Les Trophées (page 4)
Bâtit un temple, fit l’amour et le chanta ;
Et leurs femmes aussi sont rudes et sévères,
Car sur le même bronze où sourit Isotta,
L’Éléphant triomphale foule des primevères.
Vous sortiez de l’église et, d’un geste pieux,
Vos nobles mains faisaient l’aumône au populaire,
Et sous le porche obscur votre beauté si claire
Aux pauvres éblouis montrait tout l’or des cieux.
Et je vous saluai d’un salut gracieux,
Très humble, comme il sied à qui ne veut déplaire,
Quand, tirant votre mante et d’un air de colère
Vous détournant de moi, vous couvrîtes vos yeux.
Mais Amour qui commande au cœur le plus rebelle
Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle,
La source de pitié me refusât merci ;
Et vous fûtes si lente à ramener le voile,
Que vos cils ombrageux palpitèrent ainsi
Qu’un noir feuillage où filtre un long rayon d’étoiles.
Jadis plus d’un amant, aux jardins de Bougueil,
A gravé plus d’un nom dans l’écorce qu’il ouvre,
Et plus d’un cœur, sous l’or des hauts plafonds du Louvre,
À l’éclair d’un sourire a tressailli d’orgueil.
Qu’importe ? Rien n’a dit leur ivresse ou leur deuil ;
Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre
Et nul n’a disputé, sous l’herbe qui les couvre,
Leur inerte poussière à l’oubli du cercueil.
Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre,
Vos beaux corps ne seraient qu’une insensible cendre,
— Les roses et les lys n’ont pas de lendemain —
Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire,
N’eût tressé pour vos fronts, d’une immortelle main,
Aux myrtes de l’Amour le laurier de la Gloire.
À Henry Cros
À vous troupe légère
Qui d’aile passagère
Par le monde volez…
JOACHIM DU BELLAY.
Accoudée au balcon d’où l’on voit le chemin
Qui va des bords de Loire aux rives d’Italie,
Sous un pâle rameau d’olive son front plie.
La violette en fleur se fanera demain.
La viole que frôle encor sa frêle main
Charme sa solitude et sa mélancolie,
Et son rêve s’envole à celui qui l’oublie
En foulant la poussière où gît l’orgueil Romain.
De celle qu’il nommait sa douceur Angevine,
Sur la corde vibrante erre l’âme divine
Quand l’angoisse d’amour étreint son cœur troublé ;
Et sa voix livre aux vents qui l’emportent loin d’elle,
Et le caresseront peut-être, l’infidèle,
Cette chanson qu’il fit pour un vanneur de blé.
Suivant les vers de Henri III
Ô passant, c’est ici que repose Hyacinte
Qui fut de son vivant seigneur de Maugiron ;
Il est mort — Dieu l’absolve et l’ait en son giron ! —
Tombé sur le terrain, il gît en terre sainte.
Nul, ni même Quélus, n’a mieux, de perles ceinte,
Porté la toque à plume ou la fraise à godron ;
Aussi vois-tu, sculpté par un nouveau Myron,
Dans ce marbre funèbre un morceau de jacinthe.
Après l’avoir baisé, fait tondre, et de sa main
Mis au linceul, Henry voulut qu’à Saint-Germain
Fût porté ce beau corps, hélas ! inerte et blême ;
Et jaloux qu’un tel deuil dure éternellement,
Il lui fit en l’église ériger cet emblème,
Des regrets d’Appolo triste et doux monument.
Vieux maître relieur, l’or que tu ciselas
Au dos du livre et dans l’épaisseur de la tranche,
N’a plus, malgré les fers poussés d’une main franche,
La rutilante ardeur de ses premiers éclats.
Les chiffres enlacés que liait l’entrelacs
S’effacent chaque jour de la peau fine et blanche ;
À peine si mes yeux peuvent suivre la branche
De lierre que tu fis serpenter sur les plats.
Mais cet ivoire souple et presque diaphane,
Marguerite, Marie, ou peut-être Diane,
De leurs doigts amoureux l’ont jadis caressé ;
Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève
Évoque, je ne sais par quel charme passé,
L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve.
Le palais est de marbre où, le long des portiques,
Conversent des seigneurs que peignit Titien,
Et les colliers massifs au poids du marc ancien
Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiques.
