Histoires (page 45)
LXXXIV. Ces statues ayant été enlevées, les Épidauriens cessèrent de s’acquitter des sacrifices dont ils étaient convenus avec les Athéniens. Ceux-ci, irrités de ce qu’ils manquaient à leurs engagements, leur en firent témoigner par leurs députés leur mécontentement ; mais les Épidauriens prouvèrent aux députés d’Athènes qu’ils ne faisaient point en cela d’injustice ; que, tant qu’ils avaient eu ces statues dans leur pays, ils avaient rempli leurs engagements ; mais que, depuis qu’elles n’étaient plus en leur possession, il n’était pas juste qu’ils payassent encore ce tribut, et qu’ils devaient l’exiger des Éginètes, qui en étaient les maîtres. Sur cette réponse, les Athéniens envoyèrent à Égine demander les statues ; mais les Éginètes leur dirent qu’ils n’avaient rien à démêler avec eux.
LXXXV. Les Athéniens racontent qu’après cette demande, ils envoyèrent sur une trirème, au nom de l’État, les citoyens qu’ils avaient déjà députés, et qu’étant arrivés en Égine, ils tâchèrent d’arracher ces statues de dessus leurs bases, afin de les emporter avec eux, comme étant d’un bois qui leur appartenait ; que, n’ayant pu s’en rendre maîtres de cette manière, ils leur passèrent des cordes pour les tirer ; mais que, pendant qu’ils les tiraient, il survint un tel coup de tonnerre, accompagné d’un si grand tremblement de terre, qu’ils en eurent l’esprit aliéné, au point qu’ils s’entre-tuèrent les uns les autres comme s’ils eussent été ennemis, et qu’il n’en réchappa qu’un seul qui se transporta à Phalère.
LXXXVI. Tel est le récit des Athéniens. Les Éginètes prétendent de leur côté que si les Athéniens n’avaient eu qu’un seul vaisseau ou seulement un petit nombre, ils les auraient aisément repoussés, quand ils n’en auraient point eu du tout eux-mêmes ; mais qu’ils vinrent, non sur un seul vaisseau, mais avec une flotte considérable ; qu’ils prirent alors le parti de céder, et de ne point engager un combat naval. Ils ne peuvent cependant assurer s’ils cédèrent parce qu’ils se sentaient trop faibles pour combattre sur mer, ou si ce fut dans la vue d’exécuter le projet qu’ils méditaient[69]. Ils ajoutent que les Athéniens, ne voyant personne se présenter pour leur livrer bataille, descendirent de leurs vaisseaux, et se portèrent vers les statues ; que, n’ayant pu les arracher de dessus leurs bases, ils leur passèrent des cordes, et les tirèrent jusqu’à ce que ces statues se fussent mises toutes deux à genoux, posture qu’elles ont conservée depuis ce temps-là. Ce trait ne me paraît point vraisemblable ; il le sera peut-être pour quelque autre. Telle fut, selon les Éginètes, la conduite des Athéniens. Quant à ce qui les regarde eux-mêmes, ils disent qu’ayant appris que les Athéniens devaient venir les attaquer, ils avertirent les Argiens de se tenir prêts ; que ceux-là ayant fait une descente en Égine, les Argiens les secoururent sur-le-champ, passèrent d’Épidaure dans l’île à l’insu des Athéniens, et tombèrent sur eux à l’improviste après leur avoir coupé le chemin de leurs vaisseaux. Ils ajoutent que dans le même temps il survint un coup de tonnerre avec un tremblement de terre.
LXXXVII. Ce témoignage des Éginètes est confirmé par celui des Argiens. Les Athéniens conviennent aussi qu’il n’y eut qu’un seul d’entre eux qui se fût sauvé dans l’Attique. Mais les Argiens prétendent qu’ils battirent les Athéniens, et qu’il n’y eut que cet homme qui survécût à la défaite de leurs troupes ; au lieu que, suivant les Athéniens, cet homme échappa lui seul à la vengeance des dieux ; et même encore ne put-il s’y soustraire, puisqu’il périt de la manière que je vais le dire. De retour à Athènes, il raconta le malheur qui était arrivé : là-dessus les femmes de ceux qui avaient été de cette expédition, outrées de ce qu’il s’était sauvé lui seul, s’attroupent autour de lui, le piquent avec les agrafes de leurs robes, en lui demandant chacune des nouvelles de son mari, et le font mourir de la sorte. L’atrocité de cette action parut aux Athéniens encore plus déplorable que leur défaite même ; et, ne sachant quelle autre punition leur infliger, ils les obligèrent à prendre les habits des Ioniennes. Elles portaient auparavant l’habillement dorien, qui approche beaucoup de celui des femmes de Corinthe. On changea donc leurs habits en tunique de lin[70], afin de rendre inutiles les agrafes. Mais, puisqu’il faut dire la vérité, cet habillement n’est pas, dans son origine, ionien, mais carien, l’habit de toutes les femmes grecques étant anciennement le même que celui que portent actuellement les Doriennes.
