Histoires (page 35)
LXXI. Les tombeaux de leurs rois sont dans le pays des Gerrhes, où le Borysthène commence à être navigable. Quand le roi vient à mourir, ils font en cet endroit une grande fosse carrée. Cette fosse achevée, ils enduisent le corps de cire, lui fendent le ventre, et, après l’avoir nettoyé et rempli de souchet broyé, de parfums, de graine d’ache et d’anis, ils le recousent. On porte ensuite le corps sur un char dans une autre province, dont les habitants se coupent, comme les Scythes royaux, un peu de l’oreille, se rasent les cheveux autour de la tête, se font des incisions aux bras, se déchirent le front et le nez, et se passent des flèches à travers la main gauche. De là on porte le corps du roi sur un char dans une autre province de ses États, et les habitants de celle où il a été porté d’abord suivent le convoi. Quand on lui a fait parcourir toutes les provinces et toutes les nations soumises a son obéissance, il arrive dans le pays des Gerrhes, à l’extrémité de la Scythie, et on le place dans le lieu de sa sépulture, sur un lit de verdure et de feuilles entassées. On plante ensuite autour du corps des piques, et on pose par-dessus des pièces de bois, qu’on couvre de branches de saule. On met dans l’espace vide de cette fosse une des concubines du roi, qu’on a étranglée auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux ; en un mot, les prémices du reste de toutes les choses à son usage, et des coupes d’or : ils ne connaissent en effet ni l’argent ni le cuivre. Cela fait, ils remplissent la fosse de terre, et travaillent tous, à l’envi l’un de l’autre, à élever sur le lieu de sa sépulture un tertre très-haut.
LXXII. L’année révolue, ils prennent, parmi le reste des serviteurs du roi, ceux qui lui étaient les plus utiles. Ces serviteurs sont tous Scythes de nation, le roi n’ayant point d’esclaves achetés à prix d’argent, et se faisant servir par ceux de ses sujets à qui il l’ordonne. Ils étranglent une cinquantaine de ces serviteurs, avec un pareil nombre de ses plus beaux chevaux[19]. Ils leur ôtent les entrailles, leur nettoient le ventre, et, après l’avoir rempli de paille, ils le recousent. Ils posent sur deux pièces de bois un demi-cercle renversé, puis un autre demi-cercle sur deux autres pièces de bois, et plusieurs autres ainsi de suite, qu’ils attachent de la même manière. Ils élèvent ensuite sur ces demi-cercles les chevaux, après leur avoir fait passer des pieux dans toute leur longueur jusqu’au cou : les premiers demi-cercles soutiennent les épaules des chevaux, et les autres les flancs et la croupe ; de sorte que les jambes n’étant point appuyées restent suspendues. Ils leur mettent ensuite un mors et une bride, tirent la bride en avant, et l’attachent à un pieu. Cela fait, ils prennent les cinquante jeunes gens qu’ils ont étranglés, les placent chacun sur un cheval, après leur avoir fait passer, le long de l’épine du dos jusqu’au cou, une perche dont l’extrémité inférieure s’emboîte dans le pieu qui traverse le cheval. Enfin, lorsqu’ils ont arrangé ces cinquante cavaliers autour du tombeau, ils se retirent.
LXXIII. Telles sont les cérémonies qu’ils observent aux obsèques de leurs rois. Quant au reste des Scythes, lorsqu’il meurt quelqu’un d’entre eux, ses plus proches parents le mettent sur un chariot, et le conduisent de maison en maison chez leurs amis : ces amis le reçoivent, et préparent chacun un festin à ceux qui accompagnent le corps, et font pareillement servir au mort de tous les mets qu’ils présentent aux autres. On transporte ainsi, de côté et d’autre, les corps des particuliers pendant quarante jours ; ensuite on les enterre. Lorsque les Scythes ont donné la sépulture à un mort, ils se purifient de la manière suivante. Après s’être frotté la tête avec quelque chose de détersif, et se l’être lavée, ils observent à l’égard du reste du corps ce que je vais dire. Ils inclinent trois perches l’une vers l’autre, et sur ces perches ils étendent des étoffes de laine foulée, qu’ils bandent et ferment le plus qu’ils peuvent. Ils placent ensuite au milieu de ces perches et de ces étoffes un vase dans lequel ils mettent des pierres rougies au feu.
