Histoires (page 12)
IV. Quant aux choses humaines, ils me dirent tous unanimement que les Égyptiens avaient inventé les premiers l’année, et qu’ils l’avaient distribuée en douze parties, d’après la connaissance qu’ils avaient des astres. Ils me paraissent en cela beaucoup plus habiles que les Grecs, qui, pour conserver l’ordre des saisons, ajoutent au commencement de la troisième année un mois intercalaire ; au lieu que les Égyptiens font chaque mois de trente jours, et que tous les ans ils ajoutent à leur année cinq jours surnuméraires, au moyen de quoi les saisons reviennent toujours au même point. Ils me dirent aussi que les Égyptiens s’étaient servis les premiers des noms des douze dieux, et que les Grecs tenaient d’eux ces noms ; qu’ils avaient les premiers élevé aux dieux des autels, des statues et des temples, et qu’ils avaient les premiers gravé sur la pierre des figures d’animaux ; et ils m’apportèrent des preuves sensibles que la plupart de ces choses s’étaient passées de la sorte. Ils ajoutèrent que Ménès[3] fut le premier homme qui eût régné en Égypte ; que de son temps toute l’Égypte, à l’exception du nome Thébaïque, n’était qu’un marais ; qu’alors il ne paraissait rien de toutes les terres qu’on y voit aujourd’hui au-dessous du lac Mœris, quoiqu’il y ait sept jours de navigation depuis la mer jusqu’à ce lac, en remontant le fleuve.
V. Ce qu’ils me dirent de ce pays me parut très-raisonnable. Tout homme judicieux qui n’en aura point entendu parler auparavant remarquera en le voyant que l’Égypte, où les Grecs vont par mer, est une terre de nouvelle acquisition, et un présent du fleuve ; il portera aussi le même jugement de tout le pays qui s’étend au-dessus de ce lac jusqu’à trois journées de navigation, quoique les prêtres ne m’aient rien dit de semblable : c’est un autre présent du fleuve. La nature de l’Égypte est telle, que, si vous y allez par eau, et que, étant encore à une journée des côtes, vous jetiez la sonde en mer, vous en tirerez du limon à onze orgyies de profondeur : cela prouve manifestement que le fleuve a porté de la terre jusqu’à cette distance.
VI. La largeur de l’Égypte, le long de la mer, est de soixante schènes, à la prendre, selon les bornes que nous lui donnons, depuis le golfe Plinthinètes jusqu’au lac Serbonis[4], près duquel s’étend le mont Casius.
Les peuples qui ont un territoire très-petit le mesurent par orgyies ; ceux qui en ont un plus grand le mesurent par stades ; ceux qui en ont un encore plus étendu se servent de parasanges ; ceux enfin dont le pays est très-considérable font usage du schène. La parasange vaut trente stades, et chaque schène, mesure usitée chez les Egyptiens, en comprend soixante. Ainsi, l’Égypte pourrait avoir d’étendue, le long de la mer, trois mille six cents stades.
VII. De là jusqu’à Héliopolis, par le milieu des terres, l’Égypte est large et spacieuse, va partout un peu en pente, est bien arrosée, et pleine de fange et de limon. En remontant de la mer à Héliopolis, il y a à peu près aussi loin que d’Athènes, en partant de l’autel des douze dieux[5], au temple de Jupiter Olympien[6], à Pise. Si l’on vient à mesurer ces deux chemins, on trouvera une légère différence, qui les empêchera d’être égaux par la longueur, et qui n’excède pas quinze stades : il ne s’en faut en effet que de quinze stades qu’il n’y en ait de Pise à Athènes quinze cents ; et de la mer à Héliopolis il y en a quinze cents juste.
VIII. En allant d’Héliopolis vers le haut du pays, l’Égypte est étroite ; car, d’un côté, la montagne d’Arabie, qui la borde, tendant du septentrion vers le midi et le notus, prend toujours, en remontant, sa direction vers la mer Érythrée. On y voit les carrières où ont été taillées les pyramides de Memphis. C’est là que la montagne, cessant de s’avancer, fait un coude vers le pays dont je viens de parler ; c’est là que se trouve sa plus grande longueur : de l’orient à l’occident elle a, à ce que j’ai appris, deux mois de chemin, et son extrémité orientale porte de l’encens.