LXXXVIII. On prétend que les Argiens et les Éginètes ordonnèrent, en conséquence de cette action, que leurs femmes porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu’à l’ordinaire ; que la principale offrande des femmes à ces déesses[71] se ferait en agrafes ; que dans la suite on n’offrirait à leur temple aucune chose qui vînt de l’Attique, pas même un vase de terre, et qu’on ne pourrait y boire que dans des coupes du pays. Cette contrariété a été poussée si loin, que, de mon temps, les femmes des Argiens et des Éginètes portaient encore des agrafes plus grandes qu’autrefois.
LXXXIX. Telle fut, comme je l’ai dit, l’origine de l’inimitié des Athéniens contre les Éginètes. Ces derniers, se ressouvenant encore de ce qui s’était passé au sujet de ces statues, se rendirent avec empressement à l’invitation des Thébains, et donnèrent du secours aux Béotiens. Les Éginètes ravagèrent les côtes de l’Attique ; mais, tandis que les Athéniens se disposaient à marcher contre eux, il leur vint de Delphes un oracle qui leur ordonnait de suspendre le châtiment des Éginètes pendant trente ans, à compter de leurs premières insultes ; et que si, après avoir élevé un temple à Æacus, ils les attaquaient la trente-unième année, cette guerre aurait le succès qu’ils s’en promettaient ; au lieu que, s’ils la leur faisaient sur-le-champ, ils auraient beaucoup à souffrir dans cet intervalle, qu’ils feraient aussi beaucoup de mal aux Éginètes, mais qu’enfin ils les subjugueraient. Les Athéniens n’eurent pas plutôt eu communication de cet oracle, qu’ils élevèrent à Æacus le temple qui est à présent sur la place publique ; mais, voyant qu’il leur fallait contenir pendant trente ans le ressentiment des injures qu’ils avaient reçues, ils ne voulurent pas différer si longtemps.
XC. Une affaire que leur suscitèrent les Lacédémoniens fut un obstacle à la vengeance qu’ils méditaient. Les Lacédémoniens, instruits du manége des Alcméonides avec la Pythie, et des intrigues de celle-ci contre eux et contre les Pisistratides, en furent doublement affligés, et parce qu’ils avaient chassé d’Athènes leurs hôtes et leurs amis, et parce que les Athéniens ne leur en savaient aucun gré. Indépendamment de ces raisons, ils étaient encore animés par les oracles, qui leur prédisaient qu’ils auraient beaucoup à souffrir de la part des Athéniens ; oracles qu’ils avaient auparavant ignorés, et que Cléomène, qui les avait portés à Sparte, leur fit alors connaître. Ce prince avait enlevé ces oracles de la citadelle. Ils avaient auparavant appartenu aux Pisistratides ; mais les ayant laissés dans le temple de Minerve lorsqu’ils furent chassés, Cléomène s’en était emparé.
