Histoires (page 39)
CLXIX. Les Giligammes touchent aux Adyrmachides : ils habitent le pays qui est vers l’occident jusqu’à l’île Aphrodisias. Dans cet intervalle est l’île de Platée, où les Cyrénéens envoyèrent une colonie. Aziris, où ils s’établirent aussi, est sur le continent, ainsi que le port de Ménélas. C’est là qu’on commence à trouver le silphium. Le pays où croît cette plante s’étend dans l’île de Platée jusqu’à l’embouchure de la Syrte[39]. Ces peuples ont presque les mêmes coutumes que les autres.
CLXX. Immédiatement après les Giligammes, on trouve les Asbystes du côté du couchant : ils habitent le pays au-dessus de Cyrène ; mais ils ne s’étendent pas jusqu’à la mer : les côtes maritimes sont occupées par les Cyrénéens. Les chars à quatre chevaux sont beaucoup plus en usage chez eux que chez les autres Libyens, et ils s’étudient à imiter la plupart des coutumes des Cyrénéens.
CLXXI. Les Auschises sont à l’occident des Asbystes, auxquels ils confinent : ils habitent au-dessus de Barcé et s’étendent jusqu’à la mer, près des Évespérides. Les Cabales demeurent vers le milieu du pays des Auschises : leur nation est peu nombreuse ; elle s’étend sur les côtes de la mer vers Tauchires, ville du territoire de Barcé. Leurs usages sont les mêmes que ceux des peuples qui habitent au-dessus de Cyrène.
CLXXII. Les pays des Auschises est borné à l’ouest par celui des Nasamons, peuple nombreux. En été, les Nasamons laissent leurs troupeaux sur le bord de la mer, et montent à un certain canton, nommé Augiles, pour y recueillir en automne les dattes. Les palmiers y croissent en abondance, y viennent très-beaux, et portent tous du fruit. Les Nasamons vont à la chasse des sauterelles, les font sécher au soleil, et, les ayant réduites en poudre, ils mêlent cette poudre avec du lait, qu’ils boivent ensuite. Ils ont coutume d’avoir chacun plusieurs femmes, et de les voir publiquement, à peu près comme les Massagètes, après avoir planté à terre leur bâton. Lorsqu’un Nasamon se marie pour la première fois, la première nuit de ses noces, la mariée accorde ses faveurs à tous les convives, et chacun lui fait un présent qu’il a apporté de sa maison.
Voici leur manière de faire des serments et d’exercer la divination. Ils mettent la main sur le tombeau des hommes qui ont parmi eux la réputation d’avoir été les plus justes et les plus gens de bien, et jurent par eux. Pour exercer la divination, ils vont aux tombeaux de leurs ancêtres ; ils y font leurs prières, et y dorment ensuite. Si, pendant leur sommeil, ils ont quelque songe, ils en font usage dans leur conduite. Ils se donnent mutuellement la foi en buvant réciproquement de la main l’un de l’autre[40]. S’ils n’ont rien de liquide, ils ramassent à terre de la poussière, et la lèchent.
CLXXIII. Les Psylles sont voisins des Nasamons ; ils périrent autrefois de la manière que je vais dire. Le vent du midi avait de son souffle desséché leurs citernes : car tout leur pays était en dedans de la Syrte[41], et sans eau. Ayant tenu conseil entre eux, ils résolurent, d’un consentement unanime, d’aller faire la guerre au vent du midi. Je rapporte les propos des Libyens. Lorsqu’ils furent arrivés dans les déserts sablonneux, le même vent, soufflant avec violence, les ensevelit sous des monceaux de sable. Les Psylles détruits, les Nasamons s’emparèrent de leurs terres.
CLXXIV. Au-dessus de ces peuples, vers le midi, dans un pays rempli de bêtes féroces, sont les Garamantes, qui fuient le commerce et la société de tous les hommes : ils n’ont aucune sorte d’armes, et ne savent pas même se défendre.
CLXXV. Cette nation habite au-dessus des Nasamons. Elle a pour voisins les Maces. Ceux-ci sont à l’ouest et le long de la mer. Ils se rasent de manière qu’il reste, sur le haut de la tête, une touffe de cheveux. Ils y parviennent, en laissant croître leurs cheveux sur le milieu de la tête, et en se rasant de très-près des deux côtés. Quand ils vont à la guerre, ils portent, pour armes défensives, des peaux d’autruches. Le Cinyps descend de la colline des Grâces, traverse leur pays, et se jette dans la mer. Cette colline est entièrement couverte d’une épaisse forêt ; au lieu que le reste de la Libye, dont j’ai parlé jusqu’ici, est un pays où l’on ne voit point d’arbres : de cette colline à la mer il y a deux cents stades.
