Histoires (page 19)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CLV. Quoique j’aie déjà beaucoup parlé de l’oracle de ce pays, je ne laisserai pas de le faire encore, parce qu’il le mérite. Il est consacré à Latone, dans une grande ville située vers l’embouchure Sébennytique du Nil. On la rencontre en remontant de la mer par cette bouche du fleuve.

Cette ville s’appelle Buto. Je l’ai déjà nommée. On y voit plusieurs temples, celui d’Apollon et Diane, et celui de Latone, où se rendent les oracles. Ce dernier est grand ; ses portiques ont dix orgyies de haut. De tout ce que je vis dans l’enceinte consacrée à Latone, le temple de la déesse me causa la plus grande surprise. Il est d’une seule pierre en hauteur et en longueur ; les côtés en sont égaux. Chacune de ses dimensions est de quarante coudées[94]. Une autre pierre, dont les rebords ont quatre coudées, lui sert de couverture.

CLVI. De tout ce qu’on peut voir aux environs de l’enceinte consacrée à Latone, rien de plus admirable, à mon avis, que ce temple. L’île Chemmis occupe le second rang ; elle est dans un lac profond et spacieux, près du temple de Latone, à Buto. Les Égyptiens assurent que cette île est flottante : pour moi, je ne l’ai vue ni flotter ni remuer, et je fus fort surpris d’entendre dire qu’il y eut réellement des îles flottantes. On voit dans celle-ci une grande chapelle d’Apollon, avec trois autels. La terre y produit, sans culture, quantité de palmiers, et d’autres arbres tant fruitiers que stériles. Voici, selon les Égyptiens, la raison pour laquelle elle flotte.

Latone, l’une des huit plus anciennes divinités, demeurait à Buto, où est maintenant son oracle. Isis lui ayant remis Apollon en dépôt, elle le cacha dans cette île, qu’on appelle aujourd’hui l’île flottante, et qui autrefois était fixe et immobile ; elle le sauva dans le temps même qu’arrivait Typhon, qui cherchait partout le fils d’Osiris ; car ils disent qu’Apollon et Diane sont nés de Bacchus et d’Isis, et que Latone fut leur nourrice et leur conservatrice. Apollon s’appelle Orus en égyptien ; Cérès, Isis, et Diane, Bubastis.

Eschyle, fils d’Euphorion, s’est emparé de cette histoire ; et c’est d’après elle qu’il rapporte dans ses vers que Diane était fille de Cérès. Cette opinion lui est particulière, et ne se remarque dans aucun poëte précédent. Cette île devint, par cette raison, flottante. Ils disent les choses de la sorte.

CLVII. Psammitichus régna en Égypte cinquante-quatre ans ; il fit le siége d’Azotus, ville considérable de Syrie, et le continua vingt-neuf ans, jusqu’à ce qu’elle fût prise. De toutes les villes que nous connaissons, c’est la seule qui ait soutenu un si long siége.

CLVIII. Il eut un fils, appelé Nécos, qui fut aussi roi d’Égypte. Il entreprit le premier de creuser le canal qui conduit à la mer Érythrée. Darius, roi de Perse, le fit continuer. Ce canal a de longueur quatre journées de navigation, et assez de largeur pour que deux trirèmes puissent y voguer de front. L’eau dont il est rempli vient du Nil, et y entre un peu au-dessus de Bubastis. Ce canal aboutit à la mer Érythrée, près de Patumos, ville d’Arabie.

On commença à le creuser dans cette partie de la plaine d’Égypte qui est du côté de l’Arabie. La montagne qui s’étend vers Memphis, et dans laquelle sont les carrières, est au-dessus de cette plaine, et lui est contiguë. Ce canal commence donc au pied de la montagne ; il va d’abord pendant un long espace d’occident en orient ; il passe ensuite par les ouvertures de cette montagne, et se porte au midi dans le golfe d’Arabie.

Pour aller de la mer Septentrionale (la Méditerranée) à la mer Australe (la mer Rouge), qu’on appelle aussi mer Érythrée, on prend par le mont Casius, qui sépare l’Égypte de la Syrie : c’est le plus court. De cette montagne au golfe Arabique, il n’y a que mille stades ; mais le canal est d’autant plus long, qu’il fait plus de détours. Sous le règne de Nécos, six vingt mille hommes périrent en le creusant. Ce prince fit discontinuer l’ouvrage, sur la réponse d’un oracle qui l’avertit qu’il travaillait pour le barbare. Les Égyptiens appellent barbares tous ceux qui ne parlent pas leur langue.