XCI. Quand les Lacédémoniens s’en virent les maîtres, et qu’ils se furent aperçus que les forces des Athéniens prenaient de nouveaux accroissements, et qu’ils n’étaient nullement disposés à leur obéir, venant alors à réfléchir que si ce peuple était libre, il tiendrait avec eux la balance égale, et que, s’il était retenu dans l’esclavage, il deviendrait prêt à obéir ; convaincus de la justesse de ces réflexions, ils firent venir Hippias, fils de Pisistrate, de Sigée sur l’Hellespont, où s’étaient réfugiés les Pisistratides. Hippias s’étant rendu à leur invitation, ainsi que les députés de leurs alliés, qu’ils avaient aussi mandés, les Spartiates leur parlèrent en ces termes : « Confédérés, nous reconnaissons notre faute : entraînés par des oracles trompeurs, nous avons chassé de leur patrie de vrais amis qui s’étaient engagés à tenir Athènes sous nos lois : nous avons ensuite remis l’autorité entre les mains d’un peuple ingrat, qui, se voyant libre par nous, ose actuellement lever la tête, et a eu l’insolence de nous chasser de chez lui, nous et notre roi. Enflé d’une vaine gloire, ses forces vont toujours en augmentant : les Béotiens et les Chalcidiens leurs voisins le savent, et l’ont appris à leurs dépens ; d’autres le sauront bientôt, pour peu qu’ils choquent ce peuple orgueilleux. Mais puisque nous avons commis une faute, réparons-la, en tâchant de nous venger avec votre secours. C’est dans ce dessein que nous avons invité Hippias à venir à Sparte, et que nous vous avons priés de vous y rendre, afin que, réunissant nos forces et agissant de concert, nous le ramenions à Athènes, et que nous lui rendions ce que nous lui avons ravi. »
XCII. Ce discours ne fut point approuvé du plus grand nombre des alliés. Ils gardaient tous le silence, lorsque Sosiclès de Corinthe parla en ces termes : « Lacédémoniens, nous devons certes nous attendre maintenant à voir le ciel prendre la place de la terre, et la terre celle du ciel, les hommes vivre dans la mer, et les poissons sur la terre, puisque vous cherchez à détruire l’isocratie[72] dans les villes, et que vous vous disposez à établir en sa place la tyrannie, gouvernement le plus injuste et le plus sanguinaire qu’il y ait au monde. S’il vous paraît avantageux de soumettre les États de la Grèce à des tyrans, commencez par en prendre un pour vous-mêmes, et cherchez ensuite à en donner aux autres. Vous n’avez jamais éprouvé le gouvernement tyrannique, et vous veillez avec le plus grand soin pour qu’il ne s’introduise point à Sparte. Cependant, par un abus étrange, vous entreprenez de l’établir aujourd’hui chez vos alliés. Mais si vous en aviez fait le même essai que nous, nous ne doutons point que vous n’eussiez ouvert un meilleur avis.
» La forme du gouvernement de Corinthe était oligarchique, et l’autorité était concentrée dans la maison des Bacchiades[73], qui ne se mariaient que dans leur famille. Amphion, l’un d’entre eux, eut une fille boiteuse, nommée Labda[74]. Aucun des Bacchiades n’ayant voulu l’épouser, on la maria à Éétion, fils d’Échécratès, du bourg de Pétra, mais Lapithe d’origine, et descendant de Cænée[75]. Comme il n’avait point d’enfant de cette femme, ni d’aucune autre, il alla consulter le dieu de Delphes pour savoir s’il en aurait. À peine fut-il entré dans le temple, que la Pythie lui adressa ces paroles :
« Éétion, tu n’es honoré de personne, quoique tu mérites beaucoup de l’être. Labda porte dans son sein une grosse pierre qui écrasera des despotes, et gouvernera Corinthe. »
» Cette réponse du dieu fut par hasard rapportée aux Bacchiades. Ils avaient reçu auparavant, au sujet de Corinthe, un oracle qui leur avait paru obscur, et qui signifiait la même chose que celui que le dieu venait de rendre à Éétion. Il était conçu en ces termes :
« Un aigle enfantera parmi ces rochers un lion fort et cruel qui fera périr beaucoup de monde. Réfléchissez là-dessus, vous qui habitez la sourcilleuse Corinthe et les bords de la belle fontaine de Pirène. »
