Histoires (page 40)
CXCVII. Tels sont les peuples de Libye dont je peux dire les noms. La plupart ne tenaient pas alors plus de compte du roi des Mèdes qu’ils ne le font encore à présent. J’ajoute que ce pays est habité par quatre nations, et qu’autant que je puis le savoir, il n’y en a pas davantage. De ces quatre nations, deux sont indigènes et deux sont étrangères. Les indigènes sont les Libyens et les Éthiopiens. Ceux-là habitent la partie de la Libye qui est au nord, et ceux-ci celle qui est au midi : les deux nations étrangères sont les Phéniciens et les Grecs.
CXCVIII. Quant à la bonté du terroir, la Libye ne peut, à ce qu’il me semble, être comparée ni à l’Asie ni à l’Europe : j’en excepte seulement le Cinyps, pays qui porte le même nom que le fleuve dont il est arrosé. Il peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé : aussi ne ressemble-t-il en rien au reste de la Libye. C’est une terre noire, et arrosée de plusieurs sources : elle n’a rien à craindre de la sécheresse, et les pluies excessives ne faisant que l’abreuver, elle n’en souffre aucun dommage : il pleut en effet dans cette partie de la Libye. Ce pays rapporte autant de grains que la Babylonie. Celui des Évespérides est aussi un excellent pays. Dans les années où les terres se surpassent elles-mêmes en fécondité, elles rendent le centuple ; mais le Cinyps rapporte environ trois cents pour un.
CXCIX. La Cyrénaïque est le pays le plus élevé de cette partie de la Libye habitée par les nomades. Il y a trois saisons admirables pour la récolte : on commence la moisson et la vendange sur les bords de la mer ; on passe ensuite au milieu du pays, qu’on appelle les Bunes (collines) : le blé et le raisin sont alors mûrs, et ne demandent qu’à être recueillis. Pendant qu’on fait la récolte du milieu des terres, ils viennent aussi en maturité dans les endroits les plus reculés, et veulent être moissonnés et vendangés. On a par conséquent mangé les premiers grains, et l’on a bu les premiers vins, lorsque la dernière récolte arrive. Ces récoltes occupent les Cyrénéens huit mois de l’année. Mais en voilà assez sur ce pays.
CC. Les Perses[47] qu’Aryandès avait envoyés d’Égypte pour venger Phérétime, étant arrivés devant Barcé, en firent le siége, après l’avoir sommée de leur livrer les meurtriers d’Arcésilas. Les Barcéens, étant tous coupables de la mort de ce prince, n’écoutèrent point leurs propositions. Pendant neuf mois que dura le siége, les Perses poussèrent des mines jusqu’aux murailles, et attaquèrent la place vigoureusement. Un ouvrier en cuivre découvrit leurs mines par le moyen d’un bouclier d’airain[48]. Il faisait le tour de la ville, dans l’enceinte des murailles, avec son bouclier, et l’approchait contre terre. Dans les endroits où les ennemis ne minaient pas, le bouclier ne rendait aucun son ; mais il en rendait dans ceux où ils travaillaient. Les Barcéens contre-minèrent en ces endroits, et tuèrent les mineurs perses. Quant aux attaques ouvertes, les habitants surent les repousser.
CCI. Le siége de Barcé durait depuis longtemps, et il s’y était fait de part et d’autre des pertes considérables, mais non moins fortes du côté des Perses que du côté des Barcéens, lorsque Amasis, qui commandait l’armée de terre, voyant qu’il ne pouvait les vaincre à force ouverte, résolut de les réduire par la ruse. Voici le stratagème qu’il imagina.
Il fit creuser pendant la nuit un large fossé, sur lequel on mit des pièces de bois très faibles qu’on couvrit de terre, de sorte que le terrain était de niveau et égal partout. Au point du jour, il invita les Barcéens à un pourparler : ils reçurent cette nouvelle avec joie, ne demandant pas mieux que d’en venir à un accommodement. On fit donc un traité, et on jura de part et d’autre, sur le fossé couvert, d’en observer tous les articles tant que ce terrain subsisterait dans l’état où il était alors. Les articles du traité portaient que les Barcéens payeraient au roi un tribut convenable, et que les Perses ne formeraient point de nouvelles entreprises contre eux.
