Histoires (page 43)
« Vos propositions, répondit Artapherne, sont très-avantageuses au roi, et votre conseil est excellent ; je n’y trouve à redire que le nombre des vaisseaux. Au lieu de cent, vous en aurez deux cents prêts à mettre à la voile au commencement du printemps ; mais il faut avoir aussi l’agrément du roi. »
XXXII. Aristagoras retourna à Milet, très-content de cette réponse. Quant à Artapherne, il n’eut pas plutôt reçu l’approbation du roi, à qui il avait envoyé à Suses faire part de ce projet, qu’il fit équiper deux cents trirèmes, et leva une armée considérable chez les Perses et les alliés ; il en donna le commandement à Mégabate, Perse de nation, de la maison d’Achémène, son cousin et celui de Darius, dont la fille fut fiancée dans la suite, si ce qu’on dit est vrai[22], à Pausanias, fils de Cléombrote, roi de Lacédémone, qui désirait passionnément devenir tyran de la Grèce. Artapherne, l’ayant donc déclaré général, l’envoya avec son armée à Aristagoras.
XXXIII. Mégabate, s’étant embarqué à Milet avec Aristagoras, les Ioniens et les bannis de Naxos, fit semblant de voguer vers l’Hellespont. Lorsqu’il fut arrivé à l’île de Chios, il s’arrêta à Caucases[23], afin de passer de là à Naxos à la faveur d’un vent du nord. Mais comme cette flotte ne devait pas être funeste aux Naxiens, il survint une aventure qui les sauva. Mégabate, visitant les sentinelles en faction sur les vaisseaux, n’en trouva point sur un vaisseau myndien. Irrité de cette négligence, il ordonna à ses gardes de chercher le capitaine de ce vaisseau, qui avait nom Scylax, de lui faire passer la tête par une des ouvertures des rames, et de l’attacher en cet état de manière qu’il eût la tête hors du vaisseau et le corps en dedans. On vint apprendre à Aristagoras le mauvais traitement que Mégabate avait fait à son hôte de Mynde, et qu’il était lié à son vaisseau. Il alla sur-le-champ demander sa grâce ; mais, n’ayant pu l’obtenir, il se rendit sur le vaisseau de Scylax, et le détacha lui-même. Mégabate, furieux à cette nouvelle, lui témoigna son indignation. « Quelles affaires avez-vous donc avec ces gens-ci ? reprit Aristagoras ; Artapherne ne vous a-t-il pas envoyé pour m’obéir, et pour faire voile partout où je vous l’ordonnerai ? Pourquoi vous mêler de ce qui ne vous concerne pas ? » Mégabate, outré de ce discours, envoya, aussitôt qu’il fut nuit, avertir les Naxiens du danger qui les menaçait.
XXXIV. Ils ne s’attendaient nullement à être attaqués par cette flotte ; mais, lorsqu’ils l’eurent appris, ils transportèrent sur-le-champ dans leur ville tout ce qu’ils avaient à la campagne, firent entrer dans la place des vivres, et se disposèrent à soutenir un siége comme devant avoir incessamment l’ennemi sur les bras. Cependant les Perses passèrent de l’île de Chios dans celle de Naxos, mirent le siége devant la ville, qu’ils trouvèrent bien fortifiée, et poussèrent leurs attaques pendant quatre mois. Mais lorsqu’ils eurent dépensé tout ce qu’ils avaient apporté d’argent, et qu’outre cela Aristagoras en eut employé aussi beaucoup ; voyant qu’il en fallait encore davantage pour continuer le siége, ils bâtirent dans l’île une forteresse pour les bannis, et se retirèrent ensuite sur le continent, après avoir échoué dans leur entreprise.
XXXV. Aristagoras ne put tenir la promesse qu’il avait faite à Artapherne. On exigeait de lui les frais de l’expédition, et cela l’inquiétait. Comme Mégabate l’accusait, il craignit qu’on ne lui imputât le mauvais succès de l’entreprise, et se crut sur le point d’être dépouillé de la souveraineté de Milet. Ces sujets de crainte lui firent prendre la résolution de se révolter. Sur ces entrefaites, il arriva de Suses un courrier qui lui enjoignait de prendre les armes. Cet ordre était empreint sur la tête du courrier. Histiée, voulant mander à Aristagoras de se soulever, ne trouva pas d’autre moyen pour le faire avec sûreté, parce que les chemins étaient soigneusement gardés. Il fit raser la tête au plus fidèle de ses esclaves, y imprima des caractères, et attendit que ses cheveux fussent revenus. Lorsqu’ils le furent, il l’envoya aussitôt à Milet, avec ordre seulement de dire, à son arrivée, à Aristagoras de lui raser la tête, et de l’examiner ensuite. Ces caractères, comme je viens de le dire, lui ordonnaient de se révolter. Histiée prit cette résolution, parce qu’il se trouvait très-malheureux d’être retenu à Suses, et qu’il avait de grandes espérances que, si Milet se soulevait, Darius l’enverrait vers la mer pour lui amener Aristagoras. Il sentait, en effet, que, s’il ne suscitait point de troubles en cette ville, il n’y retournerait jamais.