» Les Bacchiades ne pouvaient former aucune conjecture sur cet oracle, qui leur avait été rendu antérieurement ; mais, lorsqu’ils eurent connaissance de celui d’Éétion, ils comprirent aussitôt le premier, parce qu’il s’accordait parfaitement bien avec celui qui avait été rendu à Éétion. S’étant donc aussi assurés du sens de cet oracle, ils le tinrent secret, dans l’intention de faire périr l’enfant qui naîtrait à Éétion. Sa femme ne fut pas plutôt accouchée, qu’ils envoyèrent dix d’entre eux au bourg où il demeurait, pour tuer cet enfant. Lorsqu’ils y furent arrivés, et qu’ils furent entrés dans la cour d’Éétion, ils demandèrent l’enfant. Labda, qui ignorait le motif de leur arrivée, et qui pensait qu’ils le demandaient par amitié pour son père, le remit entre les mains de l’un d’entre eux. Ils avaient résolu en chemin que le premier qui le tiendrait entre ses bras l’écraserait contre terre. Cet enfant n’eut pas plutôt passé des mains de sa mère dans celles de celui-ci, que, par un bonheur extraordinaire, il lui sourit. Cet homme en fut touché, et, la compassion l’empêchant de le tuer, il le remit à un autre, celui-ci à un troisième ; enfin ils se le passèrent tous ainsi de main en main, sans qu’aucun d’eux voulût le faire périr. Ils sortirent de la maison après l’avoir rendu à sa mère ; et, se tenant près de la porte, ils se firent réciproquement de vifs reproches, et surtout à celui qui avait pris le premier l’enfant, parce qu’il n’avait pas exécuté ce dont ils étaient convenus. Ces altercations ayant duré quelque temps, ils prirent enfin la résolution de rentrer, et de participer tous à sa mort. Mais il fallait que la race d’Éétion fût le germe d’où devaient sortir les malheurs de Corinthe. Labda, qui était près de la porte, avait tout entendu ; et craignant qu’ils ne changeassent de résolution, et qu’ils ne reprissent son fils pour le tuer, elle alla le cacher dans une corbeille à blé[76], qui lui parut le lieu le plus sûr, et dont on se douterait le moins ; car elle était persuadée que, s’ils rentraient pour chercher son fils, ils feraient par toute la maison les perquisitions les plus exactes. Cela ne manqua point aussi d’arriver. Ils rentrèrent dans la maison ; et ayant inutilement cherché partout, ils prirent le parti de s’en aller, et de dire à ceux qui les avaient envoyés qu’ils s’étaient acquittés de leur commission. Ce fut, en effet, le langage qu’ils tinrent à leur retour. Lorsque cet enfant fut devenu grand, on lui donna le nom de Cypsélus, pour rappeler le souvenir du danger qu’il avait évité par le moyen d’une corbeille à blé. Étant ensuite parvenu à l’âge viril, il alla consulter le dieu de Delphes, qui lui fit une réponse ambiguë. Plein de confiance en cet oracle, il attaqua Corinthe et s’en empara. Cet oracle était conçu en ces termes :
« Heureux cet homme qui entre dans mon temple, Cypsélus, fils d’Éétion, roi de l’illustre ville de Corinthe, lui, ses enfants, et encore les enfants de ses enfants ! »
» Voici comment Cypsélus se conduisit lorsqu’il fut devenu tyran. Il exila un grand nombre de Corinthiens[77], en dépouilla beaucoup de leurs biens, et en fit mourir encore davantage. Enfin, étant parvenu au port après un règne heureux de trente ans, son fils Périandre lui succéda. Celui-ci montra dans les commencements beaucoup plus de douceur que son père ; mais les liaisons qu’il entretint par ses ambassadeurs avec Thrasybule, tyran de Milet, le rendirent encore plus cruel que Cypsélus. Il avait fait demander à ce prince quelle forme de gouvernement il pourrait établir, afin de régner honorablement et plus sûrement. Thrasybule conduisit l’envoyé de Périandre hors de la ville, se promenant avec lui dans les blés, et faisant à cet envoyé des questions sur son départ de Corinthe ; et revenant souvent sur cet objet, il coupait tous les épis plus élevés que les autres, et les jetait par terre ; de sorte qu’il détruisit ce qu’il y avait de plus beau et de plus grand parmi ces blés. Quand il eut parcouru ce champ, il renvoya le député de Périandre sans lui donner aucune sorte de conseils. Ce député ne fut pas plutôt de retour à Corinthe, que Périandre s’empressa de lui demander quels conseils lui donnait Thrasybule : il lui répondit qu’il ne lui en avait donné aucun, mais qu’il était surpris qu’il l’eût envoyé auprès d’un homme assez insensé pour détruire son propre bien ; et en même temps il lui raconta ce qu’il lui avait vu faire.