Les serments prêtés, les Barcéens, comptant sur la foi du traité, ouvrirent toutes leurs portes, sortirent de la ville, et y laissèrent entrer ceux des ennemis qui voulurent y venir. Pendant ce temps-là, les Perses, ayant détruit le pont caché, entrèrent en foule dans la ville. Ils rompirent le pont, afin de ne point violer le traité qu’ils avaient juré d’observer tant que le terrain sur lequel ils le faisaient demeurerait en l’état où il était alors. En effet, le pont une fois détruit, le traité ne subsistait plus.
CCII. Les Perses livrèrent à Phérétime les plus coupables d’entre les Barcéens ; aussitôt elle les fit mettre en croix autour des murailles ; et, ayant fait couper le sein à leurs femmes, elle en fit border le mur. Les Barcéens furent tous mis au pillage par l’ordre de cette princesse, excepté les Battiades et ceux qui n’avaient eu aucune part à l’assassinat de son fils : ceux-ci eurent la permission de rester dans la ville.
CCIII. Les Perses, ayant réduit en esclavage le reste des Barcéens, se mirent en marche pour retourner en Égypte. Quand ils furent arrivés à Cyrène, les Cyrénéens, par égard pour un oracle, les laissèrent passer librement par leur ville. Pendant qu’ils la traversaient, Barès, qui commandait l’armée navale, leur dit de la piller ; mais Amasis, qui était à la tête des troupes de terre, ne voulut pas le permettre, leur représentant qu’ils n’avaient été envoyés que pour réduire Barcé. Lorsqu’ils l’eurent traversée, et qu’ils eurent assis leur camp sur la colline de Jupiter Lycéen, ils se repentirent de ne s’en être pas emparés. Ils tournèrent donc sur leurs pas, et tentèrent de rentrer dans la place ; mais les Cyrénéens se mirent en devoir de s’y opposer. Quoiqu’il ne se présentât personne pour combattre, les Perses furent néanmoins tellement effrayés, qu’ils se retirèrent précipitamment à soixante stades de là, et y posèrent leur camp. Tandis qu’ils y campaient, il leur vint un courrier de la part d’Aryandès, qui les rappelait : ils eurent alors recours aux Cyrénéens, et les prièrent de leur donner des vivres. Les Cyrénéens leur en ayant accordé, ils reprirent la route d’Égypte. Mais tant qu’ils furent en marche, et jusqu’à leur arrivée en Égypte, les Libyens ne cessèrent de les harceler pour enlever leurs habits et leurs bagages, tuant tous les traîneurs et tous ceux qui s’écartaient du gros de l’armée.
CCIV. Cette armée des Perses ne pénétra pas plus avant en Libye que le pays des Évespérides. Quant à ceux d’entre les Barcéens que les Perses avaient réduits en servitude, on les envoya d’Égypte au roi Darius. Ce prince leur donna des terres dans la Bactriane, avec une bourgade qui subsiste encore maintenant, et à laquelle ils donnèrent le nom de Barcé.
CCV. Phérétime fit une fin malheureuse. À peine fut-elle de retour de Libye en Égypte, après s’être vengée des Barcéens, qu’elle périt misérablement, dévorée par les vers dont son corps fourmilla : tant il est vrai que les dieux haïssent et châtient ceux qui portent trop loin leur ressentiment. Telle fut la vengeance que Phérétime, femme de Battus, exerça contre les Barcéens.
↑ C’est la crème. Il est bien étonnant que ni les Grecs ni les Latins n’aient pas en leur langue de terme qui l’exprime. Fortunat, qui vivait dans le vie siècle, s’est servi du mot crema ; il vient de cremor, que les Latins emploient pour signifier le suc épais qui surnage sur l’eau où l’on a fait macérer du grain. (L.)