CLIX. Nécos, ayant donc abandonné l’entreprise du canal, tourna toutes ses pensées du côté des expéditions militaires. Il fit faire des trirèmes sur la mer Septentrionale, et dans le golfe Arabique, sur la mer Érythrée. On voit encore aujourd’hui les chantiers où on les construisit. Ces flottes lui servirent dans l’occasion. Nécos livra aussi sur terre une bataille contre les Syriens, près de Magdole ; et, après avoir remporté la victoire, il prit Cadytis, ville considérable de Syrie. Il consacra à Apollon l’habit qu’il avait porté dans ces expéditions, et l’envoya aux Branchides, dans le pays des Milésiens. Il mourut ensuite, après avoir régné seize ans en tout, et laissa la couronne à Psammis, son fils.

CLX. Sous le règne de ce prince, des ambassadeurs arrivèrent en Égypte de la part des Éléens. Ces peuples se vantaient d’avoir établi, aux jeux olympiques, les règlements les plus justes et les plus beaux, et s’imaginaient que les Égyptiens même, quoique les plus sages de tous les hommes, ne pourraient rien inventer de mieux. Étant donc arrivés à la cour, et ayant expliqué le sujet de leur ambassade, le roi convoqua ceux d’entre les Égyptiens qui passaient pour les plus sages. Ceux-ci assemblés, les Éléens leur exposèrent tous les règlements qu’il leur avait paru convenable de faire, et leur dirent qu’ils étaient venus savoir si les Égyptiens pourraient en imaginer de plus justes. Les Égyptiens, ayant délibéré sur cet exposé, leur demandèrent si leurs concitoyens étaient admis à combattre à ces jeux : les Éléens ayant répondu que cela leur était permis ainsi qu’au reste des Grecs, les Égyptiens leur dirent que ce règlement violait entièrement les lois de l’équité, parce qu’il était impossible qu’ils ne favorisassent leur compatriote au préjudice de l’étranger ; mais que, s’ils voulaient proposer des jeux où la justice fût observée, et que si c’était là le sujet de leur voyage en Égypte, on leur conseillait d’en établir où les étrangers eussent seuls le droit de combattre, et où il ne fût pas permis aux Éléens d’entrer en lice. Tel fut le conseil que les Égyptiens donnèrent aux ambassadeurs d’Élée.

CLXI. Psammis ne régna que six ans ; il mourut aussitôt après son expédition d’Éthiopie. Son fils Apriès lui succéda. Ce prince fut, après Psammitichus son bisaïeul, le plus heureux des rois ses prédécesseurs. Il régna vingt-cinq ans, pendant lesquels il fit une expédition contre Sidon, et livra au roi de Tyr un combat naval ; mais enfin la fortune devait cesser de le favoriser. Je rapporterai ici en peu de mots à quelle occasion ses malheurs commencèrent, me réservant à en parler plus amplement quand je traiterai des affaires de Libye.

Apriès, ayant envoyé une armée contre les Cyrénéens, reçut un échec considérable. Les Égyptiens lui imputèrent ce malheur, et se révoltèrent contre lui, s’imaginant que, de dessein prémédité, il les avait envoyés à une perte certaine, afin de les faire périr sans ressource, et de régner avec plus d’autorité sur le reste de ses sujets. Les troupes qui étaient revenues du combat, et les amis de ceux qui’y avaient perdu la vie, indignés contre le roi, se soulevèrent ouvertement.

