Histoires (page 37)
CXVIII. Les ambassadeurs des Scythes, ayant été admis à l’assemblée des rois des nations dont nous venons de parler, apprirent à ces princes que Darius, après avoir entièrement subjugué l’autre continent (l’Asie), était passé dans le leur sur un pont de bateaux qu’il avait fait construire à l’endroit le plus étroit du Bosphore ; qu’il avait ensuite soumis les Thraces et traversé l’Ister sur un pont, à dessein de se rendre maître de leur pays. « Il ne serait pas juste, ajoutèrent-ils, que, gardant la neutralité, vous nous laissiez périr par votre négligence : marchons donc de concert au-devant de l’ennemi qui vient envahir notre patrie. Si vous nous refusez, et que nous nous trouvions pressés, nous quitterons le pays ; ou, si nous y restons, ce sera aux conditions que nous imposeront les Perses : car enfin que faire à cela, si vous ne voulez pas nous donner de secours ? Ne vous flattez pas que votre sort en soit meilleur, et que, contents de nous avoir subjugués, les Perses vous épargnent. Leur invasion ne vous regarde pas moins que nous. En voici une preuve à laquelle vous n’avez rien à opposer. Si les Perses n’avaient point d’autre intention que de venger l’assujettissement où nous les avons tenus précédemment, ils se seraient contentés de marcher contre nous, sans attaquer les autres peuples ; et par là ils auraient fait voir à tout le monde qu’ils n’en voulaient qu’aux Scythes. Mais à peine sont-ils entrés dans ce continent, qu’ils ont façonné au joug tous les peuples qui se sont rencontrés sur leur route, et déjà ils ont soumis les Thraces et les Gètes, nos voisins. »
CXIX. Le discours des ambassadeurs fini, ces princes délibérèrent sur leur proposition : les avis furent partagés. Les rois des Gélons, des Budins et des Sauromates promirent unanimement du secours aux Scythes ; mais ceux des Agathyrses, des Neures, des Androphages, des Mélanchlænes et des Taures leur firent cette réponse : « Si vous n’aviez pas fait les premiers une guerre injuste aux Perses, vos demandes nous paraîtraient équitables, et, pleins de déférence pour vous, nous ferions la même chose que vous. Mais vous avez envahi leur pays sans notre participation, vous l’avez tenu sous le joug aussi longtemps que le dieu l’a permis ; et aujourd’hui que le même dieu suscite les Perses contre vous, ils vous rendent la pareille. Pour nous, nous ne les offensâmes point alors, et nous ne serons pas aujourd’hui les premiers agresseurs. Si cependant ils viennent aussi attaquer notre pays, s’ils commencent des hostilités contre nous, nous saurons les repousser ; mais jusqu’à ce moment nous resterons tranquilles, car il nous paraît que les Perses n’en veulent qu’à ceux qui les ont insultés les premiers. »
CXX. Les Scythes, ayant appris par le rapport de leurs ambassadeurs qu’ils ne devaient pas compter sur le secours des princes leurs voisins, résolurent de ne point présenter de bataille aux Perses et de ne point les attaquer ouvertement, mais de céder peu à peu le terrain en se retirant toujours en avant, de combler les puits et les fontaines qu’ils trouveraient sur leur route, de détruire l’herbe, et pour cet effet de se partager en deux corps. On convint aussi que les Sauromates se rendraient dans les États de Scopasis ; que si les Perses tournaient de ce côté, ils se retireraient peu à peu droit au Tanaïs, le long du Palus-Mæotis, et que, lorsque l’ennemi retournerait sur ses pas, ils se mettraient alors à le poursuivre. Tel était le plan de défense que devait suivre cette partie des Scythes royaux.
Quant aux deux autres parties des Scythes royaux, il avait été décidé que la plus grande, sur laquelle régnait Idanthyrse, se joindrait à la troisième, dont était roi Taxacis, et que toutes les deux, réunies avec les Gélons et les Budins, auraient aussi une journée d’avance sur les Perses, qu’elles se retireraient peu à peu, et en exécutant les résolutions prises dans le conseil ; et surtout qu’elles attireraient les ennemis droit sur les terres de ceux qui avaient refusé leur alliance, afin de les forcer aussi à la guerre contre les Perses, et de leur faire prendre les armes malgré eux, puisqu’ils ne voulaient pas le faire de bonne volonté. Elles devaient ensuite retourner dans leur pays, et même attaquer l’ennemi, si, après en avoir délibéré, ce parti leur paraissait avantageux.
