Histoires (page 26)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LII. Enfin, Périandre fit publier que quiconque l’admettrait dans sa maison, ou lui parlerait, encourrait une amende applicable au temple d’Apollon. Cette amende était spécifiée dans l’édit. Personne n’osa plus alors le recevoir chez soi, ni lui parler. Lycophron lui-même, ne jugeant pas à propos de rien tenter contre la défense de son père, se retirait assidûment sous les portiques. Le quatrième jour, Périandre le voyant négligé dans tout son extérieur, et mourant de faim, en eut compassion. Il s’adoucit, et s’étant approché de lui, il lui parla ainsi : « Hé bien, mon fils ! lequel vaut mieux, à votre avis, ou de votre état actuel, ou de la souveraine puissance et des biens dont je jouis, et que vous pouvez partager avec moi en me témoignant de l’obéissance ? Quoique vous soyez mon fils, et roi de la riche Corinthe, vous préférez une vie errante et vagabonde, en irritant, par votre résistance et par votre colère, celui que vous auriez dû le moins offenser. S’il est arrivé dans cette affaire quelque malheur qui vous ait inspiré des soupçons sur ma conduite, ce malheur est retombé sur moi ; et je le ressens d’autant plus vivement, que j’en ai été moi-même l’auteur. Pour vous, qui savez par expérience combien il vaut mieux faire envie que pitié, et à quoi mène la colère contre un père, et surtout contre un père qui a la force en main, revenez au palais. »

Périandre tâchait ainsi de faire rentrer son fils en ; lui-même mais celui-ci se contenta de lui dire qu’en lui parlant il avait encouru l’amende. Périandre, comprenant par cette réponse que le mal de son fils était extrême et que rien ne pouvait le vaincre, l’éloigna de sa présence, et le fit embarquer pour Corcyre, qui était aussi de sa dépendance. Périandre, l’ayant relégué loin de lui, marcha contre son beau-père Proclès ; parce qu’il était le principal auteur des malheurs de sa maison. Il se rendit maître de la ville d’Épidaure, et fit prisonnier Proclès, à qui cependant il conserva la vie.

LIII. Dans la suite des temps, Périandre étant âgé, et ne se sentant plus en état de veiller aux affaires et de gouverner par lui-même, envoya chercher Lycophron à Corcyre, pour lui confier les rênes de l’État : car son fils aîné était stupide, et il ne voyait en lui aucune ressource. Lycophron ne daigna pas même répondre au message de son père. Mais Périandre, qui l’aimait tendrement, lui envoya ensuite sa sœur, qui était sa propre fille, dans l’espérance qu’elle aurait plus de crédit sur son esprit.

Quand elle fut arrivée à Corcyre : « Aimez-vous donc mieux, mon frère, lui dit-elle, voir la puissance souveraine passer en des mains étrangères, et les biens de votre père dissipés, que de revenir en prendre possession ? Revenez dans la maison paternelle ; cessez de vous nuire à vous-même : le zèle est un bien fâcheux ; ne cherchez point à guérir un mal par un autre. Bien des gens préfèrent les voies de la douceur à celles de la justice ; et plusieurs, en poursuivant les droits d’une mère, ont perdu ceux qu’ils pouvaient espérer de leur père. La tyrannie est une chose glissante ; mille amants aspirent à sa conquête. Périandre est déjà vieux et avancé en âge : n’abandonnez pas à d’autres un bien qui vous appartient. »

Instruite par son père, elle tint à Lycophron le langage le plus propre à le persuader ; mais il lui répondit qu’il n’irait jamais à Corinthe tant qu’il saurait Périandre en vie. La princesse fit, à son retour, part à son père de la réponse de Lycophron. Périandre lui envoya la troisième fois un héraut, avec ordre de lui dire qu’il avait dessein de se retirer en Corcyre, et qu’il pouvait revenir à Corinthe prendre possession de la couronne.

Le jeune prince accepta la proposition. Le père se disposait à partir pour Corcyre, et le fils pour Corinthe ; mais les Corcyréens, informés de ce qui se passait, et appréhendant de voir Périandre dans leur île, assassinèrent son fils. Ce fut cette raison qui porta ce prince à se venger des Corcyréens.

