Les Trophées (page 3)
Ce sont de pauvres gens, rustiques et dévots.
Par eux, la violette et les sombres pavots
Ornent ma gaine avec les verts épis de l’orge ;
Et toujours, deux fois l’an, l’agreste autel a bu,
Sous le couteau sacré du colon qui l’égorge,
Le sang d’un jeune bouc impudique et barbu.
III
Ecce villicus
Venit…
CATULLE.
Holà, maudits enfants ! Gare au piège, à la trappe,
Au chien ! je ne veux plus, moi qui garde ce lieu,
Qu’on vienne, sous couleur d’y quérir un caïeu
D’ail, piller mes fruitiers et grappiller ma grappe.
D’ailleurs, là-bas, du fond des chaumes qu’il étrape,
Le colon vous épie, et, s’il vient, par mon pieu !
Vos reins sauront alors tout ce que pèse un Dieu
De bois dur emmanché d’un bras d’homme qui frappe.
Vite, prenez la sente à gauche, suivez-la
Jusqu’au bout de la haie où croît ce hêtre, et là
Profitez de l’avis qu’on vous glisse à l’oreille :
Un négligent Priape habite au clos voisin ;
D’ici, vous pouvez voir les piliers de sa treille
Où sous l’ombre du pampre a rougi le raisin.
IV
Mihi corolla picta vere ponitur. CATULLE.
Entre donc. Mes piliers sont fraîchement crépis,
Et sous ma treille neuve où le soleil se glisse
L’ombre est plus douce. L’air embaume la mélisse.
Avril jonche la terre en fleur d’un frais tapis.
Les saisons tour à tour me parent : blonds épis
Raisins mûrs, verte olive ou printanier calice
Et le lait du matin caille encor sur l’éclisse,
Que la chèvre me tend la mamelle et le pis.
Le maître de ce clos m’honore. J’en suis digne.
Jamais grive ou larron ne marauda sa vigne
Et nul n’est mieux gardé de tout le Champ Romain.
Les fils sont beaux, la femme est vertueuse, et l’homme,
Chaque soir de marché, fait tinter dans sa main
Les deniers d’argent clair qu’il rapporte de Rome.
V
Rigetque dura barba juncta crystallo. Diversorum Poetarum Lusus.
Quel froid ! le givre brille aux derniers pampres verts ;
Je guette le soleil, car je sais l’heure exacte
Où l’aurore rougit les neiges du Soracte.
Le sort d’un Dieu champêtre est dur. L’homme est pervers.
Dans ce clos ruiné, seul, depuis vingt hivers
Je me morfonds. Ma barbe est hirsute et compacte,
Mon vermillon s’écaille et mon bois se rétracte
Et se gerce, et j’ai peur d’être piqué des vers.
Que ne suis-je un Pénate ou même simple Lare
Domestique, repeint, repu, toujours hilare,
Gorgé de miel, de fruits ou ceint des fleurs d’avril !
Près des aïeux de cire, au fond du vestibule,
Je vieillirais et les enfants, au jour viril,
À mon col vénéré viendraient pendre leur bulle.
LE TEPIDARIUM
La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis ;
Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre,
Et le brasier de bronze illuminant la chambre
Jette la flamme et l’ombre à leurs beaux fronts pâlis.
Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits,
Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d’ambre
Ou se soulève à peine ou s’allonge ou se cambre ;
Le lin voluptueux dessine de longs plis.
Sentant à sa chair nue errer l’ardent effluve,
Une femme d’Asie, au milieu de l’étuve,
Tord ses bras énervés en un ennui serein ;
Et le pâle troupeau des filles d’Ausonie
S’enivre de la riche et sauvage harmonie
Des noirs cheveux roulant sur un torse d’airain.
TRANQUILLUS
C. Plinii Secundi Epist. Lib. I, Ep. XXIV.
C’est dans ce doux pays qu’a vécu Suétone ;
Et de l’humble villa voisine de Tibur,
Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur,
Un arceau ruiné que le pampre festonne.