Ils regardent au fond des lagunes antiques,
De leurs yeux où reluit l’orgueil patricien,
Sous le pavillon clair du ciel vénitien
Étinceler l’azur des mers Adriatiques.
Et tandis que l’essaim brillant des Cavaliers
Traîne la pourpre et l’or par les blancs escaliers
Joyeusement baignés d’une lumière bleue ;
Indolente et superbe, une Dame, à l’écart,
Se tournant à demi dans un flot de brocart,
Sourit au négrillon qui lui porte la queue.
Antonio di Sandro orefice.
Le vaillant Maître Orfèvre, à l’œuvre dès matines,
Faisait, de ses pinceaux d’où s’égouttait l’émail,
Sur la paix niellée ou sur l’or du fermail
Épanouir la fleur des devises latines.
Sur le Pont, au son clair des cloches argentines,
La cape coudoyait le froc et le camail ;
Et le soleil montant en un ciel de vitrail
Mettait un nimbe au front des belles Florentines.
Et prompts au rêve ardent qui les savait charmer,
Les apprentis, pensifs, oubliaient de fermer
Les mains des fiancés au chaton de la bague
Tandis que d’un burin trempé comme un stylet,
Le jeune Cellini, sans rien voir, ciselait
Le combat des Titans au pommeau d’une dague.
Mieux qu’aucun maître inscrit au livre de maîtrise,
Qu’il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
J’ai serti le rubis, la perle et le béryl,
Tordu l’anse d’un vase et martelé sa frise.
Dans l’argent, sur l’émail où le paillon s’irise,
J’ai peint et j’ai sculpté, mettant l’âme en péril,
Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril,
Ô honte ! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
J’ai de plus d’un estoc damasquiné le fer
Et, pour le vain orgueil de ces œuvres d’Enfer,
Aventuré ma part de l’éternelle Vie.
Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,
Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
Mourir en ciselant dans l’or un ostensoir.
Crois-moi, pieux enfant, suis l’antique chemin.
L’épée aux quillons droits d’où part la branche torse,
Au poing d’un gentilhomme ardent et plein de force
Est un faix plus léger qu’un rituel romain.
Prends-la. L’Hercule d’or qui tiédit dans ta main,
Aux doigts de tes aïeux ayant poli son torse,
Gonfle plus fièrement, sous la splendide écorce,
Les beaux muscles de fer de son corps surhumain.
Brandis-la ! L’acier souple en bouquets d’étincelles
Pétille. Elle est solide, et sa lame est de celles
Qui font courir au cœur un orgueilleux frisson ;
Car elle porte au creux de sa brillante gorge,
Comme une noble Dame un joyau, le poinçon
De Julian del Rey, le prince de la forge.
Dans le cadre de plomb des fragiles verrières,
Les maîtres d’autrefois ont peint de hauts barons
Et, de leurs doigts pieux tournant leurs chaperons,
Ployé l’humble genou des bourgeois en prières.
D’autres sur le vélin jauni des bréviaires
Enluminaient des Saints parmi de beaux fleurons,
Ou laissaient rutiler, en traits souples et prompts,
Les arabesques d’or au ventre des aiguières.
Aujourd’hui Claudius, leur fils et leur rival,
Faisant revivre en lui ces ouvriers sublimes,
A fixé son génie au solide métal ;
C’est pourquoi j’ai voulu, sous l’émail de mes rimes,
Faire autour de son front glorieux verdoyer,
Pour les âges futurs, l’héroïque laurier.
Le four rougit ; la plaque est prête. Prends ta lampe.
Modèle le paillon qui s’irise ardemment,
Et fixe avec le feu dans le sombre pigment
La poudre étincelante où ton pinceau se trempe.
Dis, ceindras-tu de myrte ou de laurier la tempe
Du penseur, du héros, du prince ou de l’amant ?
Par quel Dieu feras-tu, sur un noir firmament,
Cabrer l’hydre écaillée ou le glauque hippocampe ?
Non. Plutôt, en un orbe éclatant de saphir
Inscris un fier profil de guerrière d’Ophir,
Thalestris, Bradamante, Aude ou Penthésilée.
Et pour que sa beauté soit plus terrible encor,
Casque ses blonds cheveux de quelque bête ailée
Et fais bomber son sein sous la gorgone d’or.