LIV. Lorsque les Lacédémoniens furent arrivés à Samos avec une puissante flotte, ils assiégèrent la ville et s’approchèrent des murailles, laissant derrière eux la tour qui est sur le bord de la mer, près du faubourg. Mais ensuite, Polycrate en personne étant tombé sur eux avec des forces considérables, ils furent contraints de reculer. Dans le même moment, les auxiliaires, accompagnés d’un grand nombre de Samiens, sortirent de la tour supérieure qui était sur la croupe de la montagne, et fondirent sur les Lacédémoniens. Ceux-ci, après avoir soutenu quelque temps leurs efforts, prirent la fuite ; et les vainqueurs, les ayant poursuivis, en firent un grand carnage.

LV. Si les Lacédémoniens qui se trouvèrent à cette action se fussent conduits comme Archias et Lycopas, Samos aurait été prise ; car ces deux braves guerriers étant tombés sur les Samiens, et les ayant mis en fuite, ils entrèrent dans la ville pêle-mêle avec les fuyards, quoiqu’ils ne fussent accompagnés de nul autre ; mais comme on leur coupa le chemin, et qu’ils ne purent en sortir, ils y périrent.

Je me trouvai un jour avec un autre Archias, fils de Samius, et petit-fils de cet Archias dont nous parlons. C’était à Pitane, bourgade où il avait pris naissance. Il faisait plus de cas des Samiens que de tous les autres étrangers, et il m’apprit qu’on avait donné à son père le nom de Samius, parce qu’il était fils de cet Archias tué dans Samos en combattant vaillamment. Il ajouta qu’il avait une estime particulière pour les Samiens, parce qu’ils avaient fait à son aïeul de magnifiques funérailles aux dépens du public.

LVI. Les Lacédémoniens, voyant que le siége traînait en longueur, et qu’après quarante jours il n’était nullement avancé, s’en retournèrent dans le Péloponnèse. On dit, mais sans fondement, que Polycrate leur donna une grande quantité de monnaie de plomb doré, frappée au coin du pays, et que, gagnés par ces présents, ils se retirèrent dans leur patrie. Ce fut la première expédition des Lacédémoniens-Doriens en Asie.

LVII. Ceux d’entre les Samiens qui avaient entrepris cette guerre contre Polycrate, se voyant sur le point d’être abandonnés des Lacédémoniens, s’embarquèrent aussi, et firent voile pour Siphnos, parce que l’argent leur manquait. Les Siphniens étaient alors dans un état très-florissant, et les plus riches des insulaires. Leur île abondait tellement en mines d’or et d’argent, que, de la dîme du revenu qui en provenait, ils offrirent à Delphes un trésor qu’on peut comparer aux plus riches qui soient en ce temple. Ils partageaient tous les ans entre eux le produit de ces mines. Tandis qu’ils travaillaient à ce trésor, ils consultèrent l’oracle, et lui demandèrent s’ils pourraient conserver longtemps les biens présents. La Pythie leur répondit : « Quand le Prytanée de Siphnos sera blanc, et que la place publique aura le même aspect, vous aurez alors grand besoin d’un homme prudent et sage pour vous garantir d’une embûche de bois et d’un héraut rouge. »

LVIII. La place publique et le Prytanée de Siphnos étaient alors de marbre de Paros. Les Siphniens ne purent cependant comprendre le sens de cet oracle, ni dans le temps qu’il leur fut rendu, ni même après l’arrivée des Samiens. Ceux-ci n’eurent pas plutôt abordé en Siphnos, qu’ils envoyèrent à la ville un de leurs vaisseaux avec des ambassadeurs. Autrefois tous les navires étaient peints en vermillon ; et c’était là ce que la Pythie avait prédit aux Siphniens, en les avertissant de se tenir sur leurs gardes contre une embûche de bois et contre un ambassadeur rouge. Les ambassadeurs, étant donc arrivés, prièrent les Siphniens de leur prêter dix talents[9]. Sur leur refus, les Samiens pillèrent leurs campagnes. Les Siphniens, à cette nouvelle, coururent sur-le-champ aux armes, livrèrent bataille, et furent battus. Il y en eut un grand nombre de coupés dans leur retraite, et qui ne purent rentrer dans la ville. Après cette défaite, les Samiens exigèrent d’eux cent talents[10].

