Histoires (page 29)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CXV. Telles sont les extrémités de l’Asie et de la Libye. Quant à celles de l’Europe à l’occident, je n’en puis rien dire de certain ; car je ne conviendrai pas que les barbares nomment Éridan un fleuve qui se jette dans la mer du Nord, et dont on dit que nous vient l’ambre. Je ne connais pas non plus les îles Cassitérides, d’où l’on nous apporte l’étain : le nom même du fleuve est une preuve de mon sentiment. Éridanos n’est point un mot barbare, c’est un nom grec inventé par quelque poëte. D’ailleurs, je n’ai jamais trouvé personne qui ait pu me dire, comme témoin oculaire, quelle est cette mer que l’on place dans cette région de l’Europe. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’étain et l’ambre nous viennent de cette extrémité du monde.

CXVI. Il paraît constant qu’il y a une très-grande quantité d’or vers le nord de l’Europe ; mais je ne saurais dire avec certitude comment on parvient à se le procurer. On dit cependant que les Arimaspes enlèvent cet or aux Gryphons, et que ces Arimaspes n’ont qu’un œil. Mais qu’il y ait des hommes qui naissent avec un œil seulement, et qui, dans tout le reste, ressemblent parfaitement aux autres hommes, c’est une de ces choses que je ne puis me persuader. Quoi qu’il en soit, il paraît que les extrémités de la terre possèdent ce que nous estimons de plus beau et de plus rare.

CXVII. Il y a, en Asie, une plaine environnée de tous côtés d’une montagne qui a cinq ouvertures. Cette plaine appartenait autrefois aux Chorasmiens. Elle est située sur les frontières de ce même peuple ; sur celles des Hyrcaniens, des Parthes, des Sarangéens et des Thamanéens ; mais, depuis que les Perses sont en possession de la puissance souveraine, elle appartient au roi.

De cette montagne, qui renferme la plaine en question, coule un grand fleuve appelé Acès. Il prenait autrefois son cours par chacune des cinq ouvertures, se distribuait de tous côtés, et arrosait les terres des peuples dont je viens de parler. Mais, depuis qu’ils sont tous sous la domination des Perses, voici ce qui leur est arrivé. Le roi a fait faire, à chacune des ouvertures de la montagne, des portes ou écluses ; l’eau ne trouvant plus d’issue, et se répandant toujours dans la plaine qui est entre les montagnes, en a fait une vaste mer. Ces peuples ne pouvant plus se servir de ces eaux, dont ils faisaient usage auparavant, se trouvent exposés à de fâcheux accidents. Il est vrai qu’en hiver il pleut[28] chez eux comme chez les autres nations ; mais en été ils ont besoin d’eau lorsqu’ils sèment le panis et le sésame, et elle leur manque. Voyant donc qu’on ne leur en donne point, ils vont avec leurs femmes trouver les Perses ; et, se tenant aux portes du palais du roi, ils poussent des cris lamentables. Alors le roi ordonne de lâcher les écluses du côté de ceux qui ont le plus besoin d’eau. Lorsque leurs terres sont suffisamment abreuvées, on referme les écluses. Il vient ensuite un ordre de les ouvrir pour ceux dont les besoins sont les plus pressants. Mais, comme je l’ai ouï dire, le roi exige, pour les lâcher, de grandes sommes d’argent, sans compter le tribut ordinaire.

CXVIII. Intaphernes, un des sept Perses qui avaient conspiré contre le mage, se permit une insulte qui le fit punir de mort. Immédiatement après le soulèvement contre les mages, il voulut entrer dans le palais pour parler au roi ; car il avait été arrêté, entre les sept qui s’étaient ligués contre le mage, qu’ils auraient leurs entrées libres chez le roi sans avoir besoin d’introducteur, à moins qu’il ne fût pour lors avec une de ses femmes. Intaphernes voulut entrer chez Darius, croyant qu’il ne devait point se faire annoncer, parce qu’il était un des sept. Le garde de la porte et l’introducteur lui refusèrent l’entrée, disant que le roi était avec une de ses femmes. Intaphernes, s’imaginant qu’ils mentaient, tire son cimeterre, leur coupe le nez et les oreilles, qu’il fait attacher à la bride de son cheval, et, la leur ayant fait passer à l’entour du cou, il les laisse aller.

