Histoires (page 13)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXVIII. De tous les Égyptiens, les Libyens et les Grecs avec qui je me suis entretenu, aucun ne se flattait de connaître les sources du Nil, si ce n’est le hiérogrammatéus, ou interprète des hiéroglyphes de Minerve, à Saïs en Égypte. Je crus néanmoins qu’il plaisantait, quand il m’assura qu’il en avait une connaissance certaine. Il me dit qu’entre Syène, dans la Thébaïde, et Éléphantine, il y avait deux montagnes dont les sommets se terminaient en pointe ; que l’une de ces montagnes s’appelait Crophi, et l’autre Mophi. Les sources du Nil, qui sont de profonds abîmes, sortaient, disait-il, du milieu de ces montagnes : la moitié de leurs eaux coulait en Égypte, vers le nord ; et l’autre moitié en Éthiopie, vers le sud. Pour montrer que ces sources étaient des abîmes, il ajouta que Psammitichus, ayant voulu en faire l’épreuve, y avait fait jeter un câble de plusieurs milliers d’orgyies[10], mais que la sonde n’avait pas été jusqu’au fond. Si le récit de cet interprète est vrai, je pense qu’en cet endroit les eaux, venant à se porter et à se briser avec violence contre les montagnes, refluent avec rapidité, et excitent des tournants qui empêchent la sonde d’aller jusqu’au fond.

XXIX. Je n’ai trouvé personne qui ait pu m’en apprendre davantage ; mais voici ce que j’ai recueilli, en poussant mes recherches aussi loin qu’elles pouvaient aller : jusqu’à Éléphantine, j’ai vu les choses par moi-même ; quant à ce qui est au delà de cette ville, je ne le sais que par les réponses que l’on m’a faites.

Le pays au-dessus d’Éléphantine est élevé. En remontant le fleuve, on attache de chaque côté du bateau une corde, comme on en attache aux bœufs, et on le tire de la sorte. Si le câble se casse, le bateau est emporté par la force du courant. Ce lieu a quatre jours de navigation. Le Nil y est tortueux comme le Méandre, et il faut naviguer de la manière que nous avons dit pendant douze schènes[11]. Vous arrivez ensuite à une plaine fort unie, où il y une île formée par les eaux du Nil ; elle s’appelle Tachompso. Au-dessus d’Éléphantine, on trouve déjà des Éthiopiens ; ils occupent même une moitié de l’île de Tachompso, et les Égyptiens l’autre moitié. Attenant l’île, est un grand lac sur les bords duquel habitent des Éthiopiens nomades. Quand vous l’avez traversé, vous rentrez dans le Nil, qui s’y jette ; de là, quittant le bateau, vous faites quarante jours de chemin le long du fleuve ; car, dans cet espace, le Nil est plein de rochers pointus et de grosses pierres à sa surface, qui rendent la navigation impraticable. Après avoir fait ce chemin en quarante jours de marche, vous vous rembarquez dans un autre bateau où vous naviguez douze jours ; puis vous arrivez à une grande ville appelée Méroé. On dit qu’elle est la capitale du reste des Éthiopiens. Jupiter et Bacchus sont les seuls dieux qu’adorent ses habitants ; les cérémonies de leur culte sont magnifiques : ils ont aussi parmi eux un oracle de Jupiter, sur les réponses duquel ils portent la guerre partout où ce dieu le commande et quand il l’ordonne.

XXX. De cette ville, vous arrivez au pays des Automoles en autant de jours de navigation que vous en avez mis à venir d’Éléphantine à la métropole des Éthiopiens. Ces Automoles s’appellent Asmach. Ce nom, traduit en grec, signifie ceux qui se tiennent à la gauche du roi ; ils descendent de deux cent quarante mille Égyptiens, tous gens de guerre, qui passèrent du côté des Éthiopiens pour le sujet que je vais rapporter.