De l’autre côté l’Égypte est bornée, vers la Libye, par une montagne de pierre couverte de sable, sur laquelle on a bâti les pyramides. Elle s’étend le long de l’Égypte de la même manière que cette partie de la montagne d’Arabie qui se porte vers le midi.
Ainsi le pays, en remontant depuis Héliopolis, quoiqu’il appartienne à l’Égypte, n’est pas d’une grande étendue ; il est même fort étroit pendant environ quatre jours de navigation. Une plaine sépare ces montagnes : dans les endroits où elle a le moins de largeur, il m’a paru qu’il y avait environ deux cents stades, et rien de plus, de la montagne d’Arabie à celle de Libye ; mais au delà l’Égypte commence à s’élargir. Tel est l’état naturel de ce pays.
IX. D’Héliopolis à Thèbes, on remonte le fleuve pendant neuf jours ; ce qui fait quatre mille huit cent soixante stades, c’est-à-dire quatre-vingt-un schènes. Si l’on ajoute ensemble ces stades, on aura, pour la largeur de l’Égypte le long de la mer, trois mille six cents stades, comme je l’ai déjà dit ; depuis la mer jusqu’à Thèbes, six mille cent vingt stades[7], et mille huit cents de Thèbes à Éléphantine.
X. La plus grande partie du pays dont je viens de parler est un présent du Nil, comme le dirent les prêtres, et c’est le jugement que j’en portai moi-même. Il me paraissait en effet que toute cette étendue de pays que l’on voit entre ces montagnes, au-dessus de Memphis, était autrefois un bras de mer, comme l’avaient été les environs de Troie, de Teuthranie, d’Éphèse, et la plaine de Méandre, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes ; car, de tous les fleuves qui ont formé ces pays par leurs alluvions, il n’y en a pas un qui, par l’abondance de ses eaux, mérite d’être comparé à une seule des cinq bouches du Nil. Il y a encore beaucoup d’autres rivières qui sont inférieures à ce fleuve, et qui cependant ont produit des effets considérables. J’en pourrais citer plusieurs, mais surtout l’Achéloüs, qui, traversant l’Acarnanie, et se jetant dans la mer où sont les Échinades, a joint au continent la moitié de ces îles.
XI. Dans L’Arabie, non loin de l’Égypte, s’étend un golfe long et étroit, comme je le vais dire, qui sort de la mer Érythrée. De l’enfoncement de ce golfe à la grande mer, il faut quarante jours de navigation pour un vaisseau à rames. Sa plus grande largeur n’est que d’une demi-journée de navigation. On y voit tous les jours un flux et un reflux. Je pense que l’Égypte était un autre golfe à peu près semblable, qu’il sortait de la mer du Nord (la Méditerranée), et s’étendait vers l’Éthiopie ; que le golfe Arabique, dont je vais parler, allait de la mer du Sud (la mer Rouge) vers la Syrie ; et que ces deux golfes n’étant séparés que par un petit espace, il s’en fallait peu que, après l’avoir percé, ils ne se joignissent par leurs extrémités. Si donc le Nil pouvait se détourner dans ce golfe Arabique, qui empêcherait qu’en vingt mille ans il ne vînt à bout de le combler par le limon qu’il roule sans cesse ? Pour moi, je crois qu’il y réussirait en moins de dix mille. Comment donc ce golfe égyptien dont je parle, et un plus grand encore, n’aurait-il pas pu, dans l’espace de temps qui a précédé ma naissance, être comblé par l’action d’un fleuve si grand et si capable d’opérer de tels changements ?
