant du Père et du Fils, jamais séparé d'eux, rattaché à l'un et à l'autre par un lien éternel, ardeur et rosée au sein de la divinité, daignent le Père et le Fils te répandre sur nous dans l'abondance de tes dons.

Ardeur et rosée, parfum aussi qui révèle un Dieu -, cette rosée que répand l'Esprit, plus on la goûte, plus on en est altéré ; l'ardeur de ses feux ne faillit jamais.

Le Samedi de la Pentecôte

48j

Au commencement de toutes choses il était porté sur les eaux ; c'est lui qui maintenant consacre l'eau de laquelle sort le peuple saint. Il est la fontaine d'où émane la piété, la fontaine qui purifie du péché, la fontaine jaillissante du sein de la divinité, la fontaine qui rend sacrées toutes les fontaines.

Feu ardent, onde vive, purifie nos cœurs et rends-les féconds , apporte-nous la grâce ; visite-nous par la flamme de charité, daigne faire de nous une hostie de sainteté à ta gloire.

Souffle sacré du Père et du Fils, remède de tout péché, sois notre soulagement dans la fatigue, notre consolation dans la tristesse. Amour ardent, amour chaste, guéris par ton onction puissante ceux que brûle une ardeur coupable.

Voix qui s'énonce sans bruit, voix mystérieuse qu'entend l'oreille du cœur,voix qui descend à l'àme fidèle; douce voix, voix tant aimée, retentis dans nos âmes I Lumière qui dissipes l'erreur, lumière qui donnes la vérité, apporte à nous tous vie et santé, et

Plebs ut sacra renascatur. Fer hune unda consecratur, Cui super ferebatur

In rerum exordium , Fons, origo pietatis, Fons emundans a peccatis, Fons de fonte deitatis,

Fons sacrator fontium I

Ignis vive, vivax unda,

Munda sinus et fecunda,

Subministra gratiam ;

Caritatls tactos igné,

Nosmet tibi fac bénigne

Sanctitatis hostiam.

Patris, Nati pium Flamen, Vitiorum medicamen, Fessis esto sublevamen,

Mcestis consolatio. Castus amor et honestus, jEstus ardens, sed modestus, Urit ardor quos incestus

Tua sanet unctio.

Vox non sono designata, Vox subtilis, vox privata, Vox beatis inspirata, O vox dulcis, o vox grata,

Sona nostris mentibus ! Lux depellens falsitatem,

4SS Le Samedi de la Pentecôte.

Lux inducens vcritatem, Vitam atque sanitatem Et jeternam clarltatem Nobis confcr omnibus. Amen.

mets-nous en possession de l'éternelle splendeur. Amen.

LA seconde faveur qu'a destinée le divin Esprit à l'âme qui lui est fidèle dans l'action, est le don de Sagesse, supérieur encore à celui de l'Intelligence. Il est lié cependant à ce dernier, en ce sens que l'objet montré dans l'Intelligence est goûté, et possédé dans le don de Sagesse. Le Psalmiste, invitant l'homme à s'approcher de Dieu, lui recommande la saveur du souverain bien • <r Goû« tez, dit-il, et expérimentez que le Seigneur « est rempli de douceur i.»La sainte Eglise, au jour même de la Pentecôte, demande à Dieu pour nous la faveur de goûter le bien, recta sapere, parce que l'union de l'âme avec Dieu est plutôt l'expérimentation par le goût gu'une vue qui serait incompatible avec notre état présent. La lumière donnée par le don d'Intelligence n'est pas immédiate, elle réjouit vivement l'âme, et dirige son sens vers la vérité; mais elle tend à" se compléter par le don de Sagesse qui est comme sa fin.

L'Intelligence est donc illumination, et la Sagesse es^t union. Or, l'union avec le souverain bien s'accomplit par la volonté, c'est!. Psalm XXXIII, 9.

Le Don de Sagesse. 48g

à-dire par l'amour qui réside dans la volonté. Nous remarquons cette progression dans les hiérarchies angéliques. Le Chérubin étincelle d'intelligence, mais au-dessus de lui encore est le Séraphin embrasé. L'amour est ardent chez le Chérubin, de même que l'intelligence éclaire de sa vive lumière le Séraphin ;"mais l'un est différencié de l'autre par la qualité prédominante, et le plus élevé est celui qui atteint le plus intimement la divinité par l'amour, celui qui goûte le souverain bien.

Le septième don est décoré du beau nom de Sagesse, et ce nom lui vient de l'éternelle Sagesse à laquelle il tend à s'assimiler par l'ardeur de l'atîection. Cette Sagesse incréée, qui daigne se laisser goûterparl'homme dans cette vallée de larmes, est le Verbe divin, celui-là même que l'Apôtre appelle a la splen« deur de la gloire du Père et la forme de sa sub« stance 1. «C'est lui q|ui nous a envoyé l'Esprit pour nous sanctifier et nous ramener à lui, en sorte que l'opération la plus élevée de ce divin Esprit est de procurer notre union avec celui qui, étant Dieu, s'est fait chair et s'est rendu pour nous obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix 2, Par les rnystères accomplis dans son humanité, Jésus nous a fait pénétrer jusqu'à sa divinité ; par la foi éclairée de l'Intelligence surnaturelle, « nous voyons sa gloire qui est celle du Fils « unicque "^du Père, plein de grâce et de a vérité 3 B ; et de même qu'il s'est fait participant de notre humble nature humaine, il se donne dès ce monde à goûter, lui Sagesse

I. Heb. ;, 3, — 2. Philip. 11, 8.-3. Johan. r, 14.

4go Le Samedi de la Pentecôte.

incréée, à cette Sagesse créée que l'EspritSaint forme en nous comme le plus sublime de ses dons.

Heureux donc celui en qui règne cette précieuse Sagesse qui révèle à l'âme la saveur de Dieu et de ce qui est de Dieu ! « L'homme « animal, nous dit l'Apôtre, est privé de ce « goût qui perçoit ce qui vient de l'Esprit de (( Dieu 1 : » pour )ouir de ce don, il lui faudrait devenir spirituel, se prêter docilement au désir de l'Esprit, et il arriverait comme d'autres qui après avoir été ainsi que lui esclaves de la vie charnelle, en ont été affranchis par la docilité à l'égard de l'Esprit divin qui les a cherchés et qui les a retrouvés L'homme moins grossier, mais livré à l'esprit du monde, est également impuissant à comprendre ce qui fait l'objet du don de Sagesseet ce que révèle le dondlntelligence

II juge ceux qui ont reçu ces dons, et il les blâme ; heureux s'il ne les traverse pas, s'il ne les poursuit pas! Jésus nous le dit expressément : « Le monde ne peut recevoir l'Es« prit de Vérité, parce qu'il ne le voit pas et « ne le connaît pas '-. » Que ceux-là donc qui ont le bonheur de désirer le bien suprême, sachent qu'il leur faut être entièrement dégagés de l'esprit profane qui est l'ennemi personnel de l'Esprit de Dieu Affranchis de sa chaîne, ils pourront s'élever jusqu'à la Sagesse.

Le propre de ce don est de procurer une grande vigueur à l'âme et de fortifier ses puissances. Toute la vie en est comme assaiLe Don de Sagesse. 4g i

nie, ainsi qu'il arrive à ceux qui font usage d'aliments qui leur conviennent II n'y a plus de contradiction entre Dieu et l'àme, et c'est pour cette raison que l'union est rendue facile. « Où est l'Esprit du Seigneur, là est la « liberté, » dit l'Apôtre 1. Tout devient aisé pour l'âme, sous l'action de l'Esprit de Sagesse. Les choses dures à la nature, loin d'étonner, semblent douces, et le cœur ne s'effraye plus autant de la souffrance. Non seulement on peut dire que Dieu n'est pas loin d'une âme que l'Esprit-Saint a mise dans cette disposition; il est visible qu'elle lui est unie. Qu'elle veille cependant sur l'humilité ; car l'orgueil peut encore monter jusqu'à elle, et sa chute serait d'autant plus profonde que son élévation est plus grande.

Insistons auprès du divin Esprit, et prionsle de ne pas nous refuser cette précieuse Sagesse qui nous conduira à Jésus, la Sagesse infinie. Un sage de l'ancienne loiaspirait déjà à cette faveur , quand il écrivait ces paroles dont le chrétien seul a l'intelligence parfaite: a J'ai désiré, disait-il, et l'Intelligence m'a « été donnée ; j'ai prié, et l'Esprit de Sagesse « est venu en moi 2. » H faut donc demander ce don avec instance. Dans la nouvelle Alliance, l'Apôtre saint Jacques nous y invite par ses exhortations les plus pressantes « Si « quelqu'un de vous, dit-il, veut avoir la « Sagesse, qu'il la demande à Dieu qui donne « à tous avec tant de largesse et qui ne re«( proche pas ses dons ; qu'il demande avec « foi, et qu'il n'hésite pas 3. » Nous osons

I. II Cor. ni, 17. — 2. Sap. vu, 7—3. Jac. i, 5.

49- ^^ Temps Pascal.

prendre pour nous cette invitation de l'Apotre, ô divin Ksprit, et nous vous disons: O vous qui procédez de la Puissance et de la Sagesse, donnez-nous la Sagesse. Celui qui est la Sagesse vous a envoyé vers nous pour nous réunir à lui. Enlevez-nous à nous-mêmes, et unissez-nous à celui qui s'est uni à notre faible nature. Moyen sacré de l'unité, soyez le lien qui nous unira pour jamais à Jésus, et celui qui est la Puissance et le Père nous adoptera « pour ses héritiers et pour les co« héritiers de son Fils i. »

LA série successive des Mystères est complète désormais, et le Cycle mobile de la sainte Liturgie est arrivé à son terme. Nous traversâmes d'abord, au Temps de l'Avent, les quatre semaines qui représentaient les quatre millénaires employés par le genre humain à implorer du Père l'envoi de son Fils. Enfin l'Emmanuel descendit; nous nous associâmes tour à tour aux joies de sa naissance, aux douleurs de sa Passion, à la gloire de sa Résurrection, au triomphe de son Ascension. Enfin, nous avons vu descendre sur nous l'Esprit divin, et nous savons qu'il reste avec nous jusqu'à la fin. La sainte Eglise nous a assistés dans tout le cours de cet immense drame qui contient notre salut Ses divins cantiques et ses augustes cérémonies nous ont chaque )our éclairés, et ainsi nous avons pu tout suivre et tout comprendre.

I. Rom. viii, 17.

Le Samedi de la Pentecôte 4g 3

Bénie soit cette Mère par les soins de laquelle nous avons été initiés à tant de merveilles qui ont ouvert nos esprits et réchauffé nos cœurs ! Bénie soit la Liturgie sacrée, source de tant de consolations et d'encouragements ! Maintenant il nous reste à achever le parcours du Cycle dans sa partie immobile De sublimes épisodes nous y attendent Préparons-nous donc à reprendre notre marche, comptant sur l'Esprit-Saint qui dirigera nos pas, et continuera de nous ouvrir, par la sainte Liturgie dont il est l'inspirateur, les trésors de la doctrine et de l'exemple.