» Périandre, comprenant le sens de cette action, et persuadé que Thrasybule lui conseillait de faire mourir les citoyens les plus élevés, se porta, dès ce moment, à toutes sortes de méchancetés envers ses concitoyens. Il exila et fit mourir ceux qu’avait épargnés Cypsélus, et acheva ce que celui-ci avait commencé. Il fit aussi en un même jour dépouiller de leurs habits toutes les femmes de Corinthe, à l’occasion de Mélisse, sa femme. Il avait envoyé consulter l’oracle des morts sur les bords de l’Achéron, dans le pays des Thesprotiens, au sujet d’un dépôt qu’avait laissé un étranger. Mélisse, étant apparue, répondit qu’elle ne dirait ni n’indiquerait où était ce dépôt, parce qu’étant nue, elle avait froid ; les habits qu’on avait enterrés avec elle ne lui servant de rien, puisqu’on ne les avait pas brûlés. Et, pour prouver la vérité de ce qu’elle avançait, elle ajouta que Périandre avait déposé dans le sein de la mort le germe de la vie. Cette preuve parut d’autant plus certaine à Périandre, qu’il avait joui de sa femme après sa mort. Ses envoyés ne lui eurent pas plutôt fait part, à leur retour, de la réponse de Mélisse, qu’il fit publier par un héraut que toutes les femmes de Corinthe eussent à s’assembler dans le temple de Junon. Elles s’y rendirent comme à une fête, avec leurs plus riches parures ; mais, les femmes libres comme les suivantes, il les fit toutes dépouiller par ses gardes, qu’il avait apostés dans ce dessein. On porta ensuite par son ordre tous ces habits dans une fosse, où on les brûla, après qu’il eut adressé ses prières à Mélisse. Cela fait, l’ombre de Mélisse indiqua à celui qu’il avait envoyé pour la seconde fois le lieu où elle avait mis le dépôt.
» Telle est, Lacédémoniens, la tyrannie ; tels sont ses effets. Aussi fûmes-nous alors fort étonnés, nous autres Corinthiens, quand nous vous vîmes mander Hippias ; mais le langage que vous tenez maintenant nous surprend encore davantage. Nous vous conjurons, au nom des dieux de la Grèce, de ne point établir dans les villes la tyrannie. Mais si, persistant dans votre premier dessein, vous entreprenez, contre toute justice, de rétablir Hippias dans Athènes, sachez que vous n’aurez pas du moins les Corinthiens pour approbateurs. »
XCIII. Sosiclès, député de Corinthe, ayant cessé de parler, Hippias lui répondit, après avoir invoqué les mêmes dieux, que les Corinthiens auraient un jour plus sujet que tout autre peuple de regretter les Pisistratides, lorsque serait arrivé le temps fixé par les destins où ils seraient vexés par les Athéniens. Hippias leur parlait ainsi, parce que nul homme n’avait une connaissance plus parfaite des oracles. Le reste des alliés avait jusque-là gardé le silence ; mais, ayant ouï le discours de Sosiclès, ils s’écrièrent tous avec liberté, et d’une voix unanime, qu’ils étaient de son avis ; et s’adressant aux Lacédémoniens, ils les conjurèrent de ne rien entreprendre contre une ville grecque, et de n’introduire aucune nouveauté dans son gouvernement. Ainsi échoua le projet des Lacédémoniens.
XCIV. Hippias étant parti de Lacédémone, Amyntas, roi de Macédoine, lui donna la ville d’Anthémonte, et les Thessaliens celle d’Iolcos ; mais il n’accepta ni l’une ni l’autre de ces offres, et retourna à Sigée. Pisistrate ayant conquis cette place sur les Mytiléniens, y avait établi pour tyran un fils naturel, nommé Hégésistrate, qu’il avait eu d’une femme d’Argos. Mais ce jeune homme ne jouit pas tranquillement du bien qu’il tenait de lui. Les Mytiléniens et les Athéniens étaient depuis longtemps en guerre, et les villes d’Achilléium et de Sigée leur servaient de place d’armes, d’où ils faisaient de fréquentes courses sur le territoire des uns et des autres. Les premiers redemandaient ce pays ; les autres ne convenaient pas qu’il leur appartînt, et de plus ils prouvaient qu’eux-mêmes, et tous les autres Grecs qui avaient aidé Ménélas à venger le rapt d’Hélène, avaient autant de droit au territoire de Troie que les Éoliens.
