Histoires (page 38)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CXLIV. Un mot de ce Mégabyse a rendu son nom immortel parmi les habitants de l’Hellespont. Étant à Byzance, il apprit que les Chalcédoniens avaient bâti leur ville dix-sept ans avant que les Byzantins eussent fondé la leur. Là-dessus, il dit qu’ils étaient sans doute alors aveugles, puisque, sans cela, ils n’auraient pas choisi pour leur ville une situation désagréable, lorsqu’il s’en présentait une plus belle. Ce général subjugua, avec les troupes que lui avait laissées Darius, tous les peuples de l’Hellespont qui n’étaient pas les amis des Mèdes.

CXLV. Il y eut, vers le même temps, une expédition considérable en Libye, dont je dirai le sujet ; mais il est à propos de raconter auparavant quelques faits nécessaires pour le bien entendre.

Les descendants des Argonautes ayant été chassés de l’île de Lemnos par les Pélasges, qui avaient enlevé de Brauron les femmes des Athéniens, firent voile à Lacédémone. Ils campèrent sur le mont Taygète, où ils allumèrent du feu. Les Lacédémoniens, les ayant aperçus, leur envoyèrent demander qui ils étaient, et d’où ils venaient. Ils répondirent qu’ils étaient Minyens, et les descendants de ces héros qui s’étaient embarqués sur le navire Argo, et qui étaient abordés à Lemnos, où ils leur avaient donné naissance. Sur ce rapport de l’origine des Minyens, les Lacédémoniens envoyèrent une seconde fois leur demander à quel dessein ils venaient dans leur pays, et par quelle raison ils avaient allumé du feu. Les Minyens répondirent qu’ayant été chassés par les Pélasges, ils venaient chez leurs pères, comme cela était juste, et qu’ils priaient les Lacédémoniens de les recevoir chez eux, et de leur faire part non-seulement de leurs terres, mais encore des honneurs et des dignités de l’État. Les Lacédémoniens furent d’avis de les recevoir aux conditions qu’ils proposaient. Ce qui les y détermina principalement fut que les Tyndarides (Castor et Pollux) avaient été de l’expédition des Argonautes. Ils reçurent donc les Minyens, leur donnèrent des terres, et les distribuèrent parmi leurs tribus. Ceux-ci se marièrent aussitôt, et donnèrent à d’autres les femmes qu’ils avaient amenées de Lemnos.

CXLVI. Peu de temps après, les Minyens montrèrent tout à coup leur insolence, en voulant avoir part à la royauté, et en faisant plusieurs autres actions contraires aux lois. Les Lacédémoniens résolurent de les faire mourir ; en conséquence, ils furent arrêtés et mis en prison. À Lacédémone, les exécutions se font la nuit, et jamais de jour. Lors donc qu’on était sur le point de les faire mourir, leurs femmes, qui étaient Spartiates et filles des premiers de la ville, demandèrent la permission d’entrer dans la prison, pour parler à leurs maris. Comme on ne les soupçonnait d’aucun artifice, cette permission leur fut accordée. Elles ne furent pas plutôt entrées, qu’elles donnèrent leurs habits à leurs maris, et se revêtirent des leurs. Les Minyens, ayant pris les habits de leurs femmes, sortirent à la faveur de ce déguisement, et, s’étant échappés de la sorte, ils retournèrent au mont Taygète.

CXLVII. Vers ce même temps, Théras partit de Lacédémone pour aller fonder une colonie. Autésion, son père, était fils de Tisamène, petit-fils de Thersandre, et arrière-petit-fils de Polynice[33]. Il était de la race de Cadmus, et oncle maternel d’Eurysthène et de Proclès, tous deux fils d’Aristodémus. Comme ceux-ci étaient encore enfants, il eut, pendant leur minorité, la régence du royaume. Mais, quand ils furent devenus grands, ils gouvernèrent par eux-mêmes. Théras, affligé d’obéir, après avoir goûté les douceurs du commandement, déclara qu’il ne resterait point à Lacédémone, et qu’il s’embarquerait pour aller joindre ses parents.

