Histoires (page 27)
LXXI. Ces sept seigneurs[13], s’étant assemblés, se jurèrent une fidélité réciproque, et délibérèrent entre eux. Quand ce fut le tour de Darius de dire son avis : « Je croyais, leur dit-il, être le seul qui eût connaissance de la mort de Smerdis, fils de Cyrus, et qui sût que le mage régnait en sa place : et c’est pour cela même que je me suis rendu ici en diligence pour faire périr le mage. Mais, puisqu’il est arrivé que vous ayez aussi découvert le mystère, et que je ne sois pas le seul qui en ait connaissance, il faut sur-le-champ et sans délai exécuter l’entreprise ; autrement il y aurait du danger. — Fils d’Hystaspe, lui répondit Otanes, né d’un père illustre et courageux, vous montrez que vous ne lui êtes inférieur en rien. Gardez-vous néanmoins d’agir inconsidérément et de rien précipiter ; que la prudence soit votre guide. Pour moi, je suis d’avis de ne point commencer que nous ne soyons en plus grand nombre. — Perses, reprit Darius, si vous suivez les conseils d’Otanes, votre perte est assurée ; vous périrez misérablement. L’appât d’une récompense engagera quelqu’un à vous dénoncer au mage. Vous auriez dû exécuter l’entreprise vous seuls, et sans la communiquer à d’autres ; mais, puisque vous avez jugé à propos d’en faire part à plusieurs et de me mettre moi-même de ce nombre, exécutons-la aujourd’hui ; ou, si nous laissons passer la journée, je vous déclare que je n’attendrai pas qu’on me prévienne, mais que je prendrai les devants, et que j’irai moi-même vous dénoncer au mage. »
LXXII. Otanes, témoin de l’ardeur de Darius : « Puisque vous nous forcez, dit-il, à hâter l’exécution de nos projets, et que vous ne nous permettez point de la remettre à un autre temps, apprenez-nous donc comment nous pourrons pénétrer dans le palais et attaquer les usurpateurs : car enfin vous savez vous-même aussi bien que nous qu’il y a des gardes disposés de côté et d’autre ; si vous ne l’avez pas vu, du moins l’avez-vous ouï dire. Comment pourrons-nous passer ? »
« Il y a bien des choses, Otanes, reprit Darius, dont on ne peut rendre raison par des paroles, mais seulement par des actions ; il y en a d’autres, au contraire, qu’il est facile d’expliquer, et dont il ne peut résulter rien d’éclatant. Vous savez qu’il n’est pas difficile de passer au travers de la garde. Premièrement personne n’osera, par respect ou par crainte, refuser l’entrée du palais à des personnes de notre qualité ; en second lieu, j’ai un prétexte très-plausible pour entrer : je dirai que je viens de Perse, et que j’ai quelque chose à communiquer au roi de la part de mon père ; car, quand il est nécessaire de mentir, il ne faut point s’en faire de scrupule. Ceux qui mentent désirent la même chose que ceux qui disent la vérité : on ment dans l’espoir d’en retirer quelque profit ; on dit la vérité dans la vue de quelque avantage, et pour s’attirer une plus grande confiance. Ainsi, quoique nous ne suivions pas la même route, nous n’en tendons pas moins au même but ; car, s’il n’y avait rien à gagner, il serait indifférent à celui qui dit la vérité de faire plutôt un mensonge, et à celui qui ment de dire la vérité. Quant aux gardes des portes, s’il s’en trouve quelqu’un qui nous laisse passer sans difficulté, son sort en sera meilleur par la suite. Celui, au contraire, qui tentera de nous résister, qu’il soit traité sur-le-champ en ennemi. Pénétrons dans l’intérieur du palais, et achevons notre entreprise. »
LXXIII. Gobryas parla ensuite : « Quel honneur, mes amis, leur dit-il, ne sera-ce pas pour nous de recouvrer l’empire ! ou, si nous ne pouvons y réussir, quelle gloire de mourir les armes à la main ! Quelle honte pour des Perses d’obéir à un Mède, à un mage, à qui même on a coupé les oreilles ! Vous tous, qui vous trouvâtes auprès de Cambyse pendant sa maladie, vous ne pouvez avoir oublié les imprécations qu’il fit contre les Perses, lorsqu’il touchait à sa fin, s’ils ne s’efforçaient de recouvrer la couronne. Alors nous n’ajoutions pas foi à ses discours, et nous pensions qu’il ne parlait de la sorte que pour rendre son frère odieux. Mais je suis maintenant d’avis de suivre l’opinion de Darius, et je conclus qu’il ne faut rompre cette assemblée que pour aller droit au mage. » Le conseil de Gobryas fut unanimement approuvé.