XII. Je n’ai donc pas de peine à croire ce qu’on m’a dit de l’Égypte ; et moi-même je pense que les choses sont certainement de la sorte, en voyant qu’elle gagne sur les terres adjacentes, qu’on y trouve des coquillages sur les montagnes, qu’il en sort une vapeur salée qui ronge même les pyramides, et que cette montagne, qui s’étend au-dessus de Memphis, est le seul endroit de ce pays où il y ait du sable. Ajoutez que l’Égypte ne ressemble en rien ni à l’Arabie, qui lui est contiguë, ni à la Libye, ni même à la Syrie ; car il y a des Syriens qui habitent les côtes maritimes de l’Arabie. Le sol de l’Égypte est une terre noire, crevassée et friable, comme ayant été formée du limon que le Nil y a apporté d’Éthiopie, et qu’il y a accumulé par ses débordements ; au lieu qu’on sait que la terre de Libye est plus rougeâtre et plus sablonneuse, et que celle de l’Arabie et de la Syrie est plus argileuse et plus pierreuse.
XIII. Ce que les prêtres me racontèrent de ce pays est encore une preuve de ce que j’en ai dit. Sous le roi Mœris, toutes les fois que le fleuve croissait seulement de huit coudées, il arrosait l’Égypte au-dessous de Memphis ; et, dans le temps qu’ils me parlaient ainsi, il n’y avait pas encore neuf cents ans que Mœris était mort : mais maintenant, si le fleuve ne monte pas de seize coudées, ou au moins de quinze, il ne se répand point sur les terres. Si ce pays continue à s’élever dans la même proportion, et à recevoir de nouveaux accroissements, comme il a fait par le passé, le Nil ne le couvrant plus de ses eaux, il me semble que les Égyptiens qui sont au-dessous du lac Moeris, ceux qui habitent les autres contrées, et surtout ce qu’on appelle le Delta, ne cesseront d’éprouver dans la suite le même sort dont ils prétendent que les Grecs sont un jour menacés ; car, ayant appris que toute la Grèce est arrosée par les pluies, et non par les inondations des rivières, comme leur pays, ils dirent que si les Grecs étaient un jour frustrés de leurs espérances, ils courraient risque de périr misérablement de faim[8]. Ils voulaient faire entendre par là que si, au lieu de pleuvoir en Grèce, il survenait une sécheresse, ils mourraient de faim, parce qu’ils n’ont d’autre ressource que l’eau du ciel.
XIV. Cette réflexion des Égyptiens sur les Grecs est juste ; mais voyons maintenant à quelles extrémités ils peuvent se trouver réduits eux-mêmes. S’il arrivait, comme je l’ai dit précédemment, que le pays situé au-dessous de Memphis, qui est celui qui prend des accroissements, vînt à s’élever proportionnellement à ce qu’il a fait par le passé, ne faudrait-il pas que les Égyptiens qui l’habitent éprouvassent les horreurs de la famine, puisqu’il ne pleut point en leur pays, et que le fleuve ne pourrait plus se répandre sur leurs terres ? Mais il n’y a personne maintenant dans le reste de l’Égypte, ni même dans le monde, qui recueille les grains avec moins de sueur et de travail. Ils ne sont point obligés de tracer avec la charrue de pénibles sillons, de briser les mottes, et de donner à leurs terres les autres façons que leur donnent le reste des hommes ; mais lorsque le fleuve a arrosé de lui-même les campagnes, et que les eaux se sont retirées, alors chacun y lâche des pourceaux, et ensemence ensuite son champ. Lorsqu’il est ensemencé, on y conduit des bœufs ; et, après que ces animaux ont enfoncé le grain en le foulant aux pieds, on attend tranquillement le temps de la moisson. On se sert aussi de bœufs pour faire sortir le grain de l’épi, et on le serre ensuite.