ANS une autre saison de l'année liturgique, lorsque nous apportions"^ nos hommages et nos vœux au berceau de l'Enfant divin, une de nos journées fut consacrée à célébrer la gloire et à goûter la douceur de son nom. La sainte Eglise tressaillait de bonheur en prononçant ce nom chéri que son céleste Epoux a choisi de toute éternité, et le genre humain respirait à l'aise, en songeant que le grand Dieu qui pourrait s'appeler le Juste et le Vengeur, consentait à se nommer désormais le Sauveur. Le pieux Bernardin de Sienne, que nous fêlons aujourd'hui, nous apparut alors

4g 6 Le Temps Pascal

portant dans ses mains et élevant aux regards des hommes ce nom béni entouré de rayons. Il invitait toute la terre à vénérer avec amour et contiance cette appellation sacrée sous laquelle se révèle divinement toute l'économie de notre salut. L'Eglise attentive acceptait ce signe sacré , elle encourageait ses fidèles à recevoir des mains de l'homme de Dieu un bouclier si puissant contre les traits de l'esprit des ténèbres, à goûter surtout un nom qui nous apprend jusqu'à quel excès Dieu a aimé le monde , et lorsque le saint nom de Jésus eut enfin conquis par son adorable beauté tous les cœurs chrétiens, elle lui consacra une des plus touchantes solennités du Temps de Noël

Aujourd'hui le noble enfant de saint François a reparu, et ses mains tiennent toujours la glorieuse effigie du nom sacré. Mais ce n'est plus l'appellation prophétique de l'Enfant nouveau-né, le doux nom que la Viergemère murmurait avec tendresse et respect, penchée sur son berceau ; c'est un nom qui retentit plus fort que tous les tonnerres, c'est le trophée de la plus éclatante des victoires, c'est la prophétie accomplie en son entier Le nom de Jésus promettait au genre humain un Sauveur ; Jésus a sauvé le genre humain en mourant et en ressuscitant pour lui; il est maintenant Jésus dans toute la plénitude de son nom. Parcourez la terre, et dites-nous en quel lieu ce nom n'est pas connu ; ditesnous quel autre nom a jamais réuni les hommes en une seule famille.

Les princes de la Synagogue ont voulu arrêter l'essor de ce nom victorieux, l'étoufs. Bernardin de Sienne, Confesseur. 4g j

fer dans Jérusalem ; ils ont dit aux Apôtres : « Nous vous défendons d'enseigner en ce « nom 1 » ; et c'est pour leur repondre que Pierre a prononcé cette forte sentence qui résume toute l'énergie de la sainte Eglise : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes. » Autant eût valu essayer d'arrêter le soleil dans son cours ; et lorsque bientôt la puissance romaine s'est mise en devoir de mettre obstacle par ses édits à la marche triomphante de ce nom devant lequel tout genou doit fléchir, elle s'est vue réduite à l'impuissance. Au bout de trois siècles le nom de Jésus planait sur le monde romain tout entier.

Armé de ce signe sacré, Bernardin parcourut au xv" siècle les villes de l'Italie armées les unes contre les autres, et souvent même divisées jusque dans leur propre sein. Le nom de Jésus entre ses mains devenait l'arc-en-ciel delà paix; tout genou fléchissait, tout cœur ulcéré et vindicatif s'apaisait, tout pécheur courait aux sources du pardon, dans tous les lieux où Bernardin avait arboré ce puissant symbole. Les trois lettres qui représentent ce nomà jamais béni devenaient familières à tous les fidèles; on les sculptait, on les gravait, on les peignait partout ; et la catholicité acquérait pour jamais une expression nouvelle de sa religion et de son amour envers le Sauveur des hommes.

Prédicateur inspiré, Bernardin a laissé de nombreux écrits qui révèlent en lui un docteur de premier ordre dans la science de

4g ^ Le Temps Pascal.

Dieu. Il nous serait agréable, si l'espace nous le permettait, de le laisser exposer ici les grandeurs du mystère de la Pâque ; donnons du moins son sentiment sur l'apparition du Sauveur ressuscité à sa sainte mère. Le lecteur catholique verra avec joie Tunité de doctrine sur ce point si important régner entre l'école franciscaine représentée par saint Bernardin, et l'école dominicaine dont nous avons produit le témoignage à la fête de saint Vincent Ferrier.

« De ce que l'histoire évangélique ne donne aucun détail sur la visite que le Christ fit à sa mère pour la consoler, après qu'il fut ressuscité, on ne saurait conclure que le très miséricordieux Jésus, source de toute grâce et de toute consolation, si empressé à réjouir les siens par sa présence, aurait oublié sa mère qu'il savait avoir été si pleinement abreuvée des amertumes de sa Passion. Mais il a plu à la providence de Dieu de ne pas nous manifester cette particularité par le texte même de l'Evangile, et cela pour trois raisons.

« Eri premier lieu, à cause de la fermeté de la foi qui était en Marie. La certitude qu'avait la Vierge-mère de la résurrection de son fils ne fut ébranlée en rien, même pas par le doute le plus léger. On le croira aisément, si l'on veut réfléchir à la grâce très particulière dont fut remplie la mère du ChristDieu, la reine des Anges, la maîtresse de l'univers. Le silence de l'Ecriture à ce suj-et en dit plus que Taftirmation même aux âmes vraiment éclairées. Nous avons appris à connaître Marie lors de la visite de l'Ange, au moment où l'Esprit-Saint la couvrit àe son

s. Bernardin de Sienne, Confesseur. 4g ()

ombre; nous l'avons retrouvée au pied de la croix, mère de douleurs, se tenant près de son fils mourant. Si donc l'Apôtre a pu dire : «En proportion de ce que vous aurez eu « part aux souffrances, vous participerez aux « consolations ^ » ; calculez d'après cela la mesure selon laquelle la Vierge-mère dut être associée aux joies de la résurrection. On doit donc tenir pour certain que son très doux fils ressuscité l'a consolée avant tous les autres. C'est ce que la sainte Eglise Romaine semble vouloir exprimer en célébrant à Sainte-Marie-Majeure la Station du jour de Pâques. Autrement si, de ce que les Evangélistes n'en disent rien, vous vouliez conclure que son fils ressuscité ne lui est pas apparu en premier lieu, il faudrait aller jusqu'à dire qu'il ne s'est pas du tout montré à elle, puisque les mêmes Evangélistes, dans les diverses apparitions qu'ils rapportent, n'en signalentpasuneseulequi laconcerne, Unetelle conclusion aurait quelque chose d'impie.

« En second lieu, le silence de l'Evangile s'explique par l'infidélité des hommes. Le but de l'Esprit-Saint, en dictant les Evangiles, était de décrire celles des apparitions qui pouvaient enlever tout doute aux hommes charnels au sujet de la croyance en la résurrection du Christ. La qualité de mère eût diminué à leurs yeux le témoignage de Marie; et c'est pour ce motif qu'elle n'a pas été alléguée, bien qu'il ne pût y avoir, assurément, parmi tous les êtres nés ou à naître, si l'on en excepte l'humanité de son fils,

5 00 Le Temps Pascal.

aucune créature dont l'assertion méritât mieux d'être admise par toute âme vraiment pieuse. Mais il fallait que le tjxte évangélique ne nous produisît que des témoignages qui fussent de nature à ctre émis en présence de tout le monde; quant à l'apparition de Jésus à sa mère, l'Esprit-Sainl l'a laissée à ceux qui sont éclairésde sa lumière.

« En troisième lieu, ce silence s'explique par la sublimité même de l'apparition. Après la résurrection, les Evangiles ne disent plus rien sur la mère du Christ, par cette raison que ses relations de tendresse avec son tils furent désormais tellement sublimes, tellement ineffables, qu'il n'y aurait pas de termes pour les exprimer. Il est deux sortes de visions : l'une purement corporelle, et faible en proportion ; l'autre qui a son siège principal dans l'âme, et qui ne convient qu'aux âmes déjà transformées. Admettez, si vous voulez, que Madeleine a eu part avant les autres à la vision purement corporelle, pourvu que vous reconnaissiez que la Vierge a vu avant elle, et d'une manière bien autrement sublime, son fils ressuscité, qu'elle l'a reconnu, et qu'elle a joui tout d'abord de ses délicieux embrassements dans son âme plus encore que dans son corps i. »

Lisons maintenant, dans les Leçons trop abrégées de l'Office de saint Bernardin, le récit de ses vertus.

pERNARDlNlis Albi- 1 n ERNARDIN Albizesca, issu

I . Sermo LU. Dominica in resurrectione, art. III.

s. Bernardin de Sienne, Confesseur. 5o i

Sienne, donna dès son enfance des marques éclatantes de sainteté. Elevé dans des habitudes honnêtes par ses parents qui étaient vertueux, il négligea les jeux de l'enfance, et dès ses premières études sur la grammaire on le vit se livrer aux œuvres de la piété, au jeiine, à l'oraison, et particulièrement au culte de la très sainte Vierge. La charité envers les pauvres éclatait en lui. Après quelques années, dans le but de mieux pratiquer encore toutes ces vertus, il voulut être du nombre des confrères qui servent Dieu à Sienne dans l'hôpital de Notre-Dame de la Scala, d'où sont sortis plusieurs personnages célèbres par leur sainteté. Il s'y exerça avec une ferveur et une charité incroyables à la mortification de son corps et au soin des malades, durant une peste qui sévissait cruellement sur la ville. Entre autres vertus, il garda inviolablement la chasteté, malgré les dangers que pouvait lui susciter la rare beauté de ses traits ; et tel fut le respect qu'il inspira, que les plus licencieux n'auraient osé prononcer un mot déshonnête en sa présence.

APRÈS une grave maladie qu'il avait endurée avec la plus héroïque patience

familia ortus, ab ineunte astate non obscura sanctitatis dédit indicia ; nam a piis parentibus honeste educatus, neglectis puerilibus ludis, inter prima grammaticœ studia, pietatis operibus animum intendit, jejuniis, orationi, et beatissimae Virginis cultui prsecipue addictus. Misericordia vero in pauperes fuit insignis; quae quidem omnia procedente tempore quo melius posset excolere, eorum numéro adscribi voluit, qui Senis in hospitali domo beatae Marise de Scala, Deo inserviunt ; unde complures sanctitate célèbres viri prodierunt. Ibi corporis afBictatione, et œgrotantium cura, dum atrox pestilentia grassaretur, incredibili charitate sese exercuit. Inter casteras autem virtutes castitatem, egregia forma répugnante, sanctissime custodivit, adeo ut eo prœsente, nemo umquam, ne impudentissimus quidem, verbum minus honestum proferre auderet.

/ ^ RAVI morbo tentatus, ■ i eoque ad quatuor menses patientissime toLe Temps Pascal.

lerato, deinum incolumis de religiosae vitae instituto capessendo deliberare cœpit : quo ut sibi viam muniret, aïdiculam in extrcma urbe conduxit, in quam quum sese abdidisset, aspetrimam omni ex parte vitam trahebat, Deum assidue orans, ut quid sibi sequendum esset, ostenderet. Quare divinitus factum est, ut beati Francisci Ordinem prae cseteris optaret, in quo humilitate , patientia. allisque religiosi hominis virtutibus excelluit, Id quum cœnobii rector animadverteret, jamque antea Bernardini doctrinam, et sacrarum litterarum peritiam perspectam haberet. prasdicandi onus eidem imposuil, quo humillime suscepto, quum se minus idoneum agnosceret, ob vocis exilitatera ac raucitatem, Dei ope implorata, non sine miraculo ejusmodi impedimento liberatus est.