LXXIV. Pendant qu’ils délibéraient, il arriva par hasard que les mages tenaient conseil entre eux. Ils résolurent de s’attacher Prexaspes, parce que Cambyse l’avait traité d’une manière indigne en tuant son fils d’un coup de flèche, et parce que lui seul avait connaissance de la mort de Smerdis, fils de Cyrus, l’ayant tué de sa main : d’ailleurs il était universellement estimé parmi les Perses. L’ayant mandé en conséquence, ils n’oublièrent rien pour le gagner. Ils exigèrent de lui qu’il leur donnât sa foi de ne découvrir à personne la tromperie qu’ils avaient faite aux Perses, et de leur en garder le secret ; et ils lui promirent avec serment de le combler de richesses. Prexaspes s’engagea à faire ce qu’on désirait de lui. Les mages, le voyant persuadé, lui proposèrent ensuite de monter dans une tour pour annoncer aux Perses, qu’ils allaient convoquer sous les murs du palais, que c’était véritablement Smerdis, fils de Cyrus, qui régnait sur eux, et non pas un autre. Ils lui avaient donné ces ordres à cause de son ascendant sur l’esprit des Perses, parce qu’il avait souvent déclaré que Smerdis, fils de Cyrus, était encore vivant, et qu’il était faux qu’il l’eût tué.
LXXV. Prexaspes ayant répondu qu’il était disposé à faire ce qu’ils désiraient, les mages convoquèrent les Perses, et le firent monter sur une tour afin de les haranguer. Mais Prexaspes, oubliant volontairement leurs prières, commença la généalogie de Cyrus par Achémènes ; et quand enfin il fut venu à Cyrus, il lit l’énumération de tous les biens dont il avait comblé les Perses. Après ce début, il découvrit la vérité, qu’il avait jusqu’alors tenue cachée, disait-il, parce qu’il eût été dangereux pour lui de dire ce qui s’était passé ; mais que, dans les conjonctures présentes, il s’y voyait forcé. Enfin, il assura qu’il avait tué Smerdis, fils de Cyrus, par les ordres de Cambyse, et que les mages régnaient actuellement. En même temps il fit beaucoup d’imprécations contre les Perses s’ils ne recouvraient l’empire et s’ils ne se vengeaient des mages : puis il se précipita de la tour, la tête la première. Ainsi mourut Prexaspes, qui, pendant toute sa vie, avait joui de la réputation d’un homme de bien.
LXXVI. Les sept Perses, ayant résolu d’attaquer les mages sur-le-champ et sans différer, se mirent en marche, après avoir prié les dieux. Ils ne savaient encore rien de l’aventure de Prexaspes ; ils l’apprirent à moitié chemin. Sur cette nouvelle, ils se retirèrent à l’écart pour tenir conseil et délibérer entre eux.
Otanes était toujours d’avis de différer l’entreprise, tandis que les affaires étaient dans une espèce de fermentation. Mais Darius représenta qu’il fallait marcher sur-le-champ, et exécuter sans délai ce qu’on avait résolu. L’affaire se discutait encore, lorsqu’ils aperçurent sept couples d’éperviers qui poursuivaient deux couples de vautours, et les mettaient en pièces avec le bec et les serres. Les Perses, à cette vue, se rangèrent tous de l’avis de Darius, et, pleins de confiance en ce présage, ils allèrent au palais.
LXXVII. Lorsqu’ils furent aux portes, ce que Darius avait prévu ne manqua pas d’arriver. Les gardes, par respect pour leur rang, et ne les soupçonnant point de mauvais desseins, les laissèrent passer sans même leur faire de questions. Ils marchaient en effet sous la conduite des dieux. Quand ils eurent pénétré dans la cour du palais, ils rencontrèrent les eunuques chargés de présenter au roi les requêtes. Ces eunuques leur demandèrent quel sujet les amenait ; et, menaçant en même temps les gardes parce qu’ils les avaient laissés entrer, ils firent tous leurs efforts pour les empêcher de pénétrer plus avant. Ces sept seigneurs, s’encourageant alors mutuellement, tombèrent, le poignard à la main, sur ceux qui voulaient les retenir, et, les ayant tués, ils coururent promptement à l’appartement des hommes. Les deux mages y étaient, pour lors, à délibérer sur l’action de Prexaspes.