Sous le règne de Psammitichus, on les avait mis en garnison à Éléphantine, pour défendre le pays contre les Éthiopiens ; à Daphnes de Péluse, pour empêcher les incursions des Arabes et des Syriens ; à Marée, pour tenir la Libye en respect. Les Perses ont encore aujourd’hui des troupes dans les mêmes places où il y en avait sous Psammitichus ; car il y a garnison perse à Éléphantine et à Daphnes. Ces Égyptiens étant donc restés trois ans dans leurs garnisons, sans qu’on vint les relever, résolurent, d’un commun accord, d’abandonner Psammitichus, et de passer chez les Éthiopiens. Sur cette nouvelle, ce prince les poursuivit : lorsqu’il les eut atteints, il employa les prières, et tous les motifs les plus propres à les dissuader d’abandonner les dieux de leurs pères, leurs enfants et leurs femmes. Là-dessus, l’un d’entre eux, comme on le raconte, lui montrant le signe de sa virilité, lui dit : Partout où nous le porterons, nous y trouverons des femmes, et nous y aurons des enfants. Les Automoles, étant arrivés en Éthiopie, se donnèrent au roi. Ce prince les en récompensa en leur accordant le pays de quelques Éthiopiens qui étaient ses ennemis, et qu’il leur ordonna de chasser.

Ces Égyptiens s’étant établis dans ce pays, les Éthiopiens se civilisèrent, en adoptant les mœurs égyptiennes.

XXXI. Le cours du Nil est donc connu pendant quatre mois de chemin, qu’on fait en partie par eau, et en partie par terre, sans y comprendre le cours de ce fleuve en Égypte ; car, si l’on compte exactement, on trouve qu’il faut précisément quatre mois pour se rendre d’Éléphantine au pays de ces Automoles. Il est certain que le Nil vient de l’ouest ; mais on ne peut rien assurer sur ce qu’il est au delà des Automoles, les chaleurs excessives rendant ce pays désert et inhabité.

XXXII. Voici néanmoins ce que j’ai appris de quelques Cyrénéens qui, ayant été consulter, à ce qu’ils me dirent, l’oracle de Jupiter Ammon, eurent un entretien avec Étéarque, roi du pays. Insensiblement la conversation tomba sur les sources du Nil, et l’on prétendit qu’elles étaient inconnues. Étéarque leur raconta qu’un jour des Nasamons arrivèrent à sa cour. Les Nasamons sont un peuple de Libye qui habite la Syrte, et un pays de peu d’étendue à l’orient de la Syrte. Leur ayant demandé s’ils avaient quelque chose de nouveau à lui apprendre sur les déserts de Libye, ils lui répondirent que, parmi les familles les plus puissantes du pays, des jeunes gens, parvenus à l’âge viril, et pleins d’emportement, imaginèrent, entre autres extravagances, de tirer au sort cinq d’entre eux pour reconnaître les déserts de la Libye, et tâcher d’y pénétrer plus avant qu’on ne l’avait fait jusqu’alors.

Toute la côte de la Libye qui borde la mer septentrionale (la Méditerranée) depuis l’Égypte jusqu’au promontoire Soloéis[12], où se termine cette troisième partie du monde, est occupée par les Libyens et par diverses nations libyennes, à la réserve de ce qu’y possèdent les Grecs et les Phéniciens ; mais, dans l’intérieur des terres, au-dessus de la côte maritime et des peuples qui la bordent, est une contrée remplie de bêtes féroces. Au delà de cette contrée, on ne trouve plus que du sable, qu’un pays prodigieusement aride et absolument désert.

Ces jeunes gens, envoyés par leurs compagnons avec de bonnes provisions d’eau et de vivres, parcoururent d’abord des pays habités ; ensuite ils arrivèrent dans un pays rempli de bêtes féroces ; de là, continuant leur route à l’ouest à travers les déserts, ils aperçurent, après avoir longtemps marché dans un pays très-sablonneux, une plaine où il y avait des arbres. S’en étant approchés, ils mangèrent des fruits que ces arbres portaient. Tandis qu’ils en mangeaient, de petits hommes[13], d’une taille au-dessous de la moyenne, fondirent sûr eux, et les emmenèrent par force. Les Nasamons n’entendaient point leur langue, et ces petits hommes ne comprenaient rien à celle des Nasamons. On les mena par des lieux marécageux ; après les avoir traversés, ils arrivèrent à une ville dont tous les habitants étaient noirs, et de la même taille que ceux qui les y avaient conduits. Une grande rivière[14], dans laquelle il y avait des crocodiles, coulait le long de cette ville de l’ouest à l’est.