LIX. Les exilés de Samos ayant reçu des Hermionéens, au lieu d’argent, l’île d’Hydrée, qui touche au Péloponnèse, ils la donnèrent en gage aux Trézéniens. De là ils firent voile en Crète, où ils bâtirent la ville de Cydonie, quoiqu’ils n’y fussent pas allés dans ce dessein, mais seulement pour chasser les Zacynthiens de l’île. Ils y fixèrent leur demeure ; et, durant cinq ans, leur prospérité fut si constante, que non-seulement ils bâtirent tous les temples qu’on voit encore aujourd’hui à Cydonie, mais encore le temple de Dictyne. La sixième année, les Éginètes, les ayant vaincus dans un combat naval, les réduisirent en esclavage avec le secours des Crétois. Ils désarmèrent les proues de leurs vaisseaux, en ôtèrent les sangliers qui leur servaient d’ornements, et les offrirent à Égine, dans le temple de Minerve. Les Éginètes se portèrent à cette vengeance par la haine invétérée qu’ils avaient contre les Samiens. Ceux-ci les avaient attaqués les premiers dans le temps qu’Amphicrate régnait à Samos, et leur avaient fait beaucoup de mal ; mais les Éginètes le leur avaient bien rendu.

LX. Je me suis d’autant plus étendu sur les Samiens, qu’ils ont exécuté trois des plus grands ouvrages qu’il y ait dans toute la Grèce.

On voit à Samos une montagne de cent cinquante orgyies[11] de haut. On a percé cette montagne par le pied, et l’on y a pratiqué un chemin qui a deux bouches en ouvertures. Ce chemin a sept stades de longueur sur huit pieds de hauteur et autant de largeur. Le long de ce chemin, on a creusé un canal qui traverse toute cette montagne. Il a vingt coudées de profondeur sur trois pieds de largeur. Il conduit à la ville, par des tuyaux, l’eau d’une grande fontaine. L’architecte qui a entrepris cet ouvrage était de Mégare et s’appelait Eupalinus, fils de Naustrophus. C’est un des trois ouvrages des Samiens. Le second consiste en un môle, ou une grande digue faite dans la mer, près du port, d’environ vingt orgyies de haut et de deux stades et plus de long. Leur troisième ouvrage est un temple, le plus grand dont nous ayons connaissance. Le premier architecte de cet édifice est un homme du pays, nommé Rhœcus[12], fils de Philéus. C’est à cause de ces ouvrages que je me suis étendu sur les Samiens.

LXI. Tandis que Cambyse, fils de Cyrus, passait en Égypte son temps à faire des extravagances, deux mages, qui étaient frères, profitèrent de cette occasion pour se révolter. Il avait laissé l’un d’eux en Perse pour y gérer ses biens, et ce fut l’auteur de la révolte. Ce mage n’ignorait pas la mort de Smerdis ; il savait qu’on la tenait cachée, qu’elle n’était connue que d’un petit nombre de Perses, et que la plupart croyaient ce prince vivant. Cette mort, jointe aux circonstances dont je vais parler, lui fit prendre la résolution de s’emparer du trône. Il avait un frère qui, comme je l’ai déjà dit, était compagnon de sa révolte. Ce frère ressemblait parfaitement à Smerdis, fils de Cyrus, que Cambyse avait fait tuer, et portait le même nom que ce prince. Pour lui, il s’appelait Patizithès. Celui-ci plaça son frère sur le trône, après lui avoir persuadé qu’il aplanirait toutes les difficultés. Cela fait, il envoya des hérauts dans toutes les provinces, et particulièrement en Égypte, pour défendre à l’armée d’obéir à Cambyse, et lui ordonner de ne reconnaître à l’avenir que Smerdis, fils de Cyrus.