LXXVIII. Le tumulte et les cris des eunuques étant venus jusqu’à eux, ils accoururent, et, voyant ce qui se passait, ils se mirent en défense. L’un se hâte de prendre un arc, l’autre une lance, et ils en viennent aux mains. Comme l’ennemi était trop près, l’arc devint inutile à celui qui s’en était armé ; l’autre se défendait mieux avec la lance : il blessa Aspathines à la cuisse, et Intaphernes à l’œil. Intaphernes perdit l’œil, mais il ne mourut pas de sa blessure. L’un des mages blessa deux des conjurés ; l’autre, voyant que son arc lui était inutile, s’enfuit dans une chambre qui communiquait à l’appartement des hommes. Il voulut fermer la porte ; Darius et Gobryas s’y jetèrent avec lui. Gobryas saisit le mage au corps ; mais, comme on était dans les ténèbres, Darius craignit de percer Gobryas, et se trouva très-embarrassé. Gobryas, s’apercevant de son inaction, lui demanda pourquoi il ne faisait nul usage de la main. « Je crains de vous blesser, répondit Darius. Frappez, lui dit Gobryas, dussiez-vous me percer aussi. » Darius obéit, et, par un heureux hasard, le coup qu’il porta n’atteignit que le mage.
LXXIX. Après avoir tué les mages, ils leur coupèrent la tête, et, laissant dans la citadelle ceux d’entre eux qui étaient blessés, tant pour la garder que parce qu’ils étaient hors d’état de les suivre, les cinq autres, tenant à la main les têtes des mages, sortirent en jetant de grands cris et faisant beaucoup de bruit. Ils appelèrent à haute voix les Perses, leur racontèrent ce qui s’était passé, en leur montrant les têtes des usurpateurs. Ils firent en même temps main basse sur tous les mages qui se présentèrent à eux.
Les Perses, instruits de l’action des sept conjurés et de la fourberie des mages, crurent devoir les limiter, et, mettant l’épée à la main, ils tuèrent tous les mages qu’ils rencontrèrent ; et si la nuit n’eût arrêté le carnage, il ne s’en serait pas échappé un seul.
Les Perses célèbrent avec beaucoup de solennité cette journée : cette fête, l’une de leurs plus grandes, s’appelle Magophonie (le massacre des mages). Ce jour-là, il n’est pas permis aux mages de paraître en public ; ils restent chez eux.
LXXX. Cinq jours après le rétablissement de la tranquillité, les sept seigneurs qui s’étaient soulevés contre les mages tinrent conseil sur l’état actuel des affaires. Leurs discours paraîtront incroyables à quelques Grecs ; ils n’en sont pas cependant moins vrais. Otanes exhorta les Perses à mettre l’autorité en commun. « Je crois, dit-il, que l’on ne doit plus désormais confier l’administration de l’État à un seul homme, le gouvernement monarchique n’étant ni agréable ni bon. Vous savez à quel point d’insolence en était venu Cambyse, et vous avez éprouvé vous-mêmes celle du mage. Comment, en effet, la monarchie pourrait-elle être un bon gouvernement ? Le monarque fait ce qu’il veut, sans rendre compte de sa conduite. L’homme le plus vertueux, élevé à cette haute dignité, perdrait bientôt toutes ses bonnes qualités. Car l’envie naît avec tous les hommes, et les avantages dont jouit un monarque le portent à l’insolence. Or, quiconque a ces deux vices a tous les vices ensemble : tantôt il commet, dans l’ivresse de l’insolence, les actions les plus atroces, et tantôt par envie. Un tyran devrait être exempt d’envie, du moins parce qu’il jouit de toutes sortes de biens ; mais c’est tout le contraire, et ses sujets ne le savent que trop par expérience. Il hait les plus honnêtes gens, et semble chagrin de ce qu’ils existent encore. Il n’est bien qu’avec les plus méchants. Il prête volontiers l’oreille à la calomnie ; il accueille les délateurs : mais ce qu’il y a de plus bizarre, si on le loue modestement, il s’en offense ; si, au contraire, on le recherche avec empressement, il en est pareillement blessé, et ne l’impute qu’à la plus basse flatterie ; enfin, et c’est le plus terrible de tous les inconvénients, il renverse les lois de la patrie, il attaque l’honneur des femmes, et fait mourir qui bon lui semble, sans observer aucune formalité. Il n’en est pas de même du gouvernement démocratique. Premièrement on l’appelle isonomie (l’égalité des lois) ; c’est le plus beau de tous les noms : secondement, il ne s’y commet aucun de ces désordres qui sont inséparables de l’État monarchique. Le magistrat s’y élit au sort ; il est comptable de son administration, et toutes les délibérations s’y font en commun. Je suis donc d’avis d’abolir le gouvernement monarchique, et d’établir le démocratique, parce que tout se trouve dans le peuple. » Telle fut l’opinion d’Otanes.