CLXII. Sur cette nouvelle, Apriès envoya Amasis pour les apaiser. Ce seigneur les alla trouver ; mais, tandis qu’il les exhortait à rentrer dans le devoir, un Égyptien qui était derrière lui couvrit la tête d’un casque, en lui disant que c’était pour le mettre en possession de la couronne. Amasis montra dans la suite que cela ne s’était pas fait contre son gré ; car les rebelles ne l’eurent pas plutôt proclamé roi, qu’il se prépara à marcher contre Apriès. Sur cette nouvelle, ce prince dépêcha Patarbémis, l’un des hommes les plus distingués parmi ceux qui lui étaient restés fidèles, avec ordre de lui amener Amasis en vie. Patarbémis, étant arrivé au camp des rebelles, appela Amasis : celui-ci, qui se trouvait par hasard à cheval, levant la cuisse, fit un pet, et ordonna à Patarbémis de porter cela à Apriès ; et comme Patarbémis ne laissait pas de le prier de se rendre auprès du roi qui le mandait, Amasis lui répondit qu’il s’y disposait depuis longtemps, qu’Apriès n’aurait pas sujet de se plaindre de lui, et qu’il irait le trouver incessamment en bonne compagnie. Patarbémis s’apercevant de ses desseins, et par sa réponse et par les préparatifs qu’il lui voyait faire, partit en diligence pour en donner au plus tôt avis au roi. Aussitôt qu’Apriès le vit revenir sans Amasis, il lui fit couper le nez et les oreilles, dans le premier mouvement de sa colère, et sans se donner le temps de la réflexion. Un si honteux traitement, fait à un homme de cette distinction, irrita à un tel point ceux d’entre les Égyptiens qui tenaient encore pour lui, que, sans perdre de temps, ils passèrent du côté d’Amasis, et se donnèrent à lui.

CLXIII. Sur cette nouvelle, Apriès fit prendre les armes à ses troupes auxiliaires, et marcha contre les Égyptiens. Il partit de Saïs, où il avait un grand et superbe palais, à la tête de trente mille hommes, tant Cariens qu’Ioniens, pour aller réduire les rebelles. Amasis marcha de son côté avec ses troupes contre les étrangers. Les deux armées se rencontrèrent à Momemphis, et se disposèrent à livrer bataille.

CLXIV. Les Égyptiens sont partagés en sept classes : les prêtres, les gens de guerre, les bouviers, les porchers, les marchands, les interprètes, les pilotes ou gens de mer ; ils tirent leurs noms de leurs professions : ceux qui suivent le métier des armes s’appellent calasiries et hermotybies. Voici les nomes ou provinces qu’ils habitent, car toute l’Égypte est divisée en nomes.

CLXV. Les nomes des hermotybies sont : Busiris, Saïs, Chemmis, Paprémis, l’île Prosopitis, et la moitié de Natho. Ces nomes fournissent au plus cent soixante mille hermotybies ; ils sont tous consacrés à la profession des armes, et pas un n’exerce d’art mécanique.

CLXVI. Les calasiries occupent les nomes de Thèbes, de Bubastis, d’Aphthis, de Tanis, de Mendès, de Sébennys, d’Athribis, de Pharbæthis, de Thmuis, d’Onuphis, d’Anysis, de Myecphoris, île située vis-à-vis de Bubastis. Ces nomes fournissent, lorsqu’ils sont le plus peuplés, deux cent cinquante mille hommes. Il ne leur est pas permis non plus d’exercer d’autre métier que celui de la guerre ; le fils y succède à son père.

CLXVII. Je ne saurais affirmer si les Grecs tiennent cette coutume des Égyptiens, parce que je la trouve établie parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens ; en un mot, parce que, chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques, et même leurs enfants, sont regardés comme les derniers des citoyens ; au lieu qu’on estime comme les plus nobles ceux qui n’exercent aucun art mécanique, et principalement ceux qui se sont consacrés à la profession des armes. Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, et particulièrement les Lacédémoniens : j’en excepte toutefois les Corinthiens, qui font beaucoup de cas des artistes.

CLXVIII. Chez les Égyptiens, les gens de guerre jouissent seuls, à l’exception des prêtres, de certaines marques de distinction. On donnait à chacun douze aroures, exemptes de toute charge et redevance. L’aroure est une pièce de terre qui contient cent coudées d’Égypte en tout sens ; et la coudée d’Égypte est égale à celle de Samos. Cette portion de terre leur était à tous particulièrement affectée ; mais ils jouissaient tour à tour d’autres avantages. Tous les ans, mille calasiries et mille hermotybies allaient servir de gardes au roi : pendant leur service, outre les douze aroures qu’ils avaient, on leur donnait par jour à chacun[95] cinq mines de pain, deux mines de bœuf, et quatre arustères[96] de vin. On donnait toujours ces choses-là à ceux qui étaient de garde.

