Histoires (page 44)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LVIII. Pendant le séjour que firent en ce pays les Phéniciens qui avaient accompagné Cadmus, et du nombre desquels étaient les Géphyréens, ils introduisirent en Grèce plusieurs connaissances, et entre autres des lettres qui étaient, à mon avis, inconnues auparavant dans ce pays. Ils les employèrent d’abord de la même manière que tous les Phéniciens. Mais, dans la suite des temps, ces lettres changèrent avec la langue, et prirent une autre forme. Les pays circonvoisins étant alors occupés par les Ioniens, ceux-ci adoptèrent ces lettres, dont les Phéniciens les avaient instruits, mais ils y firent quelques légers changements. Ils convenaient de bonne foi, et comme le voulait la justice, qu’on leur avait donné le nom de lettres phéniciennes parce que les Phéniciens les avaient introduites en Grèce. Les Ioniens appellent aussi, par une ancienne coutume, les livres des diphthères[46], parce qu’autrefois, dans le temps que le biblos (le papyrus) était rare, on écrivait sur des peaux de chèvre et de mouton ; et, encore à présent, il y a beaucoup de Barbares qui écrivent sur ces sortes de peaux.

LIX. Moi-même j’ai vu aussi, à Thèbes en Béotie, des lettres cadméennes dans le temple d’Apollon Isménien. Elles sont gravées sur des trépieds, et ressemblent beaucoup aux lettres ioniennes. Sur un de ces trépieds on voit cette inscription : « Amphitryon m’a dédié à son retour de chez les Téléboens. » Cette inscription pourrait être du temps de Laïus, fils de Labdacus, dont le père était Polydore, fils de Cadmus.

LX. Le second trépied dit, en vers hexamètres : « Scæus, victorieux au pugilat, m’a dédié à Apollon, dont les flèches atteignent de loin, pour lui servir d’ornement ». Ce Scæus pourrait être le fils d’Hippocoon, contemporain d’Œdipe, fils de Laïus, si véritablement c’est lui qui a consacré ce trépied, et non point un autre Scæus de même nom que le fils d’Hippocoon.

LXI. On lit aussi sur le troisième, en vers hexamètres : « Le tyran Laodamas a dédié ce trépied à Apollon, qui ne manque jamais le but, afin de servir d’ornement à son temple. » Sous ce prince, fils d’Étéocle[47], les Cadméens, chassés par les Argiens, se réfugièrent chez les Enchéléens. On laissa pour lors les Géphyréens tranquilles ; mais les Béotiens les obligèrent dans la suite à se retirer à Athènes[48]. Ils y bâtirent des temples, auxquels le reste des Athéniens ne participe en aucune manière, et qui n’ont rien de commun avec les autres temples de la ville, témoin celui de Cérès Achéenne, et ses mystères.

LXII. Après avoir rapporté la vision qu’eut Hipparque pendant son sommeil, et l’origine des Géphyréens, du nombre desquels étaient ses meurtriers, il faut reprendre le récit que j’avais commencé, et raconter comment les Athéniens furent délivrés de leurs tyrans.

Hippias, irrité du meurtre de son frère, gouvernait avec la plus grande rigueur. Les Alcméonides, Athéniens d’origine, et qui s’étaient enfuis de leur patrie à cause des Pisistratides, bien loin de réussir à rentrer par force avec les autres bannis, avaient reçu un échec considérable, en tâchant de rentrer dans leur patrie et de lui rendre la liberté. Ils fortifièrent Lipsydrion, qui est au-dessus de Pæonia, et, mettant tout en usage pour détruire les Pisistratides, ils s’engagèrent avec les amphictyons[49] à bâtir pour un certain prix le temple qu’on voit à présent à Delphes[50], et qui n’existait point alors. Comme ils n’étaient pas moins distingués par leurs richesses que par leur illustre et ancienne extraction, ils rendirent ce temple encore plus magnifique que le modèle sur lequel ils l’avaient entrepris ; et entre autres choses, quoiqu’on fût convenu avec eux qu’ils le bâtiraient de pierre de Porus, ils construisirent la façade de marbre de Paros.