LXXXI. Mégabyse, qui parla après lui, leur conseilla d’instituer l’oligarchie. « Je pense, dit-il, avec Otanes, qu’il faut abolir la tyrannie, et j’approuve tout ce qu’il a dit à ce sujet. Mais quand il nous exhorte à remettre la puissance souveraine entre les mains du peuple, il s’écarte du bon chemin : rien de plus insensé et de plus insolent qu’une multitude pernicieuse ; en voulant éviter l’insolence d’un tyran, on tombe sous la tyrannie d’un peuple effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable ? Si un roi forme quelque entreprise, c’est avec connaissance : le peuple, au contraire, n’a ni intelligence ni raison. Eh ! comment en aurait-il, lui qui n’a jamais reçu aucune instruction, et qui ne connaît ni le beau et l’honnête, ni le décent ? Il se jette dans une affaire, tête baissée et sans jugement, semblable à un torrent qui entraîne tout ce qu’il rencontre sur son passage. Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie ! Pour nous, faisons choix des hommes les plus vertueux ; mettons-leur la puissance entre les mains : nous serons nous-mêmes de ce nombre ; et, suivant toutes les apparences, des hommes sages et éclairés ne donneront que d’excellents conseils. »
LXXXII. Tel fut l’avis de Mégabyse. Darius parla le troisième, et proposa le sien en ces termes : « L’avis de Mégabyse contre la démocratie me paraît juste et plein de sens ; il n’en est pas de même de ce qu’il a avancé en faveur de l’oligarchie. Les trois sortes de gouvernements que l’on puisse proposer, le démocratique, l’oligarchique et le monarchique, étant aussi parfaits qu’ils peuvent l’être, je dis que l’état monarchique l’emporte de beaucoup sur les deux autres ; car il est constant qu’il n’y a rien de meilleur que le gouvernement d’un seul homme, quand il est homme de bien. Un tel homme ne peut manquer de gouverner ses sujets d’une manière irrépréhensible : les délibérations sont secrètes, les ennemis n’en ont aucune connaissance. Il n’en est pas ainsi de l’oligarchie : ce gouvernement étant composé de plusieurs personnes qui s’appliquent à la vertu dans la vue du bien public, il naît ordinairement entre elles des inimitiés particulières et violentes. Chacun veut primer, chacun veut que son opinion prévale : de là les haines réciproques et les séditions ; des séditions on passe aux meurtres, et des meurtres on revient ordinairement à la monarchie. Cela prouve combien le gouvernement d’un seul est préférable à celui de plusieurs. D’un autre côté, quand le peuple commande, il est impossible qu’il ne s’introduise beaucoup de désordre dans un État. La corruption, une fois établie dans la république, ne produit point des haines entre les méchants ; elle les unit, au contraire, par les liens d’une étroite amitié : car ceux qui perdent l’État agissent de concert et se soutiennent mutuellement. Ils continuent toujours à faire le mal, jusqu’à ce qu’il s’élève quelque grand personnage qui les réprime en prenant autorité sur le peuple. Cet homme se fait admirer, et cette admiration en fait un monarque ; ce qui nous prouve encore que, de tous les gouvernements, le monarchique est le meilleur : mais enfin, pour tout dire en peu de mots, d’où nous est venue la liberté ? de qui la tenons-nous ? du peuple, de l’oligarchie, ou d’un monarque ? Puisqu’il est donc vrai que c’est par un seul homme que nous avons été délivrés de l’esclavage, je conclus qu’il faut nous en tenir au gouvernement d’un seul : d’ailleurs on ne doit point renverser les lois de la patrie lorsqu’elles sont sages ; cela serait dangereux. »