LXII. Tous les hérauts firent cette proclamation. Celui qui avait été envoyé en Égypte trouva Cambyse avec son armée à Agbatanes, en Syrie. Il publia au milieu du camp les ordres dont le mage l’avait chargé. Cambyse, ayant entendu la proclamation du héraut, et pensant qu’il disait vrai, se persuada qu’il avait été trahi par Prexaspes, et que celui-ci n’avait point exécuté l’ordre qu’il lui avait donné de tuer Smerdis. « C’est donc ainsi, Prexaspes, lui dit-il en le regardant d’un œil fixe, que tu as fait ce que je t’ai ordonné ? — Seigneur, répondit Prexaspes, ne croyez rien de ce que vient de dire le héraut. Votre frère Smerdis ne se révoltera jamais contre vous, et vous n’aurez point avec lui la plus légère contestation. J’ai moi-même exécuté vos ordres, et je lui ai donné la sépulture de mes propres mains. Si les morts ressuscitent, attendez-vous à voir aussi le Mède Astyages se soulever contre vous. Mais, s’il en est du présent comme du passé, soyez certain qu’il ne vous arrivera jamais de mal, du moins de la part de Smerdis. Au reste, je suis d’avis qu’on envoie après le héraut, et qu’on lui demande de quelle part il vient ici nous dire d’obéir aux ordres du roi Smerdis. »

LXIII. Cambyse approuva le conseil de Prexaspes. On envoya sur-le-champ après le héraut, et on le ramena au camp. Prexaspes l’interrogea en ces termes : « Vous dites, mon ami, que vous venez de la part de Smerdis, fils de Cyrus. Avouez-nous donc maintenant la vérité, et on vous laissera aller sans vous faire aucun mal. Avez-vous vu Smerdis ? Vous a-t-il lui-même donné ces ordres ? Les tenez-vous de quelqu’un de ses ministres ? — Je n’ai point vu, répondit le héraut, Smerdis, fils de Cyrus, depuis le départ du roi Cambyse pour son expédition d’Égypte ; mais le mage qui gère les biens de Cambyse m’a donné les ordres que j’ai apportés ; c’est lui qui m’a dit que Smerdis, fils de Cyrus, me commandait de venir vous les annoncer. » Le héraut parla ainsi, sans déguiser en rien la vérité.

Alors Cambyse dit à Prexaspes : « Vous avez exécuté mes ordres en homme de bien ; je n’ai rien à vous reprocher : mais quel peut être celui d’entre les Perses qui, s’emparant du nom de Smerdis, s’est révolté contre moi ? — Seigneur, lui répondit-il, je crois comprendre ce qui s’est passé : les mages se sont soulevés contre vous ; c’est Patizithès, que vous avez laissé en Perse pour prendre soin des affaires de votre maison, et son frère Smerdis. »

LXIV. Au nom de Smerdis, Cambyse fut frappé de la vérité du discours de Prexaspes et de celle de son songe, dans lequel il lui semblait voir un héraut lui annoncer que Smerdis, assis sur le trône, touchait de la tête au ciel. Reconnaissant alors qu’il avait fait tuer son frère sans sujet, il le pleura. Après lui avoir donné des larmes et s’être plaint de l’excès de ses malheurs, il se jeta avec précipitation sur son cheval, dans le dessein de marcher en diligence à Suses contre le mage ; mais, en s’élançant, le fourreau de son cimeterre tomba, et le cimeterre étant resté nu le blessa à la cuisse, au même endroit où il avait auparavant frappé Apis, le dieu des Égyptiens. Comme sa plaie lui parut mortelle, il demanda le nom de la ville où il était alors : on lui dit qu’elle s’appelait Agbatanes.

L’oracle de la ville de Buto lui avait auparavant prédit qu’il finirait ses jours à Agbatanes. Il s’était imaginé qu’il devait mourir de vieillesse à Agbatanes en Médie, où étaient toutes ses richesses ; mais l’oracle parlait d’Agbatanes en Syrie. Lorsqu’il eut donc appris le nom de cette ville, accablé par le chagrin de la révolte du mage et par la douleur que lui causait sa blessure, il revint de son erreur ; et, comprenant le sens de l’oracle : « C’est ici, dit-il, que Cambyse, fils de Cyrus, doit terminer ses jours, suivant l’ordre des destins. »