XXXVI. Ces raisons déterminèrent Histiée à dépêcher ce courrier. Aristagoras, voyant que tout concourait dans le même temps à favoriser son projet, le communiqua à ceux de son parti, ainsi que les ordres d’Histiée, et en délibéra avec eux. Ils l’exhortèrent tous unanimement à secouer le joug, excepté l’historien Hécatée, qui tâcha d’abord de l’en détourner, en lui représentant la puissance de Darius, et en lui faisant le dénombrement de tous les peuples soumis à son empire. Mais, comme il ne put le persuader, le second conseil qu’il lui donna, ce fut de songer à se rendre maître de la mer, ajoutant qu’il n’y avait que ce seul moyen pour réussir dans son entreprise ; car il n’ignorait pas que les forces de Milet étaient peu considérables, mais qu’il avait tout lieu d’espérer l’empire de la mer, s’il enlevait du temple des Branchides[24] les richesses que Crésus, roi de Lydie, y avait offertes ; qu’on les ferait servir à cet usage, et qu’on empêcherait par là les Perses de les piller. Ces richesses étaient considérables, comme je l’ai fait voir au premier livre de mon Histoire[25]. L’avis d’Hécatée ne passa point ; on n’en résolut pas moins de se révolter, et il fut décidé qu’on enverrait par mer à Myunte l’un d’entre eux, pour tâcher de se saisir des commandants de la flotte, qui était dans ce port depuis son retour de Naxos.
XXXVII. Iatragoras, qu’on avait envoyé dans ce dessein, se saisit par ruse d’Oliates, fils d’Ibanolis, tyran de Mylasses ; d’Histiée, fils de Timnès, tyran de Termère ; de Coès, fils d’Erxandre, à qui Darius avait donné Mytilène ; d’Aristagoras, fils d’Héraclide, tyran de Cyme, et de beaucoup d’autres.
Ce fut ainsi qu’Aristagoras se révolta ouvertement, et qu’il fit à Darius tout le mal qu’il put imaginer. Premièrement, il se démit en apparence de la tyrannie, et rétablit l’égalité dans Milet, d’engager les Milésiens à le seconder d’eux-mêmes. Secondement, il fit la même chose dans le reste de l’Ionie, en chassa les tyrans, et, pour se concilier l’affection des villes, il leur livra ceux qu’il avait fait enlever sur les vaisseaux qui l’avaient accompagné à l’expédition de Naxos, et les fit remettre chacun à la ville dont il avait été tyran.
XXXVIII. Les Mytiléniens n’eurent pas plutôt Coès entre les mains, qu’ils le conduisirent au supplice et le lapidèrent. Les Cyméens renvoyèrent leur tyran, et, comme cet exemple fut imité par la plupart des autres villes, la tyrannie se trouva éteinte en Ionie. Aristagoras de Milet ne l’eut pas plutôt abolie, qu’il ordonna à chaque ville d’établir des stratéges[26]. Il s’embarqua ensuite sur une trirème pour se rendre à Lacédémone ; car il avait besoin de se procurer une grande alliance.
XXXIX. Anaxandrides, fils de Léon, roi de Sparte, était mort ; Cléomène, son fils, régnait en sa place. Il était parvenu à la couronne moins par ses belles actions que par sa naissance. Anaxandrides avait épousé une fille de sa sœur. Il l’aimait, mais il n’en avait pas d’enfants. Les éphores, l’ayant un jour mandé à ce sujet, lui tinrent ce langage : « Si votre intérêt personnel vous touche peu, nous ne devons pas, nous autres, laisser éteindre par votre négligence la race d’Eurysthène. Renvoyez votre femme, puisqu’elle ne vous donne pas d’enfants, et prenez-en une autre. Une telle conduite vous rendra agréable aux Spartiates. » Il leur répondit qu’il ne ferait ni l’un ni l’autre ; que sa femme ne lui ayant jamais manqué, il ne pouvait approuver le conseil qu’ils lui donnaient de la renvoyer et d’en épouser une autre ; en un mot, qu’il ne leur obéirait pas.