CXXI. Cette résolution prise, les Scythes allèrent au-devant de Darius, et se firent précéder par des coureurs, l’élite de la cavalerie. Ils avaient fait prendre les devants à leurs chariots, qui tenaient lieu de maisons à leurs femmes et à leurs enfants, et leur avaient donné ordre d’avancer toujours vers le nord. Ces chariots étaient accompagnés de leurs troupeaux, dont ils ne menaient avec eux que ce qui leur était nécessaire pour vivre.
CXXII. Tandis que les chariots avançaient vers le nord, les coureurs découvrirent les Perses environ à trois journées de l’Ister. Comme ils n’en étaient éloignés que d’une journée, ils campèrent dans cet endroit, et détruisirent toutes les productions de la terre. Les Perses ne les eurent pas plutôt aperçus, qu’ils les suivirent dans leur retraite. Ayant ensuite marché droit à une des trois parties des Scythes royaux, ils la poursuivirent à l’est jusqu’au Tanaïs. Les Scythes traversèrent le fleuve ; et les Perses, l’ayant passé après eux, ne cessèrent de les suivre que lorsque, après avoir parcouru le pays des Sauromates, ils furent arrivés dans celui des Budins.
CXXIII. Les Perses ne purent causer aucun dégât tout le temps qu’ils furent en Scythie et dans le pays des Sauromates, les habitants ayant détruit tout ce qui était dans les campagnes ; mais, quand ils eurent pénétré dans le pays des Budins, ils trouvèrent la ville de Gélonus, qui était bâtie en bois. Comme elle était entièrement déserte, et que les habitants en avaient tout emporté, ils y mirent le feu. Cela fait, ils allèrent en avant, marchant sur les traces de l’ennemi ; enfin, après avoir parcouru le pays des Budins, ils arrivèrent dans un désert par delà ces peuples, où l’on ne rencontre pas un seul homme. Ce désert a sept journées de chemin ; on trouve au-dessus le pays des Thyssagètes, d’où viennent quatre grandes rivières : le Lycus, l’Oarus, le Tanaïs et le Syrgis, qui se jettent dans le Palus-Mæotis après avoir arrosé les terres des Mæotes.
CXXIV. Darius, étant arrivé dans ce désert, s’arrêta sur les bords de l’Oarus, où il campa avec son armée. Il fit ensuite construire huit grands châteaux, a soixante stades ou environ l’un de l’autre, dont les ruines subsistent encore maintenant. Tandis qu’il s’occupait de ces ouvrages, les Scythes qu’il avait poursuivis firent le tour par le haut du pays, et retournèrent en Scythie. Comme ils avaient entièrement disparu, et qu’ils ne se montraient plus, il laissa ses châteaux imparfaits, et dirigea sa marche à l’occident, persuadé que ces Scythes formaient toute la nation, et qu’ils étaient sauvés de ce côté. Comme il marchait à grandes journées, il arriva en Scythie, où il rencontra[30] les deux corps d’armée des Scythes. Il ne les eut pas plutôt trouvés, qu’il se mit à les poursuivre ; mais ils avaient soin de se tenir toujours à une journée de lui.
CXXV. Ils s’enfuyaient, suivant les conventions faites entre eux, chez les peuples qui avaient refusé leur alliance ; et Darius les suivait sans relâche. Ils se jetèrent premièrement sur les terres des Mélanchlænes, qui furent alarmés à leur vue et à celle des Perses. De là ils attirèrent les Perses chez les Androphages, où, ayant semé le trouble et l’épouvante, ils les conduisirent chez les Neures, qui furent également effrayés ; enfin ils se sauvèrent du côté des Agathyrses. Mais ceux-ci, voyant leurs voisins alarmés prendre la fuite, envoyèrent aux Scythes un héraut avant qu’ils eussent mis le pied dans leur pays, afin de leur en interdire l’entrée, les menaçant de leur livrer bataille, en cas qu’ils y vinssent. Après ces menaces, les Agathyrses portèrent leurs forces sur leurs frontières, pour les en écarter.