Ce soir, au réduit sombre où ronfle l’athanor,
Le grand feu prisonnier de la brique rougie
Exalte son ardeur et souffle sa magie
Au cuivre que l’émail fait plus riche que l’or.
Et sous mes pinceaux naît, vit, court et prend l’essor
Le peuple monstrueux de la mythologie,
Les Centaures, Pan, Sphinx, la Chimère, l’Orgie
Et, du sang de Gorgo, Pégase et Chrysaor.
Peindrai-je Achille en pleurs près de Penthésilée ?
Orphée ouvrant les bras vers l’Épouse exilée
Sur la porte infernale aux infrangibles gonds ?
Hercule terrassant le dogue de l’Averne
Ou la Vierge qui tord au seuil de la caverne
Son corps épouvanté que flairent les Dragons ?
LES CONQUÉRANTS
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;
Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.
Juan Ponce de Leon, par le Diable tenté,
Déjà très vieux et plein des antiques études,
Voyant l’âge blanchir ses cheveux courts et rudes,
Prit la mer pour chercher la Source de Santé.
Sur sa belle Armada, d’un vain songe hanté,
Trois ans il explora les glauques solitudes,
Lorsque enfin, déchirant le brouillard des Bermudes,
La Floride apparut sous un ciel enchanté.
Et le Conquistador, bénissant sa folie,
Vint planter son pennon d’une main affaiblie
Dans la terre éclatante où s’ouvrait son tombeau.
Vieillard, tu fus heureux, et ta fortune est telle
Que la Mort, malgré toi, fit ton rêve plus beau ;
La Gloire t’a donné la jeunesse immortelle.
À l’ombre de la voûte en fleur des catalpas
Et des tulipiers noirs qu’étoile un blanc pétale,
Il ne repose point dans la terre fatale ;
La Floride conquise a manqué sous ses pas.
Un vil tombeau messied à de pareils trépas.
Linceul du Conquérant de l’Inde Occidentale,
Tout le Meschacébé par-dessus lui s’étale.
Le Peau-Rouge et l’ours gris ne le troubleront pas.
Il dort au lit profond creusé par les eaux vierges.
Qu’importe un monument funéraire, des cierges,
Le psaume et la chapelle ardente et l’ex-voto ?
Puisque le vent du Nord, parmi les cyprières,
Pleure et chante à jamais d’éternelles prières
Sur le Grand Fleuve où gît Hernando de Soto.
Celui-là peut compter parmi les grands défunts,
Car son bras a guidé la première carène
À travers l’archipel des Jardins de la Reine
Où la brise éternelle est faite de parfums.
Plus que les ans, la houle et ses âcres embruns,
Les calmes de la mer embrasée et sereine
Et l’amour et l’effroi de l’antique sirène
Ont fait sa barbe blanche et blancs ses cheveux bruns.
Castille a triomphé par cet homme, et ses flottes
Ont sous lui complété l’empire sans pareil
Pour lequel ne pouvait se coucher le soleil ;
C’est Bartolomé Ruiz, prince des vieux pilotes,
Qui, sur l’écu royal qu’elle enrichit encor,
Porte une ancre de sable à la gumène d’or.
À Claudius Popelin.
La gloire a sillonné de ses illustres rides
Le visage hardi de ce grand Cavalier
Qui porte sur son front que nul n’a fait plier
Le hâle de la guerre et des soleils torrides.
En tous lieux, Côte-Ferme, îles, sierras arides,
Il a planté la croix, et, depuis l’escalier
Des Andes, promené son pennon familier
Jusqu’au golfe orageux qui blanchit les Florides.
Pour ses derniers neveux, Claudius, tes pinceaux,
Sous l’armure de bronze aux splendides rinceaux,
Font revivre l’aïeul fier et mélancolique ;
Et ses yeux assombris semblent chercher encor
Dans le ciel de l’émail ardent et métallique
Les éblouissements de la Castille d’Or.
Las de poursuivre en vain l’Ophir insaisissable,
Tu fondas, en un pli de ce golfe enchanté
Où l’étendard royal par tes mains fut planté,
Une Carthage neuve au pays de la Fable.
Tu voulais que ton nom ne fût point périssable,
Et tu crus l’avoir bien pour toujours cimenté
À ce mortier sanglant dont tu fis ta cité ;
Mais ton espoir, Soldat, fut bâti sur le sable.
