Histoires (page 33)
XX. Au delà du Gerrhus est le pays des Scythes royaux. Ces Scythes sont les plus braves et les plus nombreux ; ils regardent les autres comme leurs esclaves. Ils s’étendent, du côté du midi, jusqu’à la Tauride ; à l’est, jusqu’au fossé que creusèrent les fils des esclaves aveugles, et jusqu’à Cremnes, ville commerçante sur le Palus-Mæotis. Il y a même une partie de cette nation qui s’étend jusqu’au Tanaïs. Au nord, au-dessus de ces Scythes royaux, on rencontre les Mélanchlænes, peuple qui n’est point scythe. Au delà des Mélanchlænes, il n’y a, autant que nous pouvons le savoir, que des marais et des terres sans habitants.
XXI. Le pays au delà du Tanaïs n’appartient pas à la Scythie ; il se partage en plusieurs contrées. La première est aux Sauromates. Ils commencent à l’extrémité du Palus-Mæotis, et occupent le pays qui est au nord ; il est de quinze journées de marche : on n’y voit ni arbres fruitiers ni sauvages. La seconde contrée au-dessus des Sauromates est habitée par les Budins ; elle porte toutes sortes d’arbres en abondance. Mais, au-dessus et au nord des Budins, le premier pays où l’on entre est un vaste désert de sept jours de chemin.
XXII. Après ce désert, en déclinant vers l’est, vous trouvez les Thyssagètes : c’est une nation particulière et nombreuse, qui ne vit que de sa chasse. Les Iyrques leur sont contigus. Ils habitent le même pays, et ne vivent aussi que de gibier, qu’ils prennent de cette manière : comme tout est plein de bois, les chasseurs montent sur un arbre pour épier et attendre la bête. Ils ont chacun un cheval dressé à se mettre ventre à terre, afin de paraître plus petit. Ils mènent aussi un chien avec eux. Aussitôt que le chasseur aperçoit du haut de l’arbre la bête à sa portée, il l’atteint d’un coup de flèche, monte sur son cheval, et la poursuit avec son chien, qui ne le quitte point.
Au delà des Iyrques, en avançant vers l’est, on trouve d’autres Scythes qui, ayant secoué le joug des Scythes royaux, sont venus s’établir en cette contrée.
XXIII. Tout le pays dont je viens de parler, jusqu’à celui des Scythes, est plat, et les terres en sont excellentes et fortes ; mais au delà il est rude et pierreux. Lorsque vous en avez traversé une grande partie, vous trouvez des peuples qui habitent au pied de hautes montagnes. On dit qu’ils sont tous chauves de naissance, hommes et femmes ; qu’ils ont le nez aplati et le menton allongé. Ils ont une langue particulière ; mais ils sont vêtus à la scythe. Enfin, ils vivent du fruit d’une espèce d’arbre appelé pontique. Cet arbre, à peu près de la grandeur d’un figuier, porte un fruit à noyau de la grosseur d’une fève. Quand ce fruit est mûr, ils le pressent dans un morceau d’étoffe, et en expriment une liqueur noire et épaisse, qu’ils appellent aschy. Ils sucent cette liqueur, et la boivent mêlée avec du lait. À l’égard du marc le plus épais, ils en font des masses qui leur servent de nourriture ; car ils ont peu de bétail, faute de bons pâturages.
Ils demeurent toute l’année chacun sous un arbre. L’hiver, ils couvrent ces arbres d’une étoffe de laine blanche, serrée et foulée, qu’ils ont soin d’ôter pendant l’été. Personne ne les insulte : on les regarde en effet comme sacrés. Ils n’ont en leur possession aucune arme offensive. Leurs voisins les prennent pour arbitres dans leurs différends ; et quiconque se réfugie dans leur pays y trouve un asile inviolable, où personne n’ose l’attaquer. On les appelle Argippéens.
XXIV. On a une connaissance exacte de tout le pays jusqu’à celui qu’occupent ces hommes chauves, et de toutes les nations en deçà. Il n’est pas difficile d’en savoir des nouvelles par les Scythes qui vont chez eux, par les Grecs de la ville de commerce[4] située sur le Borysthène, et par ceux des autres villes commerçantes situées sur le Pont-Euxin. Ces peuples parlent sept langues différentes. Ainsi les Scythes qui voyagent dans leur pays ont besoin de sept interprètes pour y commercer.
