Histoires (page 34)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XLIV. La plus grande partie de l’Asie fut découverte par Darius. Ce prince, voulant savoir en quel endroit de la mer se jetait l’Indus, qui, après le Nil, est le seul fleuve dans lequel on trouve des crocodiles, envoya, sur des vaisseaux, des hommes sûrs et véridiques, et entre autres Scylax de Caryande. Ils s’embarquèrent à Caspatyre, dans la Pactyice, descendirent le fleuve à l’est jusqu’à la mer : de là, naviguant vers l’occident, ils arrivèrent enfin, le trentième mois après leur départ, au même port où les Phéniciens, dont j’ai parlé ci-dessus, s’étaient autrefois embarqués par l’ordre du roi d’Égypte pour faire le tour de la Libye. Ce périple achevé, Darius subjugua les Indiens, et se servit de cette mer. C’est ainsi qu’on a reconnu que l’Asie, si l’on en excepte la partie orientale, ressemble en tout à la Libye.

XLV. Quant à l’Europe, il ne paraît pas que personne jusqu’ici ait découvert si elle est environnée de la mer à l’est et au nord. Mais on sait qu’en sa longueur elle surpasse les deux autres parties de la terre[12]. Je ne puis conjecturer pourquoi la terre étant une, on lui donne trois différents noms, qui sont des noms de femme, et pourquoi on donne à l’Asie pour bornes le Nil, fleuve d’Égypte, et le Phase, fleuve de Colchide ; ou, selon d’autres, le Tanaïs, le Palus-Mæotis, et la ville de Porthmies en Cimmérie. Enfin je n’ai pu savoir comment s’appelaient ceux qui ont ainsi divisé la terre, ni d’où ils ont pris les noms qu’ils lui ont donnés. La plupart des Grecs disent que la Libye tire le sien d’une femme originaire du pays même, laquelle s’appelait Libye, et que l’Asie prend le sien de la femme de Prométhée ; mais les Lydiens revendiquent ce dernier nom, et soutiennent qu’il vient d’Asias, fils de Cotys et petit-fils de Manès, dont l’Asiade, tribu de Sardes, a aussi emprunté le sien.

Quant à l’Europe, personne ne sait si elle est environnée de la mer. Il ne paraît pas non plus qu’on sache ni d’où elle a tiré ce nom, ni qui le lui a donné ; à moins que nous ne disions qu’elle l’a pris d’Europe de Tyr : car auparavant, ainsi que les deux autres parties du monde, elle n’avait point de nom. Il est certain qu’Europe était Asiatique, et qu’elle n’est jamais venue dans ce pays que les Grecs appellent maintenant Europe ; mais qu’elle passa seulement de Phénicie en Crète, et de Crète en Lycie. C’en est assez à cet égard, et nous nous en tiendrons là-dessus aux opinions reçues.

XLVI. Le Pont-Euxin, que Darius attaqua, est de tous les pays celui qui produit les nations les plus ignorantes. J’en excepte toutefois les Scythes. Parmi celles en effet qui habitent en deçà du Pont-Euxin, nous ne pouvons pas en citer une seule qui ait donné des marques de prudence et d’habileté, ni même qui ait fourni un homme instruit, si ce n’est la nation scythe, et Anacharsis. Les Scythes sont, de tous les peuples que nous connaissions, ceux qui ont trouvé les moyens les plus sûrs pour se conserver les avantages les plus précieux ; mais je ne vois chez eux rien autre chose à admirer. Ces avantages consistent à ne point laisser échapper ceux qui viennent les attaquer, et à ne pouvoir être joints quand ils ne veulent point l’être : car ils n’ont ni villes ni forteresses. Ils traînent avec eux leurs maisons ; ils sont habiles à tirer de l’arc étant à cheval. Ils ne vivent point des fruits du labourage, mais du bétail, et n’ont point d’autres maisons que leurs chariots. Comment de pareils peuples ne seraient-ils pas invincibles, et comment serait-il aisé de les joindre pour les combattre ?

XLVII. Ils ont imaginé ce genre de vie, tant parce que la Scythie y est très-propre, que parce que leurs rivières la favorisent et leur servent de rempart. Leur pays est un pays de plaines, abondant en pâturages et bien arrosé : il n’est, en effet, guère moins coupé de rivières que l’Égypte l’est de canaux. Je ne parlerai que des plus célèbres, de celles sur lesquelles on peut naviguer en remontant de la mer. Tels sont l’Ister, fleuve qui a cinq embouchures ; ensuite le Tyras, l’Hypanis, le Borysthène, le Panticapes, l’Hypacyris, le Gerrhus et le Tanaïs. Je vais en décrire le cours.