C’est là qu’il se plaisait à venir, chaque automne,
Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d’azur,
Vendanger ses ormeaux qu’alourdit le cep mûr.
Là sa vie a coulé tranquille et monotone.
Au milieu de la paix pastorale, c’est là
Que l’ont hanté Néron, Claude, Caligula,
Messaline rôdant sous la stole pourprée ;
Et que, du fer d’un style à la pointe acérée
Égratignant la cire impitoyable, il a
Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée.
LUPERCUS
M. Val. Martialis Lib. I, Epigr. CXVIII.
Lupercus, du plus loin qu’il me voit : — Cher poète,
Ta nouvelle épigramme est du meilleur latin ;
Dis, veux-tu, j’enverrai chez toi demain matin,
Me prêter les rouleaux de ton œuvre complète ?
— Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halète,
Mes escaliers sont durs et mon logis lointain ;
Ne demeures-tu pas auprès du Palatin ?
Atrectus, mon libraire, habite l’Argilète.
Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend
Les volumes des morts et celui du vivant,
Virgile et Silius, Pline, Térence ou Phèdre ;
Là, sur l’un des rayons, et non certe aux derniers,
Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre,
Martial est en vente au prix de cinq deniers.
LA TREBBIA
L’aube d’un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s’éveille. En bas roule et gronde le fleuve
Où l’escadron léger des Numides s’abreuve.
Partout sonne l’appel clair des buccinateurs.
Car malgré Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia débordée, et qu’il vente et qu’il pleuve,
Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.
Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres,
À l’horizon, brûlaient les villages Insubres ;
On entendait au loin barrir un éléphant.
Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche.
APRÈS CANNES
Un des consuls tué, l’autre fuit vers Linterne
Ou Venuse. L’Aufide a débordé, trop plein
De morts et d’armes. La foudre au Capitolin
Tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne.
En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne
Et consulté deux fois l’oracle sibyllin ;
D’un long sanglot l’aïeul, la veuve, l’orphelin
Emplissent Rome en deuil que la terreur consterne.
Et chaque soir la foule allait aux aqueducs,
Plèbe, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs
Et tout ce que vomit Subure et l’ergastule ;
Tous anxieux de voir surgir, au dos vermeil
Des monts Sabins où luit l’œil sanglant du soleil,
Le Chef borgne monté sur l’éléphant Gétule.
À UN TRIOMPHATEUR
Fais sculpter sur ton arc, Imperator illustre,
Des files de guerriers barbares, de vieux chefs
Sous le joug, des tronçons d’armures et de nefs,
Et la flotte captive et le rostre et l’aplustre.
Quel que tu sois, issu d’Ancus ou né d’un rustre,
Tes noms, famille, honneurs et titres, longs ou brefs,
Grave-les dans la frise et dans les bas-reliefs
Profondément, de peur que l’avenir te frustre.
Déjà le Temps brandit l’arme fatale. As-tu
L’espoir d’éterniser le bruit de ta vertu ?
Un vil lierre suffit à disjoindre un trophée ;
Et seul, aux blocs épars des marbres triomphaux
Où ta gloire en ruine est par l’herbe étouffée,
Quelque faucheur Samnite ébréchera sa faulx.
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
LE CYDNUS
Sous l’azur triomphal, au soleil qui flamboie,
La trirème d’argent blanchit le fleuve noir
Et son sillage y laisse un parfum d’encensoir
Avec des sons de flûte et des frissons de soie.
À la proue éclatante où l’épervier s’éploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Cléopâtre debout en la splendeur du soir
Semble un grand oiseau d’or qui guette au loin sa proie.
Voici Tarse, où l’attend le guerrier désarmé ;
Et la brune Lagide ouvre dans l’air charmé
Ses bras d’ambre où la pourpre a mis des reflets roses ;
Et ses yeux n’ont pas vu, présage de son sort,
Auprès d’elle, effeuillant sur l’eau sombre des roses,
Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.
