Histoires (page 36)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XCIV. Les Gètes se croient immortels, et pensent que celui qui meurt va trouver leur dieu Zalmoxis, que quelques-uns d’entre eux croient le même que Gébéléizis. Tous les cinq ans ils tirent au sort quelqu’un de leur nation, et l’envoient porter de leurs nouvelles à Zalmoxis, avec ordre de lui représenter leurs besoins. Voici comment se fait la députation. Trois d’entre eux sont chargés de tenir chacun une javeline la pointe en haut, tandis que d’autres prennent, par les pieds et par les mains, celui qu’on envoie à Zalmoxis. Ils le mettent en branle, et le lancent en l’air, de façon qu’il retombe sur la pointe des javelines. S’il meurt de ses blessures, ils croient que le dieu leur est propice ; s’il n’en meurt pas, ils l’accusent d’être un méchant. Quand ils ont cessé de l’accuser, ils en députent un autre, et lui donnent aussi leurs ordres, tandis qu’il est encore en vie. Ces mêmes Thraces tirent aussi des flèches contre le ciel, quand il tonne et qu’il éclaire, pour menacer le dieu qui lance la foudre, persuadés qu’il n’y a point d’autre dieu que celui qu’ils adorent.

XCV. J’ai néanmoins ouï dire aux Grecs qui habitent l’Hellespont et le Pont que ce Zalmoxis était un homme, et qu’il avait été à Samos esclave de Pythagore, fils de Mnésarque ; qu’ayant été mis en liberté, il avait amassé de grandes richesses, avec lesquelles il était retourné dans son pays. Quand il eut remarqué la vie malheureuse et grossière des Thraces, comme il avait été instruit des usages des Ioniens, et qu’il avait contracté avec les Grecs, et particulièrement avec Pythagore, un des plus célèbres philosophes de la Grèce, l’habitude de penser plus profondément que ses compatriotes, il fit bâtir une salle où il régalait les premiers de la nation. Au milieu du repas, il leur apprenait que ni lui, ni ses conviés, ni leurs descendants à perpétuité, ne mourraient point, mais qu’ils iraient dans un lieu où ils jouiraient éternellement de toutes sortes de biens. Pendant qu’il traitait ainsi ses compatriotes, et qu’il les entretenait de pareils discours, il se faisait faire un logement sous terre. Ce logement achevé, il se déroba aux yeux des Thraces, descendit dans ce souterrain, et y demeura environ trois ans. Il fut regretté et pleuré comme mort. Enfin, la quatrième année, il reparut, et rendit croyables, par cet artifice, tous les discours qu’il avait tenus.

XCVI. Je ne rejette ni n’admets ce qu’on raconte de Zalmoxis et de son logement souterrain, mais je pense qu’il est antérieur de bien des années à Pythagore. Au reste, que Zalmoxis ait été un homme, ou que ce soit quelque dieu du pays des Gètes, c’en est assez sur ce qui le concerne. Les Gètes, chez qui se pratique la cérémonie dont je viens de parler, ayant été subjugués par les Perses, suivirent l’armée.

XCVII. Darius, étant arrivé sur les bords de l’Ister avec son armée de terre, la fit passer de l’autre côté du fleuve. Alors il commanda aux Ioniens de rompre le pont, et de l’accompagner par terre avec toutes les troupes de la flotte. Mais comme ils étaient sur le point de le rompre et d’exécuter ses ordres, Coès, fils d’Erxandre, qui commandait les Mityléniens, parla à Darius en ces termes, après lui avoir demandé la permission de lui dire son sentiment :

« Seigneur, puisque vous allez porter la guerre dans un pays où il n’y a ni terres labourées ni villes, laissez subsister le pont tel qu’il est : ordonnez seulement à ceux qui l’ont construit de rester auprès pour le garder. Par ce moyen, soit que nous trouvions les Scythes et que nous réussissions selon notre espérance, soit que nous ne puissions les rencontrer, nous pourrons nous retirer avec sécurité. Ce n’est pas que je craigne que nous soyons battus par les Scythes ; mais j’appréhende que, ne pouvant les trouver, il ne nous arrive quelque fâcheux accident dans les déserts. On dira peut-être que je parle pour moi, et que je voudrais rester ici. Mais, seigneur, content de proposer à votre conseil le sentiment qui me paraît le plus avantageux, je suis prêt à vous suivre, et la grâce que je vous demande, c’est de ne me point laisser ici. »