OULMQUE ea tempora vitiis criminibusque redundarent. et cruentis faclionibus in Italia, divina humanaque omnia permixta essent, Bernardinus urbes atque oppida concursans in nomine

pendant quatre mois, il conçut le dessein d'embrasser la vie religieuse. Afin de s'y disposer, il loua une petite maison à l'extrémité de la ville, où il vécut inconnu, menant la vie la plus austère, et priant Dieu continuellement de lui faire connaître le parti qu'il devait prendre. L'inspiration divine lui fit préférer l'Ordre de SaintFrançois, où il excella en humilité, en patience et en toutes les autres vertus religieuses. Le gardien du couvent ayant remarqué cette haute vertu, et connaissant d'ailleurs la science à laquelle ce religieux était arrivé dans les saintes lettres, lui imposa le devoir de la prédication. Le saint accepta humblement cet emploi, bien qu'il s'y reconnût peu propre, à cause de la faiblesse et de l'enrouement de sa voix. Mais .ayant imploré le secours de Dieu, il se trouva délivré miraculeusement de cet obstacle.

A CETTE époque, un débordemant de crimes était répandu en Italie, et de sanglantes factions y foulaient aux pieds toutes les lois divines et humaines. Bernardin parcourut les villes et les villages au nom de Jésus

s. Bernardin de Sienne, Confesseur. 5o3

qu'il avait toujours à la bouche et dans le cœur, et vint à bout par ses discours et ses exemples de rétablir presque partout la piété et les bonnes mœurs qui avaient disparu. Plusieurs villes considérables le demandèrent au pape pour leur évéque; mais Bernardin refusa constamment cette dignité par une humilité invincible. Enfin cet homme de Dieu, après d'immenses fatigues, après de grands et nombreux miraclas, ayant composé des écrits remplis de piété et de doctrine, et vécu soixante-six ans, termina sa vie par une sainte mort à Aquila, ville de l'Abruzze. Il éclata par de nouveaux miracles ; et, six ans après sa mort, le pape Nicolas V le mit au nombre des Saints.

Jesu, quem semper in ore et in pectore gerebat, collapsam pietatera moresque verbo et exemplo magna ex parte restituit : quo factum est, ut prasclarcB civitates eum sibi Episcopum a Summo Pontifice postularent : quod ille munus invicta humilitate constantissime rejecit. Denique vlr Dei immensis laboribus exhaustis, multis magnisque editis miraculis, libris etiam pie docteque conscriptis , cum vixisset annos sex ac sexaginta, in urbe Aquila in Vcstinis beato fine quievit : quem novis in dies coruscantam signis, anno post obitum sexto, Nicolaus Quintus Pontifex Maximus in Sanctorum numerum retulit.

Qu'ils sont beaux, ô Bernardin, les rayons qui forment l'auréole du nom de Jésus! Que leur lumière est douce, au moment où le Fils de Dieu reçoit ce nom sauveur, le huitième jour après sa naissance! Mais quel œil mortel pourrait supporter leur éclat, lorsque Jésus opère notre salut, non plus dans l'humilité et la souffrance, mais par le triomphe de sa résurrection ? C'est au milieu des splendeurs pascales du nom de Jésus que vous nous apparaissez, ô Bernardin ' Ce nom que vous avez aimé et glorifié vous associe

5 04 Le Temps Pascal.

désormais à son immortelle victoire. Maintenant donc répandez sur nous, plus abondamment encore que vous ne le faisiez sur la terre, les trésors d'amour, d'admiration et d'espérance dont ce divin nom est la source, et purifiez les yeux de notre âme, afin que nous puissions un jour contempler avec vous ses magnificences.

Apôtre de la paix, l'Italie, dont vous avez si souvent apaisé les factions, a droit de vous compter au rang de ses protecteurs. Voyezla en ces jours livrée en proie aux ennemis du Sauveur des hommes, rebelle à la voix de la sainte Eglise, et tristement abandonnée à son sort. Ne vous souviendrez-vous pas que c'est dans son sein que vous avez pris naissance, qu'elle fut docile à votre voix, et que longtemps votre mémoire lui fut chère? Intervenez en sa faveur; arrachez-la à ceux qui l'oppriment, et montrez qu'au défaut des armées de la terre, les milices célestes peuvent toujours sauver les villes et les provinces.

Illustre fils du grand patriarche d'Assise, l'Ordre séraphique vous vénère comme l'une de ses principales colonnes. Vous avez ravivé dans son sein l'observance primitive ; continuez du haut du ciel à protéger l'œuvre commencée par vous ici-bas. La famille de saint François est l'un des plus fermes appuis delà sainte Eglise ; faites-la fleurir toujours, soutenez-la dans les tempêtes, multipliez-la en proportion des besoins du peuple fidèle ; car voiK êtes le second père de cette famille sacrée, et vos prières sont puissantes auprès du Rédempteur dont vous avez confessé le nom glorieux sur la terre.

'epuis que nous sommes entrés dans les joies pascales, le Cycle n'a cessé, pour ainsi dire, de nous apporter jour par jour de nouveaux noms à saluer, de nouvelles gloires à honorer; et tous ces noms, toutes ces gloires se sont montrés à nous tout rayonnants des feux du soleil de la Pâque. Cependant aucune fête consacrée à Marie n'est venue réjouir nos cœurs, en nous retraçant quelqu'un des mystères ou quelqu'une des grandeurs de cette auguste reine. Avril voit, il est vrai, la fête des SeptDouleurs dans les années où la Pâque descend jusqu'au dix de ce mois et au-dessous ; mais les mois de mai et de juin s'écoulent sans amener aucune solennité spéciale en l'honneur de la Mère de Dieu. Il semble que la sainte Eglise veuille honorer dans un respectueux silence les quarante jours durant lesquels Marie, après tant d'angoisses, se repose dans la possession de son fils ressuscité. En méditant le mystère pascal dans le cours de cette mystérieuse période, nous devons donc avoir soin de ne jamais isoler le fils de la mère et nous demeurerons dans la vérité. Jésus, durant ces quarante jours, se communique fréquemment à ses disciples, hommes faibles et pécheurs; peut-il se sépa5o6 Le femps Pascal.

rer un instant de sa mère, à la veille de la nouvelle et dernière épreuve qu'elle doit subir, lorsque les portes du ciel s'ouvriront pour recevoir son fils? Bien souvent Jésus se montre à ses regards, et la comble de ses caresses filiales; mais dans les intervalles de ces visites il ne la quitte pas ; non seulement son souvenir, mais sa présence reste tout entière dans l'âme de Marie, avec tout le charme d'une intime et inetfable possession.

Aucune fête n'aurait pu exprimer un tel mystère ; toutefois l'Esprit-Saint, oui gouverne les sentiments de la sainte 'Eglise, a fait naître insensiblement dans les cœurs des fidèles la pensée de décerner des hommages spéciaux à Marie dans tout le cours du mois de mai, qui s'écoule, presque chaque année, tout entier au milieu des joies du Temps pascal. Sans doute d'heureuses harmonies ont aidé la piété à concevoir la gracieuse idée de consacrer mai à Marie ; mais si nous réfléchissons à l'influence céleste et mystérieuse qui conduit tout dans l'Eglise, nous comprendrons qu'il existe, au fond de cette détermination, une intention divine d'unir aux allégresses maternelles dont surabonde en ces jours le cœur immaculé de Marie, la joie qui remplit les cœurs de ses enfants de la terre, dans le cours de ce mois employé tout entier à célébrer ses grandeurs et ses miséricordes.

Or voici cependant une fête de Marie en ce jour. Hâtons-nous de dire qu'elle n'est pas inscrite sur le Cycle universel de la sainte Eglise ; mais ajoutons en même temps qu'elle est tellement répandue, avec l'agrément du Siège Apostolique, que cette Année liturgique

La Fête de Notre-Dame Auxiliatvice. 5oj

eût été comme incomplète, si nous n'eussions pas donné place à cette solennité. Son but est d'honorer la Mère de Dieu sous le titre de Secours des Chrétiens; appellation méritée par les innombrables faveurs que cette toute-puissante Auxiliatricen'a cessé de répandre sur la chrétienté. Depuis le jour dont nous devons célébrer bientôt l'anniversaire, et dans lequel l'Esprit-Saint descendit sur Marie au Cénacle, ahn qu'elle commençât à exercer sur l'Eglise militante son pouvoir de Reine, jusqu'aux dernières heures de la durée de ce monde, qui pourrait énumérer toutes les occasions dans lesquelles elle a signalé et signalera son action protectrice sur l'héritage de son fils ?

Les hérésies se sont levées tour à tour pleines de rage, appuyées sur le bras des puissants delà terre; il semblait qu'elles allaient dévorer la race des fidèles ; tour à tour elles sont tombées les unes sur les autres, atteintes d'un coup mortel ; et la sainte Eglise nous révèle que c'est le bras de Marie qui chaque fois a frappé ce coup ^ . Si des scandales inouïs, des tyrannies sans nom, ont semblé entraver un moment la marche de l'Eglise, le bras toujours armé de l'invincible Reine a dégagé le passage; et l'Epouse du Rédempteur s'est avancée libre et fière, laissant derrière elle ses entraves brisées et ses ennemis abattus. C'est en repassant dans son esprit tant de merveilles que le grand pape saint Pie V, au

I. GaiiJe, Maria Virgo ; cunctas hxreses sola interemisti in universo mundo. Office de la très sainte Vierge à Matines, vu" Antienne.

5o8 Le Temps Pascal.

lendemain de la victoire de Lépante, où notre auguste triomphatrice venait d'anéantir pour jamais la puissance navale des Ottomans, jugea que l'heure était venue d'inscrire dans les Litanies de la sainte Vierge, à la suite des titres pompeux dont l'Eglise la salue, celui de Secours des Chrétiens, AuxiIl était réservé au dernier sièc'e de voir un Pontife, décoré aussi du nom de Pie, relever encore ce beau titre, et en faire l'objet d'une fête commémorative de tous les secours que Marie a daigné apporter à la chrétienté dans tous les âges. Le jour désigné à cet effet ne pouvait être mieux choisi. Le 24 mai de l'année 18 14 éclaira dans Rome le plus magnifique triomphe dont les fastes de la chrétienté aient enregistré le souvenir. Ce fut un grand jour, celui où Constantin traça les fondements de la basilique vaticane en l'honneur du Prince des Apôtres, sous les yeux de Silvestre, bénissant le César qui abordait au christianisme ; mais ce fait imposant n'était qu'un signe de la dernière et décisive victoire remportée par l'Eglise sur toute la surface de la terre, dans la récente persécution de Dioclétien. Ce fut un grand jour, celui où Léon III, vicaire du Roi des rois, posa sur la tête de Charlemagne la couronne impériale, et renoua de ses" mains apostolicjues la chaîne brisée des Césars ; mais Léon III ne faisait que donner une expression solennelle au pouvoir que l'Eglise exerçait déjà de toutes parts au sein des nations nouvelles, qui recevaient d'elle l'idée de la souveraineté chrétienne, la consécration de ses

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 5og

droits et la sanction de ses devoirs. Ce fut un grand jour, celui où Grégoire XI ramena dans la ville de saint Pierre la majesté papale, après un triste exil de soixante-dix années à Avignon ; mais Grégoire XI ne faisait que remplir un devoir; et il n'avait tenu qu'à ses prédécesseurs d'accomplir avant lui ce retour que réclamaient impérieusement les nécessités de la chrétienté.