XV. Les Ioniens ont une opinion particulière sur ce qui concerne l’Égypte : ils prétendent qu’on ne doit donner ce nom qu’au seul Delta, depuis ce qu’on appelle l’Échauguette de Persée, le long du rivage de la mer, jusqu’aux Tarichées de Péluse, l’espace de quarante schènes ; qu’en s’éloignant de la mer l’Égypte s’étend, vers le milieu des terres, jusqu’à la ville de Cercasore, où le Nil se partage en deux bras, dont l’un se rend à Péluse, et l’autre à Canope. Le reste de l’Égypte, suivant les mêmes Ioniens, est en partie de la Libye, et en partie de l’Arabie. En admettant cette opinion, il serait aisé de prouver que, dans les premiers temps, les Égyptiens n’avaient point de pays à eux : car le Delta était autrefois couvert par les eaux, comme ils en conviennent eux-mêmes, et comme je l’ai remarqué ; et ce n’est, pour ainsi dire, que depuis peu de temps qu’il a paru. Si donc les Égyptiens n’avaient point autrefois de pays, pourquoi ont-ils affecté de se croire les plus anciens hommes du monde ? Et qu’avaient-ils besoin d’éprouver des enfants, afin de s’assurer quelle en serait la langue naturelle ? Pour moi, je ne pense pas que les Égyptiens n’ont commencé d’exister qu’avec la contrée que les Ioniens appellent Delta, mais qu’ils ont toujours existé depuis qu’il y a des hommes sur terre ; et qu’à mesure que le pays s’est agrandi par les alluvions du Nil, une partie des habitants descendit vers la basse Égypte, tandis que l’autre resta dans son ancienne demeure : aussi donnait-on autrefois le nom d’Égypte à la Thébaïde, dont la circonférence est de six mille cent vingt stades.
XVI. Si donc notre sentiment sur l’Égypte est juste, celui des Ioniens ne peut être fondé ; si, au contraire, l’opinion des Ioniens est vraie, il m’est facile de prouver que les Grecs et les Ioniens eux-mêmes ne raisonnent pas conséquemment lorsqu’ils disent que toute la terre se divise en trois parties, l’Europe, l’Asie et la Libye : ils devraient y en ajouter une quatrième, savoir, le Delta d’Égypte, puisqu’il n’appartient ni à l’Asie ni à la Libye ; car, suivant ce raisonnement, ce n’est pas le Nil qui sépare l’Asie de la Libye, puisqu’il se brise à la pointe du Delta, et le renferme entre ses bras, de façon que cette contrée se trouve entre l’Asie et la Libye.
XVII. Sans m’arrêter davantage au sentiment des Ioniens, je pense qu’on doit donner le nom d’Égypte à toute l’étendue de pays qui est occupée par les Égyptiens, de même qu’on appelle Cilicie et Assyrie les pays habités par les Ciliciens et les Assyriens ; et je ne connais que l’Égypte qu’on puisse, à juste titre, regarder comme limite de l’Asie et de la Libye ; mais, si nous voulons suivre l’opinion des Grecs, nous regarderons toute l’Égypte qui commence à la petite cataracte et à la ville d’Éléphantine, comme un pays divisé en deux parties comprises sous l’une et l’autre dénomination ; car l’une est de la Libye, et l’autre de l’Asie. Le Nil commence à la cataracte, partage l’Égypte en deux, et se rend à la mer. Jusqu’à la ville de Cercasore il n’a qu’un seul canal ; mais, au-dessous de cette ville, il se sépare en trois branches, qui prennent trois routes différentes : l’une s’appelle la bouche Pélusienne, et va à l’est ; l’autre, la bouche Canopique, et coule à l’ouest ; la troisième va tout droit depuis le haut de l’Égypte jusqu’à la pointe du Delta, qu’elle partage par le milieu, en se rendant à la mer. Ce canal n’est ni le moins considérable par la quantité de ses eaux, ni le moins célèbre : on le nomme le canal Sébennytique. Du canal Sébennytique partent aussi deux autres canaux, qui vont pareillement se décharger dans la mer par deux différentes bouches, la Saïtique et la Mendésienne. La bouche Bolbitine et la Bucolique ne sont point l’ouvrage de la nature, mais des habitants qui les ont creusées.