Darius, charmé de ce discours, lui dit : « Mon hôte de Lesbos, lorsque après mon expédition je serai de retour sain et sauf dans mes États, ne manquez pas de vous présenter devant moi, afin que je vous récompense dignement du bon conseil que vous me donnez. »

XCVIII. Ayant ainsi parlé, il fit soixante nœuds à une courroie[24], manda les tyrans des Ioniens, et leur tint ce discours : « Ioniens, j’ai changé d’avis au sujet du pont : prenez cette courroie, et ayez soin d’exécuter mes ordres. Quand vous me verrez parti pour la Scythie, commencez dès lors à défaire chaque jour un de ces nœuds. Si je ne suis pas de retour ici après que vous les aurez tous dénoués, vous retournerez dans votre patrie. Mais puisque j’ai changé de sentiment, gardez le pont jusqu’à ce temps, et ne négligez rien, tant pour le défendre que pour le conserver ; vous me rendrez en cela un service essentiel. » Darius, ayant ainsi parlé, marcha en avant.

XCIX. La Thrace a devant elle la partie de la Scythie qui aboutit à la mer. À l’endroit où finit le golfe de Thrace, là commence la Scythie. L’Ister en traverse une partie, et se jette dans la mer du côté du sud-est.

Je vais indiquer ce qu’on trouve après l’Ister, et donner la mesure de la partie de la Scythie qui est au delà de ce fleuve, du côté de la mer. L’ancienne Scythie est située au midi jusqu’à la ville de Carcinitis. Le pays au delà de cette ville, en allant vers la même mer, est montagneux ; il est habité par la nation taurique, qui s’étend jusquà la ville de Chersonèse-Trachée, et cette ville est sur les bords de la mer qui est à l’est. Il y a en effet deux parties des confins de la Scythie qui sont bornées, comme l’Attique, l’une par la mer qui est au sud, l’autre par celle qui est à l’est. Les Taures sont, par rapport à cette partie de la Scythie, dans la même position que serait, par rapport aux Athéniens, autre peuple qui habiterait la pointe du promontoire Sunium, qui s’étend depuis le bourg de Thorique jusqu’à celui d’Anaphlyste, et s’avance beaucoup dans la mer. Telle est la situation de la Tauride, s’il est permis de comparer de petites choses aux grandes. Mais, en faveur de ceux qui n’ont jamais côtoyé cette partie de l’Attique, je vais expliquer cela d’une autre façon : qu’on suppose qu’une autre nation que celle des Iapyges habite le promontoire d’Iapygie, à commencer au port de Brentésium, et le coupe ou sépare depuis cet endroit jusqu’à Tarente. Au reste, en parlant de ces deux promontoires, c’est comme si je parlais de plusieurs autres pareils auxquels la Tauride ressemble.

C. Au delà de la Tauride, on trouve des Scythes qui habitent le pays au-dessus des Taures, et celui qui s’étend vers la mer qui est à l’est, ainsi que les côtes occidentales du Bosphore Cimmérien et du Palus-Mæotis jusqu’au Tanaïs, fleuve qui se décharge dans une anse de ce Palus. À prendre donc depuis l’Ister, et à remonter par le milieu des terres, la Scythie est bornée premièrement par le pays des Agathyrses, ensuite par celui des Neures, troisièmement par celui des Androphages, et enfin par celui des Mélanchlænes.

CI. La Scythie étant tétragone, et deux de ses côtés s’étendant le long de la mer, l’espace qu’elle occupe vers le milieu des terres est parfaitement égal à celui qu’elle a le long des côtes. En effet, depuis l’Ister jusqu’au Borysthène, il y a dix journées de chemin ; du Borysthène au Palus-Mæotis, il y en a dix autres ; et depuis la mer, en remontant par le milieu des terres jusqu’au pays des Mélanchlænes, qui habitent au-dessus des Scythes, il y a vingt jours de marche. Or, je compte deux cents stades pour chaque journée de chemin. Ainsi la Scythie aura quatre mille stades de traverse le long des côtes, et quatre mille autres stades à prendre droit par le milieu des terres. Telle est l’étendue de ce pays.