LXIII. Les Alcméonides étant à Delphes engagèrent, comme le disent les Athéniens, la Pythie, à force d’argent, à proposer à tous les Spartiates qui venaient consulter le dieu, soit en leur particulier, soit au nom de la république, de rendre la liberté à Athènes. Comme elle leur faisait sans cesse la même proposition, ils envoyèrent une armée sous les ordres d’Anchimolius, fils d’Aster, homme de distinction, afin de chasser d’Athènes les Pisistratides, quoiqu’ils fussent unis très-particulièrement avec eux par les liens de l’hospitalité : les ordres des dieux leur étant plus précieux que toute considération humaine. Ces troupes allèrent par mer, et débarquèrent au port de Phalère.

Les Pisistratides, ayant eu connaissance de ce projet avant l’exécution, appelèrent à leurs secours les Thessaliens, qui étaient leurs alliés. Ceux-ci déférèrent à leur prière, et leur accordèrent d’une voix unanime mille hommes de cavalerie commandés par Cinéas leur roi, qui était Coniéen. Ce secours arrivé, les Pisistratides firent couper tout ce qui embarrassait la plaine de Phalère ; et après l’avoir rendue commode pour les chevaux, ils envoyèrent la cavalerie contre les Lacédémoniens. Elle fondit sur eux, leur tua beaucoup de monde, et entre autres Anchimolius, et obligea ceux qui survécurent à cette déroute à se renfermer dans leurs vaisseaux. Tel fut le succès de la première expédition des Lacédémoniens. Anchimolius fut enterré près du temple d’Hercule à Cynosarges, gymnase situé aux Alopèces, dans l’Attique.

LXIV. Après cette défaite les Lacédémoniens envoyèrent par terre et non par mer des forces plus considérables contre Athènes. Elles étaient commandées par Cléomène, fils d’Anaxandrides, un de leurs rois. À leur entrée dans l’Attique, la cavalerie thessalienne les attaqua la première, et fut bientôt mise en déroute ; elle perdit plus de quarante hommes, et se retira sur-le-champ droit en Thessalie. Cléomène arriva dans la ville avec ceux des Athéniens qui souhaitaient la liberté et assiégea les tyrans, qui s’étaient renfermés dans la citadelle bâtie par les Pélasges.

LXV. Il aurait été absolument impossible aux Lacédémoniens de chasser les Pisistratides ; aussi ne songeaient-ils pas à rester longtemps devant la place, qui était abondamment pourvue de vivres ; et, après l’avoir tenue assiégée pendant quelques jours, ils seraient retournés à Sparte s’il n’était point survenu sur ces entrefaites un accident fâcheux pour les uns et favorable pour les autres. Les enfants des Pisistratides furent pris tandis qu’on les faisait sortir secrètement du pays. Cet événement déconcerta totalement les mesures des tyrans. Pour avoir leurs enfants, ils se soumirent aux conditions que leur imposèrent les Athéniens, et s’engagèrent à sortir de l’Attique dans cinq jours. Ils se retirèrent ensuite à Sigée, ville sur le Scamandre, après avoir gouverné trente-six ans les Athéniens.

Ils étaient Pyliens d’origine, de la famille de Nélée, et avaient les mêmes ancêtres que Codrus et Mélanthus, qui avaient régné autrefois à Athènes quoique étrangers. Hippocrate donna à son fils le nom de Pisistrate parce qu’un des fils de Nestor l’avait porté, et afin de perpétuer le souvenir de cette origine. C’est ainsi que les Athéniens furent délivrés de leurs tyrans. Je vais maintenant rapporter ce qu’il y eut de plus mémorable parmi les événements heureux ou malheureux qui arrivèrent à ces mêmes Athéniens après qu’ils eurent recouvré leur liberté, et avant que l’Ionie eût secoué le joug de Darius, et qu’Aristagoras de Milet fût venu les prier de lui donner du secours.