Le 24 mai 18 14 efface par son éclat tous ces jours, si glorieux qu'ils aient été. Pie VII rentre dans Rome aux acclamations de la ville sainte, dont la population tout entière, transportée d'enthousiasme, est allée audevant de lui, des palmes à la main, et au cri de l'Hosanna. Il sort d'une captivité de cinq années, durant lesquelles le gouvernement spirituel de la chrétienté a été totalement suspendu. Les puissances coalisées contre son oppresseur n'ont pas eu l'honneur de briser ses fers ; celui-là même qui le retenait loin de Rome l'a déclaré libre d'j retourner dès les derniers mois de l'année précédente ; mais le Pontife a voulu prendre son temps, et ce n'est que le 25 janvier qu'il a quitté Fontainebleau. Rome, dans laquelle il va rentrer, a été réunie à l'empire français, il y a cinq ans, par un décret où se lisait le nom de Charlemagne ; elle s'est vue, elle, la ville de saint Pierre, réduite en chef-lieu de département, administrée par un préfet ; et comme pour effacer à jamais le souvenir de ce que fut la ville des Papes, son nom a été donné en apanage à l'héritier présomptif de la couronne impériale de France.

Quel jour que le 24 mai qui éclaira le reLe Temps Pascal.

tour triomphal du Pontife en qualité de Pasteur et de Souverain dans les murs de cette cité sacrée, d'où il avait été arraché la nuit par des soldais ! Sur sa route à petites journées, Pie .Vil a rencontré les armées, et l'Europe s'est inclinée devant son droit. Ce droit surpasse en ancienneté comme en dignité celui de tous les rois ; et tous, sans distinction d'hérétiques, de schismatiques ou de catholiques, se feront un devoir de le reconnaître solennellement.

Mais tout ceci ne nous révèle pas encore en son entier l'étendue du prodige qu'a daigné opérer la toute-puissante Auxiliatrice. Pour le saisir tel qu'il est, il importe de se rappeler que ce miracle ne s'accomplit pas au siècle de saint Silvestre et de Constantin, ni au siècle de saint Léon III et de Charlemagnc, ni au siècle où la grande prophétesse Catherine de Sienne intimait les ordres du ciel aux populations de l'Italie et aux Papes d'Avignon. Le siècle témoin de cette merveille est ie XIX' ; et il la voit s'effectuer dans les années où il subit encore le joug flétrissant du voltairianisme, où vivent en'core de toutes parts les auteurs et les complices des crimes et des impiétés qui furent comme le couronnement du xviii« siècle. Tout était contre un résultat aussi plein et aussi inattendu ; la . conscience catholique était loin d'être éveillée alors comme elle le fut plus tard; l'actiori \ céleste avait à se manifester directement ; et ; c'est afin de révéler à la chrétienté qu'il en a été ainsi, que Rome a érigé en trophée à Marie, Secours des Chrétiens, ta journée du 24 mai de chaque année.

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 5i i

Cherchons maintenant à saisir l'intention divine dans la double restauration que le Christ opère aujourd'hui par la main de son auguste mère. Pie VII avait été enlevé de Rome et détrôné ; il est rétabli dans Rome comme Pape et comme souverain temporel. Aux jours des fêtes de la Chaire de saint Pierre à Rome et à Antioche, nous avons établi la doctrine de l'Eglise qui nous enseigne que la succession aux droits conférés par le Christ à saint Pierre est ati achée à la qualité d'Evêque de Rome. Il suit de là que la résidence dans la ville de Rome est à la fois le droit et le devoir du successeur de Pierre, sauf le cas où il jugerait, dans sa sagesse, devoir s'en éloigner pour un temps. Celui-là donc qui, par les moyens de la force matérielle, retient hors de Rome le Souverain Pontife, ou l'empêche d'y résider, agit contre la volonté divine ; car le pasteur doit habiter au milieu de son troupeau ; et le Christ ayant préposé l'Eglise Romaine à toutes les Eglises du monde, elles ont droit à trouver dans Rome, prédestijiée à un tel honneur par tout son passé, celui qui est en même temps le docteur infaillible de la foi et la source de tout pouvoir spirituel. Le premier bienfait dont nous sommes redevables à Marie en ce jour est donc d'avoir restitué l'Epoux à l'E- pouse, et rétabli dans ses conditions normales le gouvernement suprême de la sainte Eglise.

Le second bienfait est d'avoir remis le Pontife en possession de la puissance temporelle, 3ui est la plus sûre garantie de son indépenance dans l'exercice de son pouvoir spiriLe Temps Pascal.

tuel. De tristes faits inscrits dans l'histoire ont révélé plus d'une fois les dangers d'un état de choses qui mettrait le Pape sous la dépendance d'un prince ; et l'expérience du passé démontre que la ville de Rome, si elle n'est pas placée sous le domaine de la papauté, pourrait encourir, aux yeux de la chrétienté, le reproche de n'avoir pas toujours su veiller à la liberté ou à la dignité de l'Eglise dans l'élection du Pontife suprême. La sagesse divine a pourvu au besoin de l'immense troupeau du Christ, en préparant de bonne heuTe les bases du domaine temporel de la papauté sur Rome et son territoire, avant même que l'épée des Francs intervînt pour venger, pour constituer et agrandir ce précieux domaine qui est un bien de la chrétienté. Quiconque ose l'envahir porte la plus sensible atteinte à la liberté de l'Eglise tout entière ; et nous entendions, il y a un mois, le grand docteur saint Anselme nous enseigner que « Dieu n'aime rien tant en ce monde « que la liberté de son Eglise. » Aussi l'a-t-il vengée toujours.

La souveraineté pontificale sur Rome et sur le territoire atfecté à l'Eglise puise donc sa raison d'être dans les nécessités de l'ordre surnaturel. Il s'ensuit que cette souveraineté dépasse en dignité toutes les autres, et qu'étant vouée au service de Dieu sur la terre, elle doit être rangée parmi les choses sacrées. Quiconque ose l'envahir n'est plus seulement spoliateur, mais sacrilège ; et les anathèmes de l'Eglise tombent sur lui de tout leur poids. L'histoire est là tout entière pour nous redire combien a été lamentable le sort de tous les

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 5i3

princes qui, ayant bravé l'anathème, ont négligé de donner satisfaction à l'Eglise, et ose affronter la justice de celui qui a conféré à Pierre le pouvoir de lier et de délier.

Enfin, la souveraineté étant le fondement de toutes les sociétés humaines, et sa conservation sur la terre important au plus haut point au maintien de l'ordre et de la justice, elle doit être sauvegardée avant tout en celui qui en est la plus haute expression ici-bas ; c'est-à-dire dans le Pontife romain, dont les droits temporels sont les plus anciens que l'on puisse constater aujourd'hui, et chez qui le suprême pouvoir spirituel relève encore la dignité royale. Quiconque attaque ou renverse la souveraineté temporelle du Pape, attaque et renverse donc toutes les souverainetés ; car il n'en est pas une autre qui puisse soutenir le parallèle avec celle-ci, pas une qui puisse prétendre à être épargnée, si celle-ci succombe.

Gloire soit donc à Marie en ce vingt-quatrième jour de mai, consacré à reconnaître le double bienfait qu'elle a signalé , en déployant la puissance de son bras pour opérer d'un même coup le salut de l'Eglise et celui de la société ! Unissons-nous aux vives acclamations des Romains, fidèles alors, et faisant retentir dans un même enthousiasme

V Alléluia de la Pâque et VHosanna au Vicaire de Dieu, au Père de la Patrie. Le souvenir de saint Pierre délivré de sa prison et rendu à la liberté, planait sur cette foule passionnée d'amour pour un Pontife que tant d'épreuves avaient rendu plus auguste encore. Le char s'avançait par la voie Flaminienne; il fut

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dételé el traîné par les citoyens ivres de joie jusqu'à la Basilique vaticane, où le Pontife avait hâte d'épancher ses actionsde grâces sur le tombeau du Prince des Apôtres.

Mais ne terminons pas cette journée sans avoir célébré la miséricordieuse intervention de notre puissante Auxiliatrice, Si elle se montre quelc^ue fois terrible dans la protection qu'elle répand sur son peuple, son cœur de mère ne saurait se défendre de la pitié pour les vaincus; à eux aussi, quand ils sont abattus, elle sait se montrer secourable. Témoin le grand guerrier dont elle triompha le vingt-quatre mai, et que sa bonté entreprit ensuite de réduire, en le ramenant à la foi de ses pères. Du sein d'une île perdue dans l'immensité de l'Océan, Pie VII vit un jour arriver un message. Le prince détrôné sur lequel il avait répandu l'huile sainte à Notre-Dame, et qui depuis avait eu le malheur d'attirer sur lui ces foudres spirituelles dont Dieu même gouverne l'emploi, demandait au Pontife, au seul roi de Rome, la faveur de ne pas vivre privé plus longtemps des augustes Mystères dont le sacerdoce catholique est le ministre accrédité par le ciel. Marie avait en vue une seconde victoire.

Pie \'II, dont le prince ne prononçait le nom qu'avec attendrissement dans les jours de son exil, qu'il appelait « un agneau ^ » Pie VII qui avait, aux yeux de toute l'Europe, ouvert un asile dans Rome aux membres de cette famille descendue de tant de

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 5 15

trônes à la fois, se hâte de remplir le vœu de son ancien adversaire ; et bientôt le Sacrifice qui réconcilie le ciel et la terre est offert en présence du vaincu, dans cette île anglaise et protestante. Marie avançait dans sa conquête.

Mais la divine justice, avant de pardonner, voulait que l'expiation fût complète et solennelle. Celui qui, en relevant les autels de la France, fut l'instrument du salut de tant de millions d'âmes, ne devait pas périr ; mais il avait osé tenir captif au château de Fontainebleau le Pontife suprême, et ce fut en ce même château de Fontainebleau, et non ailleurs, qu'il lui fallut signer l'acte de son abdication. Il avait retenu cinq années dans les fers le Vicaire de Dieu; cinq années de captivité, de souffrances et d'humiliations, lui furent infligées. La loi du talion accomplie, le ciel laissa à Marie le soin d'achever son triomphe. Réconcilié avec l'Eglise sa mère, muni des divins Sacrements qui purifient toute âme et la préparent pour l'éternité. Napoléon rendit la sienne à Dieu le cinq mai, dans le mois consacré à Marie, dans le mois qui contient le noble anniversaire que nous fêtons aujourdh'ui. Et si l'on ose pénétrer la pensée de Dieu dans le choix du jour marqué éternellement pour ce grand trépas, ce jour n'est-il pas celui où nous avons célébré la fête de saint Pie F, le jour où Rome offrait ses vœux au septième Pie, au Pie réconciliateur, dont le nom qui devait reparaître encore en nos temps avec tant de gloire, signifie la tendre compassion et la miséricorde ? «Dieu QsX pie et miséricordieux, jpn/5 et mlsericovs, » dit la Sagesse dans le livre

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de l'Ecclésiastique '. Marie aussi est pie et miséricordieuse ) et c'est pour cela que nous la saluons aujourd'hui de ce beau titre dWuxiliatrice. Qu'il s'agisse du salut de l'E- çlise entière, qu'il s'agisse du salut d'une ame en particulier, Mairie est et demeure à jamais le Secours des chrétiens. Dieu l'a voulu ainsi, et nous entrons dans ses intentions, lorsque nous professons une confiance sans bornes dans le bras d'une si puissante reine et dans le cœur d'une si tendre mère.