CLXXVI. Les Gindanes touchent aux Maces. On dit que leurs femmes portent chacune, autour de la cheville du pied, autant de bandes de peaux qu’elles ont vu d’hommes ; celle qui en a davantage est la plus estimée, comme ayant été aimée d’un plus grand nombre d’hommes.
CLXXVII. Les Lotophages habitent le rivage de la mer, qui est devant le pays des Gindanes. Ces peuples ne vivent que des fruits du lotos[42] ; ce fruit est à peu près de la grosseur de celui du lentisque, et d’une douceur pareille à celle des dattes. Les Lotophages en font aussi du vin.
CLXXVIII. Ils confinent, le long de la mer, aux Machlyes : ceux-ci font aussi usage du lotos, mais beaucoup moins que les Lotophages. Les Machlyes s’étendent jusqu’au Triton, fleuve considérable qui se jette dans un grand lac nommé Tritonis, où l’on voit l’île de Phla. On dit qu’il avait été prédit par les oracles que les Lacédémoniens enverraient une colonie dans cette île : on raconte le fait de cette manière.
CLXXIX. Quand Jason eut fait construire, au pied du mont Pélion, le navire Argo[43], et qu’il y eut embarqué une hécatombe avec un trépied d’airain, il se mit en mer, et doubla le Péloponnèse, dans le dessein d’aller à Delphes. Lorsqu’il fut arrivé vers le promontoire Malée, il s’éleva un vent du nord qui le jeta en Libye, et il se trouva dans les bas-fonds du lac Tritonis avant que d’avoir découvert la terre. Ne sachant comment sortir de ce pas dangereux, on dit qu’un triton lui apparut et lui demanda son trépied, lui promettant de lui montrer une route sûre et de le tirer de ce péril. Jason y ayant consenti, le triton lui montra le moyen de sortir de ce bas-fond : il prit ensuite le trépied, le mit dans son propre temple, et, s’asseyant dessus, il prédit à Jason et aux siens tout ce qui devait leur arriver. Il lui annonça aussi que, lorsque ce trépied aurait été enlevé par quelqu’un des descendants de ceux qui étaient dans le navire Argo, il était de toute nécessité que les Grecs eussent cent villes sur les bords du lac Tritonis. On ajoute que les Libyens voisins du lac, ayant appris cette réponse de l’oracle, cachèrent le trépied.
CLXXX. Immédiatement après les Machlyes, on trouve les Auséens. Ces deux nations habitent autour du lac Tritonis ; mais elles sont séparées par le fleuve Triton. Les Machlyes laissent croître leurs cheveux sur le derrière de la tête, et les Auséens sur le devant. Dans une fête que ces peuples célèbrent tous les ans en l’honneur de Minerve, les filles, partagées en deux troupes, se battent les unes contre les autres à coups de pierres et de bâtons. Elles disent que ces rites ont été institués par leurs pères en l’honneur de la déesse née dans leur pays, que nous appelons Minerve ; et elles donnent le nom de fausses vierges à celles qui meurent de leurs blessures. Mais, avant que de cesser le combat, elles revêtent d’une armure complète à la grecque celle qui, de l’aveu de toutes, s’est le plus distinguée ; et, lui ayant mis aussi sur la tête un casque à la corinthienne, elles la font monter sur un char, et la promènent autour du lac. Je ne sais de quelle façon ils armaient autrefois leurs filles, avant que les Grecs eussent établi des colonies autour d’eux. Je pense cependant que c’était à la manière des Égyptiens. Je suis en effet d’avis que le bouclier et le casque sont venus d’Égypte chez les Grecs. Ils prétendent que Minerve est fille de Neptune et de la nymphe du lac Tritonis, et qu’ayant eu quelque sujet de plainte contre son père, elle se donna à Jupiter, qui l’adopta pour sa fille. Les femmes sont en commun chez ces peuples ; elles ne demeurent point avec les hommes, et ceux-ci les voient à la manière des bêtes. Les enfants sont élevés par leurs mères : quand ils sont grands, on les mène à l’assemblée que les hommes tiennent tous les trois mois. Celui à qui un enfant ressemble passe pour en être le père.