XXV. On connaît donc tout ce pays jusqu’à celui de ces hommes chauves : mais on ne peut rien dire de certain de celui qui est au-dessus ; des montagnes élevées et inaccessibles en interdisent l’entrée. Les Argippéens racontent cependant qu’elles sont habitées par des Ægipodes, ou hommes aux pieds de chèvre[5] ; mais cela ne me paraît mériter aucune sorte de croyance. Ils ajoutent aussi que, si l’on avance plus loin, on trouve d’autres peuples qui dorment six mois de l’année. Pour moi, je ne puis absolument le croire. On sait que le pays à l’est des Argippéens est occupé par les Issédons ; mais celui qui est au-dessus, du côté du nord, n’est connu ni des Argippéens ni des Issédons, qui n’en disent que ce que j’ai rapporté d’après eux.
XXVI. Voici les usages qui s’observent, à ce qu’on dit, chez les Issédons. Quand un Issédon a perdu son père, tous ses parents lui amènent du bétail : ils l’égorgent, et, l’ayant coupé par morceaux, ils coupent de même le cadavre du père de celui qui les reçoit dans sa maison, et, mêlant toutes ces chairs ensemble, ils en font un festin. Quant à la tête, ils en ôtent le poil et les cheveux, et, après l’avoir parfaitement nettoyée, ils la dorent, et s’en servent comme d’un vase précieux dans les sacrifices solennels qu’ils offrent tous les ans. Telles sont leurs cérémonies funèbres ; car ils en observent en l’honneur de leurs pères, ainsi que les Grecs célèbrent l’anniversaire de la mort des leurs. Au reste, ils passent aussi pour aimer la justice ; et, chez eux, les femmes ont autant d’autorité que les hommes.
XXVII. On connaît donc aussi ces peuples ; mais, pour le pays qui est au-dessus, on sait, par le témoignage des Issédons, qu’il est habité par des hommes qui n’ont qu’un œil, et par des Gryphons qui gardent l’or. Les Scythes l’ont appris des Issédons, et nous des Scythes. Nous les appelons Arimaspes en langue Scythe. Arima signifie un en cette langue, et spou œil.
XXVIII. Dans tout le pays dont je viens de parler, l’hiver est si rude, et le froid si insupportable pendant huit mois entiers, qu’en répandant de l’eau sur la terre on n’y fait point de boue, mais seulement en y allumant du feu. La mer même se glace dans cet affreux climat, ainsi que tout le Bosphore Cimmérien ; et les Scythes de la Chersonèse passent en corps d’armée sur cette glace, et y conduisent leurs chariots pour aller dans le pays des Sindes. L’hiver continue de la sorte huit mois entiers ; les quatre autres mois, il fait encore froid. L’hiver, dans ces contrées, est bien différent de celui des autres pays. Il y pleut si peu en cette saison, que ce n’est pas la peine d’en parler, et l’été il ne cesse d’y pleuvoir. Il n’y tonne point dans le temps qu’il tonne ailleurs ; mais le tonnerre est très-fréquent en été. S’il s’y fait entendre en hiver, on le regarde comme un prodige. Il en est de même des tremblements de terre. S’il en arrive en Scythie, soit en été, soit en hiver, c’est un prodige qui répand la terreur. Les chevaux y soutiennent le froid ; mais les mulets et les ânes ne le peuvent absolument, quoique ailleurs les chevaux exposés à la gelée dépérissent, et que les ânes et les mulets y résistent sans peine.
XXIX. Je pense que la rigueur du climat empêche les bœufs d’y avoir des cornes. Homère rend témoignage à mon opinion dans l’Odyssée, lorsqu’il parle en ces termes : « Et la Libye, où les cornes viennent promptement aux agneaux. »
Cela me paraît d’autant plus juste que, dans les pays chauds, les cornes poussent de bonne heure aux animaux, et que, dans ceux où il fait un froid violent, ils n’en ont point du tout, ou, si elles poussent, ce n’est qu’avec peine.