↑ Ces plumes ne sont rien autre chose que des flocons de neige, qui tombent en grande abondance dans ces pays, comme on le verra ci-dessous, § xxxi. (L.)
↑ Il a écrit les Arimaspies, poëme épique en trois livres, sur la guerre des Arimaspes avec les Gryphons. Longin en a rapporté six vers, qui sont plus fleuris, au jugement de ce célèbre critique, que grands et sublimes. (L.)
↑ Ces montagnards, accoutumés à gravir sur les plus hautes montagnes, étaient sans doute comparés, par les Argippéens, aux chèvres qui grimpent sur les plus grandes élévations. Ainsi, ceux-ci prenaient au figuré cette expression, pieds de chèvre, tandis qu’Hérodote l’entendait au propre (L.)
↑ Ce poëme est très-ancien, quoique, suivant toutes les apparences, Homère n’en soit pas l’auteur. Le scoliaste d’Aristophane l’attribue à Antimachus. Mais Antimachus de Colophon, qui était antérieur à Platon, suivant Suidas, était postérieur à Hérodote, ou du moins son contemporain. (L.)
↑ Il faut faire attention que non-seulement le golfe Arabique était connu sous ce nom, mais encore le golfe Persique et l’océan Austral, c’est-à-dire cette vaste étendue de mer qui est entre ces deux golfes. (L.)
↑ Hérodote ne doute point que les Phéniciens n’aient fait le tour de l’Afrique, et qu’ils ne soient revenus en Égypte par le détroit de Gibraltar. Mais il ne peut croire que dans le cours de leur navigation ils aient eu le soleil à droite. Les Phéniciens devaient cependant l’avoir nécessairement après qu’ils eurent passé la ligne ; et cette circonstance précieuse, et qui n’a pu être imaginée dans un siècle où l’astronomie était encore en son enfance, assure l’authenticité de ce voyage, dont, sans cela, on pourrait douter. (L.)
↑ Il n’est pas étonnant qu’Hérodote se fût fait cette idée de l’Europe et de l’Asie, puisqu’à l’exception des Massagètes, de l’Arabie, et d’une partie de l’Inde, il ne connaissait de l’Asie que les pays soumis à Darius. D’ailleurs cet historien plaçait en Europe cet immense pays qui est au nord du Caucase, de la mer Caspienne et des Massagètes. D’un côté, il ajoutait à l’Europe des contrées immenses qu’il retranchait de l’Asie, et d’un autre il y avait dans cette partie du monde des pays d’une vaste étendue qui n’étaient par encore connus. Il ne faut donc pas être surpris qu’il assure que l’Europe est plus grande que l’Asie et l’Afrique. (L.)
↑ Hérodote se trompe. L’Astapus ou Abawi, l’Astaboras ou Atbara, qui sont des rivières très-considérables, et une multitude d’autres qui viennent de l’Abyssinie et des pays au delà, grossies par les pluies du tropique, versent toutes leurs eaux dans le Nil en Éthiopie. Mais peut-être notre historien a-t-il voulu dire seulement que le Nil, depuis son entée en Égypte, ne reçoit ni rivière ni fontaine, ce qui est exactement vrai. (L.)
↑ Hérodote suppose que ce mot, chez les Scythes, signifiait père, et cela peut très-bien être. On sait que, dans toutes les langues, απ, πα, παπα, sont les premières syllabes que prononcent les enfants, et qu’ils désignent de cette manière leurs pères. (L.)
↑ Que signifie cette épithète que donnaient les Scythes à Apollon ? C’est ce qu’on ignore, et ce que l’on ignorera peut-être toujours. Hésychius fait venir ce mot du grec, tandis qu’il aurait fallu en chercher l’origine dans la langue des Scythes. M. Pelloutier n’a pas été plus heureux. Il dérive ce mot de goet syr, le bon astre. Il aurait fallu prouver que dans la langue de peuple syr signifiât astre. (L.)