LXXIV. Il croît en Scythie du chanvre ; il ressemble fort au lin, excepté qu’il est plus gros et plus grand. Il lui est en cela de beaucoup supérieur. Cette plante vient d’elle-même et de graine. Les Thraces s’en font des vêtements qui ressemblent tellement à ceux de lin, qu’il faut être connaisseur pour les distinguer, et quelqu’un qui n’en aurait jamais vu de chanvre les prendrait pour des étoffes de lin.
LXXV. Les Scythes prennent de la graine de chanvre, et, s’étant glissés sous ces tentes de laine foulée, ils mettent de cette graine sur des pierres rougies au feu. Lorsqu’elle commence à brûler, elle répand une si grande vapeur, qu’il n’y a point en Grèce d’étuve qui ait plus de force. Les Scythes, étourdis par cette vapeur, jettent des cris confus. Elle leur tient lieu de bain ; car jamais ils ne se baignent. Quant à leurs femmes, elles broient sur une pierre raboteuse du bois de cyprès, de cèdre, et de l’arbre qui porte l’encens ; et, lorsque le tout est bien broyé, elles y mêlent un peu d’eau, et en font une pâte dont elles se frottent tout le corps et le visage. Cette pâte leur donne une odeur agréable ; et le lendemain, quand elles l’ont enlevée, elles sont propres, et leur beauté en a plus d’éclat.
LXXVI. Les Scythes ont un prodigieux éloignement pour les coutumes étrangères : les habitants d’une province ne veulent pas même suivre celles d’une province voisine. Mais il n’en est point dont ils aient plus d’éloignement que de celles des Grecs. Anacharsis, et Scylès après lui, en sont une preuve convaincante. Anacharsis, ayant parcouru beaucoup de pays, et montré partout une grande sagesse, s’embarqua sur l’Hellespont pour retourner dans sa patrie. Étant abordé à Cyzique dans le temps que les Cyzicéniens étaient occupés à célébrer avec beaucoup de solennité la fête de la Mère des dieux, il fit vœu, s’il retournait sain et sauf dans sa patrie, d’offrir à cette déesse des sacrifices avec les mêmes rites et cérémonies qu’il avait vu pratiquer par les Cyzicéniens, et d’instituer, en son honneur, la veillée de la fête. Lorsqu’il fut arrivé dans l’Hylée, contrée de la Scythie entièrement couverte d’arbres de toute espèce et située près de la Course d’Achille, il célébra la fête en l’honneur de la déesse, ayant de petites statues attachées sur lui, et tenant à la main un tambourin. Il fut aperçu en cet état par un Scythe, qui alla le dénoncer au roi Saulius. Le roi, s’étant lui-même transporté sur les lieux, n’eut pas plutôt vu Anacharsis occupé à la célébration de cette fête, qu’il le tua d’un coup de flèche ; et même encore aujourd’hui, si l’on parle d’Anacharsis aux Scythes, ils font semblant de ne le point connaître, parce qu’il avait voyagé en Grèce, et qu’il observait des usages étrangers. J’ai ouï dire à Timnès, tuteur d’Ariapithès, qu’Anacharsis était oncle paternel d’Idanthyrse, roi des Scythes ; qu’il était fils de Gnurus, petit-fils de Lycus, et arrière-petit-fils de Spargapithès. Si donc Anacharsis était de cette maison, il est certain qu’il fut tué par son propre frère. Idanthyrse était en effet fils de Saulius, et ce fut Saulius qui tua Anacharsis.