XCV. Il arriva dans cette guerre, et dans les combats que se livrèrent ces deux peuples, beaucoup d’aventures de toute espèce, et une entre autres qui regarde le poëte Alcée[78]. Dans une action où les Athéniens eurent l’avantage, il s’enfuit, et laissa en leur pouvoir son bouclier, qu’ils appendirent à Sigée[79] dans le temple de Minerve. Il composa, sur ce sujet, une ode qu’il envoya à Mytilène, et dans laquelle il racontait à Ménalippe, son ami, le malheur qui lui était arrivé. Périandre, fils de Cypsélus, rétablit la paix entre les Mytiléniens et les Athéniens, qui l’avaient pris pour arbitre. Il décida qu’ils cultiveraient le pays dont chacun était en possession. Sigée resta en conséquence aux Athéniens.
XCVI. Hippias s’étant rendu de Lacédémone en Asie, il n’y eut rien qu’il ne remuât pour rendre les Athéniens odieux à Artapherne, et fit tout pour mettre Athènes en sa puissance, et pour la soumettre à Darius. Ses menées étant venues à la connaissance des Athéniens, ils envoyèrent des députés à Sardes, pour dissuader les Perses d’ajouter foi aux discours de leurs bannis. Mais Artapherne leur ordonna de rappeler Hippias, s’ils désiraient de se conserver. Ils étaient si éloignés d’accepter cette condition, qu’ils furent d’avis de se déclarer ouvertement contre les Perses.
XCVII. Tandis qu’ils étaient dans cette résolution, et qu’on les calomniait chez les Perses, Aristagoras de Milet, que Cléomène, roi de Lacédémone, avait chassé de Sparte, arriva à Athènes, la plus puissante ville qu’il y eût en Grèce. S’étant présenté à l’assemblée du peuple, il y parla, comme il l’avait fait à Sparte, des richesses de l’Asie et de la facilité qu’il y aurait à vaincre les Perses, qui n’avaient point de troupes pesamment armées. À ces raisons il ajouta que les Milésiens étant une colonie des Athéniens, il était naturel que ceux-ci, qui étaient très-puissants, les remissent en liberté : et comme il avait un besoin très-pressant de leur secours, il n’y eut point de promesses qu’il ne leur fit, jusqu’à ce qu’il les eût enfin persuadés. Il paraît en effet plus aisé d’en imposer à beaucoup d’hommes qu’à un seul, puisque Aristagoras, qui ne put surprendre Cléomène seul, réussit à tromper trente mille Athéniens. Le peuple, persuadé, résolut d’envoyer vingt vaisseaux au secours des Ioniens, et nomma pour les commander Mélanthius, qui était universellement estimé parmi ses concitoyens. Cette flotte fut une source de maux tant pour les Grecs que pour les Barbares.
XCVIII. Aristagoras s’embarqua, et prit les devants. Lorsqu’il fut arrivé à Milet, il imagina un projet dont il ne devait résulter aucun avantage pour les Ioniens ; aussi avait-il moins en vue de les obliger que de chagriner Darius. Il envoya en Phrygie vers les Pæoniens, qui avaient été transplantés des bords du Strymon, où Mégabyse les avait faits prisonniers, et qui en habitaient un canton et un bourg qu’on leur avait donné pour y vivre en leur particulier. Son député leur dit à son arrivée : « Pæoniens, Aristagoras, tyran de Milet, m’a chargé de vous donner un conseil qui vous sera salutaire, si vous voulez le suivre. L’Ionie entière a pris les armes contre le roi ; c’est pour vous une occasion favorable de retourner dans votre patrie sans aucun danger. Rendez-vous seulement sur les bords de la mer ; quant au reste du voyage, nous y pourvoirons. »
Les Pæoniens embrassèrent ce parti avec bien de la joie. Prenant aussitôt avec eux leurs femmes et leurs enfants, ils s’enfuirent vers la mer, excepté un petit nombre que la crainte du danger retint dans leur habitation. À peine furent-ils arrivés sur ses bords, qu’ils passèrent en Chios. Ils y étaient déjà, lorsqu’il survint de la cavalerie perse qui les poursuivait vivement. Ces troupes, n’ayant pu les joindre, leur firent dire à Chios qu’ils eussent à revenir. Les Pæoniens ne les écoutèrent pas. Les habitants de Chios les transportèrent de leur île en celle de Lesbos, et les Lesbiens à Dorisque, d’où ils se rendirent par terre en Pæonie.