Les Mélanchlænes, les Androphages et les Neures, voyant les Scytbes se jeter avec les Perses sur leurs terres, ne se mirent pas en devoir de les repousser. Saisis de crainte à cette vue, ils oublièrent leurs menaces, et s’enfuirent dans les déserts vers le nord. Quant aux Scythes, comme les Agathyrses leur interdisaient l’entrée de leur pays, ils ne cherchèrent plus à y pénétrer ; mais, au sortir de la Neuride, ils rentrèrent dans leur patrie, où les Perses les suivirent.
CXXVI. Darius, s’étant aperçu que les Scythes tenaient sans cesse la même conduite[31], envoya un cavalier à Idanthyrse, leur roi, avec ordre de lui parler en ces termes : « Ô le plus misérable des hommes, pourquoi fuis-tu toujours, lorsqu’il est en ton pouvoir de t’arrêter et de me livrer bataille, si tu te crois assez fort pour me résister ? Si, au contraire, tu le sens trop faible, cesse de fuir devant moi ; entre en conférence avec ton maître, et ne manque pas de lui apporter la terre et l’eau, comme un gage de ta soumission. »
CXXVII. « Roi des Perses, répondit Idanthyrse, voici l’état de mes affaires : la crainte ne m’a point fait prendre ci-devant la fuite, et maintenant je ne te fuis pas. Je ne fais actuellement que ce que j’avais coutume de faire aussi en temps de paix. Mais je vais te dire pourquoi je ne t’ai pas combattu sur-le-champ. Comme nous ne craignons ni qu’on prenne nos villes, puisque nous n’en avons point, ni qu’on fasse du dégât sur nos terres, puisqu’elles ne sont point cultivées, nous n’avons pas de motifs pour nous hâter de donner bataille. Si cependant tu veux absolument nous y forcer au plus tôt, nous avons les tombeaux de nos pères ; trouve-les, et essaye de les renverser : tu connaîtras alors si nous combattrons pour les défendre. Nous ne te livrerons pas bataille auparavant, à moins que quelque bonne raison ne nous y oblige. C’en est assez sur ce qui regarde le combat. Quant à mes maîtres, je n’en reconnais point d’autre que Jupiter, l’un de mes ancêtres, et Vesta, reine des Scythes. Au lieu de la terre et de l’eau, je t’enverrai des présents plus convenables. Quant à toi, qui te vantes d’être mon maître, c’est à toi de pleurer[32]. » Telle est la réponse des Scythes, que le héraut alla porter à Darius.
CXXVIII. Au seul nom de servitude, les rois des Scythes, irrités, firent partir les Scythes sur qui régnait Scopasis, avec les Sauromates qui servaient avec eux, pour aller conférer avec les Ioniens, à qui l’on avait confié la garde du pont de l’Ister. Quant aux Scythes qui restaient dans le pays, ils résolurent de ne plus forcer les Perses à courir de côté et d’autre, mais de les attaquer toutes les fois qu’ils prendraient leur repas. En conséquence, ayant observé le temps où ils le prenaient, ils exécutèrent ce qui avait été concerté entre eux. Dans ces attaques, la cavalerie des Scythes mettait toujours en fuite celle des Perses ; mais celle-ci en fuyant se repliait sur l’infanterie, qui ne manquait pas de la soutenir. Ainsi, lorsque les Scythes avaient fait reculer la cavalerie ennemie, la crainte des gens de pied les forçait aussitôt à se retirer. Ils ne laissaient pas néanmoins de recommencer de pareilles attaques pendant la nuit.