XL. Les éphores, ayant délibéré sur cette réponse avec les sénateurs, lui dirent : « Puisque vous avez tant d’attachement pour votre femme, suivez l’avis que nous allons vous proposer, de crainte que, par votre résistance, vous ne forciez les Spartiates à prendre contre vous quelque fâcheuse résolution. Nous ne vous pressons plus de renvoyer votre femme, ayez pour elle les mêmes égards ; mais épousez-en encore une autre, dont vous puissiez avoir des enfants. » Anaxandrides y consentit. Il eut après cela deux femmes et deux maisons, contre les usages de Sparte[27].
XLI. Peu de temps après, la seconde femme étant accouchée de Cléomène, dont nous parlons, elle le présenta aux Spartiates comme l’héritier présomptif de la couronne. La première femme, qui avait été auparavant stérile, ayant aussi conçu vers ce temps-là, voici ce qui lui arriva. Elle était réellement enceinte ; mais les parents de la seconde femme, alarmés de cette nouvelle, répandirent dans le public qu’elle faisait courir ces vains bruits dans le dessein de supposer un enfant. Comme ils en témoignaient leur indignation, et que le temps pressait, les éphores, qui se défiaient d’elle, l’environnèrent et la gardèrent à vue pendant qu’elle accouchait. Elle eut d’abord Doriée, puis Léonidas, et ensuite Cléombrote. Quelques-uns disent aussi que Léonidas et Cléombrote étaient jumeaux. Quant à la seconde femme, qui fut mère de Cléomène, et qui était fille de Prinétades et petite-fille de Démarménès, elle n’eut plus d’autre enfant.
XLII. On dit que Cléomène n’avait pas l’esprit bien sain, et même qu’il était furieux. Doriée, au contraire, se distinguait parmi tous les jeunes gens de son âge, et se persuadait que son courage et son mérite l’élèveraient au trône. Plein de cette idée, il fut irrité de ce que les Lacédémoniens avaient, après la mort d’Anaxandrides, nommé, suivant les lois, Cléomène, qui était son aîné. Ne voulant point dépendre de ce prince, il alla fonder une colonie avec ceux qu’il avait demandés. Il était tellement indigné, qu’il s’embarqua pour la Libye sans consulter l’oracle sur le lieu où il l’établirait, et sans observer aucune des cérémonies usitées en pareille occasion. Il y arriva, conduit par des Théréens qui lui servirent de guides, et s’établit à Cinyps, très-beau canton de la Libye, et sur les bords du fleuve. Mais, en ayant été chassé la troisième année par les Maces, peuple libyen d’origine, et par les Carthaginois, il revint dans le Péloponnèse.
XLIII. Il y trouva Anticharès d’Éléon, qui lui conseilla, suivant les oracles rendus à Laïus, de fonder en Sicile Héraclée, parce que le pays d’Eryx appartenait, disait-il, en entier aux Héraclides, par l’acquisition qu’en avait faite Hercule[28]. Là-dessus il alla consulter l’oracle de Delphes, afin de savoir s’il se rendrait maître du pays pour lequel il était prêt à partir. La Pythie lui ayant répondu qu’il s’en emparerait, il monta sur la flotte qui l’avait mené en Libye, et longea les côtes d’Italie.
XLIV. Les Sybarites se disposaient alors, comme ils le disent eux-mêmes, à marcher avec Télys, leur roi, contre la ville de Crotone. Ils ajoutent que les Crotoniates effrayés prièrent Doriée de leur donner du secours, et que, celui-ci leur en ayant accordé, ils attaquèrent avec lui la ville de Sybaris et la prirent[29]. Telle est la manière dont se conduisit, au rapport des Sybarites, Doriée et ceux qui l’avaient suivi. Mais les Crotoniates assurent que, dans la guerre contre les Sybarites, ils n’empruntèrent du secours d’aucun autre étranger que de Callias d’Élée. Ce devin, de la race des Jamides[30], s’était sauvé de chez Télys, tyran de Sybaris, parce que les entrailles des victimes ne lui présageaient rien de favorable dans la guerre contre Crotone, et s’était réfugié auprès d’eux. Tel est le langage que tiennent les Crotoniates.