LXVI. Athènes, déjà très-puissante, le devint encore plus lorsqu’elle fut délivrée de ses tyrans. Deux de ses citoyens y jouissaient alors d’un grand crédit : Clisthène, de la race des Alcméonides, qui suborna, à ce qu’on prétend, la Pythie, et Isagoras, fils de Tissandre. Celui-ci était d’une maison illustre : je ne puis rien dire cependant sur son origine ; mais ceux de cette famille sacrifient à Jupiter Carien[51]. Ces deux rivaux partageaient l’État par leurs actions, et se disputaient l’autorité. Clisthène, ayant eu du désavantage, tâcha de se rendre le peuple favorable ; bientôt après, il partagea les quatre tribus en dix, changea les noms qu’elles tenaient des fils d’Ion[52], Géléon, Égicore, Argade et Hople, et en imagina d’autres qu’il prit parmi des héros du pays, si l’on en excepte Ajax[53], qu’il leur associa, parce que ce héros avait été voisin et allié des Athéniens.

LXVII. Il s’était, à mon avis, proposé en cela pour modèle Clisthène[54], son aïeul maternel, tyran de Sicyone. Car, celui-ci étant en guerre avec les Argiens : d’un côté, il abolit les jeux où les rapsodes disputaient le prix en chantant les vers d’Homère, parce que dans ses poésies la ville d’Argos et les Argiens étaient célébrés par-dessus tous les autres Grecs ; d’un autre côté, il désirait passionnément bannir de ses États Adraste, fils de Tanaüs, parce qu’il était Argien. Cet Adraste avait sur la place de Sicyone une chapelle qui subsiste encore maintenant. Clisthène alla à Delphes demander au dieu s’il chasserait le roi Adraste. La Pythie lui répondit qu’Adraste était roi des Sicyoniens, et lui un brigand. Le dieu ne lui ayant pas permis d’exécuter son dessein, il chercha, en s’en retournant, le moyen de se débarrasser d’Adraste. Lorsqu’il crut l’avoir trouvé, il envoya demander à Thèbes, en Béotie, Mélanippe, fils d’Astacus[55]. Les Thébains le lui ayant accordé, il le fit apporter, lui consacra une chapelle dans le Prytanée même, et le plaça dans l’endroit le plus fort. Il en usa ainsi (car je ne dois pas oublier le motif qui le faisait agir) parce que Mélanippe avait été le plus grand ennemi d’Adraste, et qu’il avait tué Mécistée, frère du même Adraste, et Tydée son gendre. Après lui avoir assigné une chapelle, il transporta à Mélanippe les fêtes et les sacrifices qu’on faisait en l’honneur d’Adraste, fêtes que les Sicyoniens avaient coutume de célébrer avec beaucoup de magnificence. Leur pays, en effet, avait appartenu à Polybe, dont la fille était mère d’Adraste ; et ce prince, n’ayant point d’enfants, avait laissé en mourant ses États à son petit-fils. Entre autres honneurs qu’ils rendaient à Adraste, ils célébraient aussi ses malheurs dans leurs chœurs tragiques et lui payaient un tribut de louanges sans s’adresser à Bacchus. Clisthène rendit les chœurs à Bacchus, et ordonna que le reste de la fête se ferait en l’honneur de Mélanippe. Ce fut ainsi qu’il en agit à l’égard d’Adraste.