CXXIX. Ce qui est bien étonnant, c’est que le cri des ânes et la figure des mulets favorisaient les Perses, et étaient désavantageux aux Scythes quand ils attaquaient le camp de Darius. Il ne naît en effet, en Scythie, ni âne ni mulet, comme je l’ai dit plus haut ; et même on n’en voit pas un seul dans tout le pays, à cause du froid. Les ânes jetaient, par leurs cris, l’épouvante parmi la cavalerie des Scythes. Il arrivait souvent que celle-ci allait à la charge ; mais si, sur ces entrefaites, les chevaux les entendaient, ils dressaient les oreilles d’étonnement, et reculaient troublés, parce qu’ils n’étaient accoutumés ni aux cris ni à la figure de ces animaux. Mais c’était un faible avantage.
CXXX. Les Scythes, s’étant aperçus de l’embarras des Perses, eurent recours à cet artifice pour les faire rester plus longtemps en Scythie, et les tourmenter par l’extrême disette de toutes choses. Ils leur abandonnèrent quelques-uns de leurs troupeaux avec ceux qui les gardaient, et se retirèrent dans un autre canton. Les Perses se jetèrent sur ces troupeaux, et les enlevèrent.
CXXXI. Ce premier succès les encouragea, et fut suivi de plusieurs autres ; mais enfin Darius se trouva dans une extrême disette. Les rois des Scythes, en étant instruits, lui envoyèrent un héraut avec des présents, qui consistaient en un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. Les Perses demandèrent à l’envoyé ce que signifiait ces présents. Il répondit qu’on l’avait seulement chargé de les offrir, et de s’en retourner aussitôt après ; qu’il les exhortait cependant, s’ils avaient de la sagacité, à tâcher d’en pénétrer le sens.
CXXXII. Dans un conseil tenu à ce sujet, Darius prétendait que les Scythes lui donnaient la terre et l’eau, comme un gage de leur soumission. Il le conjecturait sur ce que le rat naît dans la terre, et se nourrit de blé ainsi que l’homme ; que la grenouille s’engendre dans l’eau ; que l’oiseau a beaucoup de rapport au cheval, et qu’enfin les Scythes, en lui donnant des flèches, lui livraient leurs forces. Tel fut le sentiment de Darius. Mais Gobryas, l’un des sept qui avaient détrôné le mage, fut d’un autre avis. « Perses, leur dit-il, ces présents signifient que, si vous ne vous envolez pas dans les airs comme des oiseaux, ou si vous ne vous cachez pas sous terre comme des rats, ou si vous ne sautez pas dans les marais comme des grenouilles, vous ne reverrez jamais votre patrie, mais que vous périrez par ces flèches. » C’est ainsi que les Perses interprétèrent ces présents.
CXXXIII. La partie des Scythes à qui l’on avait précédemment confié la garde des environs du Palus-Mæotis, et qui venait de recevoir l’ordre d’aller sur les bords de l’Ister pour s’aboucher avec les Ioniens, ne fut pas plutôt arrivée au pont que ceux-ci avaient jeté sur cette rivière, qu’ils leur parlèrent en ces termes : « Ioniens, nous venons vous apporter la liberté, supposé toutefois que vous vouliez nous écouter. Nous avons en effet appris que Darius vous a enjoint de garder ce pont durant soixante jours seulement, et que s’il n’était pas de retour dans cet intervalle, vous seriez les maîtres de vous retirer dans votre patrie. En exécutant cet ordre, il n’aura rien à vous reprocher, et nous n’aurons aucun sujet de plainte contre vous. Puisque vous êtes demeurés le nombre de jours prescrit, que ne retournez-vous dans votre pays ? » Les Ioniens ayant promis de le faire, les Scythes se retirèrent en diligence.