XLVIII. L’Ister, le plus grand de tous les fleuves que nous connaissions, est toujours égal à lui-même, soit en été, soit en hiver. On le rencontre le premier en Scythie à l’occident des autres, et il est le plus grand, parce qu’il reçoit les eaux de plusieurs autres rivières. Parmi celles qui contribuent à le grossir, il y en a cinq grandes qui traversent la Scythie : celle que les Scythes appellent Porata, et les Grecs Pyretos, le Tiarante, l’Ararus, le Naparis et l’Ordessus. La première de ces rivières est grande ; elle coule à l’est, et se mêle avec l’Ister ; la seconde, je veux dire le Tiarante, est plus petite, et coule plus à l’occident : les trois dernières, l’Ararus, le Naparis et l’Ordessus, ont leurs cours entre les deux autres, et se jettent aussi dans l’Ister. Telles sont les rivières qui, prenant leur source en Scythie, vont grossir l’Ister.

XLIX. Le Maris coule du pays des Agathyrses, et se jette dans l’Ister. Des sommets du mont Hémus sortent trois autres grandes rivières, l’Atlas, l’Auras et le Tibisis ; elles prennent leur cours vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. Il en vient aussi trois autres par la Thrace et le pays des Thraces-Crobyziens, qui se rendent dans l’Ister. Ces fleuves sont l’Athrys, le Noès et l’Artanès. Le Cios vient de la Pæonie et du mont Rhodope ; il sépare par le milieu le mont Hémus, et se décharge dans le même fleuve. L’Angrus coule de l’Illyrie vers le nord, traverse la plaine Triballique, se jette dans le Brongus, et celui-ci dans l’Ister ; de sorte que l’Ister reçoit tout à la fois les eaux de deux grandes rivières. Le Carpis et l’Alpis sortent du pays au-dessus des Ombriques, coulent vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. On ne doit pas au reste s’étonner que l’Ister reçoive tant de rivières, puisqu’il traverse toute l’Europe. Il prend sa source dans le pays des Celtes (ce sont les derniers peuples de l’Europe du côté de l’occident, si l’on excepte les Cynètes), et, après avoir traversé l’Europe entière, il entre dans la Scythie par une de ses extrémités.

L. La réunion de toutes les rivières dont je viens de parler et de beaucoup d’autres rend l’Ister le plus grand des fleuves. Mais, si on le compare lui seul avec le Nil, on donnera la préférence au fleuve d’Égypte, parce que celui-ci ne reçoit ni rivière ni fontaine qui serve à le grossir[13]. L’Ister, comme je l’ai déjà dit, est toujours égal, soit en été, soit en hiver. En voici, ce me semble, la raison. En hiver, il n’est pas plus grand qu’à son ordinaire, ou du moins guère plus qu’il doit l’être naturellement, parce qu’en cette saison il pleut très-peu dans les pays où il passe, et que toute la terre y est couverte de neige. Cette neige, qui est tombée en abondance pendant l’hiver, venant à se fondre en été, se jette dans l’Ister. La fonte des neiges, et les pluies fréquentes et abondantes qui arrivent en cette saison, contribuent à le grossir. Si donc en été, le soleil attire à lui plus d’eau qu’en hiver, celles qui se rendent dans ce fleuve sont aussi, à proportion, plus abondantes en été qu’en hiver. Il résulte de cette opposition une compensation qui fait paraître ce fleuve toujours égal.

LI. L’Ister est donc un des fleuves qui coulent en Scythie. On rencontre ensuite le Tyras ; il vient du nord, et sort d’un grand lac qui sépare la Scythie de la Neuride. Les Grecs qu’on appelle Tyrites habitent vers son embouchure.

LII. L’Hypanis est le troisième : il vient de la Scythie, et coule d’un grand lac autour duquel paissent des chevaux blancs sauvages. Le lac s’appelle avec raison la Mère de l’Hypanis. Cette rivière, qui prend sa source dans ce lac, est petite, et son eau est douce pendant l’espace de cinq journées de navigation ; mais ensuite, à quatre journées de la mer, elle devient très-amère. Cette amertume provient d’une fontaine qu’elle reçoit, et qui est si amère, que, quoique fort petite, elle ne laisse pas de gâter toutes les eaux de cette rivière, qui est grande entre les petites. Cette fontaine est sur les frontières du pays des Scythes laboureurs et des Alazons, et porte le même nom que l’endroit d’où elle sort. On l’appelle en langue scythe Exampée, qui signifie en grec Voies sacrées. Le Tyras et l’Hypanis s’approchent l’un de l’autre dans le pays des Alazons, mais bientôt après ils s’éloignent, et laissent entre eux un grand intervalle.