XLV. Voici les preuves qu’en apportent les uns et les autres. Celles des Sybarites sont, d’un côté, le bois sacré et le temple que fit élever Doriée, près du torrent de Crathis, à Minerve Crathienne, après avoir pris leur ville avec les Crotoniates ; d’un autre, la mort de Doriée, et c’est la plus forte preuve qu’ils puissent donner, parce qu’il fut tué pour avoir agi contre les ordres de l’oracle. Car si, au lieu de les transgresser, il les eût accomplis en allant au lieu où il l’envoyait, il se serait emparé du pays d’Eryx, l’aurait conservé, et n’aurait pas péri lui-même avec son armée. Mais les Crotoniates prouvent ce qu’ils disent par les terres qu’ils donnèrent dans leur pays à Callias d’Élée ; sa postérité en jouissait encore de mon temps. Ils ne firent rien de pareil ni pour Doriée, ni pour ses descendants ; et cependant, s’ils en avaient reçu du secours dans la guerre contre les Sybarites, ils lui auraient fait des dons beaucoup plus considérables qu’à Callias. On vient de voir les témoignages des uns et des autres ; chacun peut suivre l’opinion qui lui plaira le plus.
XLVI. Quelques autres Spartiates, tels que Thessalus, Parébates, Célées et Euryléon, s’étaient joints à Doriée[31] pour aller fonder une colonie. Lorsqu’ils furent arrivés en Sicile avec toute la flotte, ils furent battus par les Phéniciens[32] et les habitants d’Ægeste, et périrent dans le combat, excepté Euryléon, le seul des associés de Doriée qui échappa. Celui-ci rassembla les débris de l’armée, s’empara de Minoa[33], colonie de Sélinunte, et délivra les Sélinusiens du tyran Pythagore ; mais, après l’avoir renversé du trône, lui-même il en prit possession, et gouverna despotiquement. Son règne ne fut pas long. Les Sélinusiens se soulevèrent, et le massacrèrent près de l’autel de Jupiter Agoréen, où il s’était réfugié.
XLVII. Philippe, fils de Butacides, citoyen de Crotone, accompagna Doriée, et périt avec lui. Il avait été banni de Crotone pour avoir fiancé la fille de Télys, tyran de Sybaris ; mais, ayant été frustré de ce mariage, il s’embarqua pour Cyrène. Il en partit ensuite sur une trirème qui lui appartenait en propre, et suivit Doriée avec des soldats qu’il avait pris à sa solde. Il avait remporté le prix aux jeux olympiques, et c’était le plus bel homme qu’il y eût alors en Grèce. Les habitants d’Ægeste lui rendirent, à cause de sa beauté, des honneurs que nul autre n’avait reçus avant lui. Ils lui élevèrent sur le lieu de sa sépulture une chapelle comme à un héros, où ils lui offrirent des sacrifices pour se le rendre propice.
XLVIII. Ainsi mourut Doriée. S’il fût restée à Sparte, et qu’il eût pu se résoudre à vivre sous la domination de Cléomène, il aurait été roi de Lacédémone. Cléomène régna peu de temps ; il mourut sans enfants mâles, et ne laissa qu’une fille nommée Gorgo[34].
