Histoires (page 42)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VII. Ils n’adorent que Mars, Bacchus[6] et Diane ; mais les rois seuls honorent principalement Mercure, dont ils se croient descendus, et ne jurent que par lui.

VIII. Voici comment se font les funérailles des gens riches. On expose le mort pendant trois jours, et, après avoir immolé toutes sortes d’animaux, on fait un festin auquel les pleurs et les gémissements servent de prélude. On lui donne ensuite la sépulture, soit en le brûlant, soit en le mettant en terre. On élève après cela un tertre[7] sur le lieu de la sépulture, et l’on célèbre des jeux de toute espèce, avec des prix dont les plus considérables sont adjugés aux combats particuliers, à cause de l’estime qu’ils en font.

IX. On ne peut rien dire de certain sur les peuples qui habitent au nord de la Thrace. Mais le pays au delà de l’Ister paraît désert et immense, et n’est occupé, autant que j’ai pu l’apprendre, que par les Sigynnes. Leurs habits ressemblent à ceux des Mèdes. Leurs chevaux sont petits et camus ; leur poil est épais, et long de cinq doigts ; ils n’ont pas assez de force pour porter les hommes ; mais, attelés à un char, ils vont très-vite ; et c’est la raison qui engage ces peuples à faire usage de chariots[8]. Ils sont limitrophes des Vénètes, qui habitent sur les bords de la mer Adriatique, et prétendent être une colonie de Mèdes. Mais je ne puis comprendre comment les Mèdes se sont transplantés en ce pays ; cependant tout est possible avec le temps[9].

X. Les Thraces assurent que les pays au delà de l’Ister sont remplis par des abeilles qui empêchent de pénétrer plus avant. Cela me paraît d’autant moins vraisemblable que cet insecte ne peut supporter un grand froid ; je crois plutôt que la rigueur du climat rend inhabitables les pays situés sous l’Ourse. Voilà ce qu’on dit de cette contrée, dont Mégabyse subjugua les côtes.

XI. Darius n’eut pas plutôt traversé l’Hellespont, qu’il se rendit à Sardes, où, s’étant rappelé le service d’Histiée de Milet et l’avis de Coès de Mitylène, il les manda en cette ville, et remit à leur choix la récompense qu’ils désiraient. Histiée, qui était déjà tyran de Milet, ne souhaitait point d’autre tyrannie[10] ; il se contenta de demander Myrcine, canton des Édoniens, où il avait intention de bâtir une ville. Quant à Coès, comme il n’était point tyran, mais simple particulier, il choisit la tyrannie de Mitylène. Ayant obtenu tous les deux ce qu’ils désiraient, ils se mirent en route.

XII. Un spectacle dont Darius fut témoin fit naître à ce prince l’envie d’ordonner à Mégabyse de transporter les Pæoniens d’Europe en Asie. Pigrès et Mastyès, tous deux Pæoniens, aspiraient à devenir tyrans de leur patrie. Dès que Darius eut repassé en Asie, ils se rendirent à Sardes avec leur sœur, qui était belle et d’une taille avantageuse ; et ayant épié l’occasion où ce prince était assis dans le faubourg des Lydiens, ils parèrent leur sœur le mieux qu’ils purent, et l’envoyèrent quérir de l’eau. Elle portait un vase sur la tête, menait un cheval par la bride, qui était entortillée autour de son bras, et filait du lin. Darius, la voyant passer, y fit d’autant plus d’attention que sa conduite était contraire aux usages des femmes de Perse, de Lydie, et même du reste de l’Asie. Cette raison la lui ayant fait remarquer, il ordonna à quelques-uns de ses gardes de la suivre, et d’observer ce qu’elle ferait de son cheval. Ils la suivirent ; elle alla à la rivière, fit boire son cheval, et, ayant rempli d’eau sa cruche, elle revint par le même chemin, sa cruche sur la tête, la bride du cheval passée autour du bras, et tournant son fuseau.

XIII. Darius, étonné du rapport de ses gardes et de ce qu’il avait vu lui-même, se la fit amener. Lorsqu’elle fut devant lui, ses frères, qui observaient tout d’un lieu voisin, se présentèrent aussi. Darius l’ayant interrogée sur son pays, ces jeunes gens répondirent qu’ils étaient Pæoniens, et qu’elle était leur sœur. Ce prince leur demanda de nouveau ce qu’ils étaient venus faire à Sardes, quelle espèce d’hommes étaient les Pæoniens, et en quel endroit de la terre ils habitaient. Ils lui dirent qu’ils étaient venus lui offrir leurs services, que la Pæonie avec ses villes était située sur les bords du Strymon, que ce fleuve n’était pas éloigné de l’Hellespont, qu’ils étaient Teucriens d’origine, et colonie de Troie. Telle fut la réponse à chacune de ses questions. Il voulut encore savoir si les femmes de ce pays étaient toutes aussi laborieuses que leur sœur. « Oui, seigneur », répondirent-ils sans balancer. Tout leur manége, en effet, n’avait pour but que d’amener cette réponse.