Les descendants de Membliarès, fils de Pœciles, Phénicien, demeuraient dans l’île qu’on nomme aujourd’hui Théra, et qui s’appelait autrefois Calliste. Cadmus, fils d’Agenor, était abordé à cette île en cherchant Europe ; et, soit que le pays lui plût, ou par quelque autre raison, il y laissa plusieurs Phéniciens avec Membliarès, l’un de ses parents. Ils l’habitèrent pendant huit générations avant que Théras vînt de Lacédémone dans cette île, alors connue sous le nom de Calliste.

CXLVIII. Théras partit de Sparte pour cette île avec grand nombre de Lacédémoniens qu’on tira des tribus. Son intention n’était pas d’en chasser les anciens habitants, mais d’y demeurer avec eux dans l’union la plus étroite. Les Lacédémoniens persistaient toujours dans la résolution de faire mourir les Minyens, qui, après s’être échappés des prisons, étaient campés sur le mont Taygète. Théras sollicita leur grâce, et s’engagea à les faire sortir du pays. Elle lui fut accordée ; et, ayant mis à la voile avec trois vaisseaux à trente rames, il se rendit chez les descendants de Membliarès. Il n’emmena avec lui qu’une petite partie des Minyens ; les autres, en beaucoup plus grand nombre, chassèrent les Paroréates et les Caucons de leur pays ; et, s’étant partagés en six corps, ils y bâtirent six villes : Lépréum, Macistos, Phrixes, Pyrgos, Épium et Nudium, qui ont été la plupart détruites de mon temps par les Éléens. Quant à l’île de Calliste, elle s’appela Théra, du nom de son fondateur.

CXLIX. Son fils refusant de s’embarquer avec lui, Théras dit qu’il le laisserait comme une brebis parmi les loups. Ce propos fit donner à ce jeune homme le nom d’Oiolycus[34], qui prévalut sur celui qu’il avait auparavant. Oiolycus eut un fils appelé Égée. Les Égides, tribu considérable à Sparte, tirent de lui leur nom. Ceux de cette tribu, voyant qu’ils ne pouvaient conserver d’enfants, bâtirent, sur la réponse d’un oracle, un temple aux Furies de Laïus et d’Œdipe ; et, depuis ce temps, ils ne perdirent plus leurs enfants. Pareille chose arriva dans l’île de Théra à leurs descendants.

CL. Jusqu’ici les Lacédémoniens s’accordent avec les habitants de Théra ; mais ceux-ci sont les seuls qui racontent la suite de la manière que je vais dire.

Grinus, fils d’Æsanius, descendant de ce Théras, et roi de l’île de Théra, alla à Delphes pour y offrir une hécatombe. Il était accompagné de plusieurs habitants de cette île, et entre autres de Battus, fils de Polymneste, de la race d’Euphémus, l’un des Minyens. Ce prince consultant l’oracle sur quelque chose, la Pythie lui répondit de fonder une ville en Libye. « Roi Apollon, répliqua Grinus, je suis vieux et courbé sous le poids des ans : chargez plutôt de cette entreprise quelqu’un de ces jeunes gens qui sont venus avec moi ; » et, en disant cela, il montrait Battus. Les Théréens, de retour dans leur île, n’eurent aucun égard pour la réponse de l’oracle, ne sachant point où était la Libye, et n’osant pas envoyer une colonie dans une pareille incertitude.