CLXIX. Apriès à la tête des troupes auxiliaires, et Amasis avec tous les Égyptiens, s’étant rendus à Momemphis, en vinrent aux mains. Les étrangers combattirent courageusement ; mais, comme ils étaient beaucoup inférieurs en nombre à leurs ennemis, ils furent défaits. On dit qu’Apriès s’était persuadé qu’un dieu même n’aurait pu le détrôner, tant il s’imaginait avoir affermi sa puissance. Il fut néanmoins vaincu ; et, ayant été pris, on le conduisit à Saïs, dans le palais qui lui avait appartenu peu de temps auparavant, mais qui pour lors appartenait à Amasis. Il y vécut quelque temps ; et Amasis en prit beaucoup de soin ; mais enfin les Égyptiens ayant reproché à celui-ci qu’il agissait contre toute justice en laissant vivre leur plus grand ennemi et le sien, il leur abandonna ce prince infortuné. Ils ne l’eurent pas plutôt en leur pouvoir, qu’ils l’étranglèrent. On le mit ensuite dans le tombeau de ses ancêtres, dont la sépulture est dans l’enceinte consacrée à Minerve, près du temple, à gauche en entrant. Les Saïtes ont enterré dans cette enceinte tous les rois originaires du nome de Saïs. En effet, on y a placé le monument d’Amasis ; mais il est plus éloigné du temple que celui d’Apriès et que ceux de ses pères. Dans la cour du lieu sacré, est une grande salle de pierre, ornée de colonnes en forme de palmiers, avec d’autres ornements : dans cette salle est une niche avec une porte à deux battants ; c’est là qu’on a placé son cercueil.

CLXX. On montre aussi à Saïs le sépulcre de celui que je ne me crois pas permis de nommer en cette occasion[97] ; il est dans l’enceinte sacrée, derrière le temple de Minerve, attenant le mur de ce temple, dont il occupe toute la longueur. Il y a dans la pièce de terre de grands obélisques de pierre ; et, près de ces obélisques, on voit un lac dont les bords sont revêtus de pierre. Ce lac est rond, et, à ce qu’il m’a paru, il n’est pas moins grand que celui de Délos, qu’on appelle Trochoïde.

CLXXI. La nuit, on représente sur ce lac les accidents arrivés à celui que je n’ai pas cru devoir nommer. Les Égyptiens les appellent des mystères. Quoique j’en aie une très-grande connaissance, je me garderai bien de les révéler ; j’en agirai de même à l’égard des initiations de Cérès, que les Grecs appellent Thesmophories, et je n’en parlerai qu’autant que la religion peut le permettre. Les filles de Danaüs apportèrent ces mystères d’Égypte, et les enseignèrent aux femmes des Pélasges ; mais, dans la suite, les Doriens ayant chassé les anciens habitants du Péloponnèse, ce culte se perdit, excepté chez les Arcadiens, qui, étant restés dans le Péloponnèse, et n’ayant pu en être chassés, furent les seuls qui le conservèrent.

CLXXII. Apriès étant péri de la sorte, Amasis, de la ville de Siuph, dans le nome Saïte, monta sur le trône. Au commencement de son règne, les peuples en faisaient peu de cas, et n’avaient que du mépris pour lui, à cause qu’il était né plébéien, et non d’une maison illustre ; mais il sut dans la suite se les rendre favorables par son adresse et son habileté.

Parmi une infinité de choses précieuses qui lui appartenaient, on voyait un bassin d’or où il avait coutume de se laver les pieds, lui et tous les grands qui mangeaient à sa table. Il le mit en pièces, et en fit faire la statue d’un dieu, qu’il plaça dans l’endroit le plus apparent de la ville. Les Égyptiens ne manquèrent pas de s’y assembler, et de rendre un culte à ce simulacre. Amasis, informé de ce qui se passait, les convoqua, et leur déclara que cette statue, pour laquelle ils avaient tant de vénération, venait du bassin d’or qui avait servi auparavant aux usages les plus vils. « Il en est ainsi de moi, ajouta-t-il : j’étais plébéien ; mais actuellement je suis votre roi : je vous exhorte donc à me rendre l’honneur et le respect qui me sont dus. » Il gagna tellement, par ce moyen, l’affection de ses peuples, qu’ils trouvèrent très-juste de se soumettre à son gouvernement.