LXVIII. Enfin il changea les noms des tribus de Sicyone, afin que celles des Doriens n’eussent pas dans cette ville le même nom qu’elles avaient à Argos, et par celui qu’il leur donna il les couvrit de ridicule. Car de Hys et Onos, auxquels il ajouta la terminaison atai, il en fit les Hyates, les Onéates et les Chœréates. J’en excepte cependant la tribu dont il était, qu’il appela Archélaens, à cause de l’autorité suprême qu’il avait sur le peuple. Les Sicyoniens conservèrent ces noms sous le règne de Clisthène, et soixante ans encore après sa mort. Enfin, après en avoir délibéré entre eux, ils les changèrent en ceux d’Hylléens, de Pamphyliens et de Dymanates, et donnèrent en l’honneur d’Égialée, fils d’Adraste, le nom d’Égialéens à la quatrième tribu qu’ils ajoutèrent aux trois autres.

LXIX. Telle fut la conduite de ce prince. Clisthène l’Athénien, qui tirait son nom de Clisthène de Sicyone, son aïeul maternel, ne voulut pas, je pense, à son imitation, que les tribus portassent le même nom à Athènes que parmi les Ioniens, à cause du mépris qu’il avait pour ceux-ci. Lorsqu’il se fut concilié la bienveillance de ses concitoyens, qui avaient perdu auparavant tous les priviléges d’un peuple libre, il changea les noms des tribus ; d’un petit nombre il en fit un plus grand ; au lieu de quatre phylarques[56], il en créa dix, et distribua les bourgades dans les dix tribus. S’étant ainsi concilié le peuple, il prit un très-grand ascendant sur le parti qui lui était opposé.

LXX. Isagoras, ayant à son tour succombé, eut recours à Cléomène, roi de Lacédémone. Ce prince s’était lié avec lui d’une étroite amitié dans le temps qu’on assiégeait les Pisistratides, et même on l’accusait de rendre à sa femme de fréquentes visites. Il envoya d’abord un héraut à Athènes, pour en faire chasser Clisthène et beaucoup d’autres Athéniens, sous prétexte qu’ils avaient encouru l’anathème. Il suivait en cela les instructions d’Isagoras ; car les Alcméonides et ceux de leur parti étaient accusés d’un meurtre dont nous allons parler. Quant à Isagoras, il n’avait eu lui-même aucune part à ce meurtre, non plus que ses amis.

LXXI. Voici à quelle occasion on donna à cette portion des Athéniens le nom d’Énagées (gens dévoués à l’anathème). Cylon d’Athènes, ayant été victorieux[57] aux jeux olympiques, porta son ambition jusqu’à vouloir s’emparer de la tyrannie. Il se concilia l’amitié de gens de son âge, et tâcha, avec leur secours, de se rendre maître[58] de la citadelle ; mais, n’ayant pu réussir dans son projet, il s’assit en suppliant aux pieds de la statue de Minerve. Les prytanes des naucrares[59], qui gouvernaient alors Athènes, les en firent sortir après s’être engagés à ne les point punir de mort. Mais ils furent massacrés, et l’on accusa les Alcméonides de ces meurtres. Cet événement est antérieur à Pisistrate[60].

LXXII. Cléomène ayant donc envoyé un héraut pour faire chasser Clisthène, ainsi que les personnes dévouées à l’anathème, ce dernier se retira de lui-même. Cléomène n’en vint pas moins, quelque temps après, à Athènes, accompagné de peu de monde. À son arrivée, il chassa sept cents familles athéniennes[61] qu’Isagoras lui désigna. Cela fait, il tenta de casser le sénat, et voulut confier l’autorité à trois cents personnes du parti d’Isagoras. Mais le sénat s’y étant opposé et ayant refusé d’obéir, Cléomène s’empara de la citadelle avec Isagoras et ceux de sa faction. Le reste des Athéniens, qui était uni de sentiments avec le sénat, les y tint assiégés pendant deux jours ; le troisième, on traita avec les Lacédémoniens renfermés dans la citadelle, et il leur fut permis de sortir de l’Attique à de certaines conditions : ainsi s’accomplit le présage de Cléomène[62]. Car, étant monté à la citadelle à dessein de s’en emparer, il voulut entrer dans le sanctuaire de la déesse (Minerve) pour la consulter. Mais la prêtresse, s’étant levée de son siége avant qu’il eût passé la porte, lui dit : « Lacédémonien, retourne sur tes pas, et n’entre point dans ce temple ; il n’est pas permis aux Doriens d’y mettre le pied. Je ne suis pas Dorien, répondit Cléomène, mais Achéen[63] » ; et, sans s’inquiéter de ce présage, il tenta l’entreprise, et fut alors obligé de se retirer pour la seconde fois avec les Lacédémoniens sans avoir pu réussir. Les autres furent mis aux fers pour être punis de mort. De ce nombre était Timasithée de Delphes, dont je pourrais rapporter des traits de bravoure et de grandeur d’âme. On les fit mourir dans les prisons.