CXIX. Ils se présentèrent au roi, et lui dirent pourquoi on les avait ainsi maltraités. Darius, appréhendant que cette violence n’eût été commise de concert avec les cinq autres, les fit venir l’un après l’autre, et les sonda chacun en particulier, pour savoir s’ils approuvaient ce qui s’était passé. Quand il fut bien sûr que cela s’était fait sans leur participation, comme il avait tout lieu de croire qu’Intaphernes chercherait à se révolter avec ses parents, il le fit arrêter, lui, ses fils et toute sa famille. S’étant assuré de leurs personnes, il les fit mettre aux fers, et les condamna à mort.

La femme d’Intaphernes se rendait chaque jour aux portes du palais, tout éplorée, et poussant des cris lamentables. Ses pleurs et son assiduité firent impression sur le cœur de Darius. On vint lui dire, de la part de ce prince : « Le roi Darius vous accorde un des prisonniers ; vous pouvez choisir, parmi vos parents, celui que vous voulez délivrer du supplice. » Après un moment de réflexion, elle répondit : « Si le roi m’accorde la vie d’un de mes proches, je choisis mon frère préférablement à tous les autres. » Darius en fut surpris. « Quel motif, lui fit-il dire, vous fait préférer votre frère à votre mari et à vos enfants, quoiqu’il ne vous soit pas si proche que vos enfants, et qu’il doive vous être moins cher que votre mari ? — Grand roi, répondit-elle, si Dieu le permet, je pourrai trouver un autre mari, et avoir d’autres enfants lorsque j’aurai perdu ceux-ci ; mais, mon père et ma mère étant morts, il n’est pas possible que j’aie jamais d’autre frère[29]. Tels sont les motifs qui me l’ont fait préférer. » Darius, trouvant sa réponse pleine de sens et de raison, et l’ayant goûtée, il lui rendit non-seulement ce frère qu’elle avait demandé, mais encore l’aîné de ses enfants. Quant aux autres, il les fit tous mettre à mort. Ainsi périt, dès le commencement, l’un des sept.

CXX. Il arriva, à peu près vers le temps de la maladie de Cambyse, une aventure que je ne dois pas omettre. Orétès, Perse de nation, à qui Cyrus avait donné le gouvernement de Sardes, conçut le projet abominable de se saisir de Polycrate de Samos, et de le faire mourir, quoiqu’il n’en eût jamais reçu la moindre offense ni en paroles ni en actions, et qu’il ne l’eût même jamais vu. Mais voici la raison qu’en donnent la plupart de ceux qui racontent cette histoire.

Orétès, se trouvant un jour à la cour[30] avec Mitrobates, gouverneur de Dascylium, de discours en discours, ils en vinrent aux reproches. Comme leur dispute roulait sur le courage : « Vous êtes véritablement, dit Mitrobates à Orétès, un homme de cœur, vous qui ne vous êtes pas encore emparé de l’île de Samos, quoiqu’elle soit contiguë à votre gouvernement, et si facile à subjuguer, qu’un de ses habitants l’a prise avec quinze soldats, et en est maintenant le maître. » Orétès fut, dit-on, si sensible à ce reproche, qu’il chercha moins les moyens de se venger de celui qui le lui avait fait, que de perdre entièrement Polycrate, à l’occasion duquel il l’avait reçu.

CXXI. Quelques-uns, mais en plus petit nombre, racontent qu’Orétès envoya un héraut à Samos lui faire une demande quelconque ; on ne dit point ce que c’était. Quand le héraut arriva, ce prince était sur un lit de repos dans l’appartement des hommes, ayant près de lui Anacréon de Téos. Le héraut s’étant avancé pour lui parler, Polycrate, qui avait alors le visage du côté du mur, soit qu’il se trouvât par hasard dans cette posture, soit qu’il s’y fût mis exprès pour montrer le mépris qu’il faisait d’Orétès, ne daigna point se tourner, ni même lui répondre.