XLIX. Aristagoras[35], tyran de Milet, arriva donc à Sparte tandis que Cléomène en occupait le trône. Il vint pour s’aboucher avec lui, comme le disent les Lacédémoniens, tenant à la main une planche de cuivre sur laquelle était gravée la circonférence entière de la terre avec toutes les mers et les rivières dont elle est arrosée[36] ; il lui parla en ces termes :
« Cléomène, ne soyez point étonné de mon empressement à me rendre ici. Les affaires sont urgentes. Il s’agit de la liberté des Ioniens. Si leur esclavage est pour nous un opprobre, un sujet de douleur, à plus forte raison doit-il l’être pour vous, qui êtes les premiers de la Grèce. Ils sont vos parents, ils sont vos frères ; délivrez-les de la servitude, je vous en conjure au nom des dieux des Grecs. Cette entreprise est aisée. Les Barbares ne sont point belliqueux, et vous, vous êtes parvenu par votre valeur au plus haut degré de gloire qu’on puisse obtenir par les armes. Ils ne se servent dans les batailles que de l’arc et de courts javelots ; ils se présentent au combat avec des habits embarrassants, et la tiare en tête[37], ce qui fait qu’on peut les vaincre facilement. Les peuples de ce continent sont plus riches que tous les autres peuples ensemble ; en or, en argent, en cuivre, en étoffes de diverses couleurs, en bêtes de charge et en esclaves. Tous ces biens seront à vous, si vous le voulez. Ces pays se touchent, comme je vais vous le montrer. Les Lydiens sont voisins des Ioniens ; leur pays est fertile et riche en argent. » En disant cela, il lui montrait ces peuples sur la carte de la terre tracée sur la planche de cuivre. « Les Phrygiens sont à l’est, continuait Aristagoras ; ils confinent aux Lydiens : leur pays est, de tous ceux que je connais, le plus abondant en bestiaux et le plus fertile en blé. Viennent ensuite les Cappadociens, que nous nommons Syriens, et après eux les Ciliciens, qui s’étendent jusqu’à cette mer-ci, où est l’île de Cypre. Ils payent au roi un tribut annuel de cinq cents talents[38]. Les Arméniens les suivent ; ils ont aussi beaucoup de bétail. Les Matianiens leur sont contigus, et occupent ce pays. Ils touchent à la Cissie, qu’arrose le Choaspes, et sur lequel est située la ville de Suses, où le grand roi fait sa résidence, et où sont ses trésors. Si vous prenez cette ville, vous pourrez avec confiance le disputer en richesses à Jupiter même. Mais vous vous battez contre les Messéniens, qui vous sont égaux en forces, et contre les Arcadiens et les Argiens, pour un petit pays qui n’est pas même aussi fertile que celui-là, et pour reculer un peu les bornes de votre territoire. Remettez ces guerres à un autre temps. Ces peuples n’ont ni or ni argent ; et cependant ce sont ces métaux qui excitent la cupidité, et qui nous portent à risquer notre vie dans les combats. Il se présente une occasion de vous emparer sans peine de l’Asie entière : que pourriez-vous souhaiter de plus ? » Aristagoras ayant ainsi parlé : « Mon ami, reprit Cléomène, je vous rendrai réponse dans trois jours. »
L. Les choses ne furent pas portées plus loin dans cette conférence : le jour fixé pour la réponse étant venu, ils se rendirent au lieu dont ils étaient convenus. Alors Cléomène demanda à Aristagoras combien il y avait de journées de la mer qui baigne les côtes de l’Ionie au lieu de la résidence du roi. Quoique Aristagoras eût jusqu’alors trompé Cléomène avec beaucoup d’adresse, il fit ici une fausse démarche. Il devait, en effet, déguiser la vérité, s’il avait du moins dessein d’attirer les Spartiates en Asie ; mais, au lieu de le faire, il répondit qu’il y avait trois mois de chemin. Cléomène l’interrompit sur-le-champ, et, sans lui permettre d’achever ce qu’il se préparait à dire sur ce chemin : « Mon ami, lui dit-il, en proposant aux Lacédémoniens une marche de trois mois par delà la mer, vous leur tenez un langage désagréable. Sortez de Sparte avant le coucher du soleil. »
LI. En finissant ces mots, Cléomène se retira dans son palais. Aristagoras l’y suivit, une branche d’olivier à la main, et, allant droit au foyer, comme un suppliant, il le conjura de l’écouter, et de faire retirer Gorgo, sa fille, jeune enfant de huit à neuf ans, le seul qu’il eût, et qui était alors auprès de lui. Cléomène lui répondit qu’il pouvait dire ce qu’il souhaitait, et que la présence de cet enfant ne devait pas l’arrêter. Alors Aristagoras lui promit d’abord dix talents[39], en cas qu’il lui accordât sa demande, et, sur le refus de Cléomène, il augmenta la somme, et vint peu à peu jusqu’à lui offrir cinquante talents[40]. Mais la jeune Gorgo s’écria : Fuyez, mon père, fuyez ; cet étranger vous corrompra. Cléomène, charmé de ce conseil, passa dans une autre chambre, et Aristagoras se vit contraint de sortir de Sparte sans pouvoir trouver davantage l’occasion de lui faire connaître la route qui mène de la mer au lieu de la résidence du roi. En voici la description.