CXXXIV. Après l’envoi des présents, le reste des Scythes se mit en ordre de bataille vis-à-vis des Perses, tant l’infanterie que la cavalerie, comme s’ils avaient voulu en venir aux mains. Mais, tandis qu’ils étaient ainsi rangés en bataille, un lièvre se leva entre les deux armées. Ils ne l’eurent pas plutôt aperçu, qu’ils le poursuivirent en jetant de grands cris. Darius demanda quelle était la cause de ce tumulte ; et, sur ce qu’on lui répondit que les Scythes couraient après un lièvre, il dit à ceux d’entre les Perses avec qui il avait coutume de s’entretenir : « Ces hommes-ci ont pour nous un grand mépris. L’interprétation qu’a donnée Gobryas de leurs présents me paraît actuellement juste. Mais, puisque son sentiment me semble vrai, je pense qu’il nous faut un bon conseil pour sortir sains et saufs de ce pas dangereux. — Seigneur, répondit Gobryas, je ne connaissais guère la pauvreté de ces peuples que par ce qu’en publiait la renommée ; mais depuis notre arrivée je la connais mieux, en voyant de quelle manière ils se jouent de nous. Ainsi je suis d’avis qu’aussitôt que la nuit sera venue, on allume des feux dans le camp, selon notre coutume, et qu’après avoir engagé par des propos trompeurs la partie de l’armée la moins propre aux fatigues à y rester, et qu’après avoir attaché ici tous les ânes, nous partions avant que les Scythes aillent droit à l’Ister pour en rompre le pont, et avant que les Ioniens prennent une résolution capable de nous faire périr. »
CXXXV. Darius suivit le conseil de Gobryas. Dès que la nuit fut venue, il laissa dans le camp les malades avec ceux qu’il se souciait le moins de perdre. Il y fit aussi attacher tous les ânes, afin que leurs cris se fissent entendre. Quant aux hommes, il les y laissait sous prétexte de garder le camp, tandis qu’avec la fleur de ses troupes il irait en personne attaquer l’ennemi, mais, en effet, parce qu’ils étaient faibles ou malades. Ayant persuadé ces malheureux, il fit allumer des feux, et marcha en grande diligence vers l’Ister. Les ânes, se voyant dans une espèce de solitude, se mirent à braire beaucoup plus fort qu’auparavant. Les Scythes, entendant leurs cris, crurent les Perses toujours dans leur camp.
CXXXVI. Quand le jour parut, les soldats que Darius avait abandonnés, se voyant trahis, tendirent les mains aux Scythes, et leur dirent tout ce que leur situation put leur suggérer. Là-dessus les deux parties des Scythes, s’étant réunies promptement à la troisième, coururent après les Perses droit à l’Ister, avec les Sauromates, les Budins et les Gélons. Mais comme la plus grande partie de l’armée perse consistait en infanterie, et qu’elle ne savait pas les chemins, parce qu’il n’y en avait pas de tracés, et qu’au contraire les Scythes étaient à cheval, et qu’ils connaissaient la route la plus courte, ils ne purent se rencontrer. Les Scythes arrivèrent au pont de l’Ister longtemps avant les Perses ; et, sachant qu’ils n’étaient point encore venus, ils s’adressèrent ainsi aux Ioniens, qui étaient sur leurs vaisseaux :
« Ioniens, le terme qui vous a été prescrit est passé ; vous avez tort de rester plus longtemps. Si la crainte vous a retenus jusqu’à présent en ces lieux, rompez maintenant le pont, retirez-vous promptement, et, flattés d’avoir recouvré votre liberté, rendez-en grâces aux dieux et aux Scythes. Quant à celui qui était auparavant votre maître, nous allons le traiter de manière qu’il ne fera plus la guerre à personne. »
CXXXVII. L’affaire mise en délibération, Miltiade d’Athènes, qui était commandant, et tyran de la Chersonèse de l’Hellespont, fut d’avis de suivre le conseil des Scythes, et de rendre la liberté à l’Ionie ; mais Histiée, tyran de Milet, s’y opposa. Il représenta qu’ils ne régnaient dans leurs villes que par Darius ; que si la puissance de ce prince était détruite, ils perdraient leur autorité, et que lui-même ne pourrait plus conserver la sienne dans Milet, ni les autres la leur dans leurs États, les villes préférant toutes la démocratie à la tyrannie. Tous ceux qui avaient d’abord été de l’avis de Miltiade revinrent aussitôt à celui d’Histiée.
CXXXVIII. Ceux qui furent de cette opinion étaient en grande estime auprès du roi. Parmi les tyrans de l’Hellespont, il y avait Daphnis d’Abydos, Hippoclus de Lampsaque, Hérophante de Parium, Métrodore de Proconnèse, Aristagoras de Cyzique, Ariston de Byzance ; ceux de l’Ionie étaient Strattis de Chios, Æacès de Samos, Léodamas de Phocée, Histiée de Milet, qui fut d’un avis contraire à celui de Miltiade. Aristagoras de Cyme fut le seul homme considérable qui assistait à ce conseil, du côté des Éoliens.