LXV. Il n’en dit pas alors davantage ; mais, environ vingt jours après, il convoqua les Perses les plus distingués qui se trouvaient à l’armée, et leur tint ce discours : « Perses, les choses en sont au point que je ne puis plus me dispenser de vous découvrir ce que j’ai tâché, jusqu’à présent, de tenir extrêmement caché. Lorsque j’étais en Égypte, j’eus, pendant mon sommeil, une vision. Eh ! plût aux dieux que je ne l’eusse point eue ! Il me sembla voir un courrier, arrivé de mon palais, m’annoncer que Smerdis était assis sur le trône, et que de sa tête il touchait au ciel. Cette vision me faisant craindre que mon frère ne m’enlevât la couronne, je pris des mesures où la précipitation eut plus de part que la prudence : car il n’est pas possible aux hommes de changer l’ordre des destinées. J’envoyai follement Prexaspes à Suses, pour tuer Smerdis. Ce crime commis, je vivais tranquille et sans crainte, ne pouvant m’imaginer qu’après m’être défait de mon frère, quelque autre se soulevât contre moi. Mais l’événement s’est trouvé contraire à mon attente. J’ai versé le sang d’un frère, un sang que je n’aurais pas dû répandre, et je n’en perds pas moins la couronne. C’était le mage Smerdis qu’un dieu me montrait en songe ; c’était lui qui devait se révolter contre moi. Le coup est fait ; Smerdis, fils de Cyrus, est mort. Le mage Patizithès, que j’ai laissé pour avoir soin de mes biens, et son frère Smerdis, se sont emparés de la couronne. Celui qui aurait dû principalement me venger de leur traitement honteux a été tué par les mains impies de ses plus proches parents. Mais enfin, puisqu’il n’est plus, il ne me reste qu’à vous donner mes ordres ; et c’est une nécessité pour moi de vous faire connaître ce que je veux que vous fassiez après ma mort. Je vous prie donc, ô Perses, par les dieux protecteurs des rois, je vous conjure tous, et vous principalement, Achéménides, qui êtes ici présents, de ne point souffrir que l’empire retourne aux Mèdes. S’ils s’en sont rendus maîtres par la ruse, recouvrez-le par la ruse ; s’ils s’en sont emparés par la force, reprenez-le par la force. Si vous faites ce que je vous recommande, et si vous conservez votre liberté, puisse la terre produire pour vous des fruits en abondance ! puissent vos femmes vous donner un grand nombre d’enfants, et vos troupeaux se multiplier par une heureuse fécondité ! Mais si vous ne recouvrez point l’empire, et si vous ne faites aucun effort pour le reconquérir, non-seulement je fais des vœux pour que le contraire vous arrive, mais, de plus, je souhaite à tous les Perses, en particulier, une fin telle que la mienne. »

LXVI. Cambyse, ayant parlé de la sorte, déplora son sort ; les Perses, voyant couler les larmes de leur prince, déchirèrent leurs habits en poussant de grands gémissements. Peu de temps après, l’os se caria ; et, la gangrène ayant promptement gagné toute la cuisse, Cambyse fut emporté après avoir régné en tout sept ans et cinq mois. Il mourut sans laisser d’enfants, ni garçons ni filles. Les Perses qui étaient présents ne pouvaient croire que les mages se fussent emparés de la couronne ; ils pensaient plutôt que ce que Cambyse avait dit de la mort de Smerdis était un effet de sa haine contre ce prince, afin que tous les Perses lui fissent la guerre. Ils regardaient, en effet, comme une chose certaine que c’était Smerdis, fils de Cyrus, qui s’était soulevé ; et ils en étaient d’autant plus persuadés, que Prexaspes niait fortement de l’avoir tué : car, après la mort de Cambyse, il n’aurait pas été sûr pour lui d’avouer que le fils de Cyrus avait péri de sa main.

LXVII. Cambyse étant mort, le mage, à la faveur du nom de Smerdis, qu’il portait ainsi que le fils de Cyrus, régna tranquillement pendant les sept mois qui restaient pour accomplir la huitième année de son prédécesseur. Pendant ce temps, il combla tous ses sujets de bienfaits ; de sorte qu’après sa mort il fut regretté de tous les peuples de l’Asie, excepté des Perses. Dès le commencement de son règne, il fit publier dans toutes les provinces des édits par lesquels il exemptait ses sujets, pour trois ans, de tous tributs et subsides, et de servir à la guerre.