CLI. On fut ensuite sept ans à Théra sans qu’il y plût, et tous les arbres y périrent de sécheresse, excepté un seul. Les Théréens ayant consulté l’oracle, la Pythie leur reprocha de n’avoir point envoyé en Libye la colonie qu’elle leur avait ordonné d’y envoyer. Comme ils ne voyaient pas de remèdes à leurs maux, ils députèrent en Crète, pour s’informer s’il n’y avait pas quelque Crétois, ou quelque étranger qui eût voyagé en Libye. Leurs envoyés parcoururent l’île, et, étant arrivés à la ville d’Itanos, ils y firent connaissance avec un teinturier en pourpre, nommé Corobius, qui leur dit qu’il avait été poussé par un vent violent à l’île de Platée en Libye. Une récompense qu’ils lui donnèrent le détermina à les accompagner à Théra. On ne fit partir d’abord qu’un petit nombre de citoyens pour examiner les lieux. Corobius leur servit de guide. Lorsqu’il les eut conduits à l’île de Platée, ils l’y laissèrent avec des vivres pour quelques mois, et, s’étant remis en mer, ils vinrent en diligence faire leur rapport aux Théréens au sujet de cette île.

CLII. Comme ils furent plus longtemps absents qu’ils n’en étaient convenus, Corobius se trouva dans une très-grande disette. Mais un vaisseau de Samos qui allait en Égypte, et dont le patron s’appelait Colæus, étant abordé à Platée, les Samiens apprirent de Corobius quelle était sa situation. Ils lui laissèrent des vivres pour un an ; et, comme ils désiraient passionnément de se rendre en Égypte, ils remirent à la voile par un vent d’est. Mais, ce vent ne discontinuant point, ils passèrent les colonnes d’Hercule, et arrivèrent à Tartessus, sous la conduite de quelque dieu. Comme ce port n’avait point été jusqu’alors fréquenté, ils firent, à leur retour, le plus grand profit sur leurs marchandises qu’aucun Grec que nous connaissions ait jamais fait, si du moins l’on excepte Sostrate d’Égine, fils de Léodamas, avec qui personne ne peut entrer en comparaison. Les Samiens ayant mis à part six talents[35], qui étaient la dixième de leur gain, en firent faire un vase d’airain en forme de cratère argolique, autour duquel on voit des têtes de griffons l’une vis-à-vis de l’autre. Ils en firent présent au temple de Junon (à Samos), où il est soutenu par trois colosses d’airain, de sept coudées de haut, appuyés sur les genoux. L’action de Colæus fut le principe de la grande amitié que les Cyrénéens et les Théréens ont contractée avec les Samiens.

CLIII. Les Théréens, ayant laissé Corobius dans l’île, dirent, à leur retour à Théra, qu’ils avaient commencé une habitation dans une île attenante à la Libye. Là-dessus il fut résolu que de tous leurs cantons, qui étaient au nombre de sept, on enverrait des hommes, que les frères tireraient au sort, et que Battus serait leur chef et leur roi. En conséquence de cette résolution, on envoya à Platée deux vaisseaux de cinquante rames chacun. Telle est la manière dont les Théréens racontent cette histoire.

CLIV. Les Cyrénéens sont d’accord avec eux en tout, excepté en ce qui concerne Battus. Voici de quelle manière ils le rapportent. Étéarque, roi de la ville d’Axus, en Crète, ayant perdu sa femme, dont il avait une fille nommée Phronime, en épousa une autre, qui ne fut pas plutôt entrée dans sa maison, qu’elle fit voir par ses actions qu’elle était une vraie marâtre. Il n’y eut rien en effet qu’elle n’imaginât pour faire maltraiter cette princesse ; enfin elle l’accusa de s’être abandonnée à un homme, et parvint à le faire croire à son mari.

Etéarque, persuadé par cette femme, se porta contre sa fille à une action odieuse. Il y avait alors à Axus un marchand de Théra, nommé Thémison. Ce prince le manda, et, ayant contracté avec lui l’hospitalité, il lui fit promettre avec serment de lui prêter son ministère dans toutes les choses où il aurait besoin de lui. Le serment exigé, il lui remit sa fille entre les mains, et lui dit de l’emmener, et de la jeter dans la mer. Thémison, fâché qu’on lui eût fait faire un serment pour le tromper, renonça à l’amitié d’Etéarque. Il remit à la voile avec la princesse ; et, quand il fut en pleine mer, il l’attacha avec des cordes, et, pour s’acquitter de son serment, il la descendit dans la mer ; mais il l’en retira, et la mena dans l’île de Théra.