CII. Les Scythes ayant fait réflexion qu’ils ne pouvaient pas, avec leurs seules forces, vaincre en bataille rangée une armée aussi nombreuse que celle de Darius, envoyèrent des ambassadeurs à leurs voisins. Les rois de ces nations s’étant assemblés, délibérèrent sur cette armée qui venait envahir la Scythie. Ces rois étaient ceux des Taures, des Agathyrses, des Neures, des Androphages, des Mélanchlænes, des Gélons, des Budins et des Sauromates.

CIII. Ceux d’entre ces peuples qu’on appelle Taures ont des coutumes particulières. Ils immolent à Iphigénie de la manière que je vais dire les étrangers qui échouent sur leurs côtes, et tous les Grecs qui y abordent et qui tombent entre leurs mains. Après les cérémonies accoutumées, ils les assomment d’un coup de massue sur la tête : quelques-uns disent qu’ils leur coupent ensuite la tête et l’attachent à une croix, et qu’ils précipitent le corps du haut du rocher où le temple est bâti ; quelques autres conviennent du traitement fait à la tête, mais ils assurent qu’on enterre le corps, au lieu de le précipiter du haut du rocher. Les Taures eux-mêmes disent que la déesse à laquelle ils font ces sacrifices est Iphigénie, fille d’Agamemnon. Quant à leurs ennemis, si un Taure fait dans les combats un prisonnier, il lui coupe la tête et l’emporte chez lui. Il la met ensuite au bout d’une perche qu’il place sur sa maison, et surtout au-dessus de la cheminée. Ils élèvent de la sorte la tête de leurs prisonniers, afin, disent-ils, qu’elle garde et protége toute la maison. Ils subsistent du butin qu’ils font à la guerre.

CIV. Les Agathyrses portent, la plupart du temps, des ornements d’or, et sont les plus efféminés de tous les hommes. Les femmes sont communes entre eux, afin qu’étant tous unis par les liens du sang, et que ne faisant tous, pour ainsi dire, qu’une seule et même famille, ils ne soient sujets ni à la haine ni à la jalousie. Quant au reste de leurs coutumes, elles ont beaucoup de conformité avec celles des Thraces.

CV. Les Neures observent les mêmes usages que les Scythes. Une génération avant l’expédition de Darius, ils furent forcés de sortir de leur pays, à cause d’une multitude de serpents qu’il produisit, et parce qu’il en vint en plus grand nombre des déserts qui sont au-dessus d’eux. Ils en furent tellement infestés, qu’ils s’expatrièrent, et se retirèrent chez les Budins.

Il paraît que ces peuples sont des enchanteurs. En effet, s’il faut en croire les Scythes et les Grecs établis en Scythie, chaque Neure se change une fois par an en loup pour quelques jours, et reprend ensuite sa première forme. Les Scythes ont beau dire, ils ne me feront pas croire de pareils contes ; ce n’est pas qu’ils ne les soutiennent, et même avec serment[25].

CVI. Il n’est point d’hommes qui aient des mœurs plus sauvages que les Androphages (anthropophages). Ils ne connaissent ni les lois ni la justice ; ils sont nomades. Leurs habits ressemblent à ceux des Scythes ; mais ils ont une langue particulière. De tous les peuples dont je viens de parler, ce sont les seuls qui mangent de la chair humaine.

CVII. Les Mélanchlænes portent tous des habits noirs ; de la vient leur nom. Ils suivent les coutumes et les usages des Scythes.