LIII. Le Borysthène est le quatrième fleuve, et le plus grand de ce pays après l’Ister. C’est aussi, à mon avis, le plus fécond de tous les fleuves, non-seulement de la Scythie, mais du monde, si l’on excepte le Nil, avec lequel il n’y en a pas un qui puisse entrer en comparaison. Il fournit au bétail de beaux et d’excellents pâturages. On y pêche abondamment toutes sortes de bons poissons. Son eau est très-agréable à boire et elle est toujours claire et limpide, quoique les fleuves voisins soient limoneux. On recueille sur ses bords d’excellentes moissons ; et, dans les endroits où l’on ne sème point, l’herbe y vient fort haute et en abondance. Le sel se cristallise de lui-même à son embouchure et en grande quantité. Il produit de gros poissons sans arêtes, qu’on sale ; on les appelle antacées. On y trouve aussi beaucoup d’autres choses dignes d’admiration.

Jusqu’au pays appelé Gerrhus, il y a quarante journées de navigation, et l’on sait que ce fleuve vient du nord. Mais on ne connaît ni les pays qu’il traverse plus haut, ni les nations qui l’habitent. Il y a néanmoins beaucoup d’apparence qu’il coule à travers un pays désert, pour venir sur les terres des Scythes cultivateurs. Ces Scythes habitent sur ses bords pendant l’espace de dix journées de navigation. Ce fleuve et le Nil sont les seuls dont je ne puis indiquer les sources, et je ne crois pas qu’aucun Grec en sache davantage. Quand le Borysthène est près de la mer, l’Hypanis mêle avec lui ses eaux en se jetant dans le même marais. La langue de terre qui est entre ces deux fleuves s’appelle le promontoire d’Hippolaüs. On y a bâti un temple à Cérès. Au delà de ce temple, vers le bord de l’Hypanis, habitent les Borysthénites. Mais en voilà assez sur ces fleuves.

LIV. On rencontre ensuite le Panticapès, et c’est la cinquième rivière. Elle vient aussi du nord, sort d’un lac, entre dans l’Hylée, et, après l’avoir traversée, elle mêle ses eaux avec celles du Borysthène. Les Scythes cultivateurs habitent entre ces deux rivières.

LV. La sixième est l’Hypacyris ; elle sort d’un lac, traverse par le milieu les terres des Scythes nomades, et se jette dans la mer près de la ville de Carcinitis, enfermant à droite le pays d’Hylée, et ce qu’on appelle la Course d’Achille.

LVI. Le septième fleuve est le Gerrhus ; il se sépare du Borysthène vers l’endroit où ce fleuve commence à être connu, depuis le Gerrhus, pays qui lui donne son nom. En coulant vers la mer, il sépare les Scythes nomades des Scythes royaux, et se jette dans l’Hypacyris.

LVII. Le huitième, enfin, est le Thanaïs ; il vient d’un pays fort éloigné, et sort d’un grand lac, d’où il se jette dans un autre encore plus grand, qu’on appelle Mæotis, qui sépare les Scythes royaux des Sauromates. L’Hyrgis se décharge dans le Tanaïs.

LVIII. Tels sont les fleuves célèbres dont la Scythie a l’avantage d’être arrosée. L’herbe que produit ce pays est la meilleure pour le bétail, et la plus succulente que nous connaissions, comme on peut le remarquer en ouvrant les bestiaux qui s’en sont nourris. Les Scythes ont donc en abondance les choses les plus nécessaires à la vie.

LIX. Quant à leurs autres lois et coutumes, les voici telles qu’elles sont établies chez eux. Ils cherchent à se rendre propices principalement Vesta, ensuite Jupiter, et la Terre, qu’ils croient femme de Jupiter ; et, après ces trois divinités, Apollon, Vénus-Uranie, Hercule, Mars. Tous les Scythes reconnaissent ces divinités ; mais les Scythes royaux sacrifient aussi à Neptune. En langue scythe, Vesta s’appelle Tabiti ; Jupiter, Papæus, nom qui, à mon avis, lui convient parfaitement[14] ; la Terre, Apia ; Apollon, Œtosyros[15] ; Vénus-Uranie, Artimpasa ; Neptune, Thamimasadas. Ils élèvent des statues, des autels et des temples à Mars, et n’en élèvent qu’à lui seul.