LXXXIII. Tels furent les trois sentiments proposés. Le dernier fut approuvé par les quatre d’entre les sept qui n’avaient point encore opiné. Alors Otanes, qui désirait ardemment d’établir l’isonomie, voyant que son avis n’avait point prévalu, se leva au milieu de l’assemblée, et parla ainsi : « Perses, puisqu’il faut que l’un de nous devienne roi, soit que le sort ou les suffrages de la nation le placent sur le trône, soit qu’il y monte par quelque autre voie, vous ne m’aurez point pour concurrent ; je ne veux ni commander ni obéir : je vous cède l’empire, et je m’en retire, à condition cependant que je ne serai sous la puissance d’aucun de vous, ni moi, ni les miens, ni mes descendants à perpétuité. »
Les six autres lui accordèrent sa demande. Il se retira de l’assemblée, et n’entra point en concurrence avec eux : aussi sa maison est-elle encore aujourd’hui la seule de toute la Perse qui jouisse d’une pleine liberté, n’étant soumise qu’autant qu’elle le veut bien, pourvu néanmoins qu’elle ne transgresse en rien les lois du pays.
LXXXIV. Les six autres Perses consultèrent ensemble sur le moyen d’élire un roi de la manière la plus juste. Il fut d’abord résolu que, la royauté étant destinée à l’un d’entre eux, on donnerait tous les ans par distinction à Otanes, à lui et à ses descendants à perpétuité, un habit à la médique, et qu’on lui ferait les présents que les Perses regardent comme les plus honorables. Cette distinction lui fut accordée, parce qu’il avait le premier formé le projet de détrôner le mage, et qu’il les avait assemblés pour l’exécuter. Ces honneurs le regardaient spécialement ; mais ils firent pour eux-mêmes des règlements généraux. Il fut arrêté premièrement que chacun des sept aurait au palais ses entrées libres, sans être obligé de se faire annoncer, excepté quand le roi serait au lit avec sa femme ; secondement, que le roi ne pourrait prendre femme ailleurs que dans la maison de ceux qui avaient détrôné le mage. Quant à la manière dont il fallait élire le nouveau roi, il fut décidé que, le lendemain matin, ils se rendraient à cheval devant la ville, et qu’on reconnaîtrait pour roi celui dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil[14].
LXXXV. Darius avait un habile écuyer, nommé Œbarès. Au sortir de l’assemblée, Darius s’adressant à lui : « Œbarès, lui dit-il, il a été arrêté entre nous que, demain matin, nous monterions à cheval, et que celui-là serait roi dont le cheval hennirait le premier au soleil levant. Fais donc usage de toute ton habileté, afin que j’obtienne ce haut rang préférablement à tout autre. — Seigneur, répondit Œbarès, si votre élection ne dépend que de cela, prenez courage, et ne vous mettez pas en peine : personne n’aura sur vous la préférence ; j’ai un secret infaillible. »
« Si tu en as véritablement un, reprit Darius, il est temps d’en faire usage ; il n’y a point à différer : demain notre sort sera décidé. »
Sur cet avis, sitôt que la nuit fut venue, Œbarès prit une des cavales que le cheval de Darius aimait le plus. Il la mena dans le faubourg, l’y attacha, et en fit approcher le cheval de son maître, le fit passer et repasser plusieurs fois autour de cette cavale, et enfin il lui permit de la saillir.
LXXXVI. Le lendemain, dès qu’il fut jour, les six Perses, selon leur convention, se trouvèrent à cheval au rendez-vous. Comme ils allaient de côté et d’autre dans le faubourg, lorsqu’ils furent vers l’endroit où, la nuit précédente, la cavale avait été attachée, le cheval de Darius y accourut, et se mit à hennir. En même temps il parut un éclair, et l’on entendit un coup de tonnerre, quoique l’air fût alors serein. Ces signes, survenant comme le ciel eût été d’intelligence avec Darius, furent pour ce prince une espèce d’inauguration. Les cinq autres descendirent aussitôt de cheval, se prosternèrent à ses pieds, et le reconnurent pour leur roi[15].