XCIX. Les Athéniens arrivèrent avec vingt vaisseaux et cinq trirèmes des Érétriens, qui les accompagnèrent, moins par égard pour eux que pour reconnaître les bienfaits des Milésiens. Ceux-ci, en effet, les avaient aidés dans la guerre qu’ils avaient eue à soutenir contre les Chalcidiens, lorsque les Samiens secoururent ces derniers contre les Érétriens et les Milésiens. Quand ils furent arrivés, et qu’ils eurent été joints par le reste des alliés, Aristagoras fit une expédition contre Sardes, où il ne se trouva point en personne. Il resta à Milet, et nomma, pour commander les Milésiens, Charopinus son frère, et mit Hermophante à la tête des alliés.
C. Les Ioniens, étant abordés à Éphèse, laissèrent leurs vaisseaux à Coresse[80], dans le territoire de cette ville, et, ayant pris avec eux des Éphésiens pour leur servir de guides, ils s’avancèrent dans les terres avec des forces considérables. Ils suivirent les bords du Caystre, passèrent le mont Tmolus, et arrivèrent à Sardes. Comme ils ne trouvèrent point de résistance, ils prirent cette place, excepté la citadelle, qu’Artapherne défendait avec une garnison nombreuse.
CI. Un accident garantit cette ville du pillage. La plupart des maisons étaient de cannes et de roseaux, et toutes celles qui étaient en briques étaient couvertes de roseaux. Un soldat ayant mis le feu à une de ces maisons, l’incendie se communiqua aussitôt de proche en proche, et la ville fut réduite en cendres. Pendant qu’elle était en proie aux flammes, les Lydiens, et tout ce qu’il y avait de Perses à Sardes, se voyant pris de tous côtés, et ne trouvant point d’issue pour s’échapper, parce que le feu avait déjà gagné les extrémités de la ville, se rendirent en foule sur la place, et sur les bords du Pactole, qui la traverse par le milieu. Ce fleuve roule dans ses eaux des paillettes d’or qu’il a détachées du Tmolus, et au sortir de Sardes il se jette dans l’Hermus, et l’Hermus dans la mer. Les Perses et les Lydiens, entassés dans la place et sur les bords de cette rivière, furent forcés de se défendre. Les Ioniens, voyant les uns se mettre en défense et les autres marcher à eux en grand nombre, furent effrayés, et se retirèrent vers le mont Tmolus, d’où ils partirent la nuit pour se rendre à leurs vaisseaux.
CII. Le temple de Cybèle, déesse du pays, fut consumé avec la ville ; et cet incendie servit dans la suite de prétexte aux Perses pour mettre le feu aux temples de la Grèce. Sur la nouvelle de cette invasion, les Perses qui habitaient en deçà de l’Halys s’assemblèrent et accoururent au secours des Lydiens. Ils ne trouvèrent plus les Ioniens à Sardes ; mais, les ayant suivis sur leurs traces, ils les atteignirent à Ephèse. Les Ioniens se rangèrent en bataille vis-à-vis d’eux, livrèrent combat et furent battus. Il y en eut beaucoup de tués ; et parmi les personnes de distinction, on compte Eualcis, commandant des Érétriens, qui avait été plusieurs fois victorieux aux jeux dont le prix est une couronne, et dont les louanges avaient été chantées par Simonide[81] de Céos. Ceux qui se sauvèrent de cette bataille se dispersèrent dans les villes.
CIII. Les Athéniens abandonnèrent après cela totalement les Ioniens, et ne voulurent plus leur donner de secours, malgré les prières que leur fit Aristagoras par ses députés. Quoique privés de l’alliance des Athéniens, les Ioniens ne s’en disposèrent pas moins à continuer la guerre contre Darius, la conduite qu’ils avaient tenue avec ce prince ne leur laissant point d’autre ressource. Ils firent voile dans l’Hellespont, et s’emparèrent de Byzance et de toutes les autres villes voisines. Au sortir de cette mer, ils allèrent en Carie, dont la plus grande partie se confédéra avec eux ; et la ville de Caune, qui avait refusé auparavant leur alliance, y entra aussitôt après l’incendie de Sardes.