LX. Les Scythes sacrifient de la même manière dans tous leurs lieux sacrés. Ces sacrifices se font ainsi : la victime est debout, les deux pieds de devant attachés avec une corde. Celui qui doit l’immoler se tient derrière, tire à lui le bout de la corde, et la fait tomber. Tandis qu’elle tombe, il invoque le dieu auquel il va la sacrifier. Il lui met ensuite une corde au cou, et serre la corde avec un bâton qu’il tourne. C’est ainsi qu’il l’étrangle, sans allumer de feu, sans faire de libations, et sans aucune autre cérémonie préparatoire. La victime étranglée, le sacrificateur la dépouille, et se dispose à la faire cuire.

LXI. Comme il n’y a point du tout de bois en Scythie, voici comment ils ont imaginé de faire cuire la victime. Quand ils l’ont dépouillée, ils enlèvent toute la chair qui est sur les os, et la mettent dans des chaudières, s’il se trouve qu’ils en aient. Les chaudières de ce pays ressemblent beaucoup aux cratères de Lesbos, excepté qu’elles sont beaucoup plus grandes. On allume dessous du feu avec les os de la victime. Mais, s’ils n’ont point de chaudières, ils mettent toutes les chairs avec de l’eau dans le ventre de l’animal[16], et allument les os dessous. Ces os font un très-bon feu, et le ventre tient aisément les chairs désossées. Ainsi le bœuf se fait cuire lui-même, et les autres victimes se font cuire aussi chacune elle-même. Quand le tout est cuit, le sacrificateur offre les prémices de la chair et des entrailles, en les jetant devant lui. Ils immolent aussi d’autres animaux, et principalement des chevaux.

LXII. Telles sont les espèces d’animaux que les Scythes sacrifient à ces dieux, et tels sont leurs rites. Mais voici ceux qu’ils observent à l’égard du dieu Mars : dans chaque nome on lui élève un temple de la manière suivante, dans un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots de menu bois, et on en fait une pile de trois stades en longueur et en largeur, et moins en hauteur. Sur cette pile, on pratique une espèce de plate-forme carrée, dont trois côtés sont inaccessibles ; le quatrième va en pente, de manière qu’on puisse y monter. On y entasse tous les ans cent cinquante charretées de menu bois pour relever cette pile, qui s’affaisse par les injures des saisons. Au haut de cette pile, chaque nation scythe plante un vieux cimeterre de fer, qui leur tient lieu de simulacre de Mars[17]. Ils offrent tous les ans à ce cimeterre des sacrifices de chevaux et d’autres animaux, et lui immolent plus de victimes qu’au reste des dieux. Ils lui sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers qu’ils font sur leurs ennemis, mais non de la même manière que les animaux ; la cérémonie en est bien différente. Ils font d’abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de la pile, et en répandent le sang sur le cimeterre. Pendant qu’on porte ce sang au haut de la pile, ceux qui sont au bas coupent le bras droit avec l’épaule à tous ceux qu’ils ont immolés, et les jettent en l’air. Apres avoir achevé le sacrifice de toutes les autres victimes, ils se retirent ; le bras reste où il tombe, et le corps demeure étendu dans un autre endroit.

LXIII. Tels sont les sacrifices établis parmi ces peuples ; mais ils n’immolent jamais de pourceaux, et ne veulent pas même en nourrir dans leur pays.

LXIV. Quant à la guerre, voici les usages qu’ils observent. Un Scythe boit du sang du premier homme qu’il renverse, coupe la tête à tous ceux qu’il tue dans les combats, et la porte au roi. Quand il lui a présenté la tête d’un ennemi, il a part à tout le butin ; sans cela, il en sera privé. Pour écorcher une tête, le Scythe fait d’abord une incision à l’entour, vers les oreilles, et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la secouant. Il pétrit ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir enlevé toute la chair avec une côte de bœuf ; et, quand il l’a bien amollie, il s’en sert comme d’une serviette. Il la suspend à la bride du cheval qu’il monte, et s’en fait honneur : car plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux. Il s’en trouve beaucoup qui cousent ensemble des peaux humaines, comme des capes de berger, et qui s’en font des vêtements. Plusieurs aussi écorchent, jusqu’aux ongles inclusivement, la main droite des ennemis qu’ils ont tués, et en font des couvercles à leurs carquois. La peau d’homme est en effet épaisse ; et de toutes les peaux, c’est presque la plus brillante par sa blancheur. D’autres enfin écorchent des hommes depuis les pieds jusqu’à la tête, et lorsqu’ils ont étendu leurs peaux sur des morceaux de bois, ils les portent sur leurs chevaux. Telles sont les coutumes reçues parmi ces peuples.