SOIR DE BATAILLE
Le choc avait été très rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor dans l’air où vibraient leurs voix fortes
La chaleur du carnage et ses âcres parfums.
D’un œil morne, comptant leurs compagnons défunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes ;
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.
C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,
Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,
Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant.
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;
Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.
SONNETS ÉPIGRAPHIQUES
Bagnères-de-Luchon, Sept. 188..
ILIXONI DEO FAB. FESTA V. S. L. M.
LE VŒU
ISCITTO DEO HVNNV VLOHOXIS FIL. V. S. L. M.
Jadis l’Ibère noir et le Gall au poil fauve
Et le Garumne brun peint d’ocre et de carmin,
Sur le marbre votif entaillé par leur main,
Ont dit l’eau bienfaisante et sa vertu qui sauve.
Puis les Imperators, sous le Venasque chauve,
Bâtirent la piscine et le therme romain,
Et Fabia Festa, par ce même chemin,
A cueilli pour les Dieux la verveine ou la mauve.
Aujourd’hui, comme aux jours d’Iscitt et d’Ilixon,
Les sources m’ont chanté leur divine chanson ;
Le soufre fume encore à l’air pur des moraines.
C’est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les vœux,
Tel qu’autrefois Hunnu, fils d’Ulohox, je veux
Dresser l’autel barbare aux Nymphes Souterraines.
LA SOURCE
NYMPHIS AVG. SACRUM
L’autel gît sous la ronce et l’herbe enseveli ;
Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe
D’un son plaintif emplit la solitaire combe.
C’est la Nymphe qui pleure un éternel oubli.
L’inutile miroir que ne ride aucun pli
À peine est effleuré par un vol de colombe
Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe,
Seule, y reflète encore un visage pâli.
De loin en loin, un pâtre errant s’y désaltère.
Il boit, et sur la dalle antique du chemin
Verse un peu d’eau resté dans le creux de sa main.
Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire,
Et ses yeux n’ont pas vu sur le cippe romain
Le vase libatoire auprès de la patère.
LE DIEU HÊTRE
FAGO DEO.
Le Garumne a bâti sa rustique maison
Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse
Dont la sève d’un Dieu gonfle la blanche écorce.
La forêt maternelle est tout son horizon.
Car l’homme libre y trouve, au gré de la saison,
Les faînes, le bois, l’ombre et les bêtes qu’il force
Avec l’arc ou l’épieu, le filet ou l’amorce,
Pour en manger la chair et vêtir leur toison.
Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître,
Et le soir, lorsqu’il rentre au logis, le vieux Hêtre
De ses bras familiers semble lui faire accueil ;
Et quand la Mort viendra courber sa tête franche,
Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil
L’incorruptible cœur de la maîtresse branche.
AUX MONTAGNES DIVINES
GEMINVS SERVVS
ET PRO SVIS CONSERVIS.
Glaciers bleus, pics de marbre et d’ardoise, granits,
Moraines dont le vent, du Néthou jusqu’à Bègle,
Arrache, brûle et tord le froment et le seigle,
Cols abrupts, lacs, forêts pleines d’ombre et de nids !
Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis,
Plutôt que de ployer sous la servile règle,
Hantèrent avec l’ours, le loup, l’isard et l’aigle,
Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis !
Ayant fui l’ergastule et le dur municipe,
L’esclave Geminus a dédié ce cippe
Aux Monts, gardiens sacrés de l’âpre liberté ;
Et sur ces sommets clairs où le silence vibre,
Dans l’air inviolable, immense et pur, jeté,
Je crois entendre encor le cri d’un homme libre !
L’EXILÉE
MONTIBVS…
GARRI DEO…
SABINVLA.
V. S. L. M.
Dans ce vallon sauvage où César t’exila,
Sur la roche moussue, au chemin d’Ardiège,
Penchant ton front qu’argente une précoce neige,
Chaque soir, à pas lents, tu viens t’accouder là.
