Histoires (page 30)
CXXXVI. Darius, lui ayant aussi donné ses ordres, lui dit de se rendre avec les Perses sur les bords de la mer. Lorsqu’ils furent arrivés en Phénicie, ils allèrent à Sidon, où ils firent équiper sur-le-champ deux trirèmes et un gros vaisseau de charge, qu’ils remplirent de toutes sortes de richesses. Leurs préparatifs achevés, ils passèrent en Grèce, dont ils visitèrent les côtes et levèrent le plan. Enfin, après en avoir reconnu les places les plus célèbres, ils firent voile en Italie, et abordèrent à Tarente. Aristophilides, roi de ce pays, fit ôter, par bonté pour Démocèdes, le gouvernail des vaisseaux des Mèdes[36], et arrêter en même temps les Perses comme espions. Tandis qu’on les tenait en prison, Démocèdes se retira à Crotone. Lorsqu’il fut arrivé chez lui, Aristophilides relâcha les Perses, et leur rendit ce qu’il avait fait enlever de leurs vaisseaux.
CXXXVII. Les Perses, ayant remis à la voile, poursuivirent Démocèdes, et arrivèrent à Crotone. Ils l’arrêtèrent dans la place publique, où ils le rencontrèrent. La crainte de la puissance des Perses avait disposé une partie des Crotoniates à le leur remettre ; mais d’autres l’arrachèrent de leurs mains, et les repoussèrent à coups de bâtons. « Crotoniates, leur disaient les Perses, prenez garde à ce que vous faites : celui que vous nous enlevez est un esclave fugitif ; il appartient au roi. Pensez-vous donc que Darius souffre impunément une telle insulte, et que vous vous trouviez bien de nous avoir arraché Démocèdes ? car enfin votre ville ne sera-t-elle pas la première que nous attaquerons, et que nous tâcherons de réduire en servitude ? »
Ces menaces furent inutiles. Les Crotoniates, sans y avoir égard, leur enlevèrent non-seulement Démocèdes, mais encore le vaisseau de charge, qu’ils avaient amené avec eux. Les Perses, privés de leur guide, retournèrent en Asie, sans chercher à pénétrer plus avant dans la Grèce pour reconnaître le pays.
Démocèdes, à leur départ, leur enjoignit de dire à Darius qu’il était fiancé avec la fille de Milon. Le nom de ce lutteur était alors fort connu à la cour de Perse. Pour moi, je pense qu’il hâta ce mariage, et qu’il y dépensa de grandes sommes, afin de faire voir à Darius qu’il jouissait aussi dans sa patrie d’une grande considération.
CXXXVIII. Les Perses ayant levé l’ancre, les vents les écartèrent de leur route, et les poussèrent en Iapygie, où on les fit prisonniers. Mais Gillus, banni de Tarente, les délivra, et les ramena à Darius. La reconnaissance avait disposé ce prince à lui accorder toutes ses demandes. Gillus lui raconta sa disgrâce, et le pria de le faire rétablir à Tarente. Mais, pour ne pas jeter l’épouvante et le trouble dans la Grèce, comme cela n’aurait pas manqué d’arriver si l’on eût envoyé à cause de lui une flotte considérable en Italie, il dit que les Cnidiens suffiraient seuls pour le rétablir dans sa patrie, et qu’étant amis des Tarentins, il était persuadé qu’à leur sollicitation on ne ferait nulle difficulté de lui accorder son rappel. Darius le lui promit ; et, sans différer plus longtemps, il envoya un exprès à Cnide, avec ordre aux Cnidiens de ramener Gillus à Tarente. Les Cnidiens obéirent ; mais ils ne purent rien obtenir des Tarentins, et ils n’étaient point assez puissants pour employer la force. C’est ainsi que les choses se passèrent. Ces Perses sont les premiers qui soient venus d’Asie en Grèce pour reconnaître le pays.