XIV. Là-dessus Darius écrivit à Mégabyse, qu’il avait laissé en Thrace avec une armée sous ses ordres, de faire sortir les Pæoniens de leur pays, et de les lui amener avec leurs femmes et leurs enfants. Aussitôt un courrier à cheval se rendit en diligence sur l’Hellespont, et, l’ayant traversé, il remit la dépêche du prince à Mégabyse. Ce général, en ayant fait lecture, prit des guides en Thrace, et marcha avec son armée contre la Pæonie.

XV. Sur la nouvelle que les Perses marchaient contre eux, les Pæoniens se disposèrent à les repousser, et se rendirent avec leurs forces sur les bords de la mer, s’imaginant qu’ils seraient attaqués par cet endroit ; mais Mégabyse, instruit qu’ils gardaient avec toutes leurs forces réunies les passages du côté de la mer, prit par le haut des terres avec ses guides, et, étant tombé sur leurs villes à l’improviste et avant qu’ils s’en doutassent, il s’en empara d’autant plus aisément, qu’il ne s’y trouva personne pour les défendre. Les Pæoniens, apprenant que leurs villes étaient au pouvoir de l’ennemi, se dispersèrent sur-le-champ, et, chacun étant retourné chez soi, ils se rendirent aux Perses. Ainsi une partie des Pæoniens, c’est-à-dire les Siropæoniens, les Pæoples, et ceux qui occupaient cette étendue de pays qui va jusqu’au lac Prasias, furent arrachés de leurs demeures et transportés en Asie.

XVI. Les Pæoniens des environs du mont Pangée, les Dobères, les Agrianes, les Odomantes, et les Pæoniens du lac Prasias, ne purent être absolument subjugués. Mégabyse essaya néanmoins de soumettre ceux-ci. Leurs maisons sont ainsi construites : sur des pieux très-élevés, enfoncés dans le lac, on a posé des planches jointes ensemble : un pont étroit est le seul passage qui y conduise[11]. Les habitants plantaient autrefois ces pilotis à frais communs ; mais dans la suite il fut réglé qu’on en apporterait trois du mont Orbelus à chaque femme que l’on épouserait. La pluralité des femmes est permise en ce pays. Ils ont chacun sur ces planches leur cabane avec une trappe[12] bien jointe qui conduit au lac ; et, dans la crainte que leurs enfants ne tombent par cette ouverture, ils les attachent par le pied avec une corde. En place de foin, ils donnent aux chevaux et aux bêtes de somme du poisson[13]. Il est si abondant dans ce lac, qu’en y descendant par la trappe un panier, on le retire peu après rempli de poissons de deux espèces, dont les uns s’appellent papraces[14] et les autres tillons.

XVII. On mena en Asie ceux des Pæoniens qui furent subjugués. Cette expédition achevée, Mégabyse dépêcha en Macédoine sept Perses, qui tenaient après lui le premier rang dans l’armée, pour demander à Amyntas la terre et l’eau, au nom de Darius. Du lac Prasias[15] en Macédoine, il n’y a pas loin. En effet, la mine qui rapporta dans la suite à Alexandre un talent par jour touche à ce lac. Après cette mine, est le mont Dysorum ; lorsqu’on l’a passé, on est en Macédoine.

XVIII. Les députés de Mégabyse ne furent pas plutôt arrivés, qu’ayant été introduits auprès d’Amyntas, ils lui demandèrent, au nom de Darius, la terre et l’eau ; ce que ce prince accorda. Les ayant ensuite invités à loger dans son palais, il leur donna un repas magnifique, et les accueillit avec beaucoup de bienveillance. Après le repas, comme on buvait, à l’envi l’un de l’autre, les Perses s’adressant à Amyntas : « Notre hôte, lui dirent-ils, quand nous donnons un grand repas, nous sommes dans l’usage d’introduire dans la salle du festin nos concubines et nos jeunes femmes, et de les faire asseoir à côté de nous. Puisque vous nous recevez avec tant de bonté et de magnificence, et que vous donnez à Darius la terre et l’eau, pourquoi ne suivez-vous pas aujourd’hui les usages des Perses ? » — « Nos coutumes sont bien, répondit Amyntas, et ce n’est point l’usage parmi nous que les femmes se trouvent avec les hommes ; mais, puisque vous souhaitez encore ce témoignage de notre déférence, vous êtes nos maîtres, vous serez obéis. » Aussitôt il envoya chercher les femmes. Lorsqu’elles furent arrivées, elles prirent place à côté l’une de l’autre et en face des Perses. Ceux-ci, les voyant si belles, dirent à Amyntas qu’il n’était pas bien à lui de les tenir si éloignées, et qu’il aurait mieux valu qu’elles ne fussent pas venues du tout que de ne point s’asseoir à leurs côtés, et de se placer vis-à-vis d’eux pour être le tourment de leurs yeux. Amyntas, cédant à la nécessité, ordonna aux femmes de se mettre à côté des Perses. Elles obéirent, et sur-le-champ ceux-ci, échauffés par le vin, portèrent la main sur le sein de ces femmes, et tentèrent même de leur donner des baisers.