↑ Avant l’invention des chaudières, les peuples barbares se servaient de peaux pour faire cuire les aliments. Les Arabes Bédouins, les Groënlandais et plusieurs peuples de la Tartarie en font encore usage. (Wesseling.)
↑ D’autres peuples barbares honoraient le Dieu de la guerre sous l’emblème d’un cimeterre. Ammien Marcellin dit des Huns : Nec templum apud eos visitur aut delubrum… sed gladius, barbarico ritu, humi figitur nudus, eumque ut Martem… colunt. À Rome même, une pique représentait autrefois le dieu Mars, comme nous l’apprenons de Varron. (L.)
↑ Lorsque Henri iii entra en Pologne pour prendre possession de ce royaume, il trouva à son arrivée trente mille chevaux rangés en bataille. Le général, s’approchant de lui, tire son sabre, s’en pique le bras, et recueillant dans sa main le sang qui coulait de la blessure, il le but, en lui disant : Seigneur, malheur à celui de nous qui n’est pas prêt à verser pour votre service tout ce qu’il a dans les veines ! c’est pour cela que je ne veux rien perdre du mien. (L.)
↑ Je ne doute pas que ces sacrifices inhumains ne paraissent une fable à ceux d’entre les modernes qui ne jugent des nations étrangères que d’après la leur. Qu’ils sachent qu’à la Chine, c’est-à-dire dans le pays le plus doux et le plus policé qu’il y ait, l’empereur Chun-Tchi ayant perdu une de ses épouses en 1660, fit sacrifier sur le tombeau de cette femme plus de trente esclaves. Il était Tartare, c’est-à-dire Scythe. Cet exemple récent rend croyable ce que nous dit Hérodote des anciens Scythes. (L.)
↑ Le chevalier Chardin prétend que cela fait 462 lieues de 15 au degré astronomique ; ce qui est, dit-il, une erreur si étrange, qu’il ne sait comment l’excuser. Il est cependant bien aisé de justifier Hérodote. Si cet historien avait eu en vue le stade olympique, cela ne ferait que 419 lieues, ce qui est bien éloigné du compte de Chardin ; mais il ne s’agit pas de ce stade, mais de celui de 51 toises, dont Hérodote fait presque toujours usage. Onze mille cent de ces stades donnent 226 de nos lieues, ce qui est la longueur du Pont-Euxin, comme on peut s’en assurer par la carte de d’Anville. La largeur du pont-Euxin étant de 3 300 stades, cela fera 67 lieues et un tiers. (L.)
↑ Cela fait 700 stades par jour, et 600 la nuit ; 1 300 par 24 heures. Marin évalue, au rapport de Ptolémée, une journée de navigation à mille stades ; Aristide (in Ægypto), à 1 200 ; et Polybe soutient qu’il est impossible de faire deux milles stades par jour. Strabon dit que de la Cyrénaïque à Criu-Métopon, promontoire de l’île de Crète, il y a deux jours et deux nuits de navigation : or, suivant Ératosthène, cet intervalle est de 2 000 stades ; et Pline écrit la même chose, lib. iv, cap. xii : Ipsa (Creta) abest promontorio suo, quod vocatur Criu-Metopon, ut prodit Agrippa, a Cyrenarum promontorio Phycunte, ccxxv, m. p. (Casaubon.)
↑ Les lettres assyriennes étaient les mêmes que les chaldéennes.
↑ Cette manière de supputer les temps suppose encore beaucoup de grossièreté et d’ignorance de la part des Perses. Environ un siècle et demi après cette époque, à Rome, on enfonçait tous les ans un clou dans la muraille du temple de Minerve. C’était par le nombre de ces clous qu’on supputait le nombre des années. Darius comptait conquérir la Scythie en deux mois ; mais il est vraisemblable qu’il en mit au moins cinq, sans même avoir pu réussir. (L.)