Carthagène étouffant sous le torride azur,
Avec ses noirs palais voit s’écrouler ton mur
Dans l’Océan fiévreux qui dévore sa grève ;
Et seule, à ton cimier brille, ô Conquistador,
Héraldique témoin des splendeurs de ton rêve,
Une Ville d’argent qu’ombrage un palmier d’or.
Qu’ils aient vaincu l’Inca, l’Aztèque, les Hiaquis,
Les Andes, la forêt, les pampas ou le fleuve,
Les autres n’ont laissé pour vestige et pour preuve
Qu’un nom, un titre vain de comte ou de marquis.
Toi, tu fondas, orgueil du sang dont je naquis,
Dans la mer caraïbe une Carthage neuve,
Et du Magdalena jusqu’au Darien qu’abreuve
L’Atrato, le sol rouge à la Croix fut conquis.
Assise sur son île où l’Océan déferle,
Malgré les siècles, l’homme et la foudre et les vents,
Ta cité dresse au ciel ses forts et ses couvents ;
Aussi tes derniers fils, sans trèfle, ache ni perle,
Timbrent-ils leur écu d’un palmier ombrageant
De son panache d’or une Ville d’argent.
Cartagena de Indias.
1532-1583-1697.
Morne Ville, jadis reine des Océans
Aujourd’hui le requin poursuit en paix les scombres
Et le nuage errant allonge seul des ombres
Sur ta rade où roulaient les galions géants.
Depuis Drake et l’assaut des Anglais mécréants,
Tes murs désemparés croulent en noirs décombres
Et, comme un glorieux collier de perles sombres,
Des boulets de Pointis montrent les trous béants.
Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne,
Au somnolent soleil d’un midi monotone,
Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors ;
Et dans l’énervement des nuits chaudes et calmes,
Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t’endors
Sous les palmiers, au long frémissement des palmes.
L’ORIENT
ET LES TROPIQUES
Midi. L’air brûle, et sous la terrible lumière
Le vieux fleuve alangui roule des flots de plomb ;
Du zénith aveuglant le jour tombe d’aplomb,
Et l’implacable Phré couvre l’Égypte entière.
Les grands sphinx qui jamais n’ont baissé la paupière,
Allongés sur leur flanc que baigne un sable blond,
Poursuivent d’un regard mystérieux et long
L’élan démesuré des aiguilles de pierre.
Seul, tachant d’un point noir le ciel blanc et serein,
Au loin, tourne sans fin le vol des gypaëtes ;
La flamme immense endort les hommes et les bêtes.
Le sol ardent pétille, et l’Anubis d’airain
Immobile au milieu de cette chaude joie
Silencieusement vers le soleil aboie.
La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit.
Et voici que s’émeut la nécropole antique
Où chaque roi, gardant la pose hiératique,
Gît sous la bandelette et le funèbre enduit.
Tel qu’aux jours de Rhamsès, innombrable et sans bruit,
Tout un peuple formant le cortège mystique,
Multitude qu’absorbe un calme granitique,
S’ordonne et se déploie et marche dans la nuit.
Se détachant des murs brodés d’hiéroglyphes,
Ils suivent la Bari que portent les pontifes
D’Ammon-Ra, le grand Dieu conducteur du soleil ;
Et les sphinx, les béliers ceints du disque vermeil,
Éblouis, d’un seul coup se dressant sur leurs griffes,
S’éveillent en sursaut de l’éternel sommeil.
Et la foule grandit plus innombrable encor.
Et le sombre hypogée où s’alignent les couches
Est vide. Du milieu déserté des cartouches,
Les éperviers sacrés ont repris leur essor.
Bêtes, peuples et rois, ils vont. L’uræus d’or
S’enroule, étincelant, autour des fronts farouches ;
Mais le bitume épais scelle les maigres bouches.
En tête, les grands dieux : Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor.
Puis tous ceux que conduit Toth Ibiocéphale,
Vêtus de la schenti, coiffés du pschent, ornés
Du lotus bleu. La pompe errante et triomphale
Ondule dans l’horreur des temples ruinés,
Et la lune, éclatant au pavé froid des salles,
Prolonge étrangement des ombres colossales.
À Gérôme.
Là-bas, les muezzins ont cessé leurs clameurs.