LXXVII. Cependant j’en ai entendu parler autrement à des Péloponnésiens. Ils disent qu’Anacharsis, ayant été envoyé par le roi des Scythes dans les pays étrangers, devint disciple des Grecs ; qu’étant de retour dans sa patrie, il dit au prince qui l’avait envoyé que tous les peuples de la Grèce s’appliquaient aux sciences et aux arts, excepté les Lacédémoniens ; mais que ceux-ci seuls s’étudiaient à parler et à répondre avec prudence et modération : mais cette histoire est une pure invention des Grecs. Anacharsis fut donc tué, comme on vient de le dire, et il éprouva ce malheur pour avoir pratiqué des coutumes étrangères, et avoir eu commerce avec les Grecs.
LXXVIII. Bien des années après, Scylès, fils d’Ariapithès, roi des Scythes, eut le même sort. Ariapithès avait plusieurs enfants ; mais il avait eu Scylès d’une femme étrangère, de la ville d’Istrie, qui lui apprit la langue et les lettres grecques. Quelque temps après, Ariapithès fut tué en trahison par Spargapithès, roi des Agathyrses. Scylès, étant monté sur le trône, épousa Opœa, Scythe de nation, femme de son père, et dont le feu roi avait eu un fils, nommé Oricus.
Quoique Scylès fût roi des Scythes, les coutumes de la Scythie ne lui plaisaient nullement ; et il se sentait d’autant plus de goût pour celles des Grecs, qu’il y avait été instruit dès sa plus tendre enfance. Voici quelle était sa conduite : toutes les fois qu’il menait l’armée scythe vers la ville des Borysthénites, dont les habitants se disent originaires de Milet, il la laissait devant la ville, et, dès qu’il y était entré, il en faisait fermer les portes. Il quittait alors l’habit scythe, en prenait un à la grecque, et, vêtu de la sorte, il se promenait sur la place publique, sans être accompagné de gardes, ni même de toute autre personne. Pendant ce temps-là on faisait sentinelle aux portes, de peur que quelque Scythe ne l’aperçût avec cet habit. Outre plusieurs autres usages des Grecs, auxquels il se conformait, il observait aussi leurs cérémonies dans les sacrifices qu’il offrait aux dieux. Après avoir demeuré dans cette ville un mois ou même davantage, il reprenait l’habit scythe, et allait rejoindre son armée. Il pratiquait souvent la même chose. Il se fit aussi bâtir un palais à Borysthène, et y épousa une femme du pays.
LXXIX. Les destins ayant résolu sa perte, voici ce qui l’occasionna : Scylès désira de se faire initier aux mystères de Bacchus. Comme on commençait la cérémonie, et qu’on allait lui mettre entre les mains les choses sacrées, il arriva un très-grand prodige. Il avait à Borysthène un palais, dont j’ai fait mention un peu auparavant. C’était un édifice superbe et d’une vaste étendue, autour duquel on voyait des sphinx et des griffons de marbre blanc. Le dieu le frappa de ses traits, et il fut entièrement réduit en cendres. Scylès n’en continua pas moins la cérémonie qu’il avait commencée. Les Scythes reprochent aux Grecs leurs bacchanales, et pensent qu’il est contraire à la raison d’imaginer un dieu qui pousse les hommes à des extravagances. Lorsque Scylès eût été initié aux mystères de Bacchus, un habitant de Borysthène se rendit secrètement à l’armée des Scythes : « Vous vous moquez de nous, leur dit-il, parce qu’en célébrant les bacchanales, le dieu se rend maître de nous. Ce dieu s’est aussi emparé de votre roi ; Scylès célèbre Bacchus, et le dieu l’agite et trouble sa raison. Si vous ne voulez pas m’en croire, suivez-moi, et je vous le montrerai. » Les premiers de la nation le suivirent. Le Borysthénite les plaça secrètement dans une tour, d’où ils virent passer Scylès avec sa troupe, célébrant les bacchanales. Les Scythes, regardant cette conduite comme quelque chose de très-affligeant pour leur nation, firent, en présence de toute l’armée, le rapport de ce qu’ils venaient de voir.