CXXII. On rapporte ces deux causes de la mort de Polycrate : chacun est libre de croire celle qui lui paraîtra la plus probable. Orétès, étant à Magnésie sur le Méandre, envoya à Samos un Lydien nommé Myrsus, fils de Gygès, vers Polycrate, dont il connaissait le caractère. Polycrate est le premier de tous les Grecs que nous connaissions qui ait eu le dessein de se rendre maître de la mer, si l’on excepte Minos de Cnosse, ou quelque autre plus ancien que ce législateur, supposé qu’il y en ait eu. Quant à ce qu’on appelle les temps historiques, Polycrate est le premier qui se soit flatté de l’espérance de s’emparer de l’Ionie et des îles. Orétès, instruit de ses vues, lui envoya ce message :

» J’ai appris que vous aviez conçu de vastes projets, mais que vos richesses n’y répondaient pas. Si donc vous suivez mes conseils, vous vous élèverez, et vous me mettrez moi-même à couvert de tout danger. Cambyse a dessein de me faire mourir ; on me le mande comme une chose certaine. Donnez-moi une retraite chez vous, et recevez-moi avec mes trésors ; la moitié est à vous, laissez-moi l’autre : ils vous rendront maître de toute la Grèce. Au reste, si vous avez quelque doute au sujet de mes richesses, envoyez-moi quelqu’un de confiance, je les lui montrerai. »

CXXIII. Polycrate, charmé des offres d’Orétès, lui accorda d’autant plus volontiers sa demande, qu’il avait une grande passion pour l’argent. D’abord il lui envoya Mæandrius, son secrétaire, fils d’un père du même nom. Ce Mæandrius était de Samos ; ce fut lui qui, quelque temps après, consacra dans le temple de Junon le riche ameublement de l’appartement de Polycrate.

Orétès, sachant qu’on devait venir visiter ses trésors, fit remplir de pierres huit grands coffres presque jusqu’aux bords. Il fit couvrir ces pierres de pièces d’or, et ayant fait fermer les coffres avec un nœud, il les tint prêts[31]. Cependant Mæandrius arrive, visite les trésors, et retourne faire son rapport à Polycrate.

CXXIV. Celui-ci partit pour se rendre auprès d’Orétès, malgré les représentations des devins et celles de ses amis. D’ailleurs sa fille avait cru voir en songe son père élevé dans les airs, où il était baigné par les eaux du ciel, et oint par le soleil. Effrayée de cette vision, elle fit tous ses efforts pour le dissuader de partir ; et, comme il allait s’embarquer sur un vaisseau à cinquante rames, elle lui rapporta des choses de mauvais augure. Alors il la menaça de ne la marier de longtemps, s’il revenait sain et sauf de ce voyage. « Je souhaite, lui répondit-elle, que vos menaces aient leur effet ; et j’aime mieux rester longtemps vierge que d’être privée de mon père. »

CXXV. Polycrate, sans aucun égard pour les conseils qu’on lui donnait, s’embarqua pour se rendre auprès d’Orétès avec plusieurs de ses amis, et entre autres avec le médecin Démocèdes, fils de Calliphon, de la ville de Crotone, et le plus habile homme de son temps dans sa profession. Étant arrivé à Magnésie, il y périt misérablement, et d’une manière indigne de son rang et de la grandeur de son âme. En effet, de tous les tyrans qui ont régné dans les villes grecques, il n’y en a pas un seul, si l’on excepte ceux de Syracuse, dont la magnificence mérite d’être comparée à celle de Polycrate. Orétès l’ayant fait périr d’une mort que j’ai horreur de rapporter[32], le fit mettre en croix. Il renvoya tous les Samiens qui l’avaient suivi, et leur dit qu’ils devaient lui savoir gré de la liberté qu’il leur laissait. Quant aux étrangers et aux esclaves qui avaient accompagné Polycrate, il les retint tous dans la servitude. Polycrate, élevé en l’air, accomplit toutes les circonstances du songe de sa fille. Il était baigné par les eaux du ciel et oint par le soleil, dont la chaleur faisait sortir les humeurs de son corps. Ce fut là qu’aboutirent les prospérités de Polycrate, comme le lui avait prédit Amasis.