XVIII. Le sentiment que je viens de développer sur l’étendue de l’Égypte se trouve confirmé par le témoignage de l’oracle de Jupiter Ammon, dont je n’ai eu connaissance qu’après m’être formé cette idée de l’Égypte. Les habitants de Marée et d’Apis, villes frontières du côté de la Libye, ne se croyaient pas Égyptiens, mais Libyens. Ayant pris en aversion les cérémonies religieuses de l’Égypte, et ne voulant point s’abstenir de la chair des génisses[9], ils envoyèrent à l’oracle d’Ammon pour lui représenter qu’habitant hors du Delta, et leur langage étant différent de celui des Égyptiens, ils n’avaient rien de commun avec ces peuples, et qu’ils voulaient qu’il leur fût permis de manger de toutes sortes de viandes. Le dieu ne leur permit point de faire ces choses, et leur répondit que tout le pays que couvrait le Nil dans ses débordements appartenait à l’Égypte, et que tous ceux qui, habitant au-dessous de la ville d’Éléphantine, buvaient des eaux de ce fleuve, étaient Égyptiens.
XIX. Or le Nil, dans ses grandes crues, inonde non-seulement le Delta, mais encore des endroits qu’on dit appartenir à la Libye, ainsi que quelques petits cantons de l’Arabie, et se répand de l’un et de l’autre côté l’espace de deux journées de chemin, tantôt plus, tantôt moins.
Quant à la nature de ce fleuve, je n’en ai rien pu apprendre ni des prêtres, ni d’aucune autre personne. J’avais cependant une envie extrême de savoir d’eux pourquoi le Nil commence à grossir au solstice d’été, et continue ainsi durant cent jours ; et par quelle raison, ayant crû ce nombre de jours, il se retire, et baisse au point qu’il demeure petit l’hiver entier, et qu’il reste en cet état jusqu’au retour du solstice d’été.
J’eus donc beau m’informer pourquoi ce fleuve est, de sa nature, le contraire de tous les autres ; je n’en pus rien apprendre d’aucun Égyptien, malgré les questions que je leur fis dans la vue de m’instruire. Ils ne purent me dire pareillement pourquoi le Nil est le seul fleuve qui ne produise point de vent frais.
XX. Cependant il s’est trouvé des gens chez les Grecs qui, pour se faire un nom par leur savoir, ont entrepris d’expliquer le débordement de ce fleuve. Des trois opinions qui les ont partagés, il y en a deux que je ne juge pas même dignes d’être rapportées ; aussi ne ferai-je que les indiquer. Suivant la première, ce sont les vents étésiens qui, repoussant de leur souffle les eaux du Nil, et les empêchant de se porter à la mer, occasionnent la crue de ce fleuve ; mais il arrive souvent que ces vents n’ont point encore soufflé, et cependant le Nil n’en grossit pas moins. Bien plus, si les vents étésiens étaient la cause de l’inondation, il faudrait aussi que tous les autres fleuves dont le cours est opposé à ces vents éprouvassent la même chose que le Nil, et cela d’autant plus qu’ils sont plus petits et moins rapides : or, il y a en Syrie et en Libye beaucoup de rivières qui ne sont point sujettes à des débordements tels que ceux du Nil.
XXI. Le second sentiment est encore plus absurde ; mais, à dire vrai, il a quelque chose de plus merveilleux. Selon cette opinion, l’Océan environne toute la terre, et le Nil opère ce débordement parce qu’il vient de l’Océan.
XXII. Le troisième sentiment est le plus faux, quoiqu’il ait un beaucoup plus grand degré de vraisemblance. C’est ne rien dire, en effet, que de prétendre que le Nil provient de la fonte des neiges, lui qui coule de la Libye par le milieu de l’Éthiopie, et entre de là en Égypte. Comment donc pourrait-il être formé par la fonte des neiges, puisqu’il vient d’un climat très-chaud dans un pays qui l’est moins ? Un homme capable de raisonner sur ces matières peut trouver ici plusieurs preuves qu’il n’est pas même vraisemblable que les débordements du Nil dérivent de cette cause. La première, et la plus forte, vient des vents ; ceux qui soufflent de ce pays-là sont chauds. La seconde se tire de ce qu’on ne voit jamais en ce pays ni pluie ni glace. S’il y neigeait, il faudrait aussi qu’il y plût ; car c’est une nécessité absolue que, dans un pays où il tombe de la neige, il y pleuve dans l’espace de cinq jours. La troisième vient de ce que la chaleur y rend les hommes noirs, de ce que les milans et les hirondelles y demeurent toute l’année, et de ce que les grues y viennent en hiver, pour éviter les froids de la Scythie. Si donc il neigeait, même en petite quantité, dans le pays que traverse le Nil, ou dans celui où il prend sa source, il est certain qu’il n’arriverait rien de toutes ces choses, comme le prouve ce raisonnement.