CXXXIX. Le sentiment d’Histiée ayant été approuvé, on ajouta qu’on romprait, de la longueur de la portée d’un trait, l’extrémité du pont du côté de la Scythie, afin de montrer aux Scythes qu’on voulait, en quelque sorte, les obliger, quoique dans le fond on n’en fît rien, et de crainte que les Scythes ne voulussent, malgré eux, passer l’Ister sur le pont. Il fut aussi réglé qu’on leur enverrait dire qu’en rompant la partie du pont qui aboutissait à leur pays, on avait dessein de leur donner une entière satisfaction. Après quoi Histiée répondit aux Scythes, au nom du conseil :
« Scythes, votre avis est salutaire, et vous nous pressez fort à propos. Comme vous nous montrez la vraie route que nous devons suivre, nous vous ferons voir aussi que nous sommes disposés à vous servir : nous rompons en effet le pont, comme vous le voyez, et nous nous porterons avec ardeur à recouvrer notre liberté. Pour vous, pendant que nous sommes occupés à détruire ce pont, il est à propos que vous alliez chercher les Perses, et qu’après les avoir trouvés, vous nous vengiez, en vous vengeant vous-mêmes comme il convient. »
CXL. Les Scythes, se fiant pour la seconde fois aux Ioniens, rebroussèrent chemin pour aller chercher les Perses ; mais ils prirent une autre route, et les manquèrent. Ce fut leur faute, puisqu’ils avaient détruit les foins, et bouché les fontaines de ce côté. Sans ce dégât, il leur aurait été aisé de trouver les Perses, s’ils l’eussent voulu. Le parti qu’ils avaient cru le plus avantageux fut alors la cause de leur méprise. Ils cherchèrent l’ennemi dans les cantons de la Scythie où il y avait de l’eau et des fourrages pour les chevaux, persuadés qu’il s’enfuyait de ce côté. Mais les Perses suivaient l’ancienne route qu’ils avaient observée ; et cependant ils eurent bien de la peine à gagner l’endroit où ils avaient traversé le fleuve. Y étant arrivés de nuit, et trouvant le pont rompu, ils craignirent que les Ioniens ne les eussent abandonnés.
CXLI. Darius avait dans son armée un Égyptien d’une voix extrêmement sonore ; il lui commanda de se tenir sur les bords de l’Ister, et d’appeler Histiée de Milet. Aux premiers cris de l’Égyptien, Histiée mit sur-le-champ tous les vaisseaux en état de passer l’armée, et rétablit le pont.
CXLII. Les Perses échappèrent par ce moyen ; et les Scythes, qui les cherchaient, les manquèrent pour la seconde fois. C’est à cette occasion que ceux-ci disent des Ioniens qu’à les considérer comme libres, ce sont les plus vils et les plus lâches de tous les hommes ; et que si on les envisage comme esclaves, ce sont les esclaves les plus attachés à leurs maîtres, et les moins capables de s’enfuir. Tels sont les traits que lancent les Scythes contre les Ioniens.
CXLIII. Darius traversa la Thrace, et arriva à Sestos dans la Chersonèse, où il s’embarqua pour passer en Asie. Il nomma Mégabyse, Perse de naissance, général des troupes qu’il laissait en Europe. Le discours que tint un jour ce prince, en présence de toute sa cour, est bien honorable pour ce seigneur. Comme il se disposait à manger des grenades, à la première qu’il ouvrit, Artabane, son frère, lui demanda quelle chose il désirerait avoir en aussi grande quantité qu’il y avait de grains dans cette grenade. Darius répondit qu’il aimerait mieux avoir autant de Mégabyses que de voir la Grèce sous son obéissance. Tel fut le témoignage honorable que lui rendit ce prince parmi les Perses ; mais alors il lui donna des marques de sa confiance, en le laissant en Europe avec quatre-vingt mille hommes sous ses ordres.