Lisons maintenant le récit de la sainte Liturgie sur le grand événement qui signala en ce jour la protection de Marie sur la chrétienté.

parae auxilium ad religionis hostes profligandos, saspe populus Christianus mirum in modum expertus est ; ex quo factum ut sanctissimus pontifex Plus Quintus, post insignem vict o r i a m, intercedente beatissima Virgine, a christianis de Turcarum tyranno apud Echinadas insulas reportatam, in Litaniis Lauretanis eamdem reginam cœlorum, interalia praeconia, Auxilium christianorum appellari constituerit. Sed illud in primis memoraLE secours de la Mère de Dieu s'est souvent fait sentir au peuple chrétien d'une manière miraculeuse, lorsqu'il s'est agi de repousser les ennemis de la religion. C'est pour cette raison que le très saint pontife Pie V, après l'insigne victoire remportée par les chrétiens sur les Turcs, dans le golfe de Lëpante, par l'intercession de la bienheureuse Vierge, ordonna que parmi les titres d'honneur qui sont attribués à la reine des cieux dans les Litanies de Lorette, on insérerait désormais celui de Secours des Chrétiens. Mais un des faits les plus mémorablss et

I. Eccli. II, i3

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice 5ij

les plus dignes d'être comptés parmi les traits miraculeux de cette protection, est celui qui se rapporte au souverain pontife Pie VII, qui ayant été enlevé du Siège apostolique de Pierre par le conseil des 'impies secondés de la force armée, et, chose inouïe dans les annales qui relatent les persécutions de l'Eglise ! ayant été détenu sous la garde la plus sévère, principalement à Savone, durant plus de cinq ans, le gouvernement de l'Eglise de Dieu lui étant rendu impossible par toute espèce d'entraves, fut tout à coup et contre l'attente universelle rétabli sur le trône pontifical, aux applaudissements et par le concours du monde entier Ce qui arriva encore une seconde fois , lorsqu'une nouvelle tempête l'ayant contraint de sortir de Rome, et de se retirer en Ligurie avec le sacré Collège des cardinaux, un nouveau bienfait de Dieu apaisa l'orage qui menaçait l'Eglise des plus grands malheurs, et permit au Pontife de rentrer à Rome, au milieu des transports de joie de la chrétienté tout entière. Mais auparavant le Pontife avait voulu accomplir un désir qu'il avait conçu, et que sa captivité l'avait seule empêché d'effectuer. Ce fut de placer solennellement et de

bile est, atque explorati miraculi loco habendum, quod quum Romanus Pontifex, Pius Septimus, impiorum consiliis et armis ex Apostolica Pétri sede exturbatus, et arcta custodia, praïsertim Savonrc per annos quinque, eoque amplius fuisset detentus, viis omnibus penitus interclusis, ne Dei Ecclesiam regere posset, nullo similis persecutionis in priscis annalibus exemplo, inopinato et praïter omnium exspectationem contigit, ut ingenti plausu , ac veluti universi orbis manibus Pontificio solio restitueretur. Quod et secundo accidit, dum iterum com- [ moto turbine, ab Urbe [ discedens, sacro comi- k tante cardinalium CoUegio, Liguriam contendit. Verum praesentissimo Dei benefîcio, cessante procella, quae grave minabatur excidium, Romam, plaudentibus prae novo gaudio populis, reversus est. Antea tamen, quod in votis habuerat. et captivitate detentus exsequi nequiverat, aurea corona insignem Savonae imaginem Deiparae Virginis sub titulo Matris Misericordiae, solemni ritu, propriisque manibus

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decoravit. Quam mirabilem rerum vicissitudinem idem Pontifex maximus Pius Septimus, totius eventus intime consciiis, quum intercessioni sanctissimae Dei Genitricis, cujus potentem opem et ipse impense imploraverat. et ab omnibus Christi fidelibus implorari curaverat, acceptam merito referret, in ejusdem Virginis Matris honorem sub appellatione Auxilii Cnristianorum solemne festum indixit perpetuo celebrandum die mensis Maii vigesimo quarto, taustissimi sui in Urbem reditus anniversario. adprobato etiam OfRcio proprio. ut tanti beneficii distincta et perennis exstet memoria, et gratiarum actio.

ses propres mains une couronne d or sur l'insigne image de la Vierge Mère de Dieu, honorée à Savone sous le titre de Mère de la Miséricorde. Le même pontife Pie W\ ayant la conscience intime de tous ces faits, et rapportant avec raison leur admirable vicissitude à l'intercession de la très sainte Mère de Dieu, dont il avait demandé le secours avec instance, en même temps qu'il le faisait implorer par tous les fidèles, institua en l'honneur de la Vierge Mère une fête solennelle qui doit être célébrée à perpétuité le vingtquatre de mai, anniversaire de son heureux retour à Rome ; et il approuva un Office propre pour cette fête, afin que le souvenir et l'action de grâces pour un tel bienfait demeurassent à jamais présents à la pensée des fidèles.

Les deux belles Hymnes c^ui suivent complètent la solennité de ce jour, et sont une noble expression de la reconnaissance de l'Eglise envers sa libératrice.

S^PEdum Christi popuUis cruentis Hostis infensi premexetur armis, Venit adjutrix pia Virgo cœlo

LE peuple du Christ étant près de succomber sous les armes ensanglantées de son cruel ennemi, souvent on a vu la Vierge pleine de bonté descendre du ciel devenu

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 5iq

propice, et venir au secours.

Les antiques monuments élevés par nos pères, les temples décorés de dépouilles opimes, attestent cette protection ; et chaque année des fêtes publiques viennent rappeler par leurs pompes le souvenir des bienfaits reçus.

Une nouvelle faveur réclame aujourd'hui nos actions de grâces envers Marie : un nouveau concert de joie doit s'unir aux applaudissements dont retentissent et Rome et l'univers entier.

O jour fortuné, jour à jamais célèbre dans nos fastes, qui vit le siège de Pierre recevoir de nouveau le docteur de la foi, après cinq années d'un lamentable exil 1

- Vierges modestes, enfants innocents, prêtres transportés de joie, peuple ravi d'enthousiasme , unissez-vous pour célébrer à l'envi les bienfaits de la Reine du ciel.

Mère bénie de Jésus , Vierge des vierges, mettez le comble à vos faveurs ; soyez propice au saint Pasteur, aidez-le à conduire le troupeau dans les pâturages du salut.

Lapsa sereno.

Prisca sic patrum monumenta narrant, Templa testantur spoliis

opimis Clara, votivo repetita cultu Festa quotannis.

En novi grates liceat Mariae Cantici Isetis modulis referre Pro novis donis, résonante plausu Urbiset Orbis.

O dies felix, memoranda fastis, Qua Pétri sedes fidci

magistrum Triste post lustrum reducem beata Sorte recepit !

Virgines castae, puerique puri, Gestiens clerus, populusque grato Corde Reginae celebrare cœli

Munera certent.

Virginum V irgo, bencdicta Jesu Mater, haec auge bona ;

fac, precamur. Ut gregem Pastor Piuj ad salutis Pascua ducat.

w

520 Le Temps Pascal.

Te pcr ccternos vencTrinité digne de toutes nos

remur annos,

louanges, accordez-nous de

Trinitas, sumrao celevous honorer durant les anbranda plausu;

nées éternelles ; agréez auTe fide mentes, resonojourd'hui la foi de nos cœurs,

que linguae

avec les cantiques que nos

Carminé laudent.

voix font monter vers vous.

Amen.

Amen.

•-p E Redemptoris Domi1 nique nostri

XT ous vous appelons la J^ Mère de notre RédempDicimus Matrem, speteur et Maître, ô Vierge belle

ciosa Virgo,

entre toutes! mais vous êtes

Christianorura decus, et

aussi la gloire des chrétiens

levamcn

et leur Secours dans l'inforRébus in arctis.

tune.

Saeviant porta; licet

Que les portes de l'enfer se

inferorum,

déchaînent, que l'antique enHostis antiquus fremat,

nemi frémisse, qu'il suscite

et minaces,

des colères contre le peuple

Ut Deo sacrum populeque Dieu s'est consacré;

tur agmen,

Suscitet iras.

Nil truces possunt fuSes fureurs et sa rage ne

ria; nocere

sauraient nuire aux âmes puiMentibus castis, prece

res qui implorent la Vierge ;

quas vocata

car elle les couvre et les forAnnuens Virgo fovet, et

tifie de son secours céleste.

superno

Robore firmat.

Tanta si nobis faveat

Lorsqu'une telle protecpatrona.

trice daigne se déclarer pour

Bellici cessât sceleris tunous, aussitôt s'arrête la fumultus,

reur des guerres, et l'on voit

Mille sternuntur, fugiuntsuccomber et fuir les batailve turmae,

lons ennemis qui s'avançaient

Mille cohortes.

avec fureur.

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 52 1

De même que s'élève sur la sainte montagne de Sion la citadelle construite avec solidité, la tour de David protégée par mille boucliers, et défendue par une vaillante garnison ;

Ainsi la Vierge, que la main du Seigneur lui-même a comblée des dons célestes, écarte de son bras invincible les coups que le démon dirige contre ceux qui la servent avec ferveur.

Trinité digne de toutes nos louanges, accordez-nous de vous honorer durant les années éternelles ; agréez aujourd'hui la foi de nos cœurs, avec les cantiques que nos voix font monter vers vous.

Amen.

Tollit ut sancta caput in Sione Turris, arx fîrmo fabricata muro, Civitas David, clypeis et acri

Milite tuta :

Virgo sic fortis Domini potenti Dextera, cœli cumulata

donis, A piis longe famulis repellit

Daemonis ictus.

Te per asternos veneremur annos, Trinitas, summo celebranda plausu ; Te fide mentes, resonoque linguaï

Carminé laudent. Amen.

J'ai levé mes yeux vers les montagnes d'où vient le Secours, et le Secours « que j'attends vient du Seigneur, qui a fait a le ciel et la terre ^ » C'est ainsi que priait Israël. L'Eglise chrétienne répète la même prière; mais pour elle le secours est plus voisin et plus prompt. Les vœux du Psalmiste ont été remplis ; les cieux se sont abaissés, et le divin Secours est maintenant tout près de nous. Jésus, Fils de Dieu et fils de Marie, est ce Secours, et il accomplit à tout instant cette promesse qu'il nous avait faite par son

52 2 Le Temps Pascal.

Prophète : « Au jour de ton salut, je suis a devenu ton Auxiliaire ^ » Mais ce Roi des rois a voulu nous donner une Reine, et cette Reine est Marie sa mère. Dans son amour, il a fait dresser pour elle un trône à sa droite, comme fit Salomon pour sa mère Bethsabce 2, et il a voulu que du haut de ce trône Marie fût aussi le Secours des chrétiens. C'est la sainte Eglise qui nous l'enseigne, en inscrivant ce beau titre sur la Litanie ; c'est Rome même qui nous convie à nous unir à elle aujourd'hui, afin de rendre gloire à la céleste Auxiliatrice pour l'un de ses plus signalés bienfaits.