LXXIII. Les Athéniens, ayant ensuite rappelé Clisthène et les sept cents familles bannies par Cléomène, envoyèrent à Sardes des ambassadeurs pour faire alliance avec les Perses. Ils étaient, en effet, persuadés qu’ils auraient une guerre à soutenir contre Cléomène et les Lacédémoniens. Ces ambassadeurs ayant à leur arrivée exposé les ordres dont ils étaient chargés, Artapherne, fils d’Hystaspes, gouverneur de Sardes, leur demanda quelle sorte d’hommes ils étaient, et dans quel endroit de la terre ils habitaient, pour prier les Perses de s’allier avec eux. Les envoyés ayant satisfait à ses questions, il leur dit en peu de mots : « Si les Athéniens veulent donner au roi Darius la terre et l’eau, il fera alliance avec eux ; sinon, qu’ils se retirent ». Comme les envoyés désiraient fort cette alliance, ils répondirent, après en avoir délibéré entre eux, qu’ils y consentaient ; mais, à leur retour à Athènes, on leur intenta à ce sujet une accusation très-grave.

LXXIV. Cependant Cléomène, qui n’ignorait pas les actions et les propos insultants des Athéniens, leva des troupes dans tout le Péloponnèse, sans parler de leur destination ; il avait dessein de se venger d’eux, et de leur donner pour tyran Isagoras, qui était sorti de la citadelle avec lui. Il entra dans le territoire d’Éleusis avec des forces considérables ; et les Béotiens, de concert avec lui, prirent Œnoé et Hysies, bourgades à l’extrémité de l’Attique. Les Chalcidiens étaient aussi entrés par un autre côté sur les terres de la république, et y faisaient le dégât. Quoique ces diverses attaques causassent de l’embarras aux Athéniens, ils remirent à un autre temps à se venger des Béotiens et des Chalcidiens, pour aller sur-le-champ en ordre de bataille au-devant des Péloponnésiens, qui étaient à Éleusis.

LXXV. Les deux armées étaient prêtes à en venir aux mains, lorsque les Corinthiens, ayant les premiers réfléchi sur l’injustice de leur conduite, changèrent de résolution et se retirèrent. Démarate, fils d’Ariston, qui était aussi roi de Sparte, et qui avait amené avec Cléomène les troupes de la république, suivit cet exemple, quoique jusqu’à ce moment il n’eût eu aucun différend avec lui. Les deux rois accompagnaient alors l’armée ; mais, depuis l’époque de cette division, il leur fut défendu par une loi d’entrer ensemble tous les deux en campagne, et il fut aussi réglé que, l’un des deux rois étant séparé de l’autre, on laisserait aussi à Sparte l’un des deux Tyndarides : car auparavant ils allaient tous les deux au secours des rois, et les accompagnaient dans leurs expéditions. Le reste des alliés assemblés à Éleusis, témoins des divisions des rois de Lacédémone et du départ des Corinthiens, se retirèrent aussi chez eux.