XIX. Amyntas, quoique affligé du spectacle qu’il avait sous les yeux, se tenait cependant tranquille, tant était grande la frayeur que lui inspiraient les Perses. Mais Alexandre son fils, qui était jeune, et qui n’avait pas encore éprouvé les maux, se trouvant à ce repas, ne put se contenir plus longtemps à la vue de ces indignités. Ayant peine à les supporter, il dit à Amyntas : « Cédez, mon père, à votre âge ; retirez-vous, et allez vous reposer sans assister plus longtemps à cette débauche. Je resterai, et j’aurai soin que rien ne manque à nos hôtes. » Amyntas comprit qu’Alexandre roulait dans sa tête quelque funeste projet. « Je crois, mon fils, lui dit-il, m’apercevoir à votre discours que vous êtes échauffé, et que vous voulez me renvoyer pour exécuter quelque dessein que vous méditez ; mais je vous conjure de ne rien entreprendre contre ces hommes-ci, de crainte que vous ne soyez cause de notre perte : voyez plutôt leurs actions sans vous émouvoir. Quant à moi, je cède à vos instances et je me retire. »

XX. Amyntas étant sorti en finissant cette prière, Alexandre adressa la parole aux Perses : « Amis, si vous souhaitez les faveurs de toutes ces femmes, ou seulement de quelques-unes d’entre elles, vous n’avez qu’à me le déclarer, vous aurez toutes les facilités qui dépendront de moi. L’heure de se retirer s’approche, et je vois que le vin vous a inspiré de la gaîté. Permettez, s’il vous plaît, qu’elles aillent prendre le bain ; elles reviendront ensuite vous trouver. »

Ce discours fut approuvé des Perses. Les femmes sortirent, et Alexandre les renvoya dans leur appartement. Il fit ensuite habiller en femme un pareil nombre de jeunes hommes sans barbe, les arma d’un poignard, et étant rentré dans la salle avec eux : « Perses, dit-il, nous croyons vous avoir donné un repas très-splendide, et nous vous avons fait servir ce que nous avions de mieux, et tout ce qu’il a été possible de se procurer. Mais ce qui l’emporte sur tout, nous vous abandonnons avec générosité nos mères et nos sœurs, afin de vous convaincre que nous avons pour vous les égards que vous méritez. Ne manquez pas, de votre côté, de rapporter au roi, qui vous a députés, l’accueil favorable que vous a fait un Grec, prince de Macédoine, et à table et au lit. » Alexandre fit ensuite asseoir à côté de chaque Perse un Macédonien, comme s’il eût été une femme ; mais, dans l’instant que les Perses voulurent les toucher, ces jeunes gens les massacrèrent.

XXI. Ainsi périrent ces députés avec toute leur suite. Ils étaient, en effet, accompagnés d’un grand nombre de valets, de voitures, et d’un bagage très-considérable ; tout disparut avec eux. Peu de temps après, les Perses firent des enquêtes sur ce meurtre ; mais Alexandre les arrêta par sa prudence, en donnant, avec de grandes sommes, sa sœur Gygée en mariage à Bubarès, l’un des commissaires nommés pour faire les informations au sujet des officiers généraux qui avaient péri. Le bruit de leur mort fut ainsi étouffé et enseveli dans un profond silence.

XXII. Ces princes sont grecs et issus de Perdiccas, comme ils le disent eux-mêmes ; j’en ai une connaissance certaine, et je le prouverai dans la suite de cette Histoire. D’ailleurs les hellanodices[16] qui président aux jeux d’Olympie l’ont ainsi décidé. Alexandre ayant en effet pris la résolution de combattre à ces jeux, et s’étant présenté dans la lice, ceux qui devaient disputer le prix de la course voulurent lui faire donner l’exclusion, alléguant que les Grecs seuls devaient être admis à ces jeux. Mais, ayant prouvé qu’il était Argien, on jugea qu’il était Grec ; et lorsqu’il se présenta pour le combat du stade, son nom sortit de l’urne avec celui du premier combattant : c’est ainsi que les choses se passèrent[17].