XXXIII. Je me suis contenté de rapporter jusqu’à présent le discours d’Étéarque. Ce prince ajoutait cependant, comme m’en assurèrent les Cyrénéens, que les Nasamons étaient retournés dans leur patrie, et que les hommes chez qui ils avaient été étaient tous des enchanteurs. Quant au fleuve qui passait le long de cette ville, Etéarque conjecturait que c’était le Nil, et la raison le veut ainsi ; car le Nil vient de la Libye, et la coupe par le milieu ; et s’il est permis de tirer des choses connues des conjectures sur les inconnues, je pense qu’il part des mêmes points que l’Ister. Ce dernier fleuve commence en effet dans le pays des Celtes, auprès de la ville de Pyrène, et traverse l’Europe par le milieu. Les Celtes sont au delà des colonnes d’Hercule, et touchent aux Cynésiens, qui sont les derniers peuples de l’Europe du côté du couchant. L’Ister se jette dans le Pont-Euxin à l’endroit où sont les Istriens, colonie de Milet[15].

XXXIV. L’Ister est connu de beaucoup de monde, parce qu’il arrose des pays habités ; mais on ne peut rien assurer des sources du Nil, à cause que la partie de la Libye qu’il traverse est déserte et inhabitée. Quant à son cours, j’ai dit tout ce que j’ai pu en apprendre par les recherches les plus étendues. Il se jette dans l’Égypte ; l’Égypte est presque vis-à-vis de la Cilicie montueuse ; de là à Sinope, sur le Pont-Euxin, il y a, en droite ligne, cinq jours de chemin pour un bon voyageur : or Sinope est située vis-à-vis de l’embouchure de l’Ister. Il me semble par conséquent que le Nil, qui traverse toute la Libye, peut entrer en comparaison avec l’Ister. Mais en voilà assez sur ce fleuve.

XXXV. Je m’étendrai davantage sur ce qui concerne l’Égypte, parce qu’elle renferme plus de merveilles que nul autre pays, et qu’il n’y a point de contrée où l’on voie tant d’ouvrages admirables et au-dessus de toute expression : par ces raisons, je m’étendrai davantage sur ce pays.

Comme les Égyptiens sont nés sous un climat bien différent des autres climats, et que le Nil est d’une nature bien différente du reste des fleuves, aussi leurs usages et leurs lois diffèrent-ils pour la plupart de ceux des autres nations. Chez eux, les femmes vont sur la place, et s’occupent du commerce, tandis que les hommes, renfermés dans leurs maisons, travaillent à de la toile[16]. Les autres nations font la toile en poussant la trame en haut, les Égyptiens en la poussant en bas. En Égypte, les hommes portent les fardeaux sur la tête, et les femmes sur les épaules. Les femmes urinent debout, les hommes accroupis ; quant aux autres besoins naturels, ils se renferment dans leurs maisons ; mais ils mangent dans les rues. Ils apportent pour raison de cette conduite que les choses indécentes, mais nécessaires, doivent se faire en secret, au lieu que celles qui ne sont point indécentes doivent se faire en public. Chez les Égyptiens, les femmes ne peuvent être prêtresses d’aucun dieu ni d’aucune déesse ; le sacerdoce est réservé aux hommes. Si les enfants mâles ne veulent point nourrir leurs pères et leurs mères, on ne les y force pas ; mais si les filles le refusent, on les y contraint.

XXXVI. Dans les autres pays, les prêtres portent leurs cheveux ; en Égypte, ils les rasent. Chez les autres nations, dès qu’on est en deuil, on se fait raser[17], et surtout les plus proches parents ; les Égyptiens, au contraire, laissent croître leurs cheveux et leur barbe à la mort de leurs proches, quoique jusqu’alors ils se fussent rasés. Les autres peuples prennent leurs repas dans un endroit séparé des bêtes, les Égyptiens mangent avec elles. Partout ailleurs on se nourrit de froment et d’orge ; en Égypte, on regarde comme infâmes ceux qui s’en nourrissent, et l’on y fait usage d’épeautre. Ils pétrissent la farine avec les pieds ; mais ils enlèvent la boue et le fumier avec les mains. Toutes les autres nations, excepté celles qui sont instruites, laissent les parties de la génération dans leur état naturel ; eux, au contraire, se font circoncire[18]. Les hommes ont chacun deux habits, les femmes n’en ont qu’un. Les autres peuples attachent en dehors les cordages et les anneaux ou crochets des voiles ; les Égyptiens, en dedans. Les Grecs écrivent et calculent avec des jetons, en portant la main de la gauche vers la droite ; les Égyptiens, en la conduisant de la droite à la gauche ; et néanmoins ils disent qu’ils écrivent et calculent à droite, et les Grecs à gauche. Ils ont deux sortes de lettres, les sacrées et les populaires.