LXXVI. Ce fut la quatrième fois que les Doriens entrèrent dans l’Attique. Ils y étaient venus deux fois pour faire la guerre aux Athéniens, et deux fois pour les intérêts de ce même peuple : la première, quand ils menèrent une colonie à Mégare, expédition qu’on pourrait avec raison placer sous le règne de Codrus ; la seconde et la troisième, lorsqu’ils chassèrent les Pisistratides ; la quatrième enfin, lorsque Cléomène conduisit les Péloponnésiens contre Éleusis.

LXXVII. Cette armée s’étant honteusement dissipée, les Athéniens cherchèrent alors à se venger. Ils marchèrent d’abord contre les Chalcidiens ; mais les Béotiens étant venus à leur secours sur les bords de l’Euripe, les Athéniens ne les eurent pas plutôt aperçus, qu’ils résolurent de les attaquer les premiers. En conséquence de cette résolution, ils leur livrèrent bataille, leur tuèrent beaucoup de monde, firent sept cents prisonniers, et remportèrent une victoire complète. Ce même jour, ils passèrent dans l’Eubée, en vinrent aux mains avec les Chalcidiens, et, les ayant aussi vaincus, ils laissèrent dans l’île une colonie de quatre mille hommes, à qui ils distribuèrent au sort les terres des Hippobotes : tel est le nom qu’on donnait aux habitants les plus riches de cette île. Ils mirent aux fers tous les prisonniers qu’ils firent, tant sur eux que sur les Béotiens, et les gardèrent étroitement ; mais dans la suite ils les relâchèrent moyennant deux mines par tête, et appendirent aux murs de la citadelle leurs ceps, qu’on voyait encore de mon temps suspendus aux murailles, en partie brûlées par le Mède, et vis-à-vis du temple qui est à l’ouest. Ils consacrèrent aux dieux la dixième partie de l’argent qu’ils retirèrent de la rançon des prisonniers, et l’on en fit un char de bronze à quatre chevaux, qu’on plaça à main gauche tout à l’entrée des propylées de la citadelle, avec cette inscription :

Les Athéniens ont dompté par leurs exploits les Béotiens et les Chalcidiens, et, les ayant chargés de chaines, ils ont éteint leur insolence dans l’obscurité d’une prison. De la dime de leur rançon ils ont offert à Pallas ces chevaux.

LXXVIII. Les forces des Athéniens allaient toujours en croissant. On pourrait prouver de mille manières que l’égalité entre les citoyens est le gouvernement le plus avantageux ; cet exemple seul le démontre. Tant que les Athéniens restèrent sous la puissance de leurs tyrans, ils ne se distinguèrent pas plus à la guerre que leurs voisins ; mais, ayant une fois secoué le joug, ils acquirent sur eux une très-grande supériorité. Cela prouve que, dans le temps qu’ils étaient détenus dans l’esclavage, ils se comportaient lâchement de propos délibéré, parce qu’ils travaillaient pour un maître ; au lieu qu’ayant recouvré la liberté, chacun s’empressa avec ardeur à travailler pour soi. Tel était l’état actuel des Athéniens.

LXXIX. Les Thébains, cherchant depuis cette victoire à se venger des Athéniens, envoyèrent consulter le dieu de Delphes ; la Pythie leur répondit qu’ils ne pourraient pas se venger par eux-mêmes, et leur conseilla de faire leur rapport à l’assemblée du peuple, et de s’adresser à leurs plus proches. Les envoyés convoquèrent, à leur retour, l’assemblée du peuple, et lui communiquèrent la réponse de l’oracle. Les Thébains, apprenant que le dieu leur ordonnait de s’adresser à leurs plus proches, se disaient les uns aux autres : « Les Tanagréens, les Coronéens et les Thespiens ne sont-ils pas nos plus proches voisins ? ne font-ils pas la guerre de concert avec nous, et ne se battent-ils pas avec ardeur pour nos intérêts ? qu’est-il besoin de les prier ? Il y a bien plutôt apparence que ce n’est pas là le sens de l’oracle. »

