Histoires (page 20)
CLXXVII. On dit que l’Égypte ne fut jamais plus heureuse ni plus florissante que sous le règne d’Amasis, soit par la fécondité que le fleuve lui procura, soit par l’abondance des biens que la terre fournit à ses habitants, et qu’il y avait alors en ce pays vingt mille villes, toutes bien peuplées.
Ce fut aussi Amasis qui fit cette loi par laquelle il était ordonné à chaque Égyptien de déclarer tous les ans au nomarque[99] quels étaient les fonds dont il tirait sa subsistance. Celui qui ne satisfaisait pas à la loi, ou qui ne pouvait prouver qu’il vivait par des moyens honnêtes, était puni de mort. Solon, l’Athénien, emprunta cette loi de l’Égypte, et l’établit à Athènes, où elle est toujours en vigueur, parce qu’elle est sage, et qu’on n’y peut rien trouver à reprendre.
CLXXVIII. Amasis témoigna beaucoup d’amitié aux Grecs, et en obligea plusieurs. Il permit entre autres aux Grecs qui allaient en Égypte de s’établir à Naucratis. Quant à ceux qui ne voulaient pas y fixer leur demeure, et qui n’y voyageaient que pour des affaires de commerce, il leur donna des places pour élever aux dieux des temples et des autels. Le plus grand temple que ces Grecs aient en Égypte, et en même temps le plus célèbre et le plus commode, s’appelle Hellénion, ou temple grec. Les villes qui le firent bâtir à frais communs furent : du côté des Ioniens, Chios, Téos, Phocée, Clazomènes ; du côté des Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse, Phasélis ; et, de celui des Éoliens, la seule ville de Mitylène. L’Hellénion appartient à toutes ces villes : elles ont droit d’y établir des juges. Toutes les autres villes qui prétendent y avoir part s’attribuent un droit qu’elles n’ont pas. Les Éginètes ont cependant bâti pour eux, en particulier, un temple à Jupiter ; les Samiens à Junon, et les Milésiens à Apollon.
CLXXIX. Naucratis était autrefois la seule ville de commerce qu’il y eût en Égypte. Si un marchand abordait à une autre bouche du Nil que la Canopique, il fallait qu’il jurât qu’il n’y était point entré de son plein gré, et qu’après avoir fait ce serment, il allât se rendre avec le même vaisseau à l’embouchure Canopique ; ou du moins, si les vents contraires s’y opposaient, il était obligé de transporter ses marchandises dans des baris autour du Delta, jusqu’à ce qu’il arrivât à Naucratis. Telles étaient les prérogatives dont jouissait cette ville.
CLXXX. Le feu prit fortuitement à l’ancien temple de Delphes, et il fut brûlé. Les Amphictyons ayant fait marché à trois cents talents[100] pour bâtir le temple actuel, les Delphiens, taxés à la quatrième partie de cette somme, firent une quête de ville en ville, et en rapportèrent de grands présents. Ceux qu’ils reçurent en Égypte ne furent pas les moins considérables. Amasis leur donna mille talents d’alun, et les Grecs établis en Égypte leur en donnèrent vingt mines.
CLXXXI. Ce prince contracta amitié avec les Cyrénéens, et fit avec eux une alliance offensive et défensive ; il résolut aussi de prendre une femme de leur ville, soit qu’il eût du goût pour les Grecs, soit qu’il voulût donner aux Cyrénéens ce témoignage de son affection. Il épousa Ladicé, que les uns disent fille de Battus, fils d’Arcésilas ; les autres, de Critobule, homme distingué parmi ses concitoyens. Amasis n’était point homme pour elle, quoiqu’il le fût pour les autres femmes. Cet état ayant duré un temps assez considérable : Ladicé, lui dit-il, vous avez employé des charmes contre moi ; mais sachez que rien ne peut vous soustraire à la mort la plus cruelle qu’on puisse faire souffrir à une femme. Quelque chose que pût dire cette princesse, Amasis ne s’apaisa point. Elle eut recours à Vénus, et fit vœu, dans son temple, de lui envoyer une statue à Cyrène, si la nuit suivante Amasis pouvait être content. C’était en effet le remède au malheur dont elle était menacée. Aussitôt qu’elle eut fait ce vœu, Amasis fut heureux avec elle, et son bonheur ne fut jamais interrompu ; aussi l’aima-t-il tendrement. Ladicé accomplit son vœu ; elle fit faire une statue, et l’envoya à Cyrène, où elle subsiste encore à présent ; elle regarde le dehors de la ville. Cambyse s’étant rendu maître de l’Égypte, et ayant appris de cette princesse elle-même qui elle était, il la renvoya à Cyrène sans lui faire aucun mal.