XXXVII. Ils sont très-religieux, et surpassent tous les hommes dans le culte qu’ils rendent aux dieux. Voici quelques-unes de leurs coutumes : ils boivent dans des coupes d’airain, qu’ils ont soin de nettoyer tous les jours ; c’est un usage universel, dont personne ne s’exempte. Ils portent des habits de lin nouvellement lavés ; attention qu’ils ont toujours. Ils se font circoncire par principe de propreté, parce qu’ils en font plus de cas que de la beauté.

Les prêtres se rasent le corps entier tous les trois jours, afin qu’il ne s’engendre ni vermine, ni aucune autre ordure sur des hommes qui servent les dieux. Ils ne portent qu’une robe de lin et des souliers de byblus. Il ne leur est pas permis d’avoir d’autre habit ni d’autre chaussure. Ils se lavent deux fois par jour dans de l’eau froide, et autant de fois toutes les nuits ; en un mot, ils ont mille pratiques religieuses qu’ils observent régulièrement.

Ils jouissent, en récompense, de grands avantages. Ils ne dépensent ni ne consomment rien de leurs biens propres[19]. Chacun d’eux a sa portion des viandes sacrées, qu’on leur donne cuites ; et même on leur distribue chaque jour une grande quantité de chair de bœuf et d’oie. On leur donne aussi du vin de vigne[20] ; mais il ne leur est pas permis de manger du poisson[21].

Les Égyptiens ne sèment jamais de fèves dans leurs terres, et, s’il en vient, ils ne les mangent ni crues ni cuites[22]. Les prêtres n’en peuvent pas même supporter la vue ; ils s’imaginent que ce légume est impur. Chaque dieu a plusieurs prêtres et un grand prêtre. Quand il en meurt quelqu’un, il est remplacé par son fils[23].

XXXVIII. Ils croient que les bœufs mondes (purs) appartiennent à Épaphus, et c’est pourquoi ils les examinent avec tant de soin. Il y a même un prêtre destiné pour cette fonction. S’il trouve sur l’animal un seul poil noir[24], il le regarde comme immonde. Il le visite et l’examine debout et couché sur le dos ; il lui fait ensuite tirer la langue, et il observe s’il est exempt des marques dont font mention les livres sacrés, et dont je parlerai autre part. Il considère aussi si les poils de la queue sont tels qu’ils doivent être naturellement.

Si le bœuf est exempt de toutes ces choses, il est réputé monde ; le prêtre le marque avec une corde d’écorce de byblos, qu’il lui attache autour des cornes ; il y applique ensuite de la terre sigillaire, sur laquelle il imprime son sceau ; après quoi on le conduit à l’autel ; car il est défendu, sous peine de mort, de sacrifier un bœuf qui n’a point cette empreinte. Telle est la manière dont on examine ces animaux.

XXXIX. Voici les cérémonies qui s’observent dans les sacrifices : on conduit l’animal ainsi marqué à l’autel où il doit être immolé ; on allume du feu ; on répand ensuite du vin sur cet autel, et près de la victime qu’on égorge, après avoir invoqué le dieu ; on en coupe la tête, et on dépouille le reste du corps ; on charge cette tête d’imprécations ; on la porte ensuite au marché, s’il y en a un, et s’il s’y trouve des marchands grecs, on la leur vend ; mais ceux chez qui il n’y a point de Grecs la jettent à la rivière[25]. Parmi les imprécations qu’ils font sur la tête de la victime[26], ceux qui ont offert le sacrifice prient les dieux de détourner les malheurs qui pourraient arriver à toute l’Égypte ou à eux-mêmes, et de les faire retomber sur cette tête. Tous les Égyptiens observent également ces mêmes rites dans tous leurs sacrifices, tant à l’égard des têtes des victimes immolées qu’à l’égard des libations de vin. C’est en conséquence de cet usage qu’aucun Égyptien ne mange jamais de la tête d’un animal, quel qu’il soit. Quant à l’inspection des entrailles et à la manière de brûler les victimes, ils suivent différentes méthodes, selon la différence des sacrifices.