CLV. Lorsqu’elle y fut arrivée, Polymnestus, homme distingué, la prit pour concubine. Il en eut, au bout d’un certain temps, un fils qui bégayait et grasseyait. Cet enfant fut appelé Battus, suivant les Théréens et les Cyrénéens ; mais je pense qu’il eut un autre nom, et qu’après son arrivée en Libye il fut ainsi surnommé, tant à cause de la réponse qu’il avait reçue de l’oracle de Delphes, que par rapport à sa dignité : car Battus signifie roi dans la langue des Libyens ; et ce fut, à mon avis, par cette raison que la Pythie, sachant qu’il devait régner en Libye, lui donna dans sa réponse un nom libyen. En effet, lorsqu’il fut parvenu à l’âge viril, étant allé à Delphes pour consulter l’oracle sur le défaut de sa langue, la Pythie lui répondit : « Battus, tu viens ici au sujet de ta voix : mais Apollon t’ordonne d’établir une colonie dans la Libye, féconde en bêtes à laine. » C’est comme si elle eût dit en grec : « Ô roi, tu viens au sujet de ta voix. » Battus lui répondit : « Roi, je suis venu vous consulter sur le défaut de ma langue ; mais vous me commandez des choses impossibles, en m’envoyant établir une colonie en Libye. Avec quelles troupes, avec quelles forces puis-je exécuter un tel projet ? » Malgré ces raisons, il ne put engager la Pythie à lui parler autrement. Voyant donc que l’oracle persistait dans sa réponse, il quitta Delphes, et retourna à Théra.

CLVI. Mais dans la suite il lui arriva beaucoup de malheurs, ainsi qu’aux autres habitants de l’île[36]. Comme ils en ignoraient la cause, ils envoyèrent à Delphes consulter l’oracle sur leurs maux actuels. La Pythie leur répondit qu’ils seraient plus heureux s’ils fondaient, avec Battus, la ville de Cyrène en Libye. Sur cette réponse, ils firent partir Battus avec deux vaisseaux à cinquante rames. Battus et ceux qui l’accompagnaient, forcés par la nécessité, firent voile en Libye ; mais ils revinrent à l’île de Théra. Les Théréens les attaquèrent lorsqu’ils voulurent descendre à terre, et, ne leur permettant point d’aborder, ils leur ordonnèrent de retourner à l’endroit d’où ils venaient. Contraints d’obéir, ils reprirent la même route, et s’établirent dans une île attenante à Libye. Cette île, comme il a été dit ci-dessus, s’appelle Platée : on assure qu’elle est de la grandeur de la ville actuelle des Cyrénéens.

CLVII. Les Théréens restèrent deux ans dans l’île de Platée ; mais comme rien ne leur prospérait, ils y laissèrent l’un d’entre eux, et le reste se rembarqua pour aller à Delphes. Quand ils y furent arrivés, ils dirent à la Pythie qu’ils s’étaient établis en Libye, et que cependant ils n’en étaient pas plus heureux. La Pythie leur répondit : « J’admire ton habileté ; tu n’as jamais été en Libye, et tu prétends connaître ce pays mieux que moi, qui y ai été. » Sur cette réponse, Battus retourna avec ceux de sa suite : car le dieu ne les tenait pas quittes de la colonie, qu’ils n’eussent été dans la Libye même. De retour à Platée, ils prirent celui d’entre eux qu’ils y avaient laissé, et s’établirent dans la Libye, vis-à-vis de l’île, à Aziris, lieu charmant, environné de deux côtés par des collines agréables couvertes d’arbres, et, d’un autre côté, arrosé par une rivière.