CLXXXII. Amasis fit aussi en Grèce plusieurs offrandes : il envoya à Cyrène une statue dorée de Minerve, avec son portrait ; à Minerve de la ville de Linde, deux statues de pierre, et un corselet de lin qui mérite d’être vu ; au temple de Junon, à Samos, deux statues de bois qui le représentaient. On les a placées dans le grand temple, derrière les portes, où on les voit encore maintenant. Il fit ces présents à Samos par amitié pour Polycrates, fils d’Ajax. Ce ne fut pas le même motif qui l’engagea à envoyer des présents à Linde, mais parce qu’on dit que les filles de Danaüs étant arrivées dans cette ville en fuyant les fils d’Égyptus, elles firent bâtir le temple de Minerve qu’on y voit aujourd’hui. Telles sont les offrandes d’Amasis. Il est le premier qui se soit rendu maître de l’île de Cypre, et qui l’ait forcée à lui payer tribut.
↑ Ces enfants prononcèrent, suivant toutes les apparences, le mot bec, qui est le cri des chèvres, qu’ils tachaient d’imiter, comme le prétend le scoliaste d’Apollonius de Rhodes, os étant une terminaison particulière à la langue grecque. (L.)
↑ On n’avait point encore fait assez de réflexion, du temps de Psammitichus, sur l’homme et sur sa nature. En le suivant depuis sa naissance jusqu’à la première lueur de raison qu’il fait apercevoir, on remarque que la faculté de parler n’est point un don de la nature, mais un talent acquis comme tous les autres. En effet, si on ne se donnait pas autant de soins et autant de peine qu’on en prend avec les enfants, ils n’apprendraient jamais à articuler. Le sauvage trouvé dans les bois d’Hanovre, sous George Ier, roi d’Angleterre, ne put jamais apprendre à parler. Cet art s’oublie comme tous les autres arts. Selkirk, cet Écossais délaissé dans une île déserte, oublia non-seulement sa langue, mais eut encore beaucoup de peine à l’apprendre de nouveau lorsqu’il se vit dans le sein de sa patrie. Il y a même, dans toutes les langues, des lettres qu’on ne prononcera jamais bien, si on n’y a point été longtemps exercé dans sa jeunesse. (L.)
↑ Diodore de Sicile s’accorde avec Hérodote, en faisant régner Ménès en Égypte tout de suite après les dieux et les héros ; et c’est la raison pour laquelle notre historien dit qu’il fut le premier des hommes. Si l’on admet la chronologie égyptienne, l’époque où il est monté sur le trône remonte beaucoup plus haut que la création du monde, selon les systèmes des Hébreux ; car Mœris est mort en 4356 avant notre ère. Or il y avait eu, depuis et compris Ménès, trois cent trente générations jusqu’à Mœris : ce qui fait, selon le calcul d’Hérodote, onze mille ans, c’est-à-dire 12 356 ans avant notre ère. (L.)
↑ Ce lac s’appelle actuellement Sebaket-Bardoil, ou lac de Baudouin ; et le mont Casius, le mont El-Kas.
↑ Cet autel était sur la place publique d’Athènes. Pisistrate, fils de cet Hippias qui avait été tyran, l’avait dédié aux douze dieux pendant son archontat. On peut placer l’archontat de Pisistrate entre les années 4190 et 4205 de la période julienne. (L.)
↑ On sait que l’épithète d’Olympien se donnait au souverain des dieux, parce qu’il régnait dans l’Olympe. On donnait aussi cette épithète à Périclès, parce qu’il surpassa, dit Plutarque, tous les orateurs de son temps par la force de son éloquence. (L.)
↑ Hérodote dit que d’Héliopolis à Thèbes il y a 4 860 stades, c’est-à-dire 81 schènes. Comme le nombre des schènes répond exactement aux 4 860 stades, il est évident que l’erreur n’est pas dans ce nombre. Il y avait de la mer à Héliopolis 1 500 stades. On n’en peut douter d’après le simple exposé du § vii. Ces deux nombres font 6 360. Il y a donc dans le texte une erreur de 240 stades, qu’il faut nécessairement rejeter sur les copistes.
↑ Il s’ensuit que les Égyptiens n’avaient aucune connaissance de ces sept années de stérilité qu’éprouva leur pays sous le ministère de Joseph. Elles étaient cependant d’autant plus remarquables, qu’elles occasionnèrent un changement total dans la constitution de l’État ; que les peuples donnèrent d’abord leur or et leur argent au prince pour avoir du blé ; qu’ils lui livrèrent ensuite leur bétail, leurs terres, et enfin qu’ils se rendirent ses esclaves. C’est une preuve que les annales de ce peuple n’étaient pas aussi anciennes que le prétendait Hérodote, ou qu’elle n’étaient pas fort exactes. (L.)
↑ Il paraît par ce passage que les Égyptiens ne mangeaient point de vache. Ce peuple superstitieux s’abstenait pareillement des bœufs, s’ils étaient jumeaux, s’ils étaient tachetés, s’ils avaient déjà travaillé, etc. (L.)
↑ L’orgyie avait quatre coudées ou six pieds grecs, comme on le verra plus bas, § cxlix. L’orgyie revient à environ cinq pieds huit pouces.