XL. Je vais parler maintenant de la déesse Isis, que les Égyptiens regardent comme la plus grande de toutes les divinités, et de la fête magnifique qu’ils célèbrent en son honneur. Après s’être préparés à cette fête par des jeûnes et par des prières, ils lui sacrifient un bœuf. On le dépouille ensuite, et on en arrache les intestins ; mais on laisse les entrailles et la graisse. On coupe les cuisses, la superficie du haut des hanches, les épaules et le cou. Cela fait, on remplit le reste du corps de pains de pure farine, de miel, de raisins secs, de figues, d’encens, de myrrhe et d’autres substances odoriférantes. Ainsi rempli, on le brûle, en répandant une grande quantité d’huile sur le feu. Pendant que la victime brûle, ils se frappent tous ; et, lorsqu’ils ont cessé de frapper, on leur sert les restes du sacrifice.

XLI. Tous les Égyptiens immolent des bœufs et des veaux mondes ; mais il ne leur est pas permis de sacrifier des génisses[27], parce qu’elles sont sacrifiées à Isis, qu’on représente dans ses statues sous la forme d’une femme avec des cornes de génisse, comme les Grecs peignent Io. Tous les Égyptiens ont beaucoup plus d’égards pour les génisses que pour le reste du bétail : aussi n’y a-t-il point d’Égyptien ni d’Égyptienne qui voulût baiser un Grec à la bouche, ni même se servir du couteau d’un Grec, de sa broche, de sa marmite, ni goûter de la chair d’un bœuf monde qui aurait été coupée avec le couteau d’un Grec. Si un bœuf ou une génisse viennent à mourir, on leur fait des funérailles de cette manière : on jette les génisses dans le fleuve ; quant aux bœufs, on les enterre dans les faubourgs, avec l’une des cornes ou les deux cornes hors de terre, pour servir d’indice. Lorsque le bœuf est pourri, et dans un temps déterminé, on voit arriver à chaque ville un bateau de l’île Prosopitis. Cette île, située dans le Delta, a neuf schènes de tour ; elle contient un grand nombre de villes ; mais celle d’où partent les bateaux destinés à enlever les os des bœufs se nomme Atarbéchis. On y voit un temple consacré à Vénus. Il sort d’Atarbéchis beaucoup de gens qui courent de ville en ville pour déterrer les os des bœufs ; ils les emportent, et les mettent tous en terre dans un même lieu. Ils enterrent de la même manière que les bœufs le reste du bétail qui vient à mourir : la loi l’ordonne ; car ils ne les tuent pas.

XLII. Tous ceux qui ont fondé le temple de Jupiter Thébéen, ou qui sont du nome de Thèbes, n’immolent point de moutons, et ne sacrifient que des chèvres. En effet, tous les Égyptiens n’adorent pas également les mêmes dieux ; ils ne rendent tous le même culte qu’à Isis et à Osiris, qui, selon eux, est le même que Bacchus. Tous ceux, au contraire, qui ont en leur possession le temple de Mendès, ou qui sont du nome Mendésien, immolent des brebis, et épargnent les chèvres. Les Thébéens, et tous ceux qui, par égard pour eux, s’abstiennent des brebis, le font en vertu d’une loi dont voici le motif : Hercule, disent-ils, voulait absolument voir Jupiter ; mais ce dieu ne voulait pas en être vu. Enfin, comme Hercule ne cessait de le prier, Jupiter s’avisa de cet artifice : il dépouilla un bélier, en coupa la tête, qu’il tint devant lui, et, s’étant revêtu de sa toison, il se montra dans cet état à Hercule. C’est par cette raison qu’en Égypte les statues de Jupiter représentent ce dieu avec une tête de bélier. Cette coutume a passé des Égyptiens aux Ammoniens. Ceux-ci sont en effet une colonie d’Égyptiens et d’Éthiopiens, et leur langue tient le milieu entre celle de ces deux peuples. Je crois même qu’ils s’appellent Ammoniens parce que les Égyptiens donnent le nom d’Amun à Jupiter. Les Thébéens regardent, par cette raison, les béliers comme sacrés, et ils ne les immolent point, excepté le jour de la fête de Jupiter. C’est le seul jour de l’année où ils en sacrifient un ; après quoi on le dépouille, et, de la même manière dont Jupiter s’en était revêtu lui-même, l’on revêt de sa peau la statue de ce dieu, dont on approche celle d’Hercule. Cela fait, tous ceux qui sont autour du temple se frappent, en déplorant la mort du bélier ; et puis on le met dans une caisse sacrée.