CLVIII. Ils demeurèrent six années à Aziris ; mais la septième ils se laissèrent persuader d’en sortir, sur les vives instances des Libyens, et sur la promesse qu’ils leur tirent de les mener dans un meilleur canton. Les Libyens, leur ayant fait quitter cette habitation, les conduisirent vers le couchant ; et, de crainte qu’en passant par le plus beau des pays les Grecs ne s’en aperçussent, ils proportionnèrent tellement leur marche à la durée du jour, qu’ils le leur firent traverser pendant la nuit. Ce beau pays s’appelle Irasa. Quand ils les eurent conduits à une fontaine qu’on prétend consacrée à Apollon : « Grecs, leur dirent-ils, la commodité du lieu vous invite à fixer ici votre demeure : le ciel y est ouvert pour vous donner les pluies qui rendront vos terres fécondes. »

CLIX. Sous Battus, le fondateur, dont le règne fut de quarante ans, et sous Arcésilas son fils, qui en régna seize, les Cyrénéens ne se trouvèrent pas en plus grand nombre qu’au commencement de la colonie. Mais sous Battus, leur troisième roi, surnommé l’Heureux, la Pythie, par ses oracles, excita tous les Grecs à s’embarquer pour aller habiter la Libye avec les Cyrénéens, qui les invitaient à venir partager leurs terres. Cet oracle était conçu en ces termes : « Celui qui n’ira dans la fertile Libye qu’après le partage des terres aura un jour sujet de s’en repentir. » Les Grecs, s’étant rendus à Cyrène en grand nombre, s’emparèrent d’un canton considérable. Les Libyens leurs voisins, et Adicran leur roi, se voyant insultés et dépouillés de leurs terres par les Cyrénéens, eurent recours à Apriès, roi d’Égypte, et se soumirent à lui. Ce prince envoya contre Cyrène des forces considérables. Les Cyrénéens s’étant rangés en bataille à Irasa, et près de la fontaine de Thesté, en vinrent aux mains, et les défirent. Les Égyptiens, qui ne s’étaient pas auparavant essayés dans les combats contre les Grecs, les méprisaient ; mais ils furent tellement battus, qu’il n’en retourna en Égypte qu’un très-petit nombre. Le peuple fut, à ce sujet, si irrité contre Apriès, qu’il se révolta.

CLX. Arcésilas, fils de Battus, régna après son père. Ce prince eut, aussitôt après son avènement au trône, quelques différends avec ses frères ; mais enfin ils quittèrent le pays, et passèrent dans un autre canton de la Libye. Ayant délibéré entre eux sur ce qu’ils avaient à faire, ils bâtirent une ville qu’ils appelèrent Barcé, nom qu’elle porte encore aujourd’hui. Pendant qu’ils étaient occupés à la construire, ils soulevèrent les Libyens contre les Cyrénéens. Arcésilas marcha contre les révoltés, et contre ceux des Libyens qui les avaient reçus. Les Libyens, qui le redoutaient, s’enfuirent chez les Libyens orientaux. Arcésilas les poursuivit ; et, les ayant atteints à Leucon en Libye, ils résolurent de lui livrer bataille. On en vint aux mains, et la victoire se déclara tellement en leur faveur, qu’il demeura sur la place, du côté des Cyrénéens, sept mille hommes pesamment armés. Après cet échec, Arcésilas tomba malade ; et, ayant pris médecine, il fut étranglé par son frère Léarque. Mais Éryxo, appelant la ruse à son secours, fit périr le meurtrier de son mari.