XXX. Dans ce pays, le froid en est la cause ; mais, pour le dire en passant, puisque je me suis accoutumé, dès le commencement de cette histoire, à faire des digressions, je m’étonne que, dans toute l’Élide, il ne s’engendre point de mulets, quoique le climat n’y soit pas froid, et qu’on n’en puisse alléguer aucune autre cause sensible. Les Éléens disent que, s’il ne s’engendre point de mulets chez eux, c’est l’effet de quelque malédiction. Lorsque le temps s’approche où les cavales sont en chaleur, les Éléens les conduisent dans les pays voisins, où ils les font saillir par des ânes ; lorsqu’elles sont pleines, ils les ramènent chez eux.
XXXI. Quant aux plumes dont les Scythes disent que l’air est tellement rempli qu’ils ne peuvent ni voir ce qui est au delà, ni pénétrer plus avant, voici l’opinion que j’en ai. Il neige toujours dans les régions situées au-dessus de la Scythie, mais vraisemblablement moins en été qu’en hiver. Quiconque a vu de près la neige tomber à gros flocons comprend facilement ce que je dis. Elle ressemble en effet à des plumes. Je pense donc que cette partie du continent, qui est au nord, est inhabitable à cause des grands froids, et que, lorsque les Scythes et leurs voisins parlent de plumes, il ne le font que par comparaison avec la neige. Voilà ce qu’on dit sur ces pays si éloignés.
XXXII. Ni les Scythes, ni aucun autre peuple de ces régions lointaines, ne parlent pas des Hyperboréens, si ce n’est peut-être les Issédons ; et ceux-ci même, à ce que je pense, n’en disent rien : car les Scythes, qui, sur le rapport des Issédons, nous parlent des peuples qui n’ont qu’un œil, nous diraient aussi quelque chose des Hyperboréens. Cependant Hésiode en fait mention, et Homère aussi dans les Épigones[6], en supposant du moins qu’il soit l’auteur de ce poëme.
XXXIII. Les Déliens en parlent beaucoup plus amplement. Ils racontent que les offrandes des Hyperboréens leur venaient enveloppées dans de la paille de froment. Elles passaient chez les Scythes : transmises ensuite de peuple en peuple, elles étaient portées le plus loin possible vers l’occident, jusqu’à la mer Adriatique. De là, on les envoyait du côté du midi. Les Dodonéens étaient les premiers Grecs qui les recevaient. Elles descendaient de Dodone jusqu’au golfe Maliaque, d’où elles passaient en Eubée, et, de ville en ville, jusqu’à Caryste. De là, sans toucher à Andros, les Carystiens les portaient à Ténos, et les Téniens à Délos. Si l’on en croit les Déliens, ces offrandes parviennent de cette manière dans leur île. Ils ajoutent que, dans les premiers temps, les Hyperboréens envoyèrent ces offrandes par deux vierges, dont l’une, suivant eux, s’appelait Hypéroché, et l’autre Laodicé ; que, pour la sûreté de ces jeunes personnes, les Hyperboréens les firent accompagner par cinq de leurs citoyens, qu’on appelle actuellement Perphères, et à qui l’on rend de grands honneurs à Délos ; mais que, les Hyperboréens ne les voyant point revenir, et regardant comme une chose très-fâcheuse s’il leur arrivait de ne jamais revoir leurs députés, ils prirent le parti de porter sur leurs frontières leurs offrandes enveloppées dans de la paille de froment ; ils les remettaient ensuite à leurs voisins, les priant instamment de les accompagner jusqu’à une autre nation. Elles passent ainsi, disent les Déliens, de peuple en peuple, jusqu’à ce qu’enfin elles parviennent dans leur île. J’ai remarqué, parmi les femmes de Thrace et de Pæonie, un usage qui approche beaucoup de celui qu’observent les Hyperboréens relativement à leurs offrandes. Elles ne sacrifient jamais à Diane la royale sans faire usage de paille de froment.
XXXIV. Les jeunes Déliens de l’un et de l’autre sexe se coupent les cheveux en l’honneur de ces vierges hyperboréennes qui moururent à Délos. Les filles leur rendent ce devoir avant leur mariage. Elles prennent une boucle de leurs cheveux, l’entortillent autour d’un fuseau, et la mettent sur le monument de ces vierges, qui est dans le lieu consacré à Diane, à main gauche en entrant. On voit sur ce tombeau un olivier qui y est venu de lui-même. Les jeunes Déliens entortillent leurs cheveux autour d’une certaine herbe, et les mettent aussi sur le tombeau des Hyperboréennes. Tels sont les honneurs que les habitants de Délos rendent à ces vierges.