↑ Il y avait des schènes de différentes longueurs : suivant l’évaluation d’Hérodote, les douze schènes font 720 stades.
↑ Le cap Soloéis est aujourd’hui, à ce qu’on croit, le cap Cantin, sur la côte de Maroc. (Miot.)
↑ Ce récit est confirmé par les relations des voyageurs modernes. « Vis-à-vis le trône du roi (de Loango) sont assis quelques nains, le dos tourné vers lui… Les nègres du pays assurent qu’il y a dans l’intérieur des terres une grande contrée qui n’est habitée que par des hommes de cette taille, et que leur unique occupation est de tuer des éléphants. » Histoire générale des voyages, t. iv, p. 601 ; voyez aussi Voyage aux sources de Sénégal et de la Gambie, par Mollien, t. ii, p. 209.
↑ Cette grande rivière est probablement le Niger. Voyez le Voyage aux sources de la Gambie, par Mollien, t. i, p. 219.
↑ L’Ister est le nom ancien du Danube. Hérodote, comme on voit, avait une idée assez juste de son cours et de son embouchure. Quant aux autres indications, elles sont peu exactes ; et l’on ne doit pas s’en étonner, car alors l’Asie avait peu de relations avec l’Europe. (Miot.)
↑ Les hommes étaient, en Égypte, les esclaves des femmes. Diodor. Sicul. lib. i, § xxvii, pag. 31.
↑ Hérodote n’y comprend pas sans doute les Grecs, qui suivaient en cela l’usage des Égyptiens. « Lorsqu’il survient, dit Plutarque, quelque malheur aux Grecs, les femmes se rasent les cheveux, et les hommes les laissent croître, parce qu’ils sont dans l’usage de les couper, et les femmes de les porter. »
↑ Il n’y avait d’obligation que pour les prêtres ; les autres Égyptiens étaient dispensés de cette cérémonie, à moins qu’ils ne voulussent se faire initier aux mystères, ou se procurer la connaissance des sciences sacrées. Voyez le célèbre évêque d’Avranches sur Origène. (Wesseling.)
↑ L’Égypte était partagée en trois parties. La première appartenait à l’ordre sacerdotal, et servait aux sacrifices et à l’entretien des ministres des temples. Elle était aussi exempte de toute sorte d’impôts. Ce fut Isis qui donna aux prêtres le tiers de son royaume, pour les engager à déférer les honneurs divins à son époux Osiris après sa mort. Mais Moïse, beaucoup plus croyable que Diodore de Sicile, nous apprend qu’ils tenaient ces terres de la libéralité de leur souverain. Lorsque Pharaon, roi d’Égypte, s’empara de l’argent, du bétail et des terres de ses sujets, par le conseil de Joseph, qu’il avait fait son ministre, et qui avait épousé la fille du grand prêtre du Soleil, il ne toucha point aux possessions des prêtres, et on leur fournit du blé en abondance. (L.)
↑ Il y avait plusieurs sortes de vins : le vin de vigne, et le vin d’orge ou la bière. Le vin de vigne était très-rare en Égypte avant Psammitichus.
↑ Le neuvième du premier mois, tandis que les Égyptiens mangeaient chacun devant sa porte un poisson cuit, les prêtres, au lieu d’en manger, en brûlaient devant la leur. Ils en apportaient deux raisons : l’une sacrée et subtile, qui s’accorde avec leur théologie au sujet d’Osiris et de Typhon ; l’autre, qui est claire et manifeste, c’est que le poisson est un aliment superflu. Mais la vraie raison, c’est que la chair de poisson irrite toutes les maladies qui ont rapport avec l’éléphantiase, et que les prêtres, qui prenaient toutes les précautions imaginables pour se garantir de cette maladie, n’osaient manger d’aucune espèce de poisson, de crainte d’en prendre le germe. Mais, quelle que puisse être la cause de cette aversion, le poisson était, chez les Égyptiens, le symbole de la haine. Les pythagoriciens, qui avaient pris en Égypte leurs dogmes, avaient les poissons encore plus en aversion que les autres nourritures animales. (L.)
↑ C’est en Égypte que Pythagore avait pris de l’aversion pour les fèves. On sait qu’il avait été instruit par Œnuphis, prêtre d’Héliopolis.
↑ Les prêtres, chez les Égyptiens, composaient une classe d’hommes, tels que les lévites parmi les Juifs, et les brachmanes chez les Indiens. Les enfants succédaient à leurs pères, et nul autre que ceux de race sacerdotale ne pouvait exercer les fonctions du ministère sacré. Diodore de Sicile remarque que les prêtres transmettaient à leurs enfants le même genre de vie ; et Eusèbe, que le fils tient de son père le sacerdoce, et que ce droit est héréditaire. Il y avait aussi à Athènes de certaines familles à qui étaient attachées les fonctions du sacerdoce, telles que les Eumolpides, les Céryces, les Étéobutades, etc. (L.)