CXXXIX. Après ces événements, Darius prit Samos. De toutes les villes, tant grecques que barbares, celle-ci fut la première qu’il attaqua, pour les raisons que je vais dire. Beaucoup de Grecs avaient suivi Cambyse, fils de Cyrus, dans son expédition en Égypte ; les uns, comme on peut le croire, pour trafiquer, d’autres pour servir, et quelques-uns aussi par curiosité et pour voir le pays. Du nombre de ces derniers fut Syloson, banni de Samos, fils d’Æacès et frère de Polycrate. Il lui arriva une aventure qui contribua à sa fortune. Se promenant un jour sur la place de Memphis, un manteau d’écarlate sur les épaules, Darius, qui n’était alors qu’un simple garde du corps de Cambyse, et qui ne jouissait pas encore d’une grande considération, l’aperçut et eut envie de son manteau. Il s’approcha de cet étranger, et le pria de le lui vendre. Syloson, remarquant que Darius en avait une envie extrême, lui répondit, comme inspiré de quelque dieu : « Pour quelque prix que ce soit, je ne veux point le vendre ; mais, puisqu’il faut que les choses soient ainsi, j’aime mieux vous en faire présent. » Darius loua sa générosité, et accepta le manteau.
CXL. Syloson croyait avoir perdu son manteau par son trop de facilité ; mais, quelque temps après, Cambyse étant mort, les sept Perses détrônèrent le mage, et Darius, l’un des sept conjurés, monta sur le trône. Syloson, ayant appris que la couronne était échue à celui à qui, sur ses vives instances, il avait donné son manteau en Égypte, part pour Suses, se rend au palais, et, s’étant assis au vestibule, il dit qu’il avait autrefois obligé Darius. Le garde de la porte, qui avait entendu ce discours, en fit son rapport au roi. « Quel est donc ce Grec, se dit en lui-même Darius étonné, qui m’a prévenu de ses bienfaits ? Je n’ai que depuis peu la puissance souveraine, et depuis ce temps à peine peut-il en être venu un seul à ma cour. Pour moi, je ne sache point qu’aucun Grec m’ait rien prêté. Mais qu’on le fasse entrer ; je verrai ce qu’il veut dire. »
Le garde ayant introduit Syloson, les interprètes lui demandèrent qui il était, et en quoi il pouvait se vanter d’avoir obligé Darius. Syloson raconta tout ce qui s’était passé au sujet du manteau, et ajouta que c’était lui-même qui l’avait donné.
« Ô le plus généreux de tous les hommes ! répondit Darius ; vous êtes donc celui qui m’avez fait un présent dans le temps où je n’avais pas la moindre autorité ! Quoique ce présent soit peu de chose, je vous en ai cependant autant d’obligation que si j’en recevais aujourd’hui un considérable ; et, pour reconnaître ce plaisir, je vous donnerai tant d’or et d’argent, que vous n’aurez jamais sujet de vous repentir d’avoir obligé Darius, fils d’Hystaspes. — Grand roi, reprit Syloson, je ne vous demande ni or ni argent ; rendez-moi Samos, ma patrie, et délivrez-la de l’oppression. Depuis qu’Orétès a fait mourir mon frère Polycrate, un de nos esclaves s’en est emparé ; c’est cette patrie que je vous demande ; rendez-la-moi, seigneur, sans effusion de sang, et ne permettez pas qu’elle soit réduite en servitude. »
CXLI. Darius lui accorda sa demande. Il envoya une armée sous les ordres d’Otanes, un des Sept qui avaient détrôné le mage, et lui recommanda d’exécuter tout ce dont Syloson le prierait. Otanes se rendit sur les bords de la mer, où il fit embarquer ses troupes.