CXXVI. La mort de Polycrate ne tarda pas à être vengée sur Orétès. Cambyse étant mort, et les mages s’étant emparés du trône, Orétès, qui résidait à Sardes, bien loin de rendre aucun service aux Perses, à qui les Mèdes avaient enlevé la couronne, profita de ces temps de troubles et de désordres pour faire périr Mitrobates, gouverneur de Dascylium, qui lui avait fait des reproches au sujet de Polycrate, et son fils Cranapes, quoiqu’ils fussent l’un et l’autre en grande considération parmi les Perses. Outre une infinité d’autres crimes, un courrier lui ayant apporté de la part de Darius des ordres qui ne lui étaient pas agréables, il aposta des assassins pour l’attaquer sur le chemin lorsqu’il s’en retournerait. Ils le tuèrent lui et son cheval, et en firent disparaître les cadavres.

CXXVII. Darius ne fut pas plutôt sur le trône, qu’il résolut de ne point laisser impunis les crimes d’Orétès, et particulièrement la mort de Mitrobates et de son fils. Mais il jugea d’autant moins convenable d’envoyer une armée directement contre lui au commencement de son règne, et dans le temps que les affaires étaient encore dans une espèce de fermentation, qu’il savait qu’Orétès avait des forces considérables. Sa garde, en effet, était composée de mille Perses, et son gouvernement comprenait la Phrygie, la Lydie et l’Ionie. Voici ce qu’il imagina.

Il convoqua les Perses les plus qualifiés. « Perses, leur dit-il, qui d’entre vous me promettra d’exécuter une chose où il ne s’agit que d’habileté, et où il n’est pas nécessaire d’employer la force et le grand nombre ? car la violence est inutile quand il ne faut que de l’adresse. Qui d’entre vous tuera Orétès ou me l’amènera vif, lui qui n’a jamais rendu aucun service aux Perses, et qui a commis plusieurs crimes ? Il a fait périr deux d’entre nous, Mitrobates et son fils ; et, non content de cela, il a fait assassiner tous les courriers que je lui envoyais pour lui ordonner de se rendre auprès de moi. C’est une insulte qu’on ne peut supporter. Prévenons par sa mort des maux encore plus grands qu’il pourrait faire aux Perses. »

CXXVIII. Sur cette proposition, trente Perses promirent, à l’envi l’un de l’autre, de le servir. Pour terminer leurs contestations, Darius ordonna que le sort en déciderait. On tira donc ; et le sort étant tombé sur Bagéus, fils d’Artontès, voici comment il s’y prit. Il écrivit plusieurs lettres sur différentes affaires, les scella du sceau de Darius, et partit pour Sardes avec ces dépêches. Aussitôt qu’il y fut arrivé, il alla trouver Orétès, et donna les lettres, l’une après l’autre, au secrétaire du roi, pour en faire la lecture : car tous les gouverneurs de province ont auprès d’eux des secrétaires du roi. En donnant ces lettres, Bagéus avait intention de sonder les gardes du gouverneur, pour voir s’ils seraient disposés à l’abandonner. Ayant remarqué qu’ils avaient beaucoup de respect pour ces lettres, et encore plus pour les ordres qu’elles contenaient, il en donna une autre, conçue en ces termes : « Perses, le roi Darius vous défend de servir désormais de gardes à Orétès. » Là-dessus, ils mirent sur-le-champ bas leurs piques. Bagéus, encouragé par leur soumission, mit entre les mains du secrétaire la dernière lettre, ainsi conçue : « Le roi Darius ordonne aux Perses qui sont à Sardes de tuer Orétès. » Aussitôt les gardes tirent leurs cimeterres, et tuent le gouverneur sur la place. Ce fut ainsi que la mort de Polycrate de Samos fut vengée par celle du Perse Orétès.