CVIII. Les Budins forment une grande et nombreuse nation. Ils se peignent le corps entier en bleu et en rouge. Il y a dans leur pays une ville entièrement bâtie en bois ; elle s’appelle Gélonus. Ses murailles sont aussi toutes de bois ; elles sont hautes, et ont à chaque face trente stades de longueur. Leurs maisons et leurs temples sont aussi de bois. Il y a en effet dans ce pays des temples consacrés aux dieux des Grecs. Ils sont bâtis à la façon des Grecs, et ornés de statues, d’autels et de chapelles de bois. De trois en trois ans, ils célèbrent des fêtes en l’honneur de Bacchus. Aussi les Gélons sont-ils Grecs d’origine. Ayant été chassés des villes de commerce[26], ils s’établirent dans le pays des Budins. Leur langue est un mélange de grec et de scythe.

CIX. Les Budins n’ont ni la même langue ni la même manière de vivre que les Gélons. Ils sont autochthones, nomades, et les seuls de cette contrée qui mangent de la vermine. Les Gélons, au contraire, cultivent la terre, vivent de blé, ont des jardins, et ne ressemblent aux Budins ni par l’air du visage ni par la couleur. Les Grecs les confondent, et comprennent les Budins sous le nom de Gélons ; mais ils se trompent.

Leur pays entier est couvert d’arbres de toute espèce ; et, dans le canton où il y en a le plus, on trouve un lac grand et spacieux, et un marais bordé de roseaux. On prend dans ce lac des loutres, des castors, et d’autres animaux qui ont le museau carré. Leurs peaux servent à faire des bordures aux habits, et leurs testicules sont excellents pour les maux de mère.

CX. Quant aux Sauromates, voici ce qu’on en dit. Lorsque les Grecs eurent combattu contre les Amazones[27], que les Scythes appellent Aiorpata, nom que les Grecs rendent en leur langue par celui d’Androctones (qui tuent des hommes), car aior, en scythe, signifie un homme, et pata veut dire tuer ; quand ils eurent, dis-je, combattu contre elles, et qu’ils eurent remporté la victoire sur les bords du Thermodon, on raconte qu’ils emmenèrent avec eux, dans trois vaisseaux, toutes celles qu’ils avaient pu faire prisonnières. Lorsqu’on fut en pleine mer, elles attaquèrent leurs vainqueurs et les taillèrent en pièces. Mais, comme elles n’entendaient rien à la manœuvre des vaisseaux et qu’elles ne savaient pas faire usage du gouvernail, des voiles et des rames, après qu’elles eurent tué les hommes, elles se laissèrent aller au gré des flots et des vents, et abordèrent à Cremnes, sur le Palus-Mæotis. Cremnes est du pays des Scythes libres. Les Amazones, étant descendues de leurs vaisseaux en cet endroit, avancèrent par le milieu des terres habitées ; et, s’étant emparées du premier haras qu’elles rencontrèrent sur leur route, elles montèrent à cheval, et pillèrent les terres des Scythes.

CXI. Les Scythes ne pouvaient deviner qui étaient ces ennemis, dont ils ne connaissaient ni le langage ni l’habit ; ils ignoraient aussi de quelle nation ils étaient, et, dans leur surprise, ils n’imaginaient pas d’où ils venaient. Trompés par l’uniformité de leur taille, ils les prirent d’abord pour des hommes, et, dans cette idée, ils leur livrèrent bataille. Mais ils reconnurent, par les morts restés en leur pouvoir après le combat, que c’étaient des femmes. Ils résolurent, dans un conseil tenu a ce sujet, de n’en plus tuer aucune ; mais de leur envoyer les plus jeunes d’entre eux en aussi grand nombre qu’ils conjecturaient qu’elles pouvaient être, avec ordre d’asseoir leur camp près de celui des Amazones, de faire les mêmes choses qu’ils leur verraient faire, de ne pas combattre quand même elles les attaqueraient, mais de prendre la fuite, et de s’approcher et de camper près d’elles lorsqu’elles cesseraient de les poursuivre. Les Scythes prirent cette résolution, parce qu’ils voulaient avoir des enfants de ces femmes belliqueuses.

CXII. Les jeunes gens suivirent ces ordres : les Amazones, ayant reconnu qu’ils n’étaient pas venus pour leur faire du mal, les laissèrent tranquilles. Cependant les deux camps s’approchaient tous les jours de plus en plus. Les jeunes Scythes n’avaient, comme les Amazones, que leurs armes et leurs chevaux, et vivaient, comme elles, de leur chasse et du butin qu’ils pouvaient enlever.