CXLII. Mæandrius, fils de Mæandrius, avait alors la puissance souveraine dans l’île de Samos ; Polycrate lui en avait confié la régence. Il voulut se montrer le plus juste de tous les hommes ; mais les circonstances ne le lui permirent pas. Quand il eut appris la mort de Polycrate, il érigea d’abord un autel à Jupiter Libérateur, et traça autour de cet autel l’aire sacrée qu’on voit encore aujourd’hui dans le faubourg de Samos. Ensuite il convoqua une assemblée de tous les citoyens, et leur tint ce discours : « Vous savez, Samiens, que Polycrate m’a confié son sceptre avec son autorité, et qu’aujourd’hui il ne tient qu’à moi de conserver l’empire sur vous. Mais, autant que je le pourrai, je ne ferai jamais ce que je condamne dans les autres. J’ai blâmé Polycrate de s’être rendu maître de ses égaux, et je n’approuverai jamais la même conduite dans un autre. Mais enfin il a rempli sa destinée. Quant à moi, je me démets de la puissance souveraine, et je rétablis l’égalité. Accordez-moi seulement, je vous prie, par une sorte de distinction que je crois juste, six talents[37] de l’argent de Polycrate. Permettez encore que je me réserve, à moi et à mes descendants, à perpétuité, le sacerdoce de Jupiter Libérateur, à qui j’ai élevé un autel, et je vous rends votre ancienne liberté. »
Telles furent les demandes et les promesses de Mæandrius ; mais un Samien, se levant du milieu de l’assemblée, lui dit : « Vous ne méritez pas de nous commander, vous qui avez toujours été un méchant et un scélérat. Il faut bien plutôt vous faire rendre comte de l’argent que vous avez eu en maniement. » Celui qui parla de la sorte s’appelait Télésarque ; il jouissait d’une grande considération parmi ses concitoyens.
CXLIII. Mæandrius, faisant réflexion que s’il se dépouillait de l’autorité souveraine, quelqu’un s’en emparerait et se mettrait en sa place, ne pensa plus à la quitter. Dès qu’il fut rentré dans la citadelle, il manda les citoyens l’un après l’autre, comme s’il eût voulu leur rendre compte de l’administration des finances ; mais ils furent arrêtés et mis aux fers. Pendant qu’ils étaient en prison, Mæandrius tomba malade. Son frère Lycarète crut qu’il n’en reviendrait point, et, pour usurper plus facilement la puissance souveraine dans Samos, il fit mourir tous les prisonniers : car il paraît bien que les Samiens regardaient comme une chose indigne d’un homme libre d’obéir à un tyran.
CXLIV. Cependant les Perses qui ramenaient Syloson étant arrivés à Samos, n’y trouvèrent pas la moindre résistance. Ceux du parti de Mæandrius, et Mæandrius lui-même, leur déclarèrent qu’ils étaient prêts à capituler et à sortir de l’île. Otanes accepta cette proposition ; et lorsque le traité eut été conclu, les gens les plus distingués d’entre les Perses firent apporter des siéges, et s’assirent devant la forteresse.
CXLV. Le tyran Mæandrius avait un frère, nommé Charilée, dont l’esprit n’était pas fort sain, et qu’on tenait enchaîné dans une prison souterraine pour quelque faute qu’il avait commise. Charilée, informé de ce qui se passait, et ayant vu par une ouverture de sa prison les Perses tranquillement assis, se mit à crier qu’il voulait parler à son frère. Mæandrius, qui l’avait entendu, ordonna de le délier, et de le lui amener. Il n’eut pas plutôt été amené, que, chargeant son frère d’invectives, il tâcha de l’engager à se jeter sur les Perses. « Ô le plus lâche de tous les hommes ! tu as bien eu le cœur assez dur pour me faire enchaîner dans une prison souterraine, moi qui suis ton frère, et qui n’ai mérité par aucun crime un pareil traitement, et tu n’as pas le courage de te venger des Perses, qui te chassent de ta maison et de ta patrie, quoiqu’il te soit facile de les vaincre ! Mais, si tu les redoutes, donne-moi tes troupes auxiliaires, et je les ferai repentir d’être venus ici. Quant à toi, je suis prêt à te renvoyer de cette île. »