CXXIX. Les biens de celui-ci ayant été confisqués et transportés à Suses, il arriva, peu de temps après, que Darius, étant à la chasse, se donna une entorse au pied, en sautant en bas de son cheval. Elle fut si violente, que la cheville du pied se déboîta. Darius avait à sa cour les médecins qui passaient pour les plus habiles qu’il y eût en Égypte. S’étant mis d’abord entre leurs mains, ils lui tournèrent le pied avec tant de violence, qu’ils augmentèrent le mal. Le roi fut sept jours et sept nuits sans fermer l’œil, tant la douleur était vive. Enfin, le huitième jour, comme il se trouvait très-mal, quelqu’un qui, pendant son séjour à Sardes, avait entendu dire quelque chose de la profession de Démocèdes de Crotone, lui parla de ce médecin : Darius se le fit amener en diligence. On le trouva confondu parmi les esclaves d’Orétès, comme un homme dont on ne faisait pas grand cas. On le présenta au roi couvert de haillons, et ayant des ceps aux pieds.

CXXX. Darius lui ayant demandé s’il savait la médecine, Démocèdes n’en convint point, dans la crainte de se fermer à jamais le chemin de la Grèce s’il se faisait connaître. Darius, s’étant aperçu qu’il tergiversait en disant qu’il n’était pas médecin, quoiqu’il le fût effectivement, ordonna à ceux qui le lui avaient amené d’apporter des fouets et des poinçons. Démocèdes ne crut pas devoir dissimuler plus longtemps. Il dit qu’il n’avait pas une connaissance profonde de la médecine, mais qu’il en avait pris une légère teinture en fréquentant un médecin. Sur cet aveu, le roi se mit entre ses mains. Démocèdes le traita à la manière des Grecs ; et, faisant succéder les remèdes doux et calmants aux remèdes violents, il parvint à lui procurer du sommeil, et en peu de temps il le guérit, quoique ce prince eût perdu toute espérance de pouvoir jamais se servir de son pied. Cette cure achevée, Darius lui fit présent de deux paires de ceps d’or. Démocèdes lui demanda s’il prétendait doubler ainsi son mal, en récompense de sa guérison. Le roi, charmé de cette repartie, l’envoya à ses femmes. Les eunuques qui le conduisaient leur dirent que c’était lui qui avait rendu la vie au roi. Ces femmes firent présent à Démocèdes de statères qu’elles puisaient dans un coffre avec une soucoupe. Ce présent fut si considérable, que le domestique qui le suivait, et qui s’appelait Sciton, fit une grosse somme des pièces d’or qu’il ramassa à mesure qu’elles tombaient des soucoupes.

CXXXI. Voici à quelle occasion Démocèdes avait quitté Crotone, sa patrie, et s’était attaché à Polycrate. Il vivait avec un père d’un caractère dur et colère. Ne pouvant plus supporter son humeur, il alla à Égine, où s’étant établi, il surpassa, dès la première année, les plus habiles médecins, quoiqu’il ne se fût point préparé à y exercer sa profession, et qu’il n’eût aucun des instruments nécessaires. La seconde année, les Éginètes lui donnèrent un talent de pension sur le trésor public[33]. La troisième, les Athéniens lui firent une pension de cent mines[34]. Enfin, la quatrième année, Polycrate lui offrit deux talents[35], et, par cette amorce, l’attira à Samos. C’est à lui que les médecins de Crotone doivent la plus grande partie de leur réputation. Il fut un temps où on les regarda comme les premiers médecins de toute la Grèce, et les Cyrénéens comme les seconds. Vers le même temps, les Argiens passaient pour les plus habiles musiciens de la Grèce.

CXXXII. Démocèdes ayant parfaitement guéri Darius, on lui donna une très-grande maison à Suses ; il mangeait à la table du roi, et rien ne lui manquait, que la liberté de retourner en Grèce. Il obtint du roi la grâce des Égyptiens qui étaient auparavant ses médecins ordinaires, et qui, pour s’être laissé surpasser en leur art par un médecin grec, avaient été condamnés à être mis en croix. Il fit rendre la liberté à un devin d’Élée qui avait suivi Polycrate, et qu’on avait mis au nombre des esclaves, sans qu’on songeât à lui. Enfin Démocèdes jouissait auprès du roi d’une très-grande considération.