XXXV. Les Déliens disent aussi que, dans le même siècle où ces députés vinrent à Délos, deux autres vierges hyperboréennes, dont une s’appelait Argé, et l’autre Opis, y étaient déjà venues avant Hypéroché et Laodicé. Celles-ci apportaient à Ilithye (Lucine) le tribut qu’elles étaient chargées d’offrir pour le prompt et heureux accouchement des femmes de leur pays. Mais Argé et Opis étaient arrivées en la compagnie des dieux mêmes (Apollon et Diane). Aussi les Déliens leur rendent-ils d’autres honneurs. Leurs femmes quêtent pour elles, et célèbrent leurs noms dans un hymne qu’Olen de Lycie a composé en leur honneur.
Les Déliens disent encore qu’ils ont appris aux insulaires et aux Ioniens à célébrer et à nommer dans leurs hymnes Opis et Argé, et à faire la quête pour elles. C’est cet Olen qui, étant venu de Lycie à Délos, a composé le reste des anciens hymnes qui se chantent en cette île. Les mêmes Déliens ajoutent qu’après avoir fait brûler sur l’autel les cuisses des victimes, on en répand la cendre sur le tombeau d’Opis et d’Argé, et qu’on l’emploie toute à cet usage. Ce tombeau est derrière le temple de Diane, à l’est, et près de la salle où les Céiens font leurs festins.
XXXVI. En voilà assez sur les Hyperboréens. Je ne m’arrête pas en effet à ce qu’on conte d’Abaris, qui était, dit-on, Hyperboréen, et qui, sans manger, voyagea par toute la terre, porté sur une flèche. Au reste, s’il y a des Hyperboréens[7], il doit y avoir aussi des Hypernotiens[8]. Pour moi, je ne puis m’empêcher de rire quand je vois quelques gens, qui ont donné des descriptions de la circonférence de la terre, prétendre, sans se laisser guider par la raison, que la terre est ronde comme si elle eût été travaillée au tour, que l’Océan l’environne de toutes parts, et que l’Asie est égale à l’Europe. Mais je vais montrer en peu de mots la grandeur de chacune de ces deux parties du monde, et en décrire la figure.
XXXVII. Le pays occupé par les Perses s’étend jusqu’à la mer Australe, qu’on appelle mer Érythrée. Au-dessus, vers le nord, habitent les Mèdes ; au-dessus des Mèdes, les Sapires ; et, par delà les Sapires, les Colchidiens, qui sont contigus à la mer du Nord (le Pont-Euxin), où se jette le Phase. Ces quatre nations s’étendent d’une mer à l’autre.
XXXVIII. De là, en allant vers l’occident, on rencontre deux péninsules opposées qui aboutissent à la mer. Je vais en faire la description : l’une, du côté du nord, commence au Phase, s’étend vers la mer le long du Pont-Euxin, et de l’Hellespont jusqu’au promontoire de Sigée dans la Troade : du côté du sud, cette même péninsule commence au golfe Myriandrique, adjacent à la Phénicie le long de la mer jusqu’au promontoire Triopium. Cette péninsule est habitée par trente nations différentes.
XXXIX. L’autre péninsule commence aux Perses, et s’étend jusqu’à la mer Érythrée[9] et le long de cette mer. Elle comprend la Perse, ensuite l’Assyrie et l’Arabie. Elle aboutit, mais seulement en vertu d’une loi, au golfe Arabique, où Darius fit conduire un canal qui vient du Nil. De la Perse à la Phénicie, le pays est grand et vaste ; depuis la Phénicie, la même péninsule s’étend le long de cette mer-ci par la Syrie de la Palestine et l’Égypte, où elle aboutit. Elle ne renferme que trois nations. Tels sont les pays de l’Asie à l’occident de la Perse.