CLXXXI. Tels sont les peuples nomades qui habitent les côtes maritimes de la Libye. Au-dessus, en avançant dans le milieu des terres, on rencontre la Libye remplie de bêtes féroces, au delà de laquelle est une élévation sablonneuse, qui s’étend depuis Thèbes en Égypte, jusqu’aux colonnes d’Hercule. On trouve dans ce pays sablonneux, environ de dix journées en dix journées, de gros quartiers de sel sur des collines. Du haut de chacune de ces collines, on voit jaillir, au milieu du sel, une eau fraîche et douce. Autour de cette eau on trouve des habitants, qui sont les derniers du côté des déserts, et au-dessus de la Libye sauvage. Les premiers qu’on y rencontre, en venant de Thèbes, sont les Ammoniens, à dix journées de cette ville. Ils ont un temple avec des rites qu’ils ont empruntés de celui de Jupiter Thébéen. Il y a en effet à Thèbes, comme je l’ai déjà dit, une statue de Jupiter avec une tête de bélier. Entre autres fontaines, ils en ont une dont l’eau est tiède au point du jour, fraîche à l’heure du marché, et extrêmement froide à midi ; aussi ont-ils soin, à cette heure, d’arroser leurs jardins. À mesure que le jour baisse, elle devient moins froide, jusqu’au coucher du soleil, qu’elle est tiède. Elle s’échauffe ensuite de plus en plus, jusqu’à ce qu’on approche du milieu de la nuit : alors elle bout à gros bouillons. Lorsque le milieu de la nuit est passé, elle se refroidit jusqu’au lever de l’aurore : on l’appelle la fontaine du Soleil.
CLXXXII. À dix autres journées de chemin après les Ammoniens, on trouve, sur cette élévation de sable, une autre colline de sel, semblable à celle qu’on voit chez les Ammoniens, avec une source d’eau. Ce canton est habité ; il s’appelle Augiles : c’est là que les Nasamons vont, en automne, recueillir les dattes.
CLXXXIII. À dix autres journées du territoire d’Augiles, on rencontre une autre colline de sel avec de l’eau, et une grande quantité de palmiers portant du fruit, comme dans les autres endroits dont on vient de parler. Les Garamantes, nation fort nombreuse, habitent ce pays. Ils répandent de la terre sur le sel, et sèment ensuite. Il n’y a pas loin de là chez les Lotophages ; mais, du pays de ceux-ci, il y a trente journées de chemin jusqu’à celui où l’on voit ces sortes de bœufs qui paissent en marchant à reculons. Ces animaux paissent de la sorte parce qu’ils ont les cornes rabattues en devant, et c’est pour cela qu’ils vont à reculons quand ils paissent ; car ils ne peuvent alors marcher en avant, attendu que leurs cornes s’enfonceraient dans la terre. Ils ne diffèrent des autres bœufs qu’en cela, et en ce qu’ils ont le cuir plus épais et plus souple. Ces Garamantes font la chasse aux Troglodytes-Éthiopiens ; ils se servent pour cela de chars à quatre chevaux. Les Troglodytes-Éthiopiens sont, en effet, les plus légers et les plus vites de tous les peuples dont nous ayons jamais ouï parler. Ils vivent de serpents, de lézards et autres reptiles ; ils parlent une langue qui n’a rien de commun avec celles des autres nations ; on croit entendre le cri des chauves-souris.
CLXXXIV. À dix-journées pareillement des Garamantes, on trouve une autre colline de sel, avec une fontaine et des hommes à l’entour : ils s’appellent Atarantes, et sont les seuls hommes que je sache n’avoir point de nom. Réunis en corps de nation, ils s’appellent Atarantes ; mais les individus n’ont point de noms qui les distinguent les uns des autres. Ils maudissent le soleil lorsqu’il est à son plus haut point d’élévation et de force, et lui disent toutes sortes d’injures, parce qu’il les brûle, ainsi que le pays.
À dix autres journées de chemin, on rencontre une autre colline de sel, avec de l’eau et des habitants aux environs. Le mont Atlas touche à cette colline. Il est étroit et rond de tous côtés, mais si haut, qu’il est, dit-on, impossible d’en voir le sommet, à cause des nuages dont il est toujours couvert l’été comme l’hiver. Les habitants du pays disent que c’est une colonne du ciel. Ils ont pris de cette montagne le nom d’Atlantes, et l’on dit qu’ils ne mangent de rien qui ait eu vie, et qu’ils n’ont jamais de songes.