CXLVI. Ainsi parla Charilée. Mæandrius prit en bonne part son discours. Il n’était pas cependant, à mon avis, assez insensé pour s’imaginer qu’avec ses forces il pourrait l’emporter sur le roi ; mais il enviait à Syloson le bonheur de recouvrer sans peine la ville de Samos, et de la recevoir florissante, et sans qu’on y eût fait le moindre dégât. En irritant les Perses, il voulait affaiblir la puissance des Samiens, et ne les livrer qu’en cet état. Il savait bien, en effet, que, si les Perses étaient maltraités, ils s’aigriraient contre les Samiens. D’ailleurs il avait un moyen sûr pour se retirer de l’île quand il le voudrait. Il avait fait pratiquer sous terre un chemin qui conduisait de la forteresse à la mer. Et en effet il sortit de Samos par cette route, et mit à la voile. Pendant ce temps-là Charilée, ayant fait prendre les armes à toutes les troupes auxiliaires, ouvrit les portes, et fit une sortie sur les Perses, qui, bien loin de s’attendre à cet acte d’hostilité, croyaient que tout était réglé. Les auxiliaires tombèrent sur ces Perses de distinction, qu’ils trouvèrent assis, et les massacrèrent. Tandis qu’ils les passaient au fil de l’épée, le reste de l’armée perse vint au secours, et poussa les auxiliaires avec tant de vigueur, qu’ils furent contraints de se renfermer dans la forteresse.
CXLVII. Otanes s’était ressouvenu jusqu’alors des ordres que Darius lui avait donnés en partant, de ne tuer aucun Samien, de n’en réduire aucun en servitude, et de rendre l’île de Samos à Syloson, sans permettre qu’on y fit le dégât ; mais, à la vue du carnage qui s’était fait des Perses, il les oublia. Il ordonna à son armée de faire main basse sur tout ce qu’elle trouverait en son chemin, hommes et enfants, sans aucune distinction. Ainsi, tandis qu’une partie de ses troupes assiégeait la citadelle, les autres passèrent au fil de l’épée tous ceux qu’ils rencontrèrent, tant dans les lieux sacrés que dans les profanes.
CXLVIII. Mæandrius, s’étant sauvé de Samos, fit voile à Lacédémone. Lorsqu’il y fut arrivé avec les richesses qu’il avait emportées, il fit tirer de ses coffres des coupes d’or et d’argent, et ses gens se mirent à les nettoyer. Pendant ce temps-là, il alla trouver Cléomène, fils d’Anaxandride, roi de Sparte ; et, s’entretenant avec lui, il l’amena insensiblement dans sa maison. Voyant ce prince saisi d’admiration à la vue de ces vases, il le pressa d’en prendre autant qu’il le voudrait, et de les faire porter dans son palais.
Cléomène montra en cette occasion qu’il était le plus juste et le plus désintéressé des hommes. Quoique Mæandrius insistât jusqu’à deux ou trois fois, il ne voulut jamais accepter ses dons. Mais, ayant appris que ce Samien faisait présent de ces vases à d’autres citoyens, et que, par ce moyen, il se procurerait du secours, il alla trouver les éphores, et leur remontra qu’il était de l’intérêt de la république de faire sortir du Péloponnèse cet étranger, de crainte, ajouta-t-il, qu’il ne me corrompe moi-même et d’autres citoyens aussi. Les éphores approuvèrent le conseil de Cléomène, et firent signifier à Mæandrius par un héraut qu’il eût à sortir des terres de la république.
CXLIX. Quand les Perses eurent pris tous les habitants de Samos comme dans un filet, ils remirent la ville à Syloson, mais déserte et sans aucun habitant. Quelque temps après, Otanes repeupla cette île, à l’occasion d’une vision qu’il eut en songe, et d’un mal dont il se sentit attaqué aux parties de la génération.