Tu revois ta jeunesse et ta chère villa
Et le Flamine rouge avec son blanc cortège ;
Et pour que le regret du sol Latin s’allège,
Tu regardes le ciel, triste Sabinula.
Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires,
Les aigles attardés qui regagnent leurs aires
Emportent en leur vol tes rêves familiers ;
Et seule, sans désirs, n’espérant rien de l’homme,
Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers
Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.
LE MOYEN ÂGE ET LA RENAISSANCE
VITRAIL
Cette verrière a vu dames et hauts barons
Étincelants d’azur, d’or, de flamme et de nacre,
Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,
L’orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons ;
Lorsqu’ils allaient, au bruit du cor ou des clairons,
Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre,
Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d’Acre,
Partir pour la croisade ou le vol des hérons.
Aujourd’hui, les seigneurs auprès des châtelaines,
Avec le lévrier à leurs longues poulaines,
S’allongent aux carreaux de marbre blanc et noir ;
Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe,
Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir
La rose du vitrail toujours épanouie.
ÉPIPHANIE
Donc, Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,
Chargés de nefs d’argent, de vermeil et d’émaux
Et suivis d’un très long cortège de chameaux,
S’avancent, tels qu’ils sont dans les vieilles images.
De l’Orient lointain, ils portent leurs hommages
Aux pieds du fils de Dieu né pour guérir les maux
Que souffrent ici-bas l’homme et les animaux ;
Un page noir soutient leurs robes à ramages.
Sur le seuil de l’étable où veille Saint Joseph,
Ils ôtent humblement la couronne du chef
Pour saluer l’Enfant qui rit et les admire.
C’est ainsi qu’autrefois, sous Augustus Cæsar,
Sont venus, présentant l’or, l’encens et la myrrhe,
Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.
LE HUCHIER DE NAZARETH
Le bon maître huchier, pour finir un dressoir,
Courbé sur l’établi depuis l’aurore ahane,
Maniant tour à tour le rabot, le bédane
Et la râpe grinçante ou le dur polissoir.
Aussi, non sans plaisir, a-t-il vu, vers le soir,
S’allonger jusqu’au seuil l’ombre du grand platane
Où madame la Vierge et sa mère sainte Anne
Et Monseigneur Jésus près de lui vont s’asseoir.
L’air est brûlant et pas une feuille ne bouge ;
Et saint Joseph, très las, a laissé choir la gouge
En s’essuyant le front au coin du tablier ;
Mais l’Apprenti divin qu’une gloire enveloppe
Fait toujours, dans le fond obscur de l’atelier,
Voler des copeaux d’or au fil de sa varlope.
Au pommeau de l’épée on lit : Calixte Pape.
La tiare, les clefs, la barque et le tramail
Blasonnent, en reliefs d’un somptueux travail,
Le Bœuf héréditaire armoyé sur la chappe.
À la fusée, un Dieu païen, Faune ou Priape,
Rit, engaîné d’un lierre à graines de corail ;
Et l’éclat du métal s’exalte sous l’émail
Si clair, que l’estoc brille encor plus qu’il ne frappe.
Maître Antonio Perez de Las Cellas forgea
Ce bâton pastoral pour le premier Borja,
Comme s’il pressentait sa fameuse lignée ;
Et ce glaive dit mieux qu’Arioste ou Sannazar,
Par l’acier de sa lame et l’or de sa poignée,
La pontife Alexandre et le prince César.
Seigneur de Rimini, Vicaire et Podestà,
Son profil d’épervier vit, s’accuse ou recule
À la lueur d’airain d’un fauve crépuscule
Dans l’orbe où Matteo de’ Pastis l’incrusta.
Or, de tous les tyrans qu’un peuple détesta,
Nul, comte, marquis, duc, prince ou principicule,
Qu’il ait nom Ezzelin, Can, Galéas, Hercule,
Ne fût maître si fier que le Malatesta.
Celui-ci, le meilleur, ce Sisigmond Pandolphe,
Mit à sang la Romagne et la Marche et le Golfe,