LXXX. Scylès étant parti après cela pour retourner chez lui, ses sujets se révoltèrent, et proclamèrent en sa place Octamasades, son frère, fils de la fille de Térès. Ce prince, ayant appris cette révolte, et quel en était le motif, se réfugia en Thrace. Sur cette nouvelle, Octamasades, à la tête d’une armée, le poursuivit dans sa retraite. Quand il fut arrivé sur les bords de l’Ister, les Thraces vinrent à sa rencontre. Mais comme on était sur le point de donner bataille, Sitalcès envoya un héraut à Octamasades, avec ordre de lui dire : « Qu’est-il besoin de tenter, l’un et l’autre, le hasard d’un combat ? Vous êtes fils de ma sœur, et vous avez mon frère en votre puissance : si vous me le rendez, je vous livrerai Scylès, et nous ne nous exposerons point au sort d’une bataille. » Le frère de Sitalcès s’était en effet réfugié auprès d’Octamasades.
Ce prince accepta l’offre, remit son oncle maternel entre les mains de Sitalcès, et reçut en échange son frère Scylès. Sitalcès n’eut pas plutôt son frère en son pouvoir, qu’il se retira avec ses troupes ; et dès qu’on eut rendu Scylès, Octamasades lui fit trancher la tête sur la place même. Telle est la scrupuleuse exactitude des Scythes dans l’observation de leurs lois et de leurs coutumes, et la rigueur avec laquelle ils punissent ceux qui en affectent d’étrangères.
LXXXI. Quant à la population de la Scythie, on m’en a parlé diversement, et je n’en ai jamais rien pu apprendre de certain : les uns m’ont dit que ce pays était très-peuplé, et les autres, qu’à ne compter que les véritables Scythes, il l’était peu. Mais voici ce que j’ai vu par moi-même.
Entre le Borysthène et l’Hypanis, est un certain canton qu’on appelle Exampée. J’en ai fait mention un peu plus haut, en parlant d’une fontaine dont les eaux sont si amères, que celles de l’Hypanis, dans lequel elle se jette, en sont tellement altérées, qu’il n’est pas possible d’en boire. Il y a dans ce pays un vase d’airain six fois plus grand que le cratère qui se voit à l’embouchure du Pont-Euxin, et que Pausanias, fils de Cléombrote, y a consacré. Je vais en donner les dimensions, en faveur de ceux qui ne l’ont point vu. Ce vase d’airain, qui est dans la Scythie, contient aisément six cents amphores, et il a six doigts d’épaisseur. Les habitants du pays m’ont dit qu’il avait été fait de pointes de flèches ; que leur roi Ariantas, voulant savoir le nombre de ses sujets, commanda à tous les Scythes d’apporter chacun une pointe de flèche, sous peine de mort ; qu’on lui en apporta en effet une quantité prodigieuse, dont il fit faire ce vase d’airain, qu’il consacra dans le lieu qu’on appelle Exampée, comme un monument qu’il laissait à la postérité. Voilà ce que j’ai appris de la population des Scythes.
LXXXII. La Scythie n’a rien de merveilleux que les fleuves qui l’arrosent ; ils sont très-considérables et en très-grand nombre. Mais, indépendamment de ses fleuves et de ses vastes plaines, on y montre encore une chose digne d’admiration : c’est l’empreinte du pied d’Hercule, sur un roc près du Tyras. Cette empreinte ressemble à celle d’un pied d’homme, mais elle a deux coudées de long. Revenons maintenant au sujet dont je m’étais proposé de parler au commencement de ce livre.
LXXXIII. Darius fit de grands préparatifs contre les Scythes ; il dépêcha de toutes parts des courriers, pour ordonner aux uns de lever une armée de terre, aux autres d’équiper une flotte, à d’autres enfin de construire un pont de bateaux sur le Bosphore de Thrace. Cependant Artabane, fils d’Hystaspes et frère de Darius, n’était nullement d’avis que le roi entreprît de porter la guerre en Scythie. Il lui représenta la pauvreté des Scythes ; mais quand il vit que ses remontrances, quoique sages, ne faisaient aucune impression sur son esprit, il n’insista pas davantage. Les préparatifs achevés, Darius, à la tête de son armée, partit de Suses.