"Nous venons donc mêler aux allégresses pascales, ô notre Reine, les joies qu'inspire à tout enfant de l'Eglise le souvenir de votre intervention en faveur de la chrétienté, en ce jour mémorable où Rome revit son Pasteur et son Roi. Recevez nos hommages, ô vous qui avez remporté la victoire. Ce mois tout entier retentit de vos louanges ; mais elles montent vers vous plus joyeuses en ce jour. Daignez donc abaisser vos' regards sur Rome et sur son Pontife. De nouveaux périls se sont élevés ; la pierre posée par Jésus est redevenue un signe de contradiction, et les vagues mugissantes de l'impiété la couvrent de leur écume. Nous savons, ô Marie, que cette pierre ne peut être déracinée, et que la sainte Eglise pose sur elle en sûreté ; mais nous savons aussi c)ue les destinées de cette Eglise ne sont pas éternelles ici-bas. Un jour elle doit être enlevée dans les cieux, et ce

La Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 523

jour sera le dernier que verra ce monde coupable. Jusqu'à ce moment terrible, n'êtesvous pas, 6 Marie, notre toute-puissante Auxiliatrice ? Oh ! daignez étendre ce bras auquel rien ne résiste. Souvenez-vous de cette Rome à qui votre culte fut si cher, où tant de nobles sanctuaires proclament la gloire de votre nom. L'heure dernière de ce monde n'a pas encore sonné; venez en aide à la plus sainte des causes ; ne permettez pas que la ville sainte soit foulée plus longtemps sous les pieds des impies; conservez-lui son Pontife, et rendez l'indépendance qui lui est nécessaire à celui en qui nous vénérons le Vicaire du Roi des rois.

Mais Rome n'est pas le seul point de la terre qui appelle votre puissant secours, ô Marie ! De toutes parts la Vigne de votre fils est exposée aux ravages du sanglier i. Le mal est partout, l'erreur est partout, la séduction est partout; il n'est aucune contrée où l'Eglise ne soit dans la souffrance, où sa liberté ne soit violée ou menacée. Les sociétés, entraînées loin de la tradition chrétienne dans leurs lois et dans leurs mœurs, sont frappées d'impuissance et sans cesse au moment de rouler dans l'abîme. Secourez le monde dans un aussi grand péril, 6 notre Auxiliatrice ! Vous en avez la force et le pouvoir ; ne laissez pas périr la race que Jésus a rachetée, et qu'il vous a léguée du haut de sa croix.

O Marie, Secours des Chrétiens, vous êtes l'espoir de nos âmes ; et nos âmes sont menaI. Psalm. Lxxix.

524 Le Temps Pascal cées par le mCme ennemi qui s'attaque aux sociétés humaines. Dans sa rage infernale il

I homme et dans l'humanité. Venez au secours tH^r^/"^^"''- ^-^^^.achez-Ies à la dent meurtr ère du serpent. Le monstre connaît votre puissance ; il sait que vous pouvez sauver sa victinae tant qu'elle n'est pas"^ sortie encore des conditions du temps, et que l'éternité ne s est pas encore ouverte pour elle. V^ous avez re^l'lm'L'^'P^''" d'éclatants triomphes pou; IJ.^ ^"^ ''°' ^"fa"ts; ne vous lassez pas, nous vous en supplions, d'être secourablè fZ if'i P%"'^'", P^^heurs. C'est vous surenvuVnL'' ^^ prouvent, que Jésus avait uZu '5^^%^^'. ^'o.ulant remplir de convives r.fil/'' festin éternel, il^dit aux ministres de son amour : « Forcez-les d'entrer i »

nJ^r'i'A'°'^,'''PP'^^^^^' montent vers vous", ô notre Auxiliatnce, car nos besoins nous prèssent; mais nous n'avons garde d'oublier les devoirs particuliers qui vSus sont dus en ces K'rH "l-^" '"'"'" ^§''^^ honore vos ineffaniln Jm"^ ^^^^ ''^^^^ ^'s ressuscité. Avec quelles dehces elle s^identifie aux transports de bonheur qui ont tout à coup remplacé dans votre ame les angoisses du Calvaire et du sépulcre! C'est à la mère consolée en son fils, triomphante en son fils, que nous offrons, avec les fleurs du printemps,

mHr^^^^ ^"i""^^ ^'^ ""^ louanges dans tout le cours du mois dont les grâces et la splendeur offrent tant d'harmonies avec votre immortelle beauté. En retour, conserLa Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. 525

vez à nos âmes l'éclat qu'elles ont puisé dans la Pàque au contact de votre divin ressuscité, et daignez nous préparer vous-même à recevoir dignement les dons de l'Esprit-Saint qui viendra bientôt, resplendissant des feux de la Pentecôte, sceller par sa descente en nous l'œuvre de la régénération pascale.

S. G R F GO I R F V 1 1 , i \'V {^ F. ET CO N FESS R U R.

.PRÈS avoir salué sur le cycle du Temps Pascal les deux noms illustres de Léon le Grand et de Pie V, nous nous inclinons aujourd'hui devant celui de Grégoire VII. Ces trois noms résument l'action de la Papauté dans la suite des siècles, après l'â^e des persécutions. Le maintien de la doctrme révélée, et la défense de la liberté de l'Eglise : telle est la mission divinement imposée aux successeurs de Pierre sur le Siège Apostolique. Saint Léon a soutenu avec courage et éloquence la foi antique contre les novateurs ; saint Pie V a fait reculer l'invasion de la prétendue réforme, et arraché la chrétienté au joug^ de l'islamisme ; placé entre ces deux pontifes dans l'ordre des temps, saint Grégoire VII a sauvé la société du plus grand péril qu'elle eût encore éprouvé, et fait refleurir dans son sein les mœurs chrétiennes par la restauration de la liberté de l'Eglise.

Au moment où finissait le x» siècle et commençait le xi% l'Eglise de Jésus-Christ était en proie à l'une des plus terribles épreuves qu'elle ait rencontrées sur son passage en ce monde. Après le fléau des persécutions, après le fléau des hérésies, était arrivé le fléau de la barbarie. L'impulsion civilisatrice donnée par Charlemagnc s'était arrêtée de bonne

s. Grégoire VII, Pape et Confesseur. 52 j

heure au ix' siècle, et l'élément barbare, plutôt comprimé que dompté, avait forcé ses digues. La foi demeurait encore vive dans les masses; mais elle ne pouvait à elle seule triompher de la grossièreté des mœurs. Le désordre social provenant de l'anarchie q^ue le système féodal avait déchaînée dans toute l'Europe, enfantait mille violences, et le droit succombait partout sous la force et la licence. Les princes ne rencontraient plus un frein dans la puissance de l'Eglise; car Rome ellemême asservie aux factions voyait trop souvent s'asseoir sur la chaire apostolique des hommes indignes ou incapables.

Cependant le xi^ siècle avançait dans son cours, et le désordre semblait incurable. Les évêchés étaient devenus la proie de la puissance séculière qui les vendait, et les princes se préoccupaient surtout de rencontrer dans les prélats des vassaux disposés à les soutenir par les armes dans leurs querelles et leurs entreprises violentes. Sous un épiscopat en majeure partie simoniaque, comme l'atteste saint Pierre Damien, les mœurs du clergé du second ordre étaient tombées dans un affaissement lamentable ; et pour comble de malheur, l'ignorance, comme un nuage toujours plus sombre, s'en allait anéantissant de plus en plus la notion même du devoir. C'en était fait de l'Eglise et de la société, si la promesse du Christ de ne jamais abandonner son œuvre n'eût été inviolable.

Pour guérir tant de maux, pour faire pénétrer la lumière dans un tel chaos, il fallait que Rome se relevât de son abaissement, et qu'elle sauvât encore une fois la chrétienté.

528 Le Temps Pascal.

Elle avait besoin d'un Pontife saint et énergique qui sentît en lui-même cette force divine que les obstacles n'arrêtent jamais ; d'un Pontife dont l'action pût être longue et non passagère, et dont l'impulsion fût assez énergique pour entraîner ses successeurs dans la voie qu'il aurait ouverte. Telle fut la mission de saint Grégoire VU.

Cette mission, comme chez tous les hommes de la droite de Dieu, fut préparée dans la sainteté. Grégoire se nommait encore Hildebrand, lorsqu'il alla cacher sa vie dans le cloître de Cluny. Là seulement, et dans les deux mille abbayes confédérées sous la crosse de cet insigne monastère de France, on rencontrait le'sentiment de la liberté de l'Eglise et la pure tradition monastique ; là était'préparée depuis plus d'un siècle la régénération des mœurs cnrétiennes, sous la succession des quatre grands abbés, Odon, Maïeul, Odilon et Hugijes. Mais Dieu gardait encore son secret ; et nul n'eût découvert les auxiliaires de la plus sainte des réformes dans ces monastères qu'un zèle fervent avait attirés d'un bout de l'Europe à l'autre à cette alliance avec Cluny, par ce seul motif que Cluny était le sanctuaire des vertus du cloître. Hildebrand chercha pour sa personne ce pieux asile, au sein duquel il espérait du moins fuir le scandale.

L'illustre saint Hugues ne tarda pas à démêler le mérite du jeune Italien qui fut admis dans la grande abbaye française. Un évêque étranger se rencontra un jour avec le maître et le disciple. C'était Brunon de Toul, désigné par l'empereur Henri III pour être

s. Grégoire VII, Pape et Confesseur. 52g

le Pontife de l'Eglise Romaine. Hildebrand s'émeut à la vue de ce nouveau candidat à la chaire apostolique , de ce pape que l'Eglise Romaine qui seule a le droit d'élire son évêque, n'a pas élu, qu'elle ne connaît pas. 11 ose dire à Brunon qu'il ne doit pas accepter les clefs du ciel de la main de César , que la conscience l'oblige à se soumettre humblement à l'élection canonique de la ville sainte. Brunon, qui fut saint Léon IX, accepte avec soumission l'avis du jeune moine, et tous deux ayant franchi les Alpes s'acheminent vers Rome. L'élu de César devint l'élu de l'Eglise Romaine; mais Hildebrand n'eut plus la liberté de se séparer du nouveau Pontife. II dut bientôt accepter le titre et les fonctions d'Archidiacre de l'Eglise Romaine.

Ce poste éminent l'eût élevé promptement sur la chaire apostolique, si Hildebrand eût eu une autre ambition que celle de briser les fers sous lesquels gémissait l'Eglise, et de préparer la réforme de la chrétienté. Mais cet homme de Dieu préféra user de son influence pour faire asseoir sur le siège de Pierre par la voie canonique et en dehors de la faveur impériale, une suite de Pontifes intègres et disposés à user de leur autorité

Eour l'extirpation des scandales. Après saint ,éon IX, on vit passer successivement Victor II, Etienne IX, Nicolas II, et Alexandre II, tous dignes du suprême honneur. Mais il fallut enfin que celui qui avait été l'àme du pontificat sous cinq papes consentît à ceindre lui-même la tiare. Son grand cœuf s'émut au pressentiment des luttes terribles qui

53 o Le Temps Pascal.

l'attendaient ; mais ses résistances, ses tentatives pour se soustraire au lourd fardeau de la sollicitude de toutes les Eglises, demeurèrent infructueuses; et sous le nom de Grégoire VII, le nouveau Vicaire du Christ fut révélé au monde. Il devait remplir toute l'étendue de ce nom qui signifie la Vigilance.