CXXXIII. Il survint, peu de temps après, à Atosse, fille de Cyrus et femme de Darius, un tumeur au sein, qui s’ouvrit et fit de grands progrès. Tant que le mal fut peu considérable, cette princesse le cacha par pudeur, et n’en dit mot à personne. Mais quand elle vit qu’il devenait dangereux, elle manda Démocèdes et le lui fit voir. Il lui promit de la guérir ; mais il exigea d’elle, avec serment, qu’elle l’obligerait à son tour dans une chose dont il la prierait, l’assurant, au reste, qu’il ne lui demanderait rien dont elle eût à rougir.

CXXXIV. Atosse, guérie par les remèdes de Démocèdes, résolut de lui tenir parole. Étant au lit avec Darius, elle lui parla ainsi, selon les instructions de Démocèdes : « Je m’étonne, seigneur, qu’ayant tant de troupes à votre disposition, vous demeuriez tranquillement dans votre palais, sans songer à conquérir de nouveaux pays et à étendre les bornes de votre empire. Cependant il convient à un monarque jeune, et qui possède de grandes richesses, de se signaler par des actions qui fassent connaître à ses sujets qu’ils ont un homme de cœur à leur tête. Il vous importe, par deux raisons, de suivre mon conseil : la première, pour montrer aux Perses qu’ils ont un roi plein de courage et de valeur ; la seconde, afin qu’accablés de travaux, l’oisiveté ne les porte point à se soulever contre vous. Faites donc quelques grands exploits, tandis que vous êtes dans la fleur de l’âge. L’âme croît avec le corps ; mais, à mesure que le corps vieillit, l’âme vieillit aussi, et devient inhabile à tout. » Ainsi parla Atosse, suivant les instructions de Démocèdes.

« Vos discours, lui répondit Darius, s’accordent avec mes desseins. J’ai résolu de marcher contre les Scythes, et de construire à cet effet un pont pour passer de notre continent dans l’autre. Il ne faut que peu de temps pour en venir à bout. »

« Seigneur, reprit Atosse, ne commencez point, je vous prie, par les Scythes ; ils seront à vous quand vous le voudrez : marchez plutôt contre la Grèce. Car, seigneur, sur ce que j’ai ouï dire des femmes de ce pays, je ne désire rien tant que d’avoir à mon service des Lacédémoniennes, des Argiennes, des Athéniennes et des Corinthiennes. Vous avez ici l’homme du monde le plus propre à vous instruire de ce qui regarde la Grèce, et à vous servir de guide dans cette expédition ; c’est celui qui vous a guéri de votre entorse. »

« Puisque vous êtes d’avis, répondit Darius, que nous commencions par la Grèce, il me semble qu’avant tout il est à propos d’envoyer quelques Perses avec l’homme dont vous me parlez, pour prendre une connaissance exacte du pays ; et, lorsqu’à leur retour ils m’auront instruit de tout ce qu’ils auront vu et appris, je me mettrai en marche. »

CXXXV. À peine eut-il dit ces choses, qu’il les exécuta. Dès que le jour commença à paraître, il fit venir quinze Perses des premiers de la nation, leur commanda de suivre Démocèdes, de reconnaître avec lui tous les pays maritimes de la Grèce, et leur enjoignit surtout de prendre garde qu’il ne leur échappât, et de le ramener avec eux, quelque chose qui arrivât. Ces ordres donnés, il manda Démocèdes, et le pria de revenir dès qu’il aurait fait voir aux Perses toute la Grèce. Il lui commanda aussi de porter avec lui tous ses meubles, pour en faire présent à son père et à ses frères, lui promettant de le dédommager au centuple ; et, outre cela, il lui dit qu’il le ferait accompagner par un vaisseau de charge rempli de ces présents et de toutes sortes de richesses. Les promesses de ce prince étaient, comme je le crois, sans artifice ; cependant Démocèdes, craignant qu’il n’eût dessein de l’éprouver, accepta tous ces dons sans montrer beaucoup d’empressement. Mais pour les meubles et autres effets qui lui appartenaient, il dit qu’il les laisserait à Suses, afin de les retrouver à son retour. Il se contenta du vaisseau de charge que lui promettait le roi, afin de porter les présents qu’il faisait à ses frères.

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