XXIII. Mégabyse arriva sur les bords de l’Hellespont avec les Pæoniens qu’il menait en Asie, et, l’ayant ensuite traversé, il vint à Sardes. Ce seigneur, instruit qu’Histiée de Milet fermait déjà de murs le lieu appelé Myrcine sur le Strymon, qu’il avait demandé à Darius, et que ce prince lui avait accordé pour le récompenser de ce qu’il avait gardé le pont de bateaux, ne fut pas plutôt à Sardes avec les Pæoniens, qu’il en parla au roi. « Qu’avez-vous fait, seigneur, lui dit-il, en permettant à un Grec habile et prudent de posséder une ville dans un endroit de la Thrace où il y a des mines d’argent et beaucoup de bois de construction et propre à faire des rames ! Ce pays, d’ailleurs, est environné d’un grand nombre de Grecs et de Barbares, qui, le prenant pour leur chef, le suivront jour et nuit partout où il voudra les mener. Réprimez, seigneur, cet homme entreprenant, de crainte que vous ne vous trouviez engagé dans une guerre domestique ; n’ayez cependant recours qu’à des moyens doux. Mandez-le, et, lorsqu’il sera en votre puissance, empêchez-le de jamais retourner en Grèce. »

XXIV. Ce discours d’un homme dont la vue excellente perçait dans l’avenir persuada aisément Darius. Ce prince dépêcha aussitôt après un courrier à Myrcine, avec ordre de dire à Histiée : « Histiée, le roi Darius vous parle ainsi par ma bouche : Après y avoir bien pensé, je ne trouve personne qui ait pour moi et pour mon gouvernement plus d’attachement que vous. J’en ai pour garants vos actions, et non de vains discours. Je m’occupe actuellement de grands projets, votre présence m’est absolument nécessaire ; je vous attends pour vous les communiquer. »

Histiée, persuadé par ce discours, et tenant à grand honneur d’être admis dans les conseils du roi, vint à Sardes. Darius lui dit à son arrivée : « Je vous ai mandé parce que, depuis mon retour de Scythie et votre absence, je n’ai rien tant désiré que de vous revoir et de m’entretenir avec vous, convaincu qu’un ami prudent et attaché à nos intérêts est le bien le plus précieux. Or j’ai remarqué ces deux qualités en vous, et je puis en rendre témoignage. Je vous sais gré d’être venu. Écoutez maintenant ce que j’ai à vous proposer. Laissez là Milet et la nouvelle ville que vous bâtissez en Thrace ; suivez-moi à Suses, vous aurez part à tous mes biens, vous mangerez à ma table, et vous serez de mon conseil. »

XXV. Ce discours fini, Darius partit pour Suses avec Histiée, après avoir nommé Artapherne, son frère de père, gouverneur de Sardes, et Otane commandant des côtes maritimes. Celui-ci était fils de Sisamnès, l’un des juges royaux que Cambyse avait fait mourir et écorcher après sa mort, parce qu’il avait reçu de l’argent pour rendre un jugement injuste. On lui avait ensuite découpé la peau par bandes, et l’on en avait couvert le siége où il rendait la justice[18]. Cela fait, Cambyse donna au fils la place du père, lui recommandant d’avoir toujours ce siége présent à l’esprit.

XXVI. Cet Otane, qui avait rendu la justice sur ce tribunal, succéda alors à Mégabyse dans le commandement de l’armée. Il prit Byzance, Chalcédoine, Lamponium, et se rendit maître d’Antandros dans la Troade[19]. Les Lesbiens lui ayant ensuite donné des vaisseaux, il subjugua les îles de Lemnos et d’Imbros, qui étaient encore alors toutes deux habitées par des Pélasges.

XXVII. Les Lemniens combattirent courageusement, et firent une belle défense ; mais ils essuyèrent dans la suite de fâcheux revers. Les Perses donnèrent pour gouverneur à ceux qui survécurent à ce désastre Lycarète, frère de Méandrius, qui avait régné à Samos. Ce Lycarète mourut dans son gouvernement de Lemnos.

Otane subjugua tous ces peuples, et les réduisit en esclavage, les accusant, les uns de n’avoir point aidé les Perses dans leur expédition contre les Scythes, les autres d’avoir harcelé l’armée de Darius à son retour de Scythie. Telle fut la conduite qu’il tint pendant qu’il commandait en ces quartiers.