XL. Les pays à l’est, au-dessus des Perses, des Mèdes, des Sapires et des Colchidiens, sont bornés de ce côté par la mer Érythrée (le golfe Persique), et, du côté du nord, par la mer Caspienne et par l’Araxe, qui prend son cours vers le soleil levant. L’Asie est habitée jusqu’à l’Inde ; mais, depuis ce pays, on rencontre, à l’est, des déserts que personne ne connaît, et dont on ne peut rien dire de certain. Tels sont les pays que comprend l’Asie, et telle est son étendue.
XLI. La Libye suit immédiatement l’Égypte, et fait partie de la seconde péninsule, laquelle est étroite aux environs de l’Égypte. En effet, depuis cette mer-ci (la Méditerranée) jusqu’à la mer Érythrée (la mer Rouge), il n’y a que cent mille orgyies, qui font mille stades. Mais, depuis cet endroit étroit, la péninsule devient spacieuse et prend le nom de Libye.
XLII. J’admire d’autant plus ceux qui ont décrit la Libye, l’Asie et l’Europe, et qui en ont déterminé les bornes, qu’il y a beaucoup de différence entre ces trois parties de la terre : car l’Europe surpasse en longueur les deux autres ; mais il ne me paraît pas qu’elle puisse leur être comparée par rapport à la largeur. La Libye montre elle-même qu’elle est environnée de la mer, excepté du côté où elle confine à l’Asie. Nécos, roi d’Égypte, est le premier que nous sachions qui l’ait prouvé. Lorsqu’il eut fait cesser de creuser le canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre d’entrer, à leur retour, par les colonnes d’Hercule, dans la mer Septentrionale, et de revenir de cette manière en Égypte.
Les Phéniciens, s’étant donc embarqués sur la mer Érythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l’automne était venu, ils abordaient à l’endroit de la Libye où ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et, après la récolte, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d’Hercule, et revinrent en Égypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, que, en faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable[10] ; mais peut-être le paraîtra-t-il à quelque autre. C’est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois.
XLIII. Les Carthaginois racontent que, depuis ce temps, Sataspes, fils de Téaspis, de la race des Achéménides, avait reçu l’ordre de faire le tour de la Libye, mais qu’il ne l’acheva pas. Rebuté par la longueur de la navigation et effrayé des déserts[11] qu’il rencontra sur sa route, il revint sur ses pas sans avoir terminé les travaux que sa mère lui avait imposés.
Sataspes avait fait violence à une jeune personne, fille de Zopyre, fils de Mégabyze. Étant sur le point d’être mis en croix pour ce crime par les ordres de Xerxès, sa mère, qui était sœur de Darius, demanda sa grâce, promettant de le punir plus rigoureusement que le roi ne le voulait, et qu’elle le forcerait à faire le tour de la Libye jusqu’à ce qu’il parvînt au golfe Arabique. Xerxès lui ayant accordé sa grâce à cette condition, Sataspes vint en Égypte, y prit un vaisseau et des matelots du pays, et, s’étant embarqué, il fit voile par les colonnes d’Hercule. Lorsqu’il les eut passées, il doubla le promontoire Soloéis, et fit route vers le sud. Mais, après avoir mis plusieurs mois à traverser une vaste étendue de mer, voyant qu’il lui en restait encore une plus grande à parcourir, il retourna sur ses pas, et regagna l’Égypte. De là il se rendit à la cour de Xerxès. Il y raconta que, sur les côtes de la mer les plus éloignées qu’il eut parcourues, il avait vu de petits hommes, vêtus d’habits de palmier, qui avaient abandonné leurs villes pour s’enfuir dans les montagnes aussitôt qu’ils l’avaient vu aborder avec son vaisseau ; qu’étant entré dans leurs villes, il ne leur avait fait aucun tort, et s’était contenté d’en enlever du bétail. Il ajouta qu’il n’avait point achevé le tour de la Libye, parce que son vaisseau avait été arrêté et n’avait pu avancer. Xerxès, persuadé qu’il ne lui disait pas la vérité, fit exécuter la première sentence ; et il fut mis en croix, parce qu’il n’avait pas achevé les travaux qu’on lui avait imposés. Un eunuque de Sataspes n’eut pas plutôt appris la mort de son maître, qu’il s’enfuit à Samos avec de grandes richesses, dont s’empara un certain Samien. Je sais son nom, mais je veux bien le passer sous silence.