La force brute se liressait devant lui incarnée dans un prince audacieux et rusé, souillé de tous les crimes, et, comme un aigle ravisseur, tenant dans ses serres l'Eglise devenue sa proie. Dans les états de lempire, nul évèque n'eût été souffert sur son siège, s'il n'eût reçu, par l'anneau et la crosse, l'investiture de César. Tel était Henri de Germanie, et à son exemple les autres princes anéantissaient par le même procédé toute liberté dans les élections canoniques. La double plaie de la simonie et de l'incontinence continuait à sévir sur le corps ecclésiastique. Les pieux prédécesseurs de Grés^oire avaient fait reculer le mal par de généreux efforts; mais aucun d'eux ne s'était senti la force de se mesurer corps à corps avec César, dont l'action désastreuse fomentait toutes ces corruptions. Un tel rôle, avec ses périls et ses angoisses, était réservé à Grégoire, et il n'y faillit pas.

Les trois premières années de son pontificat furent cependant assez pacifiques. Grégoire fit des avances paternelles à Henri. Il chercha, dans sa correspondance avec ce jeune prince, à le fortifier contre lui-même, en témoignant des espérances que les faits vinrent trop tôt démentir, en comblant des maraues de sa confiance et de sa tendresse le fils d'un empereur ^ui avait bien mérité de

s. Grégoire VJf, Pg^ç ^j Confesseur. 53 1

l'Eglise. Henri crut devoir se contenir quelque emps en face d'un pape dont il connais^^i^ Mr^S'/'^'^-^-T'' la digue céda enfin sous

1 impétuosité du torrent, et l'adversaire du pouvoir spirituel se révéla tout entier La vente des évêchés et des abbayes recommença au profit de César. Grégoire tVap^a dexcommunicationlessimoniaqSes.etHend bravant avec audace les censures de FE- glise persista à maintenir sur leurs sièges

excès. Grégoire adressa au prince un solenavlTefe^r'"'' ^"^' ^"i-gnant de rompre avec ces excommunies, sous peine de voir arriver sur lui-même les foudres de l'E^Iisê Henri, qui avait jeté le masque, se prometdu Pont^f/?^' '^'^^ ^°"^P'^ ^^^ "-'^"^'es la Saxe do t°'^'^''' '^"'.^ "°"P '^ ^^^-ol^e de nlr^ 'k ""^ P'^sieurs des électeurs de l'Empire embrassaient la cause, vient l'inquiétTr

avec l'F.r"''""""'-.^^ ^^"^ ^^'"^^^ ^^ture avec 1 Eglise peut, dans un tel moment. lui devenir fatale. On le voit alors s'adresser en suppliant à Grégoire, solliciter rabsolut on et abjurer sa conduite passée entre les ma?ns ÎJ.Tl^^^''^ envoyés^n Allemagne par le l ?! Hnn.^ï' ' P"'^" '^ monarque félon ai-u triomphe pour un moment de la révolte l'E^Te^'Tl'^L'i /^'^«"^"^ence la guerre contre d\Ël } «selansune assembléed'évêques, fen '^%^'' proclamer la déposition de S?hT'' ^'^"'°' ^'^^^^^^ ^^ voit arrivera la fofl.^ '^' M^'^P,^'' ^' '^ ^'^""^ donne à une un i.n."^ -f ''^^''' ^? '^§"^1 d^ ^^ révolte contre de feur viê'^°'^ ^ "' P"' '°"^''' l'ignominie

C'est alors que Grégoire, dépositaire de ces clefs puissantes qui signifient le pouvoir de lier et de délier au ciel et sur la terre, prononce la terrible sentence qui déclare Henri privé de la couronne et ses sujets dégagés du serment de fidélité à sa personne. Le Pontife ajoute un anathème plus redoutable encore aux princes infidèles : il le déclare exclu de la communion de l'Eglise. En s'opposant ainsi comme un rempart pour la défense de la société chrétienne menacée de toutes parts, Grégoire attirait sur lui l'effort de toutes les mauvaises passions; et l'Italie était loin de lui offrir les garanties de fidélité sur lesquelles il eût eu droit de compter. César avait pour lui plus d'un prince dans la Péninsule, et les prélats simoniaques le regardaient comme leur défenseur contre le glaive de Pierre. Il était donc à prévoir que bientôt Grégoire n'aurait plus où mettre le pied dans toute l'Italie ; mais Dieu qui n'abandonne point son Eglise avait suscité un vengeur pour sa cause. A ce moment la Toscane et une partie de la Lombardie reconnaissaient pour souveraine la jeune et vaillante comtesse Mathilde. Cette noble femme se leva pour la défense du Vicaire de Dieu ; ses trésors, ses armées, elle les tint à la disposition du Siège Apostolique tant qu'elle vécut; et ses doma'ines, elle les légua avant sa mort au Prince des Apôtres et à ses successeurs.

Au fort de ses succès, Henri eut donc à con;pter avec Mathilde. Cette princesse, qui balançait son influence en Italie, put soustraire à sa fureur le généreux Pontife. Par ses soins, Grégoire arriva sain et sauf à Cas. Grégoire Vil, Pape et Confesseur. 533

nossa, forteresse inexpugnable près de Reggio. A ce moment même la fortune de Henri sembla vaciller. La Saxe relevait l'étendard de la révolte, et piusd'un feudataire de l'Empire se liguait avec les rebelles pour anéantir le tyran que l'Ectlise venait de mettre au ban de la cnrétiente. Henri eut peur pour la seconde fois, et son âme aussi perfide que lâche ne recula pas devant le parjure. Le pouvoir spirituel entravait ses plans sacrilèges : il osa penser qu'en lui offrant une satisfaction passagère, il pourrait le lendemain relever la tête. On le vit se présenter nu-pieds et sans escorte à Canossa, vêtu en pénitent et sollicitant avec de feintes larmes le pardon de ses crimes. Grégoire eut compassion de son ennemi, pour "lequel Hugues de Cluny et Mathilde intercédaient à ses pieds. Il leva l'excommunication, et réintégra Henri au sein de l'Eglise; mais il ne jugea pas à propos de révoquer encore la sentence par laquelle il l'avait privé des droits de souverain. Le Pontife annonça seulement l'intention de se rendre à la diète qui devait se tenir en Allemagne, de prendre connaissance des griefs que les princes de l'Empire avançaient contre Henri, et de décider alors selon la justice.

Henri accepta tout, prêta serment sur l'E- vangile, et rejoignit son armée. L'espérance renaissait dans son cœur, à mesure qu'il s'éloignait de la redoutable forteresse dans les murs de laquelle il avait dû sacrifier un instant son orgueil à son ambition. Il comptait sur l'appui des mauvaises passions, et son calcul jusqu'à un certain point ne fut pas trompé. Un tel homme devait finir misera5Jf4 Le Temps Pascal.

blement ; mais Satan était trop intéressé à son succès pour ne pas lui venir en aide.

Cependant un rival s'élevait en Allemagne contre Henri : Rodolphe, duc de Souabe, appelé à la couronne dans une diète des électeurs de l'Empire. Grégoire, fidèle à ses principes de droiture, refusa d'abord de reconnaître cet élu, bien que son attachement à l'Eglise et ses nobles qualités le rendissent particulièrement recommandable. Le Pontife persistait dans son projet d'entendre dans l'assemblée des princes et des villes de l'Allemagne les griefs reprochés à Henri, de l'écouter lui-même, et de mettre tin aux troubles en prononçant un jugement équitable. Rodolphe insistait auprès du Pontife pour en obtenir la reconnaissance de ses droits ; Grégoire qui l'aimait eut le courage de résister à ses instances, et de remettre l'examen de sa cause à cette diète que Henri avait acceptée avec serment à Canossa, mais dont il craignait tant les résultats. Trois années se passèrent durant lesquelles la patience et la modération du Pontife furent constamment mises à l'épreuve par les délais de Henri, et par son refus d'assurer la sécurité de l'Eglise. Enfin le Pontife, dans l'impuissance'de mettre un terme aux discussions armées qui ensanglantaient l'Allemagne et l'Italie, ayant constaté le mauvais vouloir de Henri et son parjure, lança de nouveau contre lui l'excommunication, et renouvela dans un concile tenu à Rome la sentence par laquelle il l'avait déclaré privé de la couronne. En même temps Grégoire reconnaissait l'élection de Rodolphe et acs. Grégoire Vif, Pape et Confesseur. 535

cordait la bénédiction apostolique à ses adhérents.

La colère de Henri monta au comble, et sa vengeance ne garda plus de mesure. Parmi les prélats italiens les plus dévoués à sa cause, Guibert, archevêque de Ravenne, était le plus ambitieux et le plus compromis à l'égard du Siège Apostolique. Henri fit de ce traître un anti-pape, sous le nom de Clément III. Ce faux pontife ne manqua pas de partisans, et le schisme vint se joindre aux autres calamités qui pesaient déjà sur l'Eglise. C'était un de ces moments terribles où, selon l'expression de saint Jean, « il est « donné à la bête de faire la guerre aux « saints et de les vaincre ^ ». Toiit à coup la victoire se déclare en faveur de César. Rodolphe est tué dans une bataille en Allemagne, et les troupes de Mathilde sont défaites en Italie. Henri n'a plus qu'un vœu, celui d'entrer dans Rome, d'en chasser Grégoire et d'introniser son anti-pape sur la chaire de saint Pierre.

Au milieu de ce cataclysme effrayant d'où l'Eglise cependant devait sortir épurée et affranchie, quels étaient les sentiments de notre saint Pontife ? Il les décrit lui-même dans une lettre adressée à saint Hugues de Cluny. « Telles sont, lui dit-il, les angoisses auxquelles nous sommes en proie, que ceuxlà même qui vivent avec nous, non seulement ne les peuvent plus souffrir, mais n'en supportent pas même la vue. Le saint roi David disait : a En proportion de la

536 Le Temps Pascal

«( douleur immense qui oppressait mon cœur, « vos consolations, Seigneur, sont venues « réjouir mon âme » ; mais pour nous, bien souvent la vie est un ennui et la mort un vœu ardent. S'il arrive que Jésus, le tendre consolateur, vrai Dieu et vrai homme, daigne me tendre la main, sa bonté rend la )oie à mon cœ-ur affligé ; mais pour peu qu'il se retire, mon trouble arrive à l'excès. En ce qui est de moi je meurs sans cesse ; en ce qui est de lui je vis par moments. Si mes forces défaillent tout à fait, je crie vers lui, je lui dis d'une voix gémissante : « Si vous « imposiez un fardeau aussi pesant à « Moïse et à Pierre, ils en seraient, ce me « semble, accablés. Que peut-il advenir de « moi qui ne suis rien en comparaison d'eux? « Vous n'avez donc. Seigneur, qu'une chose « à faire : c'est de gouverner vous-même, « avec votre Pierre, le pontificat qui m'est « imposé ; autrement vous me verrez suc« comber, et le pontificat sera couvert de « confusion en ma personne K »

Ce cri de détresse qui s'échappe de l'âme du saint Pontife révèle son caractère tout entier. Le zèle pour les mœurs chrétiennes qui ne peuvent se conserver que par la liberté de l'Eglise, était le mobile de sa vie entière. Un tel zèle avait pu seul lui faire affronter cette situation terrible, dans laquelle il n'avait à recueillir en ce monde que les chagrins les plus cuisants. Et pourtant, Grégoire était ce père de la chrétienté qui, devançant ses successeurs, avait conçu dès les preI. Data Romae, nonis mail, indictione l (1078).

s. Grégoire VJI, Pape et Confesseur. 53y

mières années de son pontificat la grande et courageuse pensée d'aller refouler l'islamisme jusqu'en Orient, et de briser par une descente chez le Sarrasin le joug des chrétiens opprimés. Il avait débute dans ce projet par une lettre adressée à tous les fidèles. Il y montre l'ennemi du nom chrétien déjà sous les murs de Constantinople, et signalant sa férocité par d'horribles carnages.