XXVIII. Le repos dont on jouit ensuite fut très-court. Les Ioniens éprouvèrent de nouveaux malheurs, et ils leur vinrent de l’île de Naxos et de la ville de Milet. Naxos était alors la plus riche de toutes les îles, et la ville de Milet était dans le même temps plus florissante qu’elle ne l’avait jamais été ; on la regardait comme l’ornement de l’Ionie. Elle avait beaucoup souffert de ses divisions intestines, les deux générations précédentes ; mais les Pariens y avaient rétabli l’union et la concorde, à la prière des Milésiens, qui les avaient choisis, préférablement à tous les autres Grecs, pour pacifier leurs différends.

XXIX. Voici comment les Pariens y parvinrent. Leurs députés, gens de considération, ayant remarqué à leur arrivée l’état déplorable de Milet, dirent qu’ils voulaient en parcourir le territoire. Ils le visitèrent, et, quand ils rencontraient dans ce pays dévasté un champ bien cultivé, ils mettaient par écrit le nom du propriétaire. Après l’avoir parcouru en entier, et n’y avoir vu qu’un petit nombre de champs en bon état, ils retournèrent à la ville, où ils ne furent pas plutôt arrivés, qu’ils convoquèrent l’assemblée du peuple, et nommèrent pour gouverner l’État ceux dont ils avaient trouvé les terres bien cultivées. Ils croyaient en effet, dirent-ils, qu’ils prendraient le même soin des affaires publiques que des leurs propres, et ils ordonnèrent à tous ceux qui avaient été auparavant de différents partis de les reconnaître pour leurs magistrats, et de leur obéir en tout. Tels furent les moyens qu’employèrent ceux de Paros pour rétablir l’union à Milet.

XXX. Les maux qu’éprouva l’Ionie lui vinrent de ces deux villes (Naxos et Milet). Voici quelle en fut la cause : Quelques citoyens des plus riches de Naxos, exilés par le peuple, se retirèrent à Milet, dont était gouverneur Aristagoras, fils de Molpagoras, gendre et cousin d’Histiée, fils de Lysagoras, que Darius retenait à Suses : car Histiée, tyran de Milet, était à Suses lorsque les exilés de Naxos, qui étaient ses amis, se rendirent en cette ville. Les Naxiens prièrent, à leur arrivée, Aristagoras de leur donner du secours pour les aider à rentrer dans leur patrie. Celui-ci, ayant fait réflexion que, s’ils étaient rétablis par son moyen, il aurait dans Naxos la suprême autorité, prit pour prétexte l’alliance qu’ils avaient avec Histiée, et leur parla en ces termes :

« Je ne puis vous donner des forces suffisantes pour vous ramener dans l’île malgré les Naxiens ; car j’apprends qu’ils ont huit mille hommes[20] pesamment armés, et beaucoup de vaisseaux de guerre ; mais je ferai mon possible pour vous servir avec zèle, et voici un moyen que j’imagine : Artapherne, fils d’Hystaspes et frère du roi Darius, est mon ami. Il est gouverneur de toutes les côtes maritimes de l’Asie[21], et il a à ses ordres une armée nombreuse avec une flotte considérable. Je pense qu’il fera ce que nous désirons. »

Là-dessus, les Naxiens pressèrent Aristagoras de les favoriser de tout son pouvoir, et lui dirent qu’ils s’engageaient à fournir à l’entretien des troupes et à faire des présents à Artapherne, et qu’il pouvait le promettre, parce qu’ils avaient de grandes espérances que, dès qu’ils paraîtraient à Naxos, les habitants se soumettraient aussi bien que les autres insulaires. Il n’y avait en effet aucune des Cyclades qui reconnût alors la puissance de Darius.

XXXI. Aristagoras, étant arrivé à Sardes, représenta à Artapherne que, si l’île de Naxos n’était pas d’une grande étendue, elle était du moins agréable, fertile, riche en argent et en esclaves, et dans le voisinage de l’Ionie. « Envoyez-y donc des troupes avec les bannis. Vos frais vous seront remboursés, et, si vous consentez à ma proposition, je suis prêt à vous remettre des fonds considérables que j’ai entre les mains : car il est juste qu’étant les auteurs de l’entreprise, toute la dépense roule sur nous ; d’ailleurs vous rendrez le roi maître de Naxos et des îles qui en dépendent, de Paros, d’Andros et des autres Cyclades. De là vous pourrez attaquer aisément l’Eubée, île vaste et riche, non moins grande que celle de Cypre, et dont la conquête est très-facile. Cent vaisseaux vous suffiront. »

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