CLXXXV. Je connais le nom de ceux qui habitent cette élévation jusqu’aux Atlantes ; mais je n’en puis dire autant de ceux qui sont au delà. Cette élévation s’étend jusqu’aux colonnes d’Hercule, et même par delà. De dix journées en dix journées, on y trouve des mines de sel et des habitants. Les maisons de tous ces peuples sont bâties de quartiers de sel : il ne pleut en effet jamais dans cette partie de la Libye ; autrement les murailles des maisons, étant de sel, tomberaient bientôt en ruine. On tire de ces mines deux sortes de sel, l’un blanc, et l’autre couleur de pourpre. Au-dessus de cette élévation sablonneuse, vers le midi et l’intérieur de la Libye, on ne trouve qu’un affreux désert, où il n’y a ni eau, ni bois, ni bêtes sauvages, et où il ne tombe ni pluie ni rosée.
CLXXXVI. Tout le pays qui s’étend depuis l’Égypte jusqu’au lac Tritonis est habité par des Libyens nomades, qui vivent de chair et de lait. Ils ne mangent point de vaches, non plus que les Égyptiens, et ne se nourrissent point de porcs. Les femmes de Cyrène ne se croient pas permis non plus de manger de la vache, par respect pour la déesse Isis, qu’on adore en Égypte ; elles jeûnent même, et célèbrent des fêtes solennelles en son honneur. Les femmes de Barcé non-seulement ne mangent point de vache, mais elles s’abstiennent encore de manger de la chair de porc.
CLXXXVII. Les peuples à l’occident du lac Tritonis ne sont point nomades ; ils n’ont point les mêmes usages, et ne font pas à leurs enfants ce qu’observent, à l’égard des leurs, les Libyens nomades. Quand les enfants des Libyens nomades ont atteint l’âge de quatre ans, ils leur brûlent les veines du haut de la tête, et quelques-uns celles des tempes, avec de la laine qui n’a point été dégraissée. Je ne puis assurer que tous ces peuples nomades suivent cet usage, mais il est pratiqué par plusieurs. Ils prétendent que cette opération les empêche d’être, par la suite, incommodés de la pituite qui coule du cerveau, et qu’elle leur procure une santé parfaite. En effet, entre tous les peuples que nous connaissons, il n’y en a point qui soient plus sains que les Libyens ; mais je n’oserais assurer qu’ils en soient redevables à cette opération. Si leurs enfants ont des spasmes pendant qu’on les brûle, ils les arrosent avec de l’urine de bouc ; c’est un remède spécifique : au reste, je ne fais que rapporter ce que disent les Libyens.
CLXXXVIII. Les sacrifices des nomades se font de cette manière : ils commencent par couper l’oreille de la victime (cela leur tient lieu de prémices), et la jettent sur le faîte de leurs maisons ; cela fait, ils lui tordent le cou : ils n’en immolent qu’au Soleil et à la Lune. Tous les Libyens font des sacrifices à ces deux divinités ; cependant ceux qui habitent sur les bords du lac Tritonis en offrent aussi à Minerve, ensuite au Triton et à Neptune, mais principalement à Minerve.
CLXXXIX. Les Grecs ont emprunté des Libyennes l’habillement et l’égide des statues de Minerve, excepté que l’habit des Lybiennes est de peau, et que les franges de leurs égides ne sont pas des serpents, mais des bandes minces de cuir : le reste de l’habillement est le même. Le nom de ce vêtement prouve que l’habit des statues de Minerve vient de Libye. Les femmes de ce pays portent en effet, par-dessus leurs habits, des peaux de chèvres sans poil, garnies de franges et teintes en rouge. Les Grecs ont pris leurs égides de ces vêtements de peaux de chèvres. Je crois aussi que les cris perçants qu’on entend dans les temples de cette déesse tirent leur origine de ce pays. C’est en effet un usage constant parmi les Libyennes, et elles s’en acquittent avec grâce. C’est aussi des Libyens que les Grecs ont appris à atteler quatre chevaux à leurs chars.
CXC. Les Libyens nomades enterrent leurs morts comme les Grecs : j’en excepte les Nasamons, qui les enterrent assis, ayant soin, quand quelqu’un rend le dernier soupir, de le tenir dans cette attitude, et prenant garde qu’il n’expire couché sur le dos. Leurs logements sont portatifs, et faits d’asphodèles[44] entrelacés avec des joncs. Tels sont les usages de ces nations.