LXXXVII. Tel fut, suivant quelques-uns, le moyen dont se servit Œbarès ; mais d’autres rapportent le fait différemment, car les Perses le content de deux manières. Ils disent donc qu’Œbarès passa la main sur les parties naturelles de cette cavale, et qu’ensuite il la tint cachée sous sa ceinture[16] ; que dans le moment que le soleil commençait à paraître, les chevaux faisant le premier pas pour se mettre en marche, il la tira de sa ceinture, l’approcha des naseaux du cheval de Darius ; que cet animal, sentant l’odeur de la cavale, se mit à ronfler et à hennir.
LXXXVIII. Darius, fils d’Hystaspe, fut proclamé roi ; et tous les peuples de l’Asie, qui avaient été subjugués par Cyrus et ensuite par Cambyse, lui furent soumis, excepté les Arabes. Ceux-ci, en effet, n’ont jamais été esclaves des Perses[17], mais leurs alliés. Ils donnèrent passage à Cambyse pour entrer en Égypte. S’ils s’y fussent opposés, l’armée des Perses n’aurait jamais pu y pénétrer. Ce fut avec des femmes perses que Darius contracta ses premiers mariages : il épousa deux filles de Cyrus, Atosse et Artystone. Atosse avait été femme de son frère Cambyse, et ensuite du mage ; Artystone était encore vierge. Il prit ensuite pour femme Parmys, fille de Smerdis fils de Cyrus, et Phédyme, fille d’Otanes, qui avait découvert l’imposture du mage.
Sa puissance étant affermie de tous côtés, il commença par faire ériger en pierre sa statue équestre, avec cette inscription : Darius, fils d’Hystaspe, est parvenu à l’empire des Perses par l’instinct de son cheval (son nom était marqué dans l’inscription) et l’adresse d’Œbarès, son écuyer.
LXXXIX. Cela fait, il partagea ses États en vingt gouvernements, que les Perses appellent satrapies, et dans chacune il établit un gouverneur. Il régla le tribut que chaque nation devait lui payer, et, à cet effet, il joignait à une nation les peuples limitrophes ; et quelquefois, passant par-dessus ceux qui étaient voisins, il mettait dans un même département des peuples éloignés l’un de l’autre.
Voici comment il distribua les satrapies, et régla les tributs que chacune lui devait rendre tous les ans. Il fut ordonné que ceux qui devaient payer leur contribution en argent la payeraient au poids du talent babylonien, et que ceux qui la devaient en or la payeraient au poids du talent euboïque : or le talent babylonien vaut soixante et dix mines euboïques[18].
Sous le règne de Cyrus, et même sous celui de Cambyse, il n’y avait rien de réglé concernant les tributs ; on donnait seulement au roi un don gratuit. Ces impôts, et autres pareils établissements, font dire aux Perses que Darius était un marchand, Cambyse un maître, et Cyrus un père : le premier, parce qu’il faisait argent de tout ; le deuxième, parce qu’il était dur et négligent ; et le troisième enfin, parce qu’il était doux, et qu’il avait fait à ses sujets le plus de bien qu’il avait pu.
XC. Les Ioniens, les Magnètes d’Asie, les Éoliens, les Cariens, les Lyciens, les Milyens, les Pamphyliens, composaient le premier département, et payaient ensemble quatre cents talents d’argent. Les Mysiens, les Lydiens, les Lasoniens, les Cabaliens et les Hygenniens, étaient taxés à cinq cents talents d’argent[19], et composaient la deuxième satrapie. Les habitants de l’Hellespont, qu’on trouve à droite en naviguant de ce côté, les Phrygiens, les Thraces d’Asie, les Paphlagoniens, les Mariandyniens et les Syriens, faisaient le troisième département, et payaient trois cent soixante talents. Les Ciliciens donnaient tous les jours un cheval blanc, trois cent soixante en tout ; et, outre cela, cinq cents talents d’argent, dont cent quarante se distribuaient à la cavalerie qui était pour la garde de ce pays : les trois cent soixante autres talents entraient dans les coffres de Darius. C’était le quatrième département.