CLXI. Son fils Battus lui succéda : il était boiteux, et ne se tenait pas ferme sur ses pieds. Les Cyrénéens, extrêmement affligés de leurs pertes, envoyèrent à Delphes demander à l’oracle quelle forme de gouvernement ils devaient établir pour vivre plus heureux. La Pythie leur ordonna de faire venir de Mantinée, en Arcadie, quelqu’un qui pût rétablir parmi eux la paix et la concorde. Les Cyrénéens s’étant adressés aux Mantinéens, ceux-ci leur donnèrent un homme des plus estimés de leur ville, nommé Démonax, qui se rendit avec eux à Cyrène. Lorsqu’il se fut instruit de l’état des affaires, il partagea les Cyrénéens en trois tribus, dont une comprenait les Théréens et leurs voisins, l’autre les Péloponnésiens et les Crétois, et la troisième tous les insulaires. Enfin, on mit en réserve, pour Battus, de certaines portions de terre avec les sacrificatures, et on rendit au peuple toutes les autres prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors.

CLXII. Ces règlements subsistèrent sous le règne de Battus ; mais, sous celui de son fis, il s’éleva de grands troubles au sujet des honneurs. En effet, Arcésilas, fils de Battus le boiteux et de Phérétime, déclara qu’il ne souffrirait point que les lois de Démonax subsistassent plus longtemps, et redemanda les prérogatives dont avaient joui ses ancêtres. Arcésilas excita des troubles à ce sujet ; mais, son parti ayant eu du dessous, il s’enfuit à Samos, et Phérétime, sa mère, à Salamine en Cypre.

Salamine était, en ce temps-là, gouvernée par Évelthon, qui consacra à Delphes un très-bel encensoir, qu’on voit dans le trésor des Corinthiens. Phérétime, étant arrivée à la cour d’Évelthon, lui demanda des troupes pour se rétablir à Cyrène, elle et son fils. Mais ce prince lui donnait plus volontiers toute autre chose qu’une armée. Phérétime acceptait ses présents, et les trouvait très-beaux ; mais elle ajoutait qu’il lui serait beaucoup plus honorable de lui accorder des troupes. Comme elle faisait toujours la même réponse à chaque présent, Évelthon lui accorda enfin un fuseau d’or, avec une quenouille revêtue de laine, et lui fit dire que l’on faisait aux femmes de pareils présents, mais qu’on ne leur donnait pas une armée.

CLXIII. Pendant ce temps-là, Arcésilas, faisant espérer le partage des terres, assembla à Samos, où il était, une armée nombreuse. Lorsqu’elle fut levée, il alla à Delphes consulter l’oracle sur son retour. La Pythie lui répondit : « Apollon accorde à ta famille la domination de Cyrène pour quatre Battus et quatre Arcésilas, c’est-à-dire pour huit générations ; mais il t’exhorte à ne rien tenter de plus. Quant à toi, Arcésilas, il le conseille de rester tranquille quand tu seras de retour dans ta patrie. Si tu trouves un fourneau plein de vases de terre, garde-toi bien de les faire cuire, remets-les plutôt à l’air ; et si tu mets le feu au fourneau, n’entre pas dans l’endroit environné d’eau ; autrement tu périras toi-même avec le plus beau des taureaux. »

CLXIV. Arcésilas retourna à Cyrène avec les troupes qu’il avait levées à Samos. Lorsqu’il eut recouvré ses États, il fit faire, sans aucun égard pour l’oracle, le procès à ceux qui s’étaient soulevés contre lui, et qui l’avaient obligé à prendre la fuite. Les uns sortirent de leur patrie pour n’y jamais revenir ; d’autres, ayant été arrêtés, furent envoyés en Cypre pour y être punis de mort ; mais les Cnidiens, chez qui ils abordèrent, les délivrèrent, et les envoyèrent à l’île de Théra. Quelques autres, enfin, se réfugièrent dans une grande tour qui appartenait à un particulier nommé Aglomachus. Arcésilas, ayant fait entasser du bois à l’entour, y mit le feu, et la brûla. Ce crime commis, il reconnut le sens de l’oracle, qui lui avait défendu, par l’organe de la Pythie, de faire cuire les vases de terre qu’il trouverait dans le fourneau. Dans la crainte donc d’être tué, suivant la prédiction de l’oracle, il s’éloigna volontairement de Cyrène, s’imaginant que cette ville était la place entourée d’eau de tous côtés que la Pythie lui avait recommandé d’éviter. Il avait épousé une de ses parentes, fille d’Alazir, roi des Barcéens. Il se réfugia chez ce prince ; mais des Barcéens et quelques fugitifs de Cyrène, l’ayant aperçu dans la place publique, le tuèrent, et avec lui Alazir son beau-père. Ce fut ainsi qu’Arcésilas remplit sa destinée, et qu’il périt pour avoir désobéi à l’oracle, volontairement ou involontairement.