LII. Il y a sur toute cette route des maisons royales ou stathmes[41], et de très-belles hôtelleries : ce chemin est sûr, et traverse des pays très-peuplés. On voyage d’abord en Lydie et en Phrygie, et l’on y rencontre vingt stathmes en quatre-vingt-quatorze parasanges et demie. Au sortir de la Phrygie, vous trouvez l’Halys, sur lequel il y a des portes, qu’il faut nécessairement passer pour traverser ce fleuve, et un fort considérable pour la sûreté de ce passage. Vous parcourez ensuite la Cappadoce jusqu’aux frontières de la Cilicie en vingt-huit journées, qui font cent quatre parasanges. Mais, sur cette frontière même, il faut passer deux défilés et deux forts, après quoi vous faites dans la Cilicie quinze parasanges et demie en trois journées. L’Euphrate, qu’on passe en bateaux, lui sert de bornes, et la sépare de l’Arménie. On fait en Arménie cinquante-six parasanges et demie, et l’on y rencontre quinze stathmes, et des troupes en chacun ; ce pays est arrosé par quatre fleuves navigables qu’il faut nécessairement traverser. Le premier est le Tigre ; le deuxième et le troisième ont le même nom, quoiqu’ils soient très-différents, et qu’ils ne sortent pas du même pays ; car le premier prend sa source en Arménie, et l’autre dans le pays des Matianiens. Le Gyndes, que Cyrus partagea en trois cent soixante canaux, est le quatrième. De l’Arménie on entre dans la Matiane, où l’on fait quatre journées. On traverse ensuite la Cissie en onze journées, qui font quarante-deux parasanges et demie, jusqu’au Choaspes, fleuve qu’on passe aussi en bateaux, et sur lequel est aussi la ville de Suses. De Sardes à Suses, il y a donc en tout cent onze journées ou stathmes.
LIII. Si la mesure du chemin royal par parasanges est exacte, et si l’on évalue la parasange à trente stades, comme en effet elle les vaut, il y a de Sardes au palais royal de Memnon[42] treize mille cinq cents stades, puisqu’on y compte quatre cent cinquante parasanges. À cent cinquante stades par jour, cette route est précisément de quatre-vingt-dix jours.
LIV. Aristagoras de Milet avait donc raison de dire à Cléomène, roi de Lacédémone, qu’il y avait trois mois de chemin jusqu’au lieu de la résidence du roi. Mais, si l’on veut encore plus d’exactitude, il faut joindre à cette route celle d’Éphèse à Sardes. Ainsi l’on compte en tout de la mer des Grecs à Suses (c’est ainsi qu’on appelle la ville de Memnon) quatorze mille quarante stades ; car il y en a cinq cent quarante d’Éphèse à Sardes ; et par cette addition, ce chemin de trois mois se trouve allongé de trois jours.
LV. Aristagoras, chassé de Sparte, se rendit à Athènes, qui venait de recouvrer la liberté de la manière que je vais le dire. Hipparque, fils de Pisistrate et frère du tyran Hippias, eut en dormant une vision très-claire de son malheur. Il n’en fut pas moins tué par Aristogiton[43] et Harmodius[44], Géphyréens d’origine ; mais les Athéniens, loin d’être plus libres, furent gouvernés pendant quatre années d’une manière encore plus tyrannique qu’ils ne l’avaient été auparavant.
LVI. Voici quelle fut la vision d’Hipparque. Il crut voir, la première nuit des Panathénées[45], un grand homme beau et bien fait, debout près de lui, qui lui disait ces vers énigmatiques : « Lion, supporte courageusement ton sort intolérable : nul homme ne peut éviter la punition qu’il a méritée par son injustice. »
Dès que le jour parut, il communiqua publiquement sa vision aux interprètes des songes ; et après avoir fait des expiations pour en détourner l’effet, il conduisit la procession solennelle où il perdit la vie.
LVII. Les Géphyréens, de qui descendaient les meurtriers d’Hipparque, étaient, comme ils le disent eux-mêmes, originaires d’Érétrie ; mais j’ai découvert par mes recherches qu’ils étaient Phéniciens, et du nombre de ceux qui accompagnèrent Cadmus lorsqu’il vint s’établir dans le pays qu’on appelle actuellement Béotie, et que le territoire de Tanagre leur était échu en partage. Les Cadméens furent d’abord chassés par les Argiens ; les Géphyréens l’ayant ensuite été par les Béotiens, ils se retirèrent chez les Athéniens, qui les admirent au nombre de leurs concitoyens, à condition qu’ils ne pourraient prétendre à plusieurs choses qui ne méritent pas d’être rapportées.