LXVIII. Il fut reconnu, le huitième mois, de la manière que je vais dire. Il y avait à la cour un seigneur nommé Otanes, fils de Pharnaspes ; sa naissance et ses richesses le faisaient aller de pair avec ce qu’il y avait de plus illustre en Perse. Ce seigneur soupçonna le premier le nouveau roi de n’être pas Smerdis, fils de Cyrus, mais le mage, comme en effet il l’était. Sa conjecture était fondée sur ce qu’il ne sortait jamais de la citadelle, et qu’il ne mandait auprès de lui aucun des grands de Perse. Se doutant donc de l’imposture, voici ce qu’il fit pour la découvrir.

Cambyse avait épousé sa fille Phédyme. Elle appartenait alors au mage, ainsi que toutes les autres femmes du feu roi. Otanes lui envoya demander quel était celui avec qui elle habitait ; si c’était Smerdis, fils de Cyrus, ou quelque autre. Phédyme répondit qu’elle ne le savait pas, qu’elle n’avait jamais vu Smerdis, fils de Cyrus, et qu’elle ne connaissait pas plus celui qui l’avait admise au nombre de ses femmes. « Si vous ne connaissez pas Smerdis, fils de Cyrus, lui fit dire une seconde fois Otanes, du moins demandez à Atosse quel est cet homme avec qui vous habitez l’une et l’autre : elle doit connaître parfaitement son frère Smerdis. » Sa fille répondit à cela : « Je ne puis parler à Atosse, ni voir aucune des autres femmes. Dès que cet homme, quel qu’il puisse être, s’est emparé du trône, il nous a dispersées dans des appartements séparés. »

LXIX. Sur cette réponse, l’affaire parut beaucoup plus claire à Otanes. Il envoya un troisième message à Phédyme. « Ma fille, lui fit-il dire, il faut qu’une personne bien née, comme vous, s’expose au danger ; c’est votre père qui vous y engage, c’est lui qui vous l’ordonne. Si le roi n’est point Smerdis, fils de Cyrus, mais celui que je soupçonne, il ne convient pas que vous soyez sa femme, ou qu’il occupe impunément le trône de Perse ; il mérite d’être puni. Suivez donc mes conseils, et faites ce que je vais vous prescrire. Quand il reposera auprès de vous, et que vous le saurez profondément endormi, tâtez-lui les oreilles : s’il en a, c’est le fils de Cyrus ; s’il n’en a point, c’est Smerdis, le mage. »

Phédyme lui fit dire qu’elle s’exposerait à un grand danger ; qu’il n’y avait pas à douter que, si le roi n’avait pas d’oreilles, et qu’il la surprît cherchant à s’en assurer, il ne la tuât sur-le-champ ; que néanmoins elle lui promettait d’exécuter ses ordres. Il faut remarquer que Cyrus, fils de Cambyse, avait fait couper, pendant son règne, les oreilles à Smerdis pour quelque affaire grave.

Les femmes, en Perse, ont coutume de coucher avec leurs maris chacune à leur tour. Celui de Phédyme étant venu, elle exécuta ce qu’elle avait promis à son père. Quand elle vit le mage profondément endormi, elle porta la main sur ses oreilles, et, ayant reconnu sans peine qu’il n’en avait point, elle en instruisit son père dès qu’il fut jour.

LXX. Otanes prit avec lui Aspathines et Gobryas, qui étaient les premiers d’entre les Perses, et sur la foi desquels il comptait le plus. Leur ayant fait part de tout ce qu’il venait d’apprendre, ils eurent d’autant moins de peine à le croire qu’eux-mêmes ils en avaient aussi quelque soupçon. Il fut donc résolu entre eux que chacun s’associerait l’un des Perses en qui il aurait le plus de confiance. Otanes engagea Intaphernes dans son parti, Gobryas Mégabyse, et Aspathines Hydarnes. Ils étaient au nombre de six lorsque Darius, fils d’Hystaspe, revenant de Perse, dont son père était gouverneur, arriva à Suses. À peine fut-il de retour, qu’ils résolurent de se l’associer aussi.

Tous les livres