CL. Tandis que l’armée navale se rendait à Samos, les Babyloniens se révoltèrent après avoir fait de grands préparatifs. Pendant le règne du mage, et tandis que les sept Perses se soulevaient contre lui, ils profitèrent de ce temps et des troubles qu’il y eut à cette occasion, pour se disposer à soutenir un siége sans que les Perses en eussent la moindre connaissance. Après qu’ils eurent secoué ouvertement le joug, ils prirent les mesures suivantes : de toutes les femmes qui se trouvèrent dans Babylone, chaque homme, indépendamment de sa mère, ne se réserva que celle qu’il aimait le plus de toutes celles de sa maison. Quant aux autres, ils les assemblèrent toutes en un même lieu, et les étranglèrent. Celle que chacun s’était réservée devait lui apprêter à manger ; et ils étranglèrent le reste, afin de ménager leurs provisions.
CLI. À la première nouvelle de leur révolte, Darius assembla toutes ses forces, et marcha contre eux. Lorsqu’il fut arrivé devant la place, il en forma le siége ; mais les Babyloniens firent voir qu’ils s’en inquiétaient peu. Ils montèrent sur leurs remparts, et se mirent à danser et à faire des plaisanteries contre Darius et son armée ; et l’un d’entre eux leur dit cette parole remarquable : « Perses, pourquoi perdre ainsi le temps devant nos murailles ! Retirez-vous plutôt ; vous prendrez Babylone lorsque les mules engendreront. » Ainsi parla un Babylonien, ne pensant pas qu’une mule pût jamais engendrer.
CLII. Il y avait déjà un an et sept mois que Darius était avec son armée devant Babylone sans pouvoir la prendre : il en était très-affligé. Il s’était, mais en vain, servi de toutes sortes de stratagèmes ; il avait même eu recours à celui qui avait autrefois réussi à Cyrus ; mais les Babyloniens se tenaient sans cesse sur leurs gardes, et il n’était pas possible de les forcer.
CLIII. Le vingtième mois du siége, il arriva un prodige chez Zopyre, fils de ce Mégabyse qui, avec les six autres conjurés, détrôna le mage : une des mules qui lui servaient à porter ses provisions fit un poulain. Il n’en voulut d’abord rien croire ; mais, s’en étant convaincu par ses yeux, il défendit expressément à ses gens d’en parler. S’étant mis ensuite à réfléchir sur ce prodige, il se rappela les paroles du Babylonien qui avait dit, au commencement du siége, qu’on prendrait la ville lorsque les mules, toutes stériles qu’elles sont, engendreraient. Il crut, en conséquence de ce présage, qu’on pouvait prendre Babylone, que le Babylonien avait parlé de la sorte par une permission divine, et que la mule avait mis bas pour lui.
CLIV. Ayant reconnu que les destins assuraient la prise de Babylone, il alla trouver Darius, et lui demanda s’il avait fort à cœur la conquête de cette place. Ce prince lui ayant répondu qu’il le souhaitait ardemment, il délibéra comment il ferait pour s’en emparer, et pour que la prise de cette ville ne pût être attribuée à d’autre qu’à lui. Les Perses estiment en effet beaucoup les belles actions ; et chez eux c’est le plus sûr moyen de parvenir aux plus grands honneurs. Ayant fait réflexion qu’il ne pouvait se rendre maître de cette place qu’en se mutilant, pour passer ensuite chez les ennemis en qualité de transfuge, il ne balança pas un instant, et ne tint aucun compte d’une difformité à laquelle il n’était pas possible de remédier. Il se coupa donc le nez et les oreilles, se rasa d’une manière honteuse le tour de la tête, se mit le corps en sang à coups de fouet, et, en cet état, il alla se présenter au roi.