LXXX. Ils discouraient là-dessus, lorsque quelqu’un de l’assemblée, apprenant le sujet des délibérations, s’écria : « Je crois entendre le sens de l’oracle. Thébé et Ægine étaient filles, à ce qu’on dit, d’Asopus, et par conséquent sœurs. Je pense donc que le dieu nous ordonne de prier les Éginètes de nous venger. » Comme cet avis leur parut le meilleur, ils envoyèrent sur-le-champ, conformément à la réponse du dieu, prier les Éginètes de leur donner du secours, comme étant leurs plus proches. Ceux-ci leur promirent de leur envoyer les Æacides.

LXXXI. Les Thébains, pleins de confiance en l’alliance des Æacides, s’essayèrent contre les Athéniens ; mais en ayant été très malmenés, ils envoyèrent une seconde députation aux Éginètes pour leur rendre les Æacides et pour les prier de leur donner des troupes. Les Éginètes, fiers de leurs richesses, et se rappelant leur ancienne inimitié contre Athènes, se rendirent aux prières des Thébains, et firent la guerre aux Athéniens sans la leur avoir déclarée. En effet, tandis que ceux-ci pressaient vivement les Béotiens, ils passèrent dans l’Attique sur des vaisseaux de guerre, pillèrent Phalère, avec un grand nombre de bourgades sur le reste de la côte, et causèrent par là beaucoup de dommage aux Athéniens.

LXXXII. L’inimitié qu’avaient contre eux les Éginètes était une dette anciennement contractée à l’occasion que je vais dire. Les Épidauriens, affligés d’une grande stérilité, consultèrent le dieu de Delphes sur ce fléau. La Pythie leur ordonna d’ériger des statues à Damia et à Auxésia[64], et leur promit qu’après cela ils s’en trouveraient mieux. Les Épidauriens lui ayant ensuite demandé s’ils les feraient en pierre on en bronze, elle leur dit de n’y employer ni l’un ni l’autre, mais l’olivier franc. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l’Attique étaient les plus sacrés, prièrent en conséquence les Athéniens de leur permettre d’en couper. On dit même qu’en ce temps-là l’Attique était le seul pays où il y en eût[65]. Les Athéniens le leur permirent, à condition qu’ils amèneraient tous les ans des victimes à Minerve Polias[66] et à Érechthée. Les Épidauriens, ayant accepté ces conditions, obtinrent ce qu’ils demandaient ; et, ayant fait des statues de ces oliviers, ils les posèrent dans leur pays, qui devint fertile, et ils remplirent leurs engagements avec les Athéniens.

LXXXIII. Les Éginètes reconnaissaient avant cette époque, et même encore en ce temps-là, la souveraineté d’Épidaure, et ils étaient obligés de se rendre en cette ville pour y faire juger leurs procès. Mais depuis ils construisirent des vaisseaux, et, s’étant abandonnés à leur mauvaise foi, ils se révoltèrent contre les Épidauriens, se déclarèrent leurs ennemis, et comme ils étaient devenus les maîtres de la mer, ils ravagèrent leurs terres, et leur enlevèrent les statues de Damia et d’Auxésia, qu’ils placèrent au milieu de leur île, dans un canton nommé Œa, environ à vingt stades de la ville. Lorsqu’ils les eurent mises en cet endroit, ils tâchèrent de se les rendre propices en instituant en leur honneur des sacrifices et des chœurs de femmes qui se disaient des injures[67] ; et ils assignèrent à chacune de ces déesses dix choréges[68]. Ces chœurs n’invectivaient point les hommes, mais seulement les femmes du pays. Les Épidauriens avaient eu aussi chez eux de pareilles cérémonies, et ils en ont d’autres qu’ils tiennent secrètes.

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