XLIII. Cet Hercule est, à ce qu’on m’a assuré, un des douze dieux : quant à l’autre Hercule, si connu des Grecs, je n’en ai jamais pu rien apprendre dans aucun endroit de l’Égypte. Entre autres preuves que je pourrais apporter que les Égyptiens n’ont point emprunté des Grecs le nom d’Hercule, mais que ce sont les Grecs qui l’ont pris d’eux, et principalement ceux d’entre eux qui ont donné ce nom au fils d’Amphitryon, je m’arrêterai à celles-ci : le père et la mère de cet Hercule, Amphitryon et Alcmène, étaient originaires d’Égypte[28] ; bien plus, les Égyptiens disent qu’ils ignorent jusqu’aux noms de Neptune et des Dioscures, et ils n’ont jamais mis ces dieux au nombre de leurs divinités : or, s’ils eussent emprunté des Grecs le nom de quelque dieu, ils auraient bien plutôt fait mention de ceux-ci. En effet, puisqu’ils voyageaient déjà sur mer, et qu’il y avait aussi, comme je le pense, fondé sur de bonnes raisons, des Grecs qui pratiquaient cet élément, ils auraient plutôt connu les noms de ces dieux que celui d’Hercule.

Hercule est un dieu très-ancien chez les Égyptiens ; et, comme ils le disent eux-mêmes, il est du nombre de ces douze dieux qui sont nés des huit dieux, dix-sept mille ans avant le règne d’Amasis.

XLIV. Comme je souhaitais trouver quelqu’un qui pût m’instruire à cet égard, je fis voile vers Tyr en Phénicie, où j’avais appris qu’il y avait un temple d’Hercule en grande vénération. Ce temple était décoré d’une infinité d’offrandes, et, entre autres riches ornements, on y voyait deux colonnes, dont l’une était d’or fin, et l’autre d’émeraude, qui jetait, la nuit, un grand éclat[29]. Un jour que je m’entretenais avec les prêtres de ce dieu, je leur demandai combien il y avait de temps que ce temple était bâti ; mais je ne les trouvai pas plus d’accord avec les Grecs que les Égyptiens. Ils me dirent, en effet, qu’il avait été bâti en même temps que la ville, et qu’il y avait deux mille trois cents ans qu’elle était habitée. Je vis aussi à Tyr un autre temple d’Hercule ; cet Hercule était surnommé Thasien. Je fis même un voyage à Thasos, où je trouvai un temple de ce dieu, qui avait été construit par ces Phéniciens, lesquels, courant les mers pour chercher Europe, fondèrent une colonie dans cette île, cinq générations avant qu’Hercule, fils d’Amphitryon, naquît en Grèce.

Ces recherches prouvent clairement qu’Hercule est un dieu ancien : aussi les Grecs, qui ont élevé deux temples à Hercule, me paraissent avoir agi très-sagement. Ils offrent à l’un, qu’ils ont surnommé Olympien, des sacrifices, comme à un immortel, et font à l’autre des offrandes funèbres, comme à un héros.

XLV. Les Grecs tiennent aussi beaucoup d’autres propos inconsidérés, et l’on peut mettre de ce nombre la fable ridicule qu’ils débitent au sujet de ce héros. Hercule, disent-ils, étant arrivé en Égypte, les Égyptiens lui mirent une couronne sur la tête, et le conduisirent en grande pompe, comme s’ils eussent voulu l’immoler à Jupiter. Il resta quelque temps tranquille ; mais, lorsqu’on vint aux cérémonies préparatoires, il ramassa ses forces, et les tua tous. Les Grecs font voir, à ce qu’il me semble, par ces propos, qu’ils n’ont pas la plus légère connaissance du caractère des Égyptiens et de leurs lois. Quelle vraisemblance y a-t-il, en effet, que des peuples à qui il n’est pas même permis de sacrifier aucun animal, excepté des cochons[30], des bœufs et des veaux, pourvu qu’ils soient mondes, et des oies ; quelle apparence, dis-je, qu’ils voulussent immoler des hommes ? D’ailleurs, est-il dans la nature qu’Hercule, qui n’était encore qu’un homme, comme ils le disent eux-mêmes, eût pu tuer, lui seul, tant de milliers d’hommes ? Quoi qu’il en soit, je prie les dieux et les héros de prendre en bonne part ce que j’ai dit sur ce sujet.

Tous les livres