CLV. Darius, indigné de voir un homme de ce rang si cruellement traité, se lève précipitamment de son trône, et lui demande avec empressement qui l’avait ainsi mutilé, et pour quel sujet. « Personne que vous, seigneur, répondit Zopyre, n’est assez puissant pour me traiter de la sorte. Une main étrangère ne m’a point mis en cet état ; je l’ai fait moi-même, outré de voir les Assyriens se moquer des Perses. — Ô le plus malheureux des hommes, s’écria Darius ; en disant que vous vous êtes traité à cause des assiégés d’une manière irrémédiable, vous cherchez à couvrir d’un beau nom l’action la plus honteuse ! Insensé ! les ennemis se rendront-ils donc plus tôt, parce que vous vous êtes ainsi mutilé ? N’avez-vous donc pas perdu l’esprit quand vous vous êtes mis en cet état ? — Seigneur, reprit Zopyre, si je vous avais communiqué mon dessein, vous ne m’auriez jamais permis de l’exécuter : aussi n’ai je pris conseil que de moi-même. Babylone est à nous, si vous ne nous manquez pas. Dans l’état où vous me voyez, je vais passer dans la ville en qualité de transfuge ; je dirai aux Babyloniens que ce traitement m’a été fait par votre ordre : j’espère que, si je réussis à les persuader, j’obtiendrai le commandement d’une partie de leurs troupes. Pour vous, seigneur, le dixième jour après que j’aurai été reçu à Babylone, choisissez mille hommes dont la perte vous importe peu ; placez-les près de la porte de Sémiramis. Sept jours après, postez-en deux mille autres près de la porte de Ninive. Laissez ensuite passer vingt jours, et vous enverrez quatre mille hommes près de la porte des Chaldéens. Mais que les uns et les autres n’aient pour se défendre d’autres armes que leurs épées. Enfin, le vingtième jour après, faites avancer le reste de l’armée droit à la ville pour donner un assaut général. Mais surtout placez-moi les Perses aux portes Bélides et Cissiennes. Je ne doute point que les Babyloniens, témoins de mes grandes actions, ne me confient entre autres choses les clefs de ces portes : alors nous aurons soin, les Perses et moi, de faire ce qu’il faudra. »
CLVI. Ce discours achevé, il s’enfuit vers les portes de la ville, se retournant de temps en temps, comme s’il eût été un véritable transfuge. Ceux qui étaient en sentinelle sur les tours, l’ayant aperçu, descendirent promptement ; et, ayant entr’ouvert un guichet de la porte, ils lui demandèrent qui il était et ce qu’il venait chercher. Il leur répondit qu’il était Zopyre, et qu’il venait se rendre aux Babyloniens. Sur cette déclaration, les gardes de la porte le conduisirent à l’assemblée de la nation. Lorsqu’il fut arrivé, il se mit à déplorer son malheur : il attribua à Darius le traitement qu’il s’était fait, et leur dit que ce prince l’avait mis en cet état parce que, ne voyant nulle apparence de forcer la place, il lui avait conseillé d’en lever le siége. « Maintenant donc, leur dit-il, je viens vers vous, ô Babyloniens, et pour votre plus grand avantage, et pour le plus grand malheur de Darius, de son armée et des Perses. Tous ses projets me sont connus ; il ne m’aura point ainsi mutilé impunément. »
CLVII. Les Babyloniens, voyant un Perse de la première qualité le nez et les oreilles coupés, le corps déchiré de coups et tout en sang, crurent qu’il disait vrai, et qu’il venait les secourir. Ils étaient disposés à lui accorder tout ce qu’il souhaitait. Il leur demanda des troupes ; on lui en donna, et il fit tout ce dont il était convenu avec le roi.
Le dixième jour après son arrivée, il sortit à la tête des troupes dont les Babyloniens lui avaient confié le commandement, et, ayant investi dans leur poste les premiers mille hommes que Darius avait envoyés par son conseil, il les tailla en pièces. Les Babyloniens, ayant reconnu que ses actions répondaient à ses discours, en témoignèrent une grande joie, et n’en furent que plus disposés à lui obéir en tout.
Zopyre laissa passer le nombre de jours dont il était convenu avec Darius ; et, s’étant mis à la tête de l’élite des troupes babyloniennes, il fit une seconde sortie, dans laquelle il tua deux mille hommes. Les Babyloniens, témoins de cette action, ne s’entretenaient que de Zopyre.