LXXXIV. Alors un Perse, nommé Œobazus, dont les trois fils étaient de cette expédition, pria Darius d’en laisser un auprès de lui. Ce prince lui répondit, comme à un ami dont la demande était modérée, qu’il les lui laisserait tous trois. Le Perse, charmé de cette réponse, se flattait que ses trois fils allaient avoir leur congé ; mais le roi ordonna à ceux qui présidaient aux exécutions de faire mourir tous les enfants d’Œobazus ; et, après leur mort, on les laissa en cet endroit-là même.
LXXXV. Darius se rendit de Suses à Chalcédoine, sur le Bosphore, où l’on avait fait le pont. Il s’y embarqua, et fit voile vers les îles Cyanées, qui étaient autrefois errantes, s’il faut en croire les Grecs. Il s’assit dans le temple, et de là se mit à considérer le Pont-Euxin : c’est, de toutes les mers, celle qui mérite le plus notre admiration. Elle a onze mille cent stades de longueur, sur trois mille trois cents de largeur[20], à l’endroit où elle est le plus large. l’embouchure de cette mer a quatre stades de large sur environ six vingts stades de long. Ce col, ou détroit, s’appelle Bosphore. C’était là où l’on avait jeté le pont. Le Bosphore s’étend jusqu’à la Propontide. Quant à la Propontide, elle a cinq cents stades de largeur sur quatorze cents de longueur, et se jette dans l’Hellespont, qui, dans l’endroit où il est le moins large, n’a que sept stades de largeur sur quatre cents de longueur. L’Hellespont communique à une mer d’une vaste étendue, qu’on appelle la mer Égée.
LXXXVI. On a mesuré ces mers de la manière suivante : dans les longs jours, un vaisseau fait en tout environ soixante et dix mille orgyies de chemin, et soixante mille par nuit[21]. Or, de l’embouchure du Pont-Euxin au Phase, qui est sa plus grande longueur, il y a neuf jours et huit nuits de navigation : cela fait onze cent dix mille orgyies, c’est-à-dire onze mille cent stades. De la Sindique à Thémiscyre, sur le Thermodon, où le Pont-Euxin est le plus large, on compte trois jours et deux nuits de navigation, qui font trois cent trente mille orgyies, ou trois mille trois cents stades. C’est ainsi que j’ai pris les dimensions du Pont-Euxin, du Bosphore et de l’Hellespont ; et ces mers sont naturellement telles que je les ai représentées. Le Palus-Mæotis se jette dans le Pont-Euxin ; il n’est guère moins grand que cette mer, et on l’appelle la mer du Pont.
LXXXVII. Lorsque Darius eut considéré le Pont-Euxin, il revint par mer au pont de bateaux, dont Mandroclès de Samos était l’entrepreneur. Il examina aussi le Bosphore ; et, sur le bord de ce détroit, on érigea, par son ordre, deux colonnes de pierre blanche. Il fit graver sur l’une, en caractères assyriens[22], et sur l’autre, en lettres grecques, les noms de toutes les nations qu’il avait à sa suite. Or il menait à cette guerre tous les peuples qui lui étaient soumis. On comptait dans cette armée sept cent mille hommes avec la cavalerie, sans y comprendre la flotte, qui était de six cents voiles.
Depuis l’expédition des Perses en Scythie, les Byzantins ont transporté ces deux colonnes dans leur ville, et les ont fait servir à l’autel de Diane Orthosienne, excepté une seule pierre qu’on a laissée auprès du temple de Bacchus à Byzance, et qui est entièrement chargée de lettres assyriennes. Au reste, l’endroit du Bosphore où Darius fit jeter un pont est, ce me semble, autant que je puis le conjecturer, à moitié chemin de Byzance, au temple qu’on voit à l’embouchure du Pont-Euxin.