CXIII. Vers l’heure de midi, les Amazones s’éloignaient du camp, seules ou deux à deux, pour satisfaire aux besoins de la nature. Les Scythes, s’en étant aperçus, firent la même chose. Un d’entre eux s’approcha d’une de ces Amazones isolées, et celle-ci, loin de le repousser, lui accorda ses faveurs. Comme elle ne pouvait lui parler, parce qu’ils ne s’entendaient pas l’un et l’autre, elle lui dit par signes de revenir le lendemain au même endroit avec un de ses compagnons, et qu’elle amènerait aussi une de ses compagnes. Le jeune Scythe, de retour au camp, y raconta son aventure ; et le jour suivant il revint avec un autre Scythe au même endroit, où il trouva l’Amazone, qui l’attendait avec une de ses compagnes.

CXIV. Les autres jeunes gens, instruits de cette aventure, apprivoisèrent aussi le reste des Amazones ; et, ayant ensuite réuni les deux camps, ils demeurèrent ensemble, et chacun prit pour femme celle dont il avait eu d’abord les faveurs. Ces jeunes gens ne pouvaient apprendre la langue de leurs compagnes ; mais les Amazones apprirent celle de leurs maris ; et, lorsqu’ils commencèrent à s’entendre, les Scythes leur parlèrent ainsi : « Nous avons des parents, nous avons des biens ; menons une autre vie : réunissons-nous au reste des Scythes, et vivons avec eux. Nous n’aurons jamais d’autres femmes que vous. »

« Nous ne pourrions pas, répondirent les Amazones, demeurer avec les femmes de votre pays. Leurs coutûmes ne ressemblent en rien aux nôtres : nous tirons de l’arc, nous lançons le javelot, nous montons à cheval, et nous n’avons point appris les ouvrages propres à notre sexe. Vos femmes ne font rien de ce que nous venons de dire, et ne s’occupent qu’à des ouvrages de femmes. Elles ne quittent point leurs chariots[28], ne vont point à la chasse, ni même nulle part ailleurs. Nous ne pourrions par conséquent jamais nous accorder ensemble. Mais si vous voulez nous avoir pour femmes, et montrer de la justice, allez trouver vos pères, demandez-leur la partie de leurs biens qui vous appartient ; revenez après l’avoir reçue, et nous vivrons en notre particulier. »

CXV. Les jeunes Scythes, persuadés, firent ce que souhaitaient leurs femmes ; et, lorsqu’ils eurent recueilli la portion de leur patrimoine qui leur revenait, ils les rejoignirent. Alors elles leur parlèrent ainsi : « Après vous avoir privés de vos pères, et après les dégâts que nous avons faits sur vos terres, nous en craindrions les suites s’il nous fallait demeurer dans ce pays ; mais, puisque vous voulez bien nous prendre pour femmes, sortons-en tous d’un commun accord, et allons nous établir au delà du Tanaïs. »

CXVI. Les jeunes Scythes y consentirent. Ils passèrent le Tanaïs ; et, ayant marché trois jours à l’est, et autant depuis le Palus-Mæotis vers le nord, ils arrivèrent dans le pays qu’ils habitent encore maintenant, et où ils fixèrent leur demeure. De la vient que les femmes des Sauromates ont conservé leurs anciennes coutumes : elles montent à cheval, et vont à la chasse, tantôt seules et tantôt avec leurs maris. Elles les accompagnent aussi à la guerre, et portent les mêmes habits qu’eux.

CXVII. Les Sauromates font usage de la langue scythe ; mais, depuis leur origine, ils ne l’ont jamais parlée avec pureté, parce que les Amazones ne la savaient qu’imparfaitement. Quant aux mariages, ils ont réglé qu’une fille ne pourrait se marier qu’elle n’eût tué un ennemi[29]. Aussi y en a-t-il qui, ne pouvant accomplir la loi, meurent de vieillesse sans avoir été mariées.

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