CLXXIII. Voici comment il réglait les affaires : depuis le point du jour jusqu’à l’heure où la place est pleine, il s’appliquait à juger les causes qui se présentaient. Le reste du temps, il le passait à table, où il raillait ses convives, et ne songeait qu’à se divertir et qu’à faire des plaisanteries ingénieuses et indécentes. Ses amis, affligés d’une telle conduite, lui firent des représentations. « Seigneur, lui dirent-ils, vous ne savez pas soutenir l’honneur de votre rang, et vous vous avilissez. Assis avec dignité sur votre trône, vous devriez vous occuper toute la journée des soins de l’État : les Égyptiens reconnaîtraient à vos actions qu’ils sont gouvernés par un grand homme, et votre réputation en serait meilleure ; mais votre conduite ne répond pas à celle d’un roi. — Ne savez-vous pas, leur répondit Amasis, qu’on ne bande un arc que lorsqu’on en a besoin, et qu’après qu’on s’en est servi, on le détend ? Si on le tenait toujours bandé, il se romprait, et l’on ne pourrait plus s’en servir au besoin. Il en est de même de l’homme : s’il était toujours appliqué à des choses sérieuses, sans prendre aucun relâche et sans rien donner à ses plaisirs, il deviendrait insensiblement, et sans s’en apercevoir, fou ou stupide. Pour moi, qui en sais les conséquences, je partage mon temps entre les affaires et les plaisirs. » Il répondit ces choses à ses amis.

CLXXIV. On dit qu’Amasis, n’étant encore que simple particulier, fuyait toutes les occupations sérieuses, et n’aimait qu’à boire et à plaisanter. Si l’argent lui manquait, et qu’il ne pût satisfaire son goût pour la table et les plaisirs, il avait coutume de voler de côté et d’autre. Ceux qui le soupçonnaient d’avoir pris leur argent le menaient, lorsqu’il venait à le nier, à l’oracle du lieu, qui souvent le convainquait, et souvent aussi le renvoyait absous. Lorsqu’il fut sur le trône, il méprisa les dieux qui l’avaient déclaré innocent, ne prit aucun soin de leurs temples, ne songea ni à les réparer ni à les orner, et ne voulut pas même y aller offrir des sacrifices, les jugeant indignes de tout culte, parce qu’ils n’avaient que de faux oracles : il avait au contraire la plus grande vénération pour ceux qui l’avaient convaincu de vol, les regardant comme étant véritablement dieux et ne rendant que des oracles vrais.

CLXXV. Il fit bâtir à Saïs, en l’honneur de Minerve, le portique de son temple ; édifice digne d’admiration, et qui surpasse de beaucoup tous les autres ouvrages de ce genre, tant par sa hauteur et son étendue que par la qualité et la grandeur des pierres qu’on y employa. Il y fit placer des statues colossales, et des androsphinx[98] d’une hauteur prodigieuse. On apporta aussi par son ordre des pierres d’une démesurée, pour réparer le temple. On en tira une partie des carrières qui sont près de Memphis ; mais on fit venir les plus grandes de la ville d’Éléphantine, qui est éloignée de Saïs de vingt journées de navigation.

Mais ce que j’admire encore davantage, c’est un édifice d’une seule pierre qu’il fit apporter d’Éléphantine. Deux mille hommes, tous bateliers, furent occupés pendant trois ans à ce transport. Il a en dehors vingt et une coudées de long, quatorze de large et huit de haut. Telles sont les dimensions extérieures de cet ouvrage monolithe. Sa longueur en dedans est de dix-huit coudées, plus vingt doigts ; sa largeur, de douze coudées ; sa hauteur, de cinq. Cet édifice est placé à l’entrée du lieu sacré. On ne l’y fit point entrer, disent les Égyptiens, parce que, pendant qu’on le tirait, l’architecte, fatigué et ennuyé d’un travail qui lui avait coûté tant de temps, poussa un profond soupir. Amasis, regardant cela comme un présage fâcheux, ne voulut pas qu’on le fit avancer plus loin. Quelques-uns disent aussi qu’un de ceux qui aidaient à le remuer avec des leviers fut écrasé dessous, et que ce fut pour cela qu’on ne l’introduisit pas dans le lieu sacré.

CLXXVI. Amasis fit aussi présent à tous les autres temples célèbres d’ouvrages admirables par leur grandeur : entre autres il fit placer à Memphis, devant le temple de Vulcain, le colosse de soixante-quinze pieds de long, qui est couché sur le dos. On voit sur le même fondement deux statues colossales debout, de pierre d’Éthiopie, l’une d’un côté du temple, l’autre de l’autre ; chacune a vingt pieds de haut. Il y a à Saïs un autre colosse de pierre de la même grandeur que celui de Memphis, et dans la même attitude. Ce fut aussi ce même prince qui fit bâtir à Memphis ce vaste et magnifique temple d’Isis qu’on y admire.

Tous les livres