« Si nous aimons Dieu, dit-il dans cette épître, si nous nous reconnaissons chrétiens, il nous faut gémir sur de tels désastres ; mais gémir ne suffit pas. L'exemple de notre Rédempteur et le devoir de la charité fraternelle nous imposent l'obligation de donner notre vie pour la délivrance de nos frères. Sachez donc que, rempli de confiance dans la miséricorde de Dieu et dans la puissance de son bras, nous faisons tout et nous préparons tout, afin de porter un prompt secours à l'empire chrétien i. » Peu de temps après, il écrivait à Henri qui n'avait pas encore démasqué ses projets hostiles à l'Eglise : « Mon avertissement aux chrétiens d'Italie et d'au delà des monts a été reçu avec faveur. Déjà plus de cinquante mille hommes se préparent, et s'ils peuvent compter sur moi comme chef de l'expédition et comme Pontife, ils marcheront à main armée contre les ennemis de Dieu, et avec le secours divin, ils iront jusqu'au sépulcre du Seigneur. » Ainsi le sublime vieillard ne reculait pas devant la pensée de se mettre lui-même à la tête de l'armée chrétienne. « Une chose, ditI. Data Romae, calendis martii, indictione 12 (1074).

53 s Le Temps Pascal.

il, m'engage à exécuter ce projet: c'est 1 état de l'Eglise\le Constantinoplc qui s'ccarte de nous sur le dogme du Saint-Esprit, et qui a besoin de rentrer en accord avec le Sicge \postolique. L'Arménie presque tout entière s'est éloignée de la foi catholique ; en un mot, la grande majorité des Orientaux ressent le besoin de connaître quelle est la foi de Pierre sur les diverses opinions qui ont cours chez eux. Le moment est venu d'user de la grâce que le miséricordieux Rédempteur a conférée à Pierre, en lui faisant ce commandement : J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille pas ; confiryne tes f rares. Nos pères, dont notre désir est de suivre les traces quoique indigne de leur succéder, ont plus d'une fois visité ces contrées pour y confirmer la foi catholique : nous donc aussi, nous nous sentons poussé, si le Christ nous ouvre la voie, à entreprendre cette expédition dans l'intérêt de la foi et pour aller au secours des chrétiens. » ^ . . . .^

Dans sa loyauté accoutumée, Grégoire était allé jusqu'à compter sur le concours de Henri pour protéger l'Eglise durant son absence. « Un tel projet, écrit-il à ce prince, demande un grand conseil et un secours puissant, si Dieu permet qu'il se réalise ; je viens donc te demander ce conseil et aussi ce secours, s'il t'est agréable. Si, par la faveur divine, je pars, après Dieu c'est à toi que je laisserai l'Eglise Romaine, afin que tu la gardes comme une mère sainte, et que tu protèges son honneur. Fais-moi savoir au plus tôt ce que tu auras décidé dans ta prudence aidée du conseil divin. Si je n'espérais pas de toi

n

s. Grégoire VIT, Pape et Confesseur. 53g

plus que d'autres ne croient, je t'aurais écrit ceci bien inutilement; mais comme il peut se faire que tu ne te laisses pas aller à une entière contiance en l'atFection que je te porte, je m'en remets à l'Esprit-Saint qui peut tout. Je le prie de te faire comprendre à sa manière l'attachement que j'éprouve pour toi, et de gouverner ton esprit, de façon à renverser ïes désirs des impies et à fortifier l'espérance des bons i. »

Moins de trois ans après avait lieu l'entrevue de Canossa ; mais au moment où Grégoire écrivait cette lettre à Henri, sa confiance dans l'expédition qu'il projetait était assez fondée, pour qu'il en fît part à la comtesse Mathilde. « L'objet de mes pensées, écrit-il à la chevaleresque princesse, le désir que j'éprouve de passer la mer, pour venir au secours des chrétiens que les païens immolent comme un vil bétail, me cause de l'embarras vis-à-vis de plusieurs; je crains d'être taxé par eux d'une certaine légèreté. Mais je n'ai aucune peine à te le confier, à toi, ma fille très chère, dont j'estime la prudence plus que tu ne saurais t'en rendre compte. Après avoir lu les lettres que j'envoie au delà des monts, si tu as un conseil à émettre, ou mieux encore à prêter un secours à la cause de Dieu ton créateur, fais en sorte d'y apporter tous tes soins ; car s'il est beau, comme on le dit, de mourir pour sa patrie, il est plus beau et plus glorieux encore de sacrifier la chair mortelle pour le Christ qui est l'éternelle vie. J'ai la confiance que beaucoup

540 Le Temps Pascal.

d'hommes de guerre nous viendront en aide dans cette expédition ; j'ai des raisons de penser que notre impératrice (la pieuse Agnès, mère de Henri) a l'intention de partir avec nous; elle désire t'emmencr avec elle. Ta mère (la comtesse Béatrix) demeurera dans ce pays, pour veiller à la défense des intérêts communs ; et toutes choses étant ainsi réglées, avec l'aide du Christ nous pourrions nous mettre en route. En venant ici pour satisfaire sa dévotion, l'impératrice, aidée de ton secours, pourra animer un grand nombre de personnes à cette sainte entreprise. Pour ce qui est de moi, honoré de la compagnie de si nobles sœurs, je passerai volontiers les mers, disposé à donner ma vie pour le Christ avec vous, dont je désire n'être pas séparé dans la patrie éternelle. Adresse-moi promptement une réponse sur ce projet et sur ton arrivée à Rome, et daigne le Seigneur toutpuissant te bénir et te mire marcher de vertu en vertu, afin que la Mère universelle puisse se réjouir en toi durant de longues années ^ ! »

La pensée de Grégoire, à laquelle il se livrait avec tant d'enthousiasme, n'était pas uniquement un rêve généreux de sa grande âme ; c'était un pressentiment divin. "Sa vie héroïque ne devait pas laisser place à une lointaine expédition ; il allait avoir à combattre un autre ennemi que le Sarrasin , mais la croisade qu'il saluait avec tant d'ardeur n'était pas loin. Urbain 11, son second successeur, comme lui moine de Cluny,

I. l6 décembre 1074. Jaffé, Monumenta Gregoriana, fjg. 532.

s. Grégoire VII, Pape et Confesseur. 541

devait sous peu d'années ébranler l'Europe chrétienne et la lancer sur l'ennemi commun. Mais puisque nous avons rencontré le nom de Mathilde, nous profiterons de cette occasion pour pénétrer plus intimement encore dans l'âme de notre grand Pontife. On verra comment cet illustre athlète de la liberté de l'Eglise savait unir à la hauteur et à la grandeur des vues la touchante sollicitude du plus humble prêtre pour l'avancement spirituel d'une âme. « Celui-là seul qui pénètre le secret des cœurs, écrit-il à la pieuse princesse, peut connaître, et connaît mieux que moi encore, le zèle et la sollicitude que je porte à ton salut. Je me liatte que tu sais comprendre que je suis tenu à prendre soin de toi, en vue de tant de peuples pour l'intérêt desquels la charité m'a contraint de te retenir, lorsque tu songeais à les abandonner, afin de ne ^lus songer qu'au bien de ton âme. La charité, ainsi que je te l'ai dit souvent et que je te le dirai encore, d'après celui qui est la trompette du ciel, la charité ne cherche pas ce qui est de son intérêt. Mais comme entre les armes de défense que je t'ai fournies contre le prince du monde, la principale est de recevoir fréquemment le Corps du Seigneur, et de te livrer avec une entière confiance à la protection de sa Mère, dans cette lettre je veux te transcrire ce que le bienheureux Ambroise a pensé au sujet de la communion. »

Le pieux Pontife insère ici deux passages du saint Docteur, qu'il fait suivre d'autres citations empruntées à saint Grégoire le Grand et à saint Jean Chrvsostome sur le

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bienfait de la divine l'ucharistie. Il continue ainsi : « Nous devons donc, 6 ma fille, recourir à ce merveilleux sacrement, aspirer à ce puissant remède. Je t'ai écrit cette lettre, 6 fille du bienheureux Pierre, pour accroître encore ta foi et ta confiance, lorsque tu reçois le Corps du Seigneur. Tel est le trésor, tel est le bienfait, au-dessus de l'or et des pierres précieuses, que ton âme attend de moi dans son amour pour le Roi des cieux

aui est ton père ; bien qu'il te fût possible 'obtenir par tes mérites quelque chose de meilleur en t'adressant à un autre ministre de Dieu. Quant à la Mère du Seigneur, à laquelle je t'ai confiée pour le passé, pour le présent et pour toujours, jusqu'à ce que nous puissions la contempler au ciel selon notre désir, je ne t'en entretiendrai pas aujourd'hui. Que pourrais- je dire qui fût digne de celle que le ciel et la terre ne cessent de combler de louanges, sans pouvoir atteindre à ce qu'elle mérite ? mais tiens ceci pour assuré, qu'autant elle est plus élevée, plus dévouée et plus sainte que toutes les autres mères, autant elle se montre miséricordieuse et tendre envers ceux et celles qui ont péché et qui s'en repentent. Renonce donc à toute inclination au péché, et prosternée devant elle, répands les larmes d'un cœur contrit et humilie. Tu la trouveras alors, je te le promets en toute assurance, plus empressée et plus affectueuse dans sa tendresse pour toi que ne saurait l'être une mère selon la chair *. » L'œil du Pontife que tant de sollicitudes ne

s. Grégoire Vil, Pape et Confesseur. 543

pouvaient distraire de l'intérêt paternel qu'il portait à l'avancement d'une âme, allait chercher, malgré les distances, à travers la chrétienté, les nommes trop rares alors dont la sainteté et la doctrine devaient faire plus tard l'ornement et la lumière de l'Eglise. C'est ainsi que Grégoire avait découvert le grand Anselme, alors encore caché au fond de son abbaye du Bec. Du milieu de ses tribulations inouïes (107Q), le Pontife adresse à l'Abbé cette lettre touchante : « La bonne odeur de tes fruits, lui dit-il, s'est fait sentir jusqu'à nous. Nous en rendons à Dieu nos actions de grâces, et nous t'embrassons de cœur dans l'amour du Christ, assuré que nous sommes du succès que l'Eglise de Dieu retirera de tes études, et de l'aide que, par la miséricorde du Seigneur, lui apporteront, dans ses périls, tes prières jointes à celles qu'otYrent au ciel ceux qui te ressem.blent. Tu sais, mon frère, la puissance qu'exerce auprès de Dieu la prière du juste ; celle de plusieurs justes a plus de force encore ; il n'y a même pas lieu de douter qu'elle n'obtienne ce qu'elle implore. C'est l'autorité de la Vérité même qui nous oblige de le croire. C'est elle qui a dit : « Frappez, et l'on vous (( ouvrira. »> Frappez avec simplicité, demandez avec simplicité, dans les choses qui lui sont agréables ; alors il vous sera ouvert, alors vous recevrez, et c'est en cette manière que la prière des justes sera exaucée. C'est pourquoi nous voulons que ta Fraternité et celle de tes moines s'adressent à Dieu par des prières assidues, afin qu'il daigne soustraire à l'oppression des hérétiques son

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