CLXV. Tandis qu’Arcésilas travaillait dans Barcé à son propre malheur, Phérétime sa mère jouissait à Cyrène des honneurs de son fils ; et, entre autres prérogatives, elle assistait aux délibérations du sénat. Mais, dès qu’elle eut connaissance qu’il avait été tué en cette ville, elle s’enfuit en Égypte, parce qu’Arcésilas avait autrefois rendu quelques services à Cambyse, fils de Cyrus, en lui livrant Cyrène et en lui payant tribut. Arrivée dans ce pays, elle supplia Aryandès de la venger, sous prétexte que son fils n’avait été assassiné que parce qu’il favorisait le parti des Mèdes.

CLXVI. Aryandès avait été établi gouverneur d’Égypte par Cambyse. Dans la suite, il fut puni de mort, pour avoir voulu s’égaler en quelque sorte à Darius. Ayant en effet appris et ayant vu par lui-même que ce prince avait envie de laisser, pour monument de son règne, quelque chose que les autres rois n’eussent point encore exécuté, il marcha sur ses traces jusqu’à ce qu’il eût reçu la récompense qu’il méritait. Darius avait fait battre de la monnaie de l’or le plus pur[37]. Aryandès, gouverneur d’Égypte, fit frapper de son côté des monnaies d’argent qu’on appelle aryandiques : elles sont encore aujourd’hui regardées comme étant d’un argent extrêmement fin. Darius, en ayant été instruit, l’accusa de rébellion, et le fit mourir sous ce prétexte.

CLXVII. Aryandès eut compassion de Phérétime ; il lui donna une armée composée de toutes les forces d’Égypte, tant de terre que de mer. Les troupes de terre étaient commandées par Amasis, qui était Maraphien, et celles de mer par Badrès, Pasagarde d’extraction. Mais, avant de les faire partir, il envoya un héraut à Barcé, pour s’informer de celui qui avait été le meurtrier d’Arcésilas. Les Barcéens prirent tous cet assassinat sur eux ; car ce prince leur avait fait beaucoup de mal. Sur cette réponse, Aryandès envoya l’armée avec Phérétime.

CLXVIII. Cette cause était le prétexte dont Aryandès cherchait à colorer son expédition contre les Libyens, qu’il avait, à mon avis, dessein de subjuguer. La Libye renferme beaucoup de nations différentes. Il y en avait peu qui fussent soumises au roi, et la plupart ne tenaient aucun compte de Darius. Voici l’ordre dans lequel on trouve les peuples de la Libye, à commencer depuis l’Égypte[38]. Les premiers qu’on rencontre sont des Adyrmachides. Ils ont presque les mêmes usages que les Égyptiens, mais ils s’habillent comme le reste des Libyens. Leurs femmes portent à chaque jambe un anneau de cuivre, et laissent croître leurs cheveux : si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent à leur tour, et le jettent ensuite. Ces peuples sont les seuls Libyens qui aient cette coutume ; ils sont aussi les seuls qui présentent leurs filles au roi lorsqu’elles vont se marier. Celle qui lui plaît ne s’en retourne qu’après qu’il en a joui. Cette nation s’étend depuis l’Égypte jusqu’à un port appelé Plunos.

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