LXV. Les Scythes n’emploient pas à l’usage que je vais dire toutes sortes de têtes indifféremment, mais celles de leurs plus grands ennemis. Ils scient le crâne au-dessous des sourcils, et le nettoient. Les pauvres se contentent de le revêtir par dehors d’un morceau de cuir de bœuf, sans apprêt : les riches non-seulement le couvrent d’un morceau de peau de bœuf, mais ils le dorent aussi en dedans, et s’en servent, tant les pauvres que les riches, comme d’une coupe à boire. Ils font la même chose des têtes de leurs proches, si, après avoir eu quelque querelle ensemble, ils ont remporté sur eux la victoire en présence du roi. S’il vient chez eux quelque étranger dont ils fassent cas, ils lui présentent ces têtes, lui content comment ceux à qui elles appartenaient les ont attaqués, quoiqu’ils fussent leurs parents, et comment ils les ont vaincus. Ils en tirent vanité, et appellent cela des actions de valeur.

LXVI. Chaque gouverneur donne tous les ans un festin dans son nome, où l’on sert du vin mêlé avec de l’eau dans un cratère. Tous ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin : ceux qui n’ont rien fait de semblable n’en goûtent point ; ils sont honteusement assis à part, et c’est pour eux une grande ignominie. Tous ceux qui ont tué un grand nombre d’ennemis boivent, en même temps, dans deux coupes jointes ensemble.

LXVII. Les devins sont en grand nombre parmi les Scythes, et se servent de baguettes de saule pour exercer la divination. Ils apportent des faisceaux de baguettes, les posent à terre, les délient, et, lorsqu’ils ont mis à part chaque baguette, ils prédisent l’avenir. Pendant qu’ils l’ont ces prédictions, ils reprennent les baguettes l’une après l’autre, et les remettent ensemble. Ils ont appris de leurs ancêtres cette sorte de divination. Les Énarées, qui sont des hommes efféminés, disent qu’ils tiennent ce don de Vénus. Ils se servent, pour exercer leur art, d’écorce de tilleul : ils fendent en trois cette écorce, l’entortillent autour de leurs doigts, puis ils la défont, et annoncent ensuite l’avenir.

LXVIII. Si le roi des Scythes tombe malade, il envoie chercher trois des plus célèbres d’entre ces devins, qui exercent leur art de la manière que nous avons dit. Ils lui répondent ordinairement que tel et tel, dont ils disent en même temps les noms, ont fait un faux serment en jurant par les Lares du palais. Les Scythes en effet jurent assez ordinairement par les Lares du palais, quand ils veulent faire le plus grand de tous les serments.

Aussitôt on saisit l’accusé, l’un d’un côté, l’autre de l’autre ; quand on l’a amené, ils lui déclarent que, par l’art de la divination, ils sont sûrs qu’il a fait un faux serment en jurant par les Lares du palais, et qu’ainsi il est la cause de la maladie du roi. Si l’accusé nie le crime et s’indigne qu’on ait pu le lui imputer, le roi fait venir le double d’autres devins. Si ceux-ci le convainquent aussi de parjure par les règles de la divination, on lui tranche sur-le-champ la tête, et ses biens sont confisqués au profit des premiers devins. Si les devins que le roi a mandés en second lieu le déclarent innocent, on en fait venir d’autres, et puis d’autres encore ; et, s’il est déchargé de l’accusation par le plus grand nombre, la sentence qui l’absout est l’arrêt de mort des premiers devins.

LXIX. Voici comment on les fait mourir : on remplit de menu bois un chariot, auquel on attelle des bœufs ; on place les devins au milieu de ces fagots, les pieds attachés, les mains liées derrière le dos, et un bâillon à la bouche. On met ensuite le feu aux fagots, et l’on chasse les bœufs en les épouvantant. Plusieurs de ces animaux sont brûlés avec les devins ; d’autres se sauvent à demi brûlés, lorsque la flamme a consumé le timon. C’est ainsi qu’on brûle les devins, non-seulement pour ce crime, mais encore pour d’autres causes ; et on les appelle faux devins.

LXX. Le roi fait mourir les enfants mâles de ceux qu’il punit de mort ; mais il épargne les filles. Lorsque les Scythes font un traité avec quelqu’un, quel qu’il puisse être, ils versent du vin dans une grande coupe de terre, et les contractants y versent de leur sang en se faisant de légères incisions au corps avec un couteau ou une épée ; après quoi ils trempent dans cette coupe un cimeterre, des flèches, une hache et un javelot. Ces cérémonies achevées, ils prononcent une longue formule de prières, et boivent ensuite une partie de ce qui est dans la coupe, et, après eux, les personnes les plus distinguées de leur suite[18].

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