CXCI. À l’ouest du fleuve Triton, les Libyens laboureurs touchent aux Auséens ; ils ont des maisons, et se nomment Maxyes. Ils laissent croître leurs cheveux sur le côté droit de la tête, rasent le côté gauche, et se peignent le corps avec du vermillon : ils se disent descendus des Troyens. Le pays qu’ils habitent, ainsi que le reste de la Libye occidentale, est beaucoup plus rempli de bêtes sauvages, et couvert de bois, que celui des nomades ; car la partie de la Libye orientale qu’habitent les nomades est basse et sablonneuse jusqu’au fleuve Triton. Mais depuis ce fleuve, en allant vers le couchant, le pays occupé par les laboureurs est très-montagneux, couvert de bois et plein de bêtes sauvages. C’est dans cette partie occidentale de la Libye que se trouvent les serpents d’une grandeur prodigieuse, les lions, les éléphants, les ours, les aspics, les ânes qui ont des cornes[45], les cynocéphales (têtes de chien) et les acéphales (sans tête), qui ont, si l’on en croit les Libyens, les yeux à la poitrine. On y voit aussi des hommes et des femmes sauvages, et une multitude d’autres bêtes féroces, qui existent réellement.
CXCII. Dans le pays des nomades, on ne trouve aucun de ces animaux ; mais il y en a d’autres, tels que des pygarges, des chevreuils, des bubalis, des ânes, non pas de cette espèce d’ânes qui ont des cornes, mais d’une autre qui ne boit point. On y voit aussi des oryes qui sont de la grandeur du bœuf : on se sert des cornes de cet animal pour faire les coudes des cithares. Il y a aussi des renards, des hyènes, des porcs-épics, des béliers sauvages, des dictyes, des thoès[46], des panthères, des boryes, des crocodiles terrestres qui ont environ trois coudées de long, et qui ressemblent aux lézards ; des autruches, et de petits serpents qui ont chacun une corne. Toutes ces sortes d’animaux se rencontrent en ce pays, et outre cela tous ceux qui se trouvent ailleurs, excepté le cerf et le sanglier, car il n’y a ni sangliers ni cerfs en Libye. On y voit aussi trois sortes de rats, les dipodes, les zégéries, nom libyen qui signifie en notre langue des collines ; les rats de la troisième espèce s’appellent hérissons. Il naît outre cela, dans le Silphium, des belettes qui ressemblent a celles de Tartessus. Telles sont, autant que j’ai pu le savoir par les plus exactes recherches, les espèces d’animaux qu’on voit chez les Libyens nomades.
CXCIII. Les Zauèces touchent aux Libyens-Maxyes ; quand ils sont en guerre, les femmes conduisent les chars.
CXCIV. Les Gyzantes habitent immédiatement après les Zauèces. Les abeilles font dans leur pays une prodigieuse quantité de miel ; mais on dit qu’il s’y en fait beaucoup plus encore par les mains et l’industrie des hommes. Les Gyzantes se peignent tous avec du vermillon, et mangent des singes : ces animaux sont très-communs dans leurs montagnes.
CXCV. Auprès de ce pays est, au rapport des Carthaginois, une île fort étroite, appelée Cyraunis ; elle a deux cents stades de long. On y passe aisément du continent ; elle est toute couverte d’oliviers et de vignes. Il y a dans cette île un lac, de la vase duquel les filles du pays tirent des paillettes d’or avec des plumes d’oiseaux frottées de poix. J’ignore si le fait est vrai ; je me contente de rapporter ce qu’on dit : au reste, ce récit pourrait être vrai, surtout après avoir été témoin moi-même de la manière dont on tire la poix d’un lac de Zacynthe. Cette île renferme plusieurs lacs : le plus grand a soixante-dix pieds en tout sens, sur deux orgyies de profondeur. On enfonce dans ce lac une perche à l’extrémité de laquelle est attachée une branche de myrte ; on retire ensuite cette branche avec de la poix qui a l’odeur du bitume, mais qui d’ailleurs vaut mieux que celle de Piérie. On jette cette poix dans une fosse creusée près du lac ; et, quand on y en a amassé une quantité considérable, on la retire de la fosse pour la mettre dans des amphores. Tout ce qui tombe dans le lac passe sous terre, et reparaît quelque temps après dans la mer, quoiqu’elle soit éloignée du lac d’environ quatre stades. Ainsi ce qu’on raconte de l’île qui est près de la Libye peut être vrai.
CXCVI. Les Carthaginois disent qu’au delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux, et les rangent le long du rivage : ils remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et, après y avoir mis de l’or pour le prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or.