LXXXVIII. Darius, satisfait de ce pont, fit de riches présents à Mandroclès de Samos, qui en était l’entrepreneur. Mandroclès employa les prémices de ces présents à faire faire un tableau qui représentait le pont du Bosphore, avec le roi Darius assis sur son trône et regardant défiler ses troupes. Il fit une offrande de ce tableau au temple de Junon[23], et y ajouta une inscription en ces termes :
« Mandroclès a consacré à Junon ce monument en reconnaissance de ce qu’il a réussi, au gré du roi Darius, à jeter un pont sur le Bosphore. Il s’est, par cette entreprise, couvert de gloire, et a rendu immortel le nom de Samos sa patrie. »
Tel est le monument qu’a laissé celui qui a présidé à la construction de ce pont.
LXXXIX. Darius, ayant récompensé Mandroclès, passa en Europe. Il avait ordonné aux Ioniens de faire voile par le Pont-Euxin jusqu’à l’Ister, de jeter un pont sur ce fleuve quand ils y seraient arrivés, et de l’attendre en cet endroit. Les Ioniens, les Éoliens et les habitants de l’Hellespont conduisaient l’armée navale. La flotte passa donc les Cyanées, fit voile droit à l’Ister ; et, après avoir remonté le fleuve pendant deux jours, depuis la mer jusqu’à l’endroit où il se partage en plusieurs bras qui forment autant d’embouchures, toute l’armée navale y construisit un pont. Darius, ayant traversé le Bosphore sur le pont de bateaux, prit son chemin par la Thrace ; et, quand il fut arrivé aux sources du Téare, il y campa trois jours.
XC. Les peuples qui habitent sur ses bords prétendent que ses eaux sont excellentes contre plusieurs sortes de maux, et particulièrement qu’elles guérissent les hommes et les chevaux de la gale. Ses sources sortent du même rocher, au nombre de trente-huit : les unes sont chaudes, les autres froides. Elles sont à égale distance de la ville d’Héræum, qui est près de Périnthe et d’Apollonie, ville située sur le Pont-Euxin, c’est-à-dire à deux journées de marche de l’une et de l’autre de ces places. Le Téare se jette dans le Contadesdus, le Contadesdus dans l’Agrianès, l’Agrianès dans l’Hèbre, et l’Hèbre dans la mer, près de la ville d’Ænos.
XCI. Darius, étant arrivé aux sources du Téare, y assit son camp. Il prit tant de plaisir à voir ce fleuve, qu’il fit ériger dans le même endroit une colonne, avec cette inscription :
Les sources du Téare donnent les meilleures et les plus belles eaux du monde. Darius, fils d’Hystaspe, le meilleur et le plus beau de tous les hommes, roi des Perses et de toute la terre ferme, marchant contre les Scythes, est arrivé sur ses bords.
XCII. Darius partit de là pour se rendre sur une autre rivière qu’on appelle Artiscus, et qui traverse le pays des Odryses. Quand il fut arrivé sur ses bords, il désigna à ses troupes un certain endroit, où il ordonna à chaque soldat de mettre une pierre en passant. L’ordre fut exécuté par toute l’armée ; et Darius, ayant laissé en ce lieu de grands tas de pierres, continua sa marche avec ses troupes.
XCIII. Avant que d’arriver à l’Ister, les Gètes, qui se disent immortels, furent les premiers peuples qu’il subjugua. Les Thraces de Salmydesse, et ceux qui demeurent au-dessus d’Apollonie et de la ville de Mésambria, qu’on appelle Scyrmiades et Nipséens, s’étaient rendus à lui sans combattre et sans faire la moindre résistance. Les Gètes, par un fol entêtement, se mirent en défense ; mais ils furent sur-le-champ réduits en esclavage. Ces peuples sont les plus braves et les plus justes d’entre les Thraces.