XXIII. Celui qui a attribué à l’Océan la cause du débordement du Nil a eu recours à une fable obscure, au lieu de raisons convaincantes ; car, pour moi, je ne connais point de fleuve qu’on puisse appeler l’Océan ; et je pense qu’Homère, ou quelque autre poëte plus ancien, ayant inventé ce nom, l’a introduit dans la poésie.
XXIV. Mais si, après avoir blâmé les opinions précédentes, il est nécessaire que je déclare moi-même ce que je pense sur ces choses cachées, je dirai qu’il me paraît que le Nil grossit en été, parce qu’en hiver le soleil, chassé de son ancienne route par la rigueur de la saison, parcourt alors la région du ciel qui répond à la partie supérieure de la Libye. Voilà, en peu de mots, la raison de cette crue ; car il est probable que plus ce dieu tend vers un pays et s’en approche, et plus il le dessèche et en tarit les fleuves.
XXV. Mais il faut expliquer cela d’une manière plus étendue : l’air est toujours serein dans la Libye supérieure ; il y fait toujours chaud, et jamais il n’y souffle de vents froids. Lorsque le soleil parcourt ce pays, il y produit le même effet qu’il a coutume de produire en été, quand il passe par le milieu du ciel ; il attire les vapeurs à lui, et les repousse ensuite vers les lieux élevés, où les vents, les ayant reçues, les dispersent et les fondent. C’est vraisemblablement par cette raison que les vents qui soufflent de ce pays, comme le sud et le sud-ouest, sont les plus pluvieux de tous. Je crois cependant que le soleil ne renvoie pas toute l’eau du Nil qu’il attire annuellement, mais qu’il s’en réserve une partie.
Lorsque l’hiver est adouci, le soleil retourne au milieu du ciel, et de là il attire également des vapeurs de tous les fleuves. Jusqu’alors ils augmentent considérablement, à cause des pluies dont la terre est arrosée, et qui forment des torrents ; mais ils deviennent faibles en été, parce que les pluies leur manquent, et que le soleil attire une partie de leurs eaux. Il n’en est pas de même du Nil : comme en hiver il est dépourvu des eaux de pluie, et que le soleil en élève des vapeurs, c’est, avec raison, la seule rivière dont les eaux soient beaucoup plus basses en cette saison qu’en été. Le soleil l’attire de même que tous les autres fleuves ; mais, l’hiver, il est le seul que cet astre mette à contribution : c’est pourquoi je regarde le soleil comme la cause de ces effets.
XXVI. C’est lui aussi qui rend, à mon avis, l’air sec en ce pays, parce qu’il le brûle sur son passage ; et c’est pour cela qu’un été perpétuel règne dans la Libye supérieure. Si l’ordre des saisons et la position du ciel venaient à changer de manière que le nord prît la place du sud, et le sud celle du nord, alors le soleil, chassé du milieu du ciel par l’hiver, prendrait sans doute son cours par la partie supérieure de l’Europe, comme il le fait aujourd’hui par le haut de la Libye ; et je pense qu’en traversant ainsi toute l’Europe, il agirait sur l’Ister comme il agit actuellement sur le Nil.
XXVII. J’ai dit qu’on ne sentait jamais de vents frais sur ce fleuve, et je pense qu’il est contre toute vraisemblance qu’il puisse en venir d’un climat chaud, parce qu’ils ont coutume de souffler d’un pays froid : quoi qu’il en soit, laissons les choses